Au début, et pendant des
mois, il n’a vu que sa main. La gauche.
Elle tenait une carte bleue
et la lui tendait. Elle ne levait même pas les yeux sur lui et lui parlait à
peine. Parfois il lui est arrivé d’apercevoir une paire de genoux mais d’une façon si furtive que ça n’a pas compté. Il était tombé raide amoureux d'une main. Il aurait pu l'être d'un sourire, d'un cou, d'un regard, d'une cheville ou d'un chignon. Là, la main avait suffi. Quand il lui a prêté attention, il était cuit. Il a
fini par se rendre compte qu’elle ne venait pourtant que toutes les trois
semaines mais s’il avait une qualité sur laquelle son entourage s’accordait
volontiers c’était sa patience. On disait de lui qu’il pouvait prendre racine
dans un endroit où il se sentait bien et d’une certaine manière ce n’était pas si
stupide.
Il n’avait cependant pas
trop intérêt à manquer un de ses passages parce que sinon ça lui faisait six
semaines sans voir sa main et là franchement ça compliquait les choses.
Là, il était dans l’ombre
de sa cabine, au froid quand il faisait froid, au très chaud quand il tapait
dur au-dessus. Mais il était à l’abri du vent et ça lui suffisait. Elle avait
eu le temps de changer de voiture mais elle n’avait apparemment pas déménagé
puisqu’elle venait toujours faire le plein chez lui. Il priait le Ciel pour que
sa boîte n’augmente pas trop le prix des carburants, qu’il reste concurrentiel
et qu’elle n’aille pas faire le plein ailleurs. Il avait choisi ce boulot là
parce qu’entre les coups de feu, les moments où d’un seul coup toute la ville
prend conscience que son réservoir est vide ou pas loin, il était plutôt
tranquille dans sa guérite, loin de l'agitation de la grande surface, et qu’il pouvait au calme, dans les creux des achats, sur son ordi portable finir
une de ces nouvelles dont il avait le secret. Dont lui seul avait le secret du
reste. Il ne désespérait pas d’être un jour publié mais pour l’instant ce qui
comptait pour lui c’était de faire. Et ce boulot lui permettait de faire et de bouffer. Mal mais de manger.
Vers la fin, quand tout a
commencé, il savait tout de ses jolis cinq doigts, de ses articulations plutôt noueuses,
des couleurs préférées de ses ongles, des fantaisies qu’elle tentait parfois en
les peignant chacun d’une couleur différente, de leur longueur, se les
était-elle rongés quels étaient ses soucis, étaient ils longs et manucurés donc la météo de sa vie était au beau fixe, Il avait noté les bagues qu’elle y
glissait et à quel doigt, il était capable de savoir ses états d’âme, de
connaître son humeur en ne regardant que cette main gauche s’avancer vers lui.
Il savait si elle avait bien dormi, si elle était tracassée, en retard,
nerveuse, enjouée, reposée, badine, sérieuse. Il lisait tout ça sur cette main
qu’elle ne lui donnait pas encore pour qu’il la prenne. Viendra le jour se disait-il comme un mantra. Au fond ce qu’il
craignait le plus surtout vers les mois de Mai et Juin était de voir apparaître une maudite bague inconnue, comme une alliance à l’annulaire de son aimée main.
Ça ne lui est jamais arrivé.
Quand il savait qu’elle
n’allait pas tarder à passer, on a tous ses habitudes sans même s’en rendre
compte, elle venait sensiblement les mêmes jours aux mêmes heures, il suffit
qu'on y regarde de près, les vendeurs de moteurs de recherche ont largement
flairé cette manne avant tout le monde, il s’y préparait. Il prenait davantage
soin de lui, il se disait qu’elle finirait pas le remarquer et si cela n’arrivait
pas, alors il lui faudrait forcer le destin, pousser sa chance, prendre son
risque.
Un jour, il s’est senti
prêt. En lui rendant sa carte et le ticket il lui a tendu avec une petite
feuille blanche sur laquelle il lui avait écrit un poème qu’il avait composé
dans la nuit et qu'il ne trouvait pas ridicule. Il était de ceux, ils ne sont pas si nombreux, qui pensent qu'un poème peut changer le cours des choses... Sans oublier son numéro de portable, il n’était pas non plus tout
à fait inadapté.
Ainsi, elle saurait presque
tout ce qu’il y avait à savoir, du moins pour l’instant et si elle ne l’appelait
pas c’est qu’elle n’était ni séduite, ni curieuse, ni intéressée.
Il l’a vue, son coeur battait plus vite que la mesure, prendre la
carte, le ticket et le poème et poser le tout sur le siège à droite. Derrière
elle, un homme pressé klaxonnait déjà la poussant à faire place… Elle a démarré
en trombe, emportant avec elle, un ticket de carte bleue et des mots arrangés pour un amour
à naître...
4 commentaires:
Au début, d'après certains, était le verbe. Ici, on se contente d'une main et ma foi c'en est un plutôt joli pour un écrivain en herbe caché (si ! l'opacité relative de la vitre, l'hygiaphone, toussa...)caché donc dans son aquarium / tour d'ivoire. Si en plus d'être patient il est poète ET pragmatique... alors !
@ M Tant qu'il n'a pas une mémoire de rouge poisson!
Oh... la main ! Ah... les mots ! et ce n'est qu'un début...
Comme qui dirait : "une de ces nouvelles dont vous avez le secret"
PS
Si vous ne connaissez pas, vous allez aimer ce bel ouvrage : "La Main qui parle" (éd. Phébus), un grand format superbe où se conjuguent les talents photographiques de Gianni et Tiziana Baldizzone, et les textes parfaitement complémentaires Boris Cyrulnik.
[...] "des mains de tous les continents, de contrées reculées où la main gouverne encore la vie des hommes devenus gardiens de l'habileté et de l'ingéniosité humaine [...] "des mains pour faire et pour plaire, pour inventer et pour discourir, pour donner et pour jouir" [...]
@ Odile Merci pour l'info La main qui parle un beau titre, je vais voir M'dame Fnac.com!
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