08 septembre 2020

De l'autre côté du monde

 J'ai reçu un message qui m'est venu de l'autre côté de notre monde. Je l'ai trouvé si beau et émouvant que ma tête et mon coeur ont chaviré. 

Que Martial me pardonne, je le partage avant de recevoir son accord:

Amanu


Dix-huit jours que nous dansons, immobiles, sur les lèvres du volcan. Amanu, un petit atoll dont les trois quarts de la surface ne sont pas cartographiés. Sa ceinture intérieure, turquoise, tranche sur le bleu sombre des profondeurs du lagon. A l'extérieur, le platier. Un vaste plateau frangé d'écume, la verticale de l'abysse, rose, brun, gris lunaire, jonché de débris de corail, semblant le champ d'une bataille prête à recommencer, qui mêle ses silences aux grondements du Pacifique. 
La passe est étroite, le courant fort, 12 nœuds parfois. Une fois franchie, l'oeil seul devient guide, prévenant les massifs de coraux qui affleurent. Devenir matière, glissement fluide, savoir les couleurs de l'eau, effacer notre trace, laisser faire le vent, s'ouvrir la voie vers une infinie absence où l'on ne saura plus rien du monde. Ne l'ébruitez pas : c'est ici qu'il a commencé. 
Quelques humains font encore village, et leurs enfants. Il y a même une école, quatre cloisons légères entre lesquelles l'instituteur tente d'expliquer comment tourne la terre . Mais lui même ne sait plus. D'ailleurs à la récré, il va au bord de la passe, jette un bout de fil à l'eau et écoute le récif que l'océan bat au loin à coup de vagues venues du fond des âges. 
Nous sommes mouillés sous le vent d'un motu à l'Est du récif. Une végétation dense d'arbustes et de buissons sous la cocoteraie abrite les nids d'une colonie de fous de bassans. Nous serons protégés du prochain coup vent et fournis en cocos. Quelques têtes de corail, les "patates ", non loin, pour les plongées à venir. Car dans ce royaume de nulle part, nous vivons de pêche et d'eau fraîche. Et d'amour aussi. Comment ne pas repenser l'histoire de toute une vie, déposée là, sous sa forme la plus nue, chaque aube promettant son jour le plus abouti, notre peau noyée de lumière se frottant au bleu de nos tout premiers mots, ceux de la naissance, ceux dont on jouissait sans les épuiser, avant qu'il faille les réparer sans cesse, et les mener jusqu'ici, pour savoir. Le temps est venu de s'aimer sans retour. De danser, immobiles, sur les lèvres du volcan.
Les jours sont simples, on en perd le compte. Le soleil commande, il n'y a pas d'heures, seulement des nuances. Dans ce monde-ci, la lumière est libre. Aube en pastel, crépuscule flamboyant, et dès la nuit un ciel d'enfance quand, au plafond de mon lit, des constellations imaginaires me mettaient déjà la tête dans les étoiles.
Cet enfant, je le retrouve, sa vie, désormais, c'est du sérieux. Il a fini de jouer. Il se souvient, au large de l'île de Groix, mon père lui avait laissé la barre, la houle était longue, par l'ouest des nuages de plomb, une lumière grise, et dans ses mains toute la puissance de l'océan . Ce fut le moment décisif : il ne vivrait que pour partir, un jour comme celui-ci, sur mon bateau.
Quand nous quitterons Amanu, je ne serai plus tout à fait le même. Sur le récif, un homme à la tête chenue lèvera lentement la main et sourira, comme je lui sourirai et répondrai à son signe, ce frère, mon clandestin.

A l'embrasse, 
M.

Depuis l'envoi de ce message, Catherine et Martial ont embarqué sur Alchimer ils ont maintenant accosté sur l'atoll d'Hao et leur voyage continue...




29 août 2020

LA manille

Elle m'est tombée sous les yeux dans le fond d’un garage encombré d’une maison désertée par ses propriétaires de toujours. 
Le temps fuyant, la maison  en était venue à changer de mains, aussi, elle subissait une cure de jouvence et n’allait pas tarder à être investie par de plus jeunes avec des enfants. Des cris dans l'escalier, des jeux dans le jardin, des courses dans les couloirs depuis si longtemps silencieux. En quelque sorte, elle allait se remettre à vivre. Elle, elle était là, à terre, dans le foutoir du garage, parmi les objets désormais inutiles, les restes des tuiles du toit flambant neuf, les chutes de parquets flottants, les anciens outils, les cartons de déménagement encore empilés, la poussière des travaux en cours, les pots de terre vides des anciennes plantes vertes maintenant non désirées, la présence des anciens propriétaires. Elle brillait comme une étoile au beau milieu de ce bazar sans nom. Je n'ai vu qu'elle. Je me suis penché pour la ramasser, pour l'extraire de ce maelström et tout ou presque m’est revenu, d’un coup, d'un seul. Un peu comme on se souvient d'une vie entière  à la seule évocation d’un prénom.
Dans la petite pièce de métal brillant que j’avais entre les doigts, j’avais aussi des heures et des heures de jours d’été, des nuits de mouillage inconfortable, des allers retours en annexe, des hissage de grand voile, des prises de ris, des génois gonflés, des boutes étarqués, des clapots formés, des caps tenus, des noeuds avalés, des après midi de pétole, les deux phares rouge et blanc de l’Île Madame, la masse imposante et abandonnée du Fort Boyard, les horizons des îles... Dans ce petit U fermé par une clavette vissable, il y avait des nuits étoilées, les mélopées des glings glings des haubans contre les mats métalliques, l'écoulement des eaux le long des bouchins de la coque, le pataras cassé sans que le mât ne s'effondre un jour de grand vent, cette fois où j'ai failli mourir dans le Fier d'Ars se vidant emporté par la chaine d'ancre enroulée autour du bras...

Il y avait du pertuis d’Antioche à celui de Maumusson, de l’île d’Aix à l’île Madame, du Fort Boyard aux deux tours de La rochelle, des Allards au port d'Arceau, de l'Eglise de Saint Georges aux boulassiers, du port du Douhet à Domino, de Chassiron à La Côtinière, du flot qui emplit la Charente au jusant qui la vide de ses humeurs malignes comme s'il s'agissait d'un gigantesque lavabo, des courants de fond qui portent vers Ré à ceux qui entraînent au large vers l’Amérique, de la côte Ouest à celle d’Est, du couchant au levant, des plages de Vertbois à celle de la Gautrelle, des ciels de traîne à ceux des dépressions, des ciels sans horizon où la terre et la mer se mêlent à ceux dont les silhouettes des amers sont claires...

Dans cette cave en désordre, un bout de métal en main, me sont venus  en mémoire et sous les yeux des sorties de Perrotine au moteur au tout petit matin des premières lueurs de l’aube après des attentes de la bonne heure, que le chenal soit plein, j’avais des arrimages aux quais de ports de Ré, des sorties aux restaurants, des salades de riz tomates et des verres de rosé, j’avais des soirées interminables sous des tauds de toile épaisse bleue roi, des heures de navigation dans cet espace à vue de toute terre, sur une eau plus verte que bleue, sous des vents davantage bienveillants et établis qu’énervés.

Cette pièce de métal c’est tout ce qui, aujourd'hui, restait de Mélusine un challenger Scout en polyester de sept mètres vingt, de leurs propriétaires et malgré tout, rien n’avait disparu. 

Ce sont tous ces étés que j’ai empoché quand je l’ai glissée dans mon pantalon, ce sont tous ces jours heureux et ensoleillés que j’avais avec cette manille dans le creux de la main.

Des étés entiers dans une manille de rien.





20 juin 2020

Sait-on jamais

Au fond, si un jour tu as choisi de venir vivre ici c'est sans doute pour la douceur des pentes et les couleurs de ses collines, peut-être pour celle, si pure de son ciel nettoyé à grands seaux d'un bleu étincelant par un mistral de forte rougne, c'est pour les senteurs bleues qui montent des champs de lavandes en fleurs, pour les villages perchés aux ruelles ruisselantes d’ombres épaisses, pour les clochers en ferrailles laissant les cloches visibles et leur chant se répandre, pour les places aux tilleuls géants dominant les jeux de boules animés par du verbe exagérant, pour les allées de platanes vaguement penchées dans le sens du vent dominant, c'est aussi pour la transparence et la fraîcheur des sorgues, pour les eaux limpides du Partage, pour les champs rouges de coquelicots, pour les vues embrassantes d’ici et de là et de là encore, pour le chant exténuant des cigales quand le chaud revient, pour le vol furtif des pipistrelles en chasse dès la tombée en pente douce de la nuit, pour l’heure bleue du soir qui s’allonge à n’en plus finir jusqu’au vingt et un à se demander si la nuit ne serait pas partie en voyage d’été, pour les bêtises dites avec un accent qui enjolive la parole et embellit la réalité, pour la joliesse des noms de Barbentane,  Eygalières ou Montmajour, pour les trois mots gravés au fronton de l'église de Villes sur Auzon: Liberté, égalité, fraternité, pour la cuisine qui nourrit mais régale surtout, pour le savoir faire des moments festifs, c'est encore pour les jeux du vent et des blés dans  les champs de Murs, comme des pactoles ondulés, pour les chênes patriarches de Murs et aussi ceux de la banlieue de Saignon, pour les maisons de pierre du hameau de Sivergues et du Castelas en bout de route, pour le chant fragile et mélodieux de l’Aiguebrun au pied des murailles de Buoux, pour les panoramas des églises d’Oppède et du Beaucet, pour les longues lignes de vignes de Lagnes, pour le plateau de Margoye et ses asperges sauvages, pour les halles d’Avignon et ses légumes merveilleux, pour les invectives accentuées qui cascadent dans les calades: "Oh Ferdinand prétentieux que tu es, tu me le rendras quand mon bonjour de ce matin? Jamais, jamais, tu m'entends bien, counifle que tu es", c'est pour les petits marchés de semaine gorgés de fruits gorgés de soleil et de sucre, pour les bouquets de thym sauvages, ceux de sarriette qui gondolent et emparfument les garrigues, pour les tunnels d'ombre des allées des villages, pour les hauts de Bonnieux, de Ménèrbes, de Venasque, pour les terrasses des cafés sous les platanes, pour le calme, la sérénité et la blancheur minérale de Senanque, pour l’eau vive des marmites accueillantes du Toulourenc et l’arrière pays du Mont Ventoux, pour les rougeurs des murs de Flassan et l’arrondi comme un dos au sommet de Blauvac, pour les ombres lentes des soirs de juillet sur la place du palais des papes, c'est pour les nuits de théâtre dans la Cour d’honneur, pour les montées vers Suzette  et l’ensemble dentelé des dentelles de Montmirail, pour le cimetière paisible et modeste de Lourmarin, pour toutes les fontaines de Pernes, c'est pour les hauts de Saumane où l’on peut se perdre en beauté, si ce n'est pas pour le gel de janvier, pour la rudesse des hivers et les oliviers sous la neige, alors c'est sans doute pour le rond vert et mystérieux de la résurgence, pour les jours tièdes et les soirées douces, pour la proximité de la mer ses plages et calanques, pour le delta du Rhône, et l'infini plat vivant de la Camargue, pour les Alpilles, ses villages et ses fantassins d'oliviers en arbres, c'est pour toutes les nuances des verts des eaux de L’Isle sur la sorgue, pour le mistral brutal qui bleuit le ciel, pour les chapelles et les mazets isolés dans les fins fonds des campagnes,  pour l’étonnante chaleur du cœur de ses étés moitouffants, pour

Non, non j’ai choisi de venir y vivre parce qu’autrefois, pendant quelques jours, j’y ai été profondément heureux et donc, on ne sait jamais...






26 mai 2020

Pardon pour tout

À ce lapin de garenne que j’ai vu bondir de peur à la lisière d'un champ de maïs au passage tout en fracas du Train à Grande Vitesse dans lequel je traversais le pays pour rentrer chez moi
À ce martin pêcheur que mon plongeon dans sa rivière si transparente, si froide et si magnifique a dérangé et fait fuir de son nid pendant de longues minutes
À ce geai que mon passage en bicyclette a fait décoller sous les frondaisons de bord de route
À ces fourmis sur la terrasse à qui j’ai enlevé les miettes tombées sur le carrelage pendant le repas ou sur la colonne desquelles, sans ni les voir ni les sentir, j’ai pu poser un pied ou deux
À toutes les truites dans cette rivière où je suis venu marcher et remuer le sable  troublant leurs terrains de chasse
À toute cette eau potable que je verse dans mes toilettes, à celle que je chlore, javélise, sale et qui surchauffe dans mes piscines d'un bleu artificiel
À ces écureuils, hérissons, insectes divers que ma bagnole a écrasés, heurtés, tamponnés, déchiquetés, aplatis
À ces chiens écrasés dont j’ai lu l’histoire sur des journaux jetables qui ont servi à emballer des poissons morts, à ces arbres abattus qui eux ont servi à fabriquer ces journaux
À ces chiens aimants mais abandonnées l’été venu, jetés aux bois comme des objets inutiles
À ces abeilles que j’ai empoisonnées avec mes pesticides et autres saletés chimiques pour croquer des carottes bien droites, d'un pur orange, à ces produits pour tuer les racines de liseron. C'est pourtant si fragilement joli une fleur de liseron
À ces veaux, porcs, vaches, poulets élevés en batterie sans espace, sans lumière, sans sol, aux os mous sans rien de ce qui devrait faire  leurs vies pour un moment de mon plaisir
À ces oiseaux de mer que j'ai plongés dans des flaques d'un vénéré liquide noirâtre et visqueux parce que mes bateaux qui le transportaient étaient des rafiots pourris pour que je voulais gagner, gagner et gagner encore plus d'oseille
À la barrière de corail, aux lagons, aux atolls, ces écrins de cent mille joyaux dessus et dessous que j'ai bousillé avec mes jets skis et mes hors bords et ma connerie dévastatrice d'humain
À ces endroits sur terre qui par ma faute sont devenus interdits à toute forme de vie: Three Miles Island, Tchernobyl, Fukujima, Bikini, Mururoa
À toutes les lagunes, aux lacs de montagne, aux glaciers, aux collines, aux vallons, aux clairières, aux sous bois, aux mousses, aux forêts, aux criques, aux plages, aux torrents, aux mares, aux étangs, aux deltas, aux méandres que ma grandeur et mon intelligence ont irrémédiablement souillés 
À ces tortues centenaires que j’ai empoisonnées, étranglées avec mes sacs plastiques que j'ai utilisés sans conscience et par flemme
À ces dauphins somptueux et intelligents que j’ai ramené prisonniers, mutilés, morts dans mes filets pour un dos de cabillaud frit
À toutes les pattes de crabe que j'ai amputées pour un si minuscule sourire de contentement
À ces Grands Singes dont j’ai détruit la forêt pour tartiner de la pâte de noisette sur ma tranche de pain grillée
À ces salamandres, et autres batraciens dont les zones humides où ils vivaient ont été asséchées pour y faire passer nos routes et autoroutes et pistes cyclables
À ces éléphants qu’un chasseur nanti a dézingué juste pour accrocher la tête à côté d’autres trophées dans son ranch aux Etats Unis d’Amérique
À toutes ces espèces que mon mode de vie a condamnées
À tous les peuples amérindiens et autres massacrés spoliés, virés de leurs terres par mon désir d'expansion, de conquète, de conversion
À tous les esclaves enchainés, à ceux qu'un dogme à brûlé le plus souvent au nom de l'amour, à tous ceux qui ont été méthodiquement exterminés parce qu'ils étaient eux
À la terre qui est si belle et que j'ai bousillé, à l'eau si précieuse que je gaspille pour que mon Audi 32 et ma Clio 28 GT rutilent, à l'air, qu'imbécile définitif que je suis, je ne pourrais bientôt plus respirer
À tous les George Floyd du monde qui à un moment n'ont plus pu respirer
À tous, à tout ce qui n'est pas cité au-dessus dont je suis également coupable et malgré la lourdeur sans nom de mon dossier qui est accablant, je demande pardon ! 

Pardon pour tout.








11 mai 2020

Hallali

À Carpentras ou à Kigali: Berté!
Pour les Lucie et les Lillie: Berté!
Pour Shiva et pour Kâli: Berté!
À New York, à New Delhi: Berté!

Pour le bâti, le démoli: Berté!
Pour les  vélos et les avilis: Berté!
Pour le Cairanne et le Châblis: Berté!
Pour l’authentique et le simili: Berté!

Pour les bungalows et Bengali: Berté!
Pour les savonnés et les salis: Berté!
Pour les bricolos, les brocolis: Berté!
Pour Découflé, pour Bianca Li: Berté!

Pour les discours, les homélies: Berté!
Pour les facteurs, pour la Wally: Berté!
Sous nos draps et dans nos lits: Berté!
Pour les amochés, les embellis: Berté!

Pour la joie et la mélancolie :Berté !
Pour c’qui est moche et c’qui est joli : Berté !
Pour la Fournaise et le Stromboli : Berté !
Pour Charles de Gaulle et pour Orly : Berté !

Pour les endurcis, les ramollis Berté!
Pour les déprimés, les raviolis: Berté!
Pour les bien élevés, les malpolis: Berté!
Pour les racines et les pissenlits: Berté!

Pour les timbrés et la philatélie: Berté!
Pour l'ail en pot et l'ail au lit: Berté!
Quand elle rougit, quand elle pâlit: Berté!
Pour les silences et la glossolalie: Berté!

Pour John Wayne, pour Marvin Lee: berté!
Pour les fauteuils, les canapés lits: Berté!
Pour le pac à l’eau, le patchouli: Berté!
Pour les Benalla et les petits de Ben Ali: Berté!

Pour ceux qu’on révoque, ceux qu’on élit: Berté!
Pour ceux qu’on vénère, ceux qu’on humilie: Berté!
Pour les mises à plat, les mises en plis: Berté!
Pour ceux qui se fâchent et qui se réconcilient: Berté!

Pour les jours vides et les remplis: Berté!
Pour les plus malins et le sud Mali: Berté
Pour ceux qui s’en écartent et qui s’y rallient: Berté!
Partout où on la perd et là où on la lie: Berté!

Pour les ah! la! la! Pour les hallalis: Berté!
Pour les ah! la! la! Pour les hallalis: Berté!

08 mai 2020

Des mots (Extrait de Du Sud. Editions Tiret du 6)

Des mots légers comme des coussins de mousse, des mots fins comme la plus fine poussière de talc, des mots comme des langes neufs de nourrisson neuf, des mots comme de la farine allégée, comme de l’air aminci, comme des volutes d’écume éparpillées aux lèvres du souffle des vents, comme un long traversin de duvet de poussin, des mots comme des plumes d’oisillon, des floconnées de première neige de début novembre, des mots légers comme des confettis de confettis de confettis...
Des mots doux comme le dessus vert tendre velouté des jeunes feuilles de sauge, doux comme les réserves d’une fabrique de couettes, doux comme une coulée miel de potentille, comme des sacoches de nuages, comme la peau d’un ventre de faon, comme une pommade apaisante, un baume du chaton, comme des senteurs dispersées de verveine sauvage, comme des édredons de pollens volatiles, doux comme des caresses timidement retenues…
Des mots tendres comme les dernières phalanges des doigts d’une main bambine, tendres comme le blanc si blanc des fleurs de seringat, soyeux comme un regard doux posé sur le monde par un Gandhi évanescent, comme une lumière d'aube à peine levante, comme la pensée naïve d’un gentil hésitant, des mots tendres comme les premiers pas aux premiers matins des premiers jours de mars…
Des mots bienveillants comme des capuches de soie maritime, des mots arrondis comme des chapeaux de champignons des bois comestibles, comme des pares-battages flambant neufs de chaloupes à voiles d’or, comme des parapluies à plusieurs places, comme des avancées protecteurs d’auvents éventuels, comme des marquises en double habillage…
Tous ces mots-là, je les déposerai délicatement sur les épaisseurs des veines bleues et tremblantes qui grimpent le long de tous vos jolis cous de futures possibles amoureuses…
Je les livrerai en tendresse sur le cœur des paumes de vos mains ouvertes de femmes peut-être aimantes…
En attendant, je les laisse là, sur les paliers de vos cœurs, aux pieds des portes de vos émotions, en silencieuse et tranquille attente.
Ils sont pour vous. 
En cas de besoin


27 avril 2020

Un dimanche d'été à Saint Barnabé

Quand un samedi il se mettait à neiger de la farine dans la cuisine, c'est qu'il y avait du Saint Barnabé dans l'air pour le lendemain...
Le matin dès le premier café descendu, la tasse fumante dans l’évier, Marie dispensée du travail des fleurs dans les serres pour cette occasion sortait le grand plateau de bois massif carré d’un mètre par un mètre et le posait sur la table de la cuisine. À partir de là, si tu n’avais rien à faire  d’utile dans le secteur, il te fallait plutôt dégager du lieu. Très vite, inévitablement tombait l'ordre: Va voir ailleurs si j'y suis! Nous on n'était pas si bêtes, on savait bien qu'elle ne pouvait pas être ailleurs puisqu'elle était là. Mais on allait voir quand même pour lui faire plaisir et débarrasser le plancher.
La cuisine allait s’animer. Cela devenait doublement chez elle. Elle se transformait en un général de Bonaparte sur le champ même de la bataille. Elle allait faire les raviolis pour le dimanche et nous monterions à plusieurs familles  les manger à Saint Barnabé, un hameau de quelques maisons et d’une chapelle minuscule dans l’arrière pays tout en haut du col de Vence. En bout de route. En haut du col, tu quittes la route qui va à Coursegoules, rien que le nom est un voyage, tu vires à gauche et tu suis le chemin goudronné, large d’une seule une voiture, qui tourne et vire quelques kilomètres parmi les chênes lièges et tu arrives, au fond, à un ensemble de maisons, de bergeries aménagées pour venir y passer l’été au frais de l’altitude et à l'abri des invasions de la côte. C’est un endroit tellement perdu que l’hiver personne n’y habite. C’est alors le royaume des corneilles, du vent, de la neige et du gel.
C’est que tout ça était une affaire qui réclamait une préparation au cordeau. Dès la date convenue, dans chaque famille invitée toute une armée se mettait en ordre de marche. Et ce devait être ainsi chez tous ceux qui étaient conviés. Seraient de la partie pour le dimanche à venir, les Aude des Grandes Bréguières, les Giordanengo qui monteraient de Vence, les Milo qui pour une fois quitteraient  Saint Laurent du Var et quelques cousins qui viendraient de Bormes. Et puis, bien sûr, Monsieur Fulconis et son grand Panama blanc qui lui était de toutes les fêtes parce qu'il galéjait comme une machine perpétuelle tout le jour. Chez les autres, on préparerait la salade d’entrée, on achèterait des plaques de pissaladières chez Veziano, d'autres feraient les gnocchis à la pomme de terre, certains apporteraient le rosé ou bien les fromages de chêvres et d'autres encore, les tartes du dessert.
En tout ce dimanche allait réunir une trentaine de personnes plus les imprévus qui auraient aussi leurs assiettes. C’est dire s’il en fallait des raviolis. Oui parce qu’ici on était de raviolis. Aussi, Marie avait commencé à s'y mettre le mercredi. Elle avait cuit la daube. Elle en avait cuisiné pour un régiment. Pour qu’on en mange deux jours et surtout pour qu’il en reste le samedi. Le vendredi soir, elle commençait à préparer la pâte, elle en sortait grâce à la machine à main de longues plaques qu’elle laissait reposer la nuit sous des couettes de farine, elle ne les travaillerait que le samedi matin. À raison de deux douzaines par personne, à raison de deux assiettes par personne, elles étaient si bonnes qu'on y revenait,  calculez. Sur le plateau enfariné, elle avait étalé une plaque de pâte la plus fine possible, puis elle avait disposé à intervalles réguliers des petits tas de la daube qui restait qu’elle recuite avec des épinards puis hachée. Ensuite elle recouvrirait tous ses tas avec une autre plaque  de pâte et elle repasserait la roulette crantée pour séparer chaque petit tas. Elle finirait épuisée et toute blanche. On les monterait le dimanche pour les faire cuire là-haut avec la sauce tomate et le parmesan râpé pendant qu’on prendrait l’apéritif. Comme il n’y avait que de l’eau de pluie à Saint Barnabé, on s’arrêterait en montant à la source de Vence pour remplir deux ou trois bidons d’eau claire pour la cuisson. Pour l’instant, ma grand mère en avait bien pour quelques heures avant de finir ses raviolis. La cuisine serait sous une tempête de blanc pour une bonne partie de la matinée.
Le dimanche, après le petit déjeuner on grimperait dans deux voitures direction l’arrière pays. Après une bonne heure et demi de route, on garerait les voitures sous les tilleuls et on se déplierait en se réjouissant d’être là. Alors, ce serait accolades, embrassades, serrages et grands rires. Puis les hommes se serviraient de l’apéritif et les femmes iraient médire d’eux en préparant le repas en cuisine. On demanderait aux enfants de dresser la longue table sous les cannisses, protégée des rigueurs du soleil de midi.
Quand le repas serait prêt, l’apéritif raisonnable, tout ce beau monde se mettrait à table heureux d’être ensemble et de partager ce repas. Et tout ça parlerait, parlerait jusqu’à l’arrivée du génepi sur la table avec le café.
Ensuite, sans doute gentiment saouls pendant que les femmes iraient médire d’eux dans la cuisine en se tapant toute la vaisselle, ils iraient composer les doublettes et faire une ou deux  parties de boules. Ils se noueraient une serviette à chaque coin et se la colleraient sur le crâne pour se protéger du soleil pendant les mènes au soleil. Ils y jouaient comme ils iraient au théâtre, pour s’en envoyer quelques bonnes, pas tellement pour gagner mais ça n’empêcherait pas d’exagérer la célébration de la victoire et de contester vigoureusement la défaite. Il y aurait beaucoup plus de rires que de points marqués.  Faire des phrases drôles avec des mots drôles c'était quand même l'attrait principal de la pétanque à condition d'y jouer sérieusement: Ils y jouaient aussi pour justifier de boire le verre d’après.
Les enfants eux ne jouaient pas aux boules, ils avaient deux collines pour eux seuls. Ils jouaient aux gendarmes et  aux indiens dans toute l’étendue du hameau. Ici il n’y avait pas de clôture, les gens savaient à qui étaient les parcelles et jusqu’à présent personne n’était parti en douce avec une dans la remorque…
Chacune se retrouverait le soir venu près des voitures et après les embrassades, les vœux de se revoir très vite, les femmes se promettant la fois prochaine d'aller jouer aux boules pendant qu'ILS feraient la vaisselle,  après avoir compté et recompté les enfants pour n'en oublier aucun, ils rentreraient chez eux, les femmes conduisant. Certes le monde n'était pas changé mais tous ici s'étaient régalés. Avant de prendre la route, ils s'en iraient saluer la statue du Saint de bois massif peint de couleurs vives, seul dans sa chapelle. Le pauvre il ne sortait qu'une fois par an le onze juin, on le baladait dans le hameau puis il retournait à sa solitude.  Il n’y aurait pas trop de mots dans les voitures pendant la descente du col. La fatigue de la journée sans doute. Une vague tristesse qu’elle soit finie sûrement.
Ils avaient passé un dimanche d’été, ensemble à Saint Barnabé quelque part au dessus de Vence.

Ensemble, beau mot pour un beau dimanche.



24 avril 2020

Du Pacifique sud

Une fois n'est pas coutume, je propose  un texte que je n'ai pas écrit.
C'est un mail qui m'est arrivé cette nuit vers 3h35.
Il est venu de... loin...


Un petit salut du matin par 16°33 S / 120°03 W, 
En attendant, ici sur notre îlot de bois et de voiles, on regarde la mer. J 27 depuis notre quasi fuite du Panama. Bien calme depuis plusieurs jours. Trop, car ça veut dire pas de vent. Elle est connue la zone des grands calmes, on a essayé de l'éviter, mais rien à faire, la bougresse recule dès qu'on essaye de passer derrière. Même Dragon, le grand spi, pendouille comme une vieille peau qui n'y croit plus. Le moteur, certes, mais vu les 960 milles et le mou encore probable devant, la réserve n'y suffirait pas. Alors on guette la ride sur cette peau drapée de satin qui, certains matins, est un ciel lentement qui respire, tant la lumière, pale, encore indécise, brouille le regard et abolit l'horizon.  
J'en ai profité pour prendre mon premier bain de mer australe. 3827 m de fond, au milieu de nulle part, ça chatouille un peu. Mais l'envie aussi de descendre, aller voir rien dans ce bleu irréel, sa masse qui à cet instant paraît si légère à porter mon corps minuscule, Alchimer, C. et notre monde posés à côté de moi. S'écarter un moment, prendre de la verticalité, le temps d'un aller-retour s'effacer, être totalement. Je ne l'ai pas fait. Trop de courant, une certaine appréhension, et la peur de C. me regardant me dissoudre dans la transparence de l'océan. Car le fait est que la visibilité, soleil au zénith, va fouiller profond. Beau et effrayant à la fois : très vite tu peux ne plus savoir le haut du bas, au mieux ne plus évaluer la distance à la surface, ou ne plus en avoir envie.  
Je décidai d'un autre exercice : la carène commence à se couvrir d'un genre de mini grappes d'algues. Un grattage s'impose. Un autre genre d'apnée, un vrai boulot. Mais d'habitude, au mouillage à Marie Galante, je vois le fond.  
Les grands calmes sont aussi l'occasion de sortir la liste des "onfraçaquandonseraaucalme". Sauf quand le machin a justement choisi ce jour là.  Bon, c'est vrai que de dépit après un bas de ligne encore perdu, je venais de monter la ligne pour gros de chez gros sur le gros tambour fixé au gros barreau du gros portique, et la cordelette renvoyée à l'envers sur un winch. Sans conviction, à 3.8 nds on ne pêche pas ... Hé bien j'ai passé l'après-midi à transformer ses 14 kg en 9 kg de pure viande pour les deux semaines à venir. Sais-tu s'il existe des desserts au thon rouge ? Parce que côté recettes, on va épuiser le bouquin.  Quand je pense que j'ai dû sacrifier mes bacs à glaçons pour gagner de la place dans le congélo ! (Du coup je ne suis fait un méga pastis avec tous les glaçons. La vache, il était frais !) Après ça, y a plus qu'à aller siester les 2 steaks du midi.  
C. est en forme, fait de bonnes nuits depuis que plus personne ne croise notre route (pour ce qu'on peut en voir). On forme un bon binôme
en manœuvre et en décisions de nav', et son pain mixé farine de maïs cuit au wok est à tomber. Alors te dire que la vie est exactement là, dans l'instant où j'écris cette ligne, oui, il y a de ça, une certaine idée du bonheur, quand même ce qui manque nous laisse comblés. 

On te bise plein le cœur, M/C.



Soyez bien heureux comme il faut tous les deux là-bas si loins, si proches. Bonne longue traversée...



22 avril 2020

En un éclair

Alors, leurs regards se sont croisés et en un éclair tout ce qui était vivant dans le coin a été emporté si loin de là.
Jusqu’à présent, ils s’étaient aperçus  plusieurs fois sans qu’il ne se passe rien. Le calme plat. Oh ils s’étaient bien regardés un peu mais comme on le fait quand on entre dans un bus ou dans une rame de métro et qu’on cherche une place libre. Ce ne sont pas vraiment les gens assis qui vous intéressent. On jette un œil vite fait sur les éventuelles places libres, les endroits possibles où se poser, on jauge le voisinage pour savoir lequel nous sera le moins désagréable, on mise sur le confort voire sur  l’odeur éventuelle et puis on choisit, on se détermine, on tranche, on s’assoit. On ne pose pas vraiment le regard sur les personnes autour de la place conquise. Avec eux deux ça c’était joué comme ça au départ. Ils s’étaient croisés dans les couloirs, ils s’étaient aperçus dans les assemblées, ils s’étaient salués certains matins quand ils étaient arrivés ensemble à la grille, ils s’étaient souris une fois ou deux à la cantine mais rien de plus, rien d’autre. Très peu de mots échangés, très peu de phrases. Un bonjour, bonsoir, le tout venant le poli, le civil, le minimum. Il faut dire qu’ils étaient chacun engagés et se pensaient heureux de ce côté là.  Ils n’avaient rien derrière la tête, aucun projet, aucun désir autre que celui en cours. En tous les cas, ils n’avaient surtout pas l’idée d’aventure qui pouvait leur venir au cerveau. Du moins se croyaient ils à l’abri de ça. Evidemment il avait remarqué son joli carré court ses yeux noisettes brillantes, son sourire en coin, malgré sa rareté, et la grâce de ses mains. Il avait aussi, vite fait, aperçu sa silhouette fine et son élégance simple et sa démarche altière, mais rien de plus.
Et pour dire vrai si jamais l’idée se pointait, ça pouvait arriver, on ne vit pas non plus dans un couloir d’hôpital psychiatrique, comme une tentation, un interdit à braver, comme une barrière à franchir, un mur à escalader, ça leur paraissait représenter un tel bazar, un tel dérangement, une telle montagne à gravir ou a déplacer qu’aussitôt ils  la viraient de leurs têtes. Pas de ça. Pourquoi faire ? N’as-tu pas déjà tout ce qu’une personne sensée peut vouloir ? N’es-tu pas déjà de ce côté là béni des dieux, de ses apôtres, des fées bienveillantes et de quelques anges amicaux ? De quels frissons aurais tu besoin ? Pourquoi voudrais-tu te sentir davantage vivant que tu ne l’es ? Parce que tu l’es bel et bien, vivant. Tu as tout ou presque ce qu’on peut envier. Alors, d’où te vient cette pensée qui t’a traversé l’espace qu’une seconde. Oublie ça de suite. Dans ta situation, c’est de l’ordre de l’impensable. L’injonction était puissante. C’était oublié, chassé, évacué et tout redevenait normal. Les choses se rangeaient immédiatement.
Ils ont passé six mois de cette façon, travaillant dans le même lieu, mais sans se croiser vraiment, en s’apercevant de temps à autre et de loin. Intérieurement ils étaient même sans le savoir contents que ÇA n’aille pas plus loin, que rien ne se passe autre que ces « bonjour, bonsoir »tirés à quatre épingles, légers comme des plumes nouvelles, ne disant rien d’autre chose que bonjour, bonsoir. Ravis de ne pas s’être engagés sur le difficile et menaçant chemin de l’attirance, voire de l’attraction. Ils avaient chacun leur vie de leur côté, il se trouve simplement qu’ils travaillaient dans le même espace et qu’ils se croisaient parfois. Mais ils ne se devaient rien, ils n’échangeaient rien, rien de plus que tu vas bien ? Merci moi aussi.
Et puis il y eut ce repas de fin d’année auquel participait qui voulait venir. Lui ne voulait pas y aller. Pas question que je passe une soirée de libre avec des collègues de travail auxquels je n’ai pas grand chose à dire en dehors du travail. On avait insisté, on lui avait demandé comme un service de participer. Il s’était laissé faire, il avait dit oui bon je viens mais c’est bien pour te faire plaisir.  Ils s’étaient tous retrouvés un soir sur le trottoir devant la porte d’Aux bonheurs de Chine. Certains s’étaient demandé si la contrepèterie était voulue, ça les avait fait rire. Ils étaient entrés. Il s’était retrouvé assis à côté d’elle. Elle lui avait souri en coin et un moment, avec son index droit, elle avait relevé une mèche échappée du carré pour la replacer derrière son oreille et elle s’était tournée vers lui.

Alors, leurs regards s’étaient croisés et, en un éclair foudroyant, tout ce qui était vivant dans le coin avait été emporté à des années lumière

                    

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