15 juin 2017

En marche.

J'y suis entré comme on  s'attaque à une face Nord en plein milieu de Janvier.
J’ai posé le premier pied sur la première grosse pierre, le deuxième sur le fond de sable, mes jambes ont, de suite, été poussées par le courant plutôt costaud à cet endroit et la fraîcheur des gros bouillons… Le froid qui m’a mordu les deux mollets d’un coup puis les cuisses au fur et à mesure que j’avançais en descendant. Je connais bien le coin, c’est un joli trou d’eau d'un vert pale, c’est là que je viens pour me tremper lorsque la chaleur dégringole du bleu et des toits et nous tombe sur les épaules comme des sacs de ciment jetés d'un camion. Ces derniers soirs, j’y venais tous les jours. Une vague de plomb fondu avait déferlé sur le coin et ramollissait les corps les plus agiles et les esprits les plus vifs. On entendait tout le monde souffler à gros bouillons contre cette chaleur, mon dieu quelle chaleur… Ils n’en pouvaient plus, tous.
Je me suis arrêté les pieds sur le sable, déjà les mâchoires accrochées à mes  jambes avaient relâché leurs étreintes, je ne sentais plus toutes les dents mais encore quelques canines, j’étais debout sur le lit de la rivière, de l’eau jusqu’au bassin. J’allais devoir me baisser pour que le ventre aussi soit dans le froid. Le passage serait délicat, j’avais beau le savoir, ça me le faisait à chaque fois, ça ne changeait pas grand chose. Pendant que je pensais à ça, je me suis baissé d’un coup comme pour me surprendre. C’était fait j’étais enfoncé dans le muscle  clair et transparent de la rivière jusqu’au cou. Le cœur a fait des bonds dans la poitrine comme s’il voulait remonter à la surface, j’ai suffoqué, manqué d’air et puis ça c’est très vite apaisé. J’étais accroupi,  de l’eau au niveau de la nuque comme un cache col de glace et c’était bon. Toute la fatigue accumulée pendant l’heure de course était en train de quitter chacun des muscles de mes jambes, de mes cuisses. Les chevilles, les genoux et les hanches retrouvaient leur légèreté, je sentais chacun de mes os, chacun de mes tendons, chacun de mes ligaments, je devenais un autre homme. J’étais entré dans l’eau comme un vieillard essoufflé, désormais, j’étais  miraculeusement rien moins qu'un jeune homme refroidi. 
Du moins je le ressentais comme tel, c’était bien là le principal.
À quelques mètres de là, plus haut, une jeune mère canard apprenait à une ribambelle de petits comment traverser le courant sans se faire emporter en longeant une pile du pont. Au dessus, un couple de geais se relayait au nid qu'ils avaient investi dans un creux du vieux saule, partout, les rayons du soleil tentaient de percer le touffus du feuillage et faisaient sur le fil du courant des magies de lumière, devant sur le vert des herbes, un couple de libellules d'un bleu électrique dansait une nuptiale effrénée, je ne perdais rien du spectacle et je n’avais plus froid, j’étais simplement bien. Un Buddha rafraîchi. Tout le pays se mettait, paraît-il, en marche et parfois à tue-tête, au propre, il fallait entendre les déclarations de certains candidats, et moi, alors que je ne bougeais pas d’un pouce, au creux des draps limpides du lit de cette si magnifique rivière, je souriais comme peut sourire un imbécile. Mais je restais concentré, sur une réserve... Je n'en avais pas terminé.


Si je gardais un peu de forces  c’est que je savais que pour que la fête soit complète, j’allais devoir, maintenant, y plonger la tête…


12 commentaires:

Christiane a dit…

Vous avez l'art de nous entraîner corporellement dans vos paysages, c'est bien de lire cela chez un homme. Presque envie de vous avouer que cela donne envie de vous y rejoindre"en vrai".

chri a dit…

@ Christiane Oh merci... Quel joli compliment... Elle est si belle si vous saviez!

M a dit…

Un lecteur a beau être averti, les frissons qui accueillent certains textes sont toujours delicieux...

chri a dit…

@ M Merci, merci M!

chri a dit…

PS M Un averti lecteur en vaut... Plein!

chri a dit…



Christine Méron a écrit:
Je me souviens -c'est loin maintenant - d'un passage de L'Enfant de Jules Vallès qd l'enfant précisément entre dans l'eau pour pêcher des écrevisses avec son oncle ( je crois que c'etait un oncle). Notre prof de français de première ( extraordinaire prof de français) avait expliqué que cette expérience d'eau, d'abord glacée, qui vous étreint les cuisses puis le bas du ventre avant de faire naître la chaleur, renvoyait à l'expérience sexuelle... C'est en te lisant Christian que ce souvenir a surgi du fond des limbes ! Je me dis que l'eau ( et l'écriture) consolent de tout, même du naufrage ... des années qui insidieusement s'abattent sur chacun(e) d'entre nous ! .
PS Je n'ai pas épousé mon prof de francais qui me fascinait pourtant...

chri a dit…

Jacqueline Oustalniol a écrit:

Je n'ai pas été mordue... mais rien que la lecture m'a rafraîchie, assise sous le " balet " (passage couvert mais ouvert en Charente) avec une brise bienvenue et la simple évocation du partage des eaux si claires et avec l'ombre bienvenue des arbres des berges ! Bravo Chris !

Brigitte a dit…

Et la tête alouette ...un bain de fraîcheur ravigotant .
Au début oui elle est très froide mais après on s'habitue !

Je me souviens lorsque nous allions dans le Sud, la Cèze nous faisait toujours cet effet là . Et ta photo me rappelle ces délicieux moments
Bon week-end tu vas pouvoir y retourner

chri a dit…

@ Brigitte Oui, La Cèze vers les cascades du Sautadet... Plus chaude qu'ici, en tous les cas... Ici, à treize degrés toute l'année...
Merci de vos voeux de bon we, les mêmes en retour.

Tilia a dit…

Quelle belle évocation et quel courage !
Merci pour ce bain de fraîcheur, dont j'aurais bien besoin dimanche et lundi (avec les 34° annoncés dans mon coin !) mais je ne me vois pas vous imiter.
Déjà qu'à vingt-quatre ans j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'Alzon et à y faire quelques brasses ! C'était là, un peu avant la chute d'eau du moulin. Avec la joyeuse équipe de frères et sœurs de mon cher et tendre, on s'y est baignés durant une bonne dizaine de minutes et je me souviens comme si c'était hier de la brûlure de l'air en ressortant de l'eau. Alors que les étés du début des années 70 n'étaient pas aussi caniculaires qu'à présent !

Quand j'ai dû quitter mon Vaucluse natal pour la région parisienne (il y a de ça bientôt quarante ans) j'en avais gros sur le cœur. Mais au final, je suis bien contente d'échapper aux températures infernales du Midi de la France. Avec mon allergie au soleil et à la chaleur (apparue avec l'âge) si j'étais restée dans le Sud je serais sûrement déjà morte :D

chri a dit…

@ Tilia Avec les chaleurs des derniers jours, aucun courage pour descendre dans la Sorgue de Velleron, le courage eût été de résister à s'y tremper et puis le froid, c'est comme avec les douleurs, on s'habitue!!! Et, au fond, elle est juste fraîche mais ça fait un bien fou!!!

chri a dit…


Véronique Bizard: Après tous ces jolis commentaires, je ne trouve rien à dire ... je vous regarde faire, je reste sur la berge, pas assez de courage sans doute.
Mais regarder les autres vivre, j'aime !

J'ai répondu: Le votre fait partie des jolis, Véronique!

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