09 octobre 2021

Venu de l'autre côté (Du lagon de Tikehau dans les Tuamotu)

Quitter les Marquises 

On a quitté les Marquises avec un goût de trop peu malgré les 4 mois passés. C'est tout juste le temps de se glisser derrière les premiers sourires et de commencer à parler autant qu'à se taire.  Tu poses ton ancre au pied de leur montagne, tu foules l'unique allée de leur village, ils savent qui tu es mais ne savent pas encore comment tu es, ils t'observent. Tu dis le mot dont eux seuls savent souffler le h, "kaoha", "bonjour", leurs yeux rient, ils te font signe. 

"Tu viens d'où ?". À toi de choisir : est-ce l'île où tu es passé avant celle-ci ? 

Ou bien ton pays d'origine ? Tu t'arrangeras pour répondre aux deux. 
"Et toi, tu es né ici ? ". Il faut aimer le temps qu'ils prennent à ce petit hochement de tête, le menton un instant suspendu, l'oeil légèrement arrondi, pour dire oui. 

Et... et rien. Une phrase derrière ? Un supplément ? Tu devras comprendre que "oui", ici, est déjà une phrase.  

Plus tard, après un silence, tu sauras -ou pas- de quelle île est sa femme, où sont ses enfants, l'aîné à Papeete, le cadet au collège, la dernière encore là. Souvent, tu repartiras avec des fruits en se disant à demain. Reviens le lendemain, c'est important. 

Pour les mots. 

Là, on a encore rien dit. Il faut du temps pour faire une parole. On ira cueillir des goyaves, tu m'aideras, je fais des confitures. À quelle heure on vient ? 
Sourire, un blanc, le sourcil comme pointant une planète jusqu'alors inconnue, puis le verdict, "plus tard, le matin, quand tu es prêt".  Ici, l'horloge a des rondeurs que les aiguilles caressent en attendant la bonne heure. Mieux que s'immobiliser, je crois bien qu'aux Marquises on a vu le temps mourir. Pas une seconde nous l'avons regretté. 

Embrassement fort,

 

Martial Barriel




07 octobre 2021

Le jour du long couteau

 Ça faisait plusieurs semaines qu’on se cherchait tous les deux. 

En vrai, lui cherchait un peu tout le monde tout le temps. Il était arrivé en cours d’année et comme d’habitude on ne nous avait pas demandé notre avis : Machin va arriver demain, il est là, débrouillez vous avec. Aussi comme tous ceux qui se pointent en milieu d'année, c’est souvent qu’ils ont été virés d’ailleurs, qu’un échange a été fait entre chefs, entre ici et là-bas: Tu me prends Machin, je t’envoie Truc et hop, l’affaire est pliée. Au début ils râleront comme d'habitude et puis ils feront avec, on leur passera la pommade en leur disant qu’ils savent faire et basta. Lui, dès son débarquement,  il avait voulu marquer son territoire, rattraper le temps perdu, mettre les pendules à sa bonne heure, bien montrer de quel bois il se chauffait, prendre toute sa place, bref il s’était mis à pisser un peu partout sur les chaussures des autres comme un chiot fou qui aurait décidé de marquer TOUT le territoire. Et donc il emmerdait son monde à chaque fois que c’était possible. Il n’en manquait pas une. Il cherchait à provoquer, moi, les autres, tous les autres, la terre, le ciel sa mère et le destin qui s’acharne à l'éplucher vivant.

Tous ceux qui avaient un peu de bouteille dans le boulot savaient bien que les plus enquiquinants sont la plupart du temps les plus malheureux ce qui ne les rend pas plus faciles à vivre mais qui explique. Celui là il avait dû recevoir son lot de misères et d’emmerdements plus souvent qu’à son tour parce que pour être pénible, il l’était bien comme il faut. Il ne s’arrêtait pas et je commençais à en sentir plus d’un qui avait une belle envie de se l’offrir et de lui rendre la monnaie de ses pièces. Ça ne contribuait pas à la paix civile, à l’entente amicale, à une ambiance sereine. Pendant l’heure et demie, les chakras de tous restaient bien bien fermés et la tension commençait à dangereusement s’approcher de la zone affrontement. Le groupe devenait une bonbonne de nitro prête à exploser à chaque cahot. Jusque là, tant bien que mal,  j’avais réussi à désamorcer tous les conflits potentiels mais je sentais que la situation m’échappait doucettement. Tout ou presque tout était devenu prétexte à dégoupillage et c’est avec un soulagement grandissant, en vrai à la mesure du risque encouru qu’à la fin du cours  je sifflai la fin des hostilités avec un sourire béat si les gifles étaient toutes restées dans toutes  les poches.

Et puis il s’est passé ce qui est arrivé.

Je l’ai viré de l’endroit où on était autant pour être un peu tranquilles que pour l’éloigner du reste qui commençait à le regarder avec des missiles sol sol dans les yeux et des démangeaisons dans les paumes. Alors il a foutu le camp en claquant très fort  la lourde porte. Je l’ai vu au travers des grandes baies vitrées qui sortait  carrément par la grande entrée et qui a disparu dans la ville.  J’étais un peu embêté parce que j'étais le responsable, s’il lui arrivait quelque chose pendant qu’il était censé être avec moi. Une bêtise, un accident et c’est sur moi que ça retomberait je ne me faisais aucune illusion, l'expérience m'avait appris qu'il n’y en aurait pas un pour me défendre. Au contraire. On travaillait dans un domaine où rien de ce que tu peux faire de bien n’est reconnu mais en revanche si tu as le malheur de faire un demi pas de côté on te tombe dessus à bras raccourcis. Il valait mieux le savoir et d’ailleurs tout le monde l'apprenait très vite.

À la fin de la séance j’irai en parler à MF je me suis dit comme ça quelqu’un d’autre sera au courant. Nous avons fini notre affaire dans un calme bienvenu : il n’était plus là tout le monde semblait souffler un peu et puis ils se sont éparpillés.

J’étais sur le chemin qui mène au bâtiment principal quand je l’ai vu arriver d’en bas. Il montait la petite côte d’un pas décidé, saccadé, énervé, même. Mais au moins rien ne lui était arrivé et il revenait. Il s’est planté devant moi, c'est le cas de le dire et il m’a toisé du regard. Tu es revenu c’est bien je lui ai dit un peu bêtement. Là, il a ouvert son blouson et m’a montré un couteau de cuisine long comme un avant bras dont il avait entré le fin de la lame dans son pantalon pour l'abriter des regards : Je vais vous percer si vous me virez, il a dit menaçant. Mais je t’ai déjà viré j'ai répondu et puis qu’est-ce-que tu fous avec ça ? Tu es rentré chez toi juste pour aller le chercher ? Tu vas finir par  te blesser, tu vas te couper avec ce truc…

Je ne sais pas pourquoi, je ne ressentais presque aucune peur. J’avais juste eu la crainte qu’il s’entaille la cuisse. Alors, j’ai ajouté, convaincant : Ferme ton blouson et rentre chez toi, va vite ranger ce couteau où tu l’as pris et personne ne parlera de rien à personne. 

Il m’a fixé quelques longues secondes et il a refermé les pans de son bomber puis il a fait demi tour et il a refichu le camp.

Dans le bureau de la CPE juste après : Il paraît que tu as eu des ennuis avec Machin qui vient d'arriver ? J’ai presque menti:  Oh rien de grave ça s’est vite arrangé...

Vers la fin de l’année, on a pas mal rigolé lui et moi quand il m'a appris que finalement, il avait bien réfléchi, il partait faire un CAP boucherie.







27 septembre 2021

En un éclair

Tout ça a commencé par la menace d’un orage d’une violence qu’on n’avait pas  connue depuis belle lurette par ici. 

C'était un matin de fin Septembre ou bien de début d’Octobre, on n’était plus certain de la date exacte, ce qu’on pouvait dire c’est que c’était un dimanche, le jour de grand marché, ça oui on s’en souvenait mais on ne saurait plus dire l’heure précise tant cette matinée avait tout bouleversé. Pourtant, l’aube montée lentement dans une brume douce avait été toute paisible, le jour s’était levé laissant entrevoir un ciel d’un bleu banal courant, habituel pour cette fin d’été. Et puis, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, il s’était assombri.  Du bleu il avait viré au noir pendant presque le temps d’une seule inspiration. Avant cela, il  n’y avait pourtant pas eu la moindre brise comme si les nuages, venus d’ailleurs, avaient grossi d’un coup, comme s’ils s’étaient nourris de leur propre colère, comme s’ils avaient enflé sous l'effet d'un souffle affolant. Malgré cette menace subite, malgré le ciel assombri, malgré les nuages noirs qui grossissaient comme une vilaine boursouflure, comme un panier d'affreux champignons, je n’avais pas dérogé à l’habitude. Je m’étais habillé de bonne heure en croisant les doigts pour que le ciel ne me déverse pas de suite sa rougne sur les épaules. J’étais sorti et j’avais fait route vers le marché. Au vu des menaces annoncées j’avais emporté avec moi le parapluie des jours mauvais, le grand, celui qui pouvait couvrir deux personnes facile. Qu’est ce qu’on va prendre se répétaient les gens en marchant vers les allées déjà pleines de monde. Les familles de vacanciers qui avaient dû rentrer pour la  rentrée des classes avaient fait place aux retraités qui eux avaient tout leur temps et on se disait que l’Europe entière était descendue dans le coin. Belges, hollandais, suisses, anglais tout ce beau monde goûtait les couleurs, les odeurs qui se baladaient un peu partout comme des nappes de couleurs vives. Ils avaient presque tous enfilé des coupe vents imperméables ça ajoutait aux couleurs pétantes. Quelques gouttes avaient commencé à tomber mais rien d’inquiétant, rien qui ordonnât de se mettre à l’abri. quelques mains s'étaient posées en rempart au dessus de quelques mises en plis mais on pouvait encore déambuler dans les allées bien que la menace se précisait. Du ciel dévalaient des grondements sourds qui couvraient les bruits d’en bas. À chaque roulement, les têtes se levaient pour tenter de voir d’où ça allait venir parce que ça allait venir. Qu’est ce qu’on va prendre… Chacun en était maintenant persuadé. Le ciel n'avait pas démenti. En levant la tête, moi comme les autres, je n’ai plus regardé devant et c’est là que je l’ai heurtée. Son panier, déjà bien rempli s’est déversé sur le trottoir. Je me suis confondu en excuses et je l’ai aidée à ramasser courgettes, tomates, salades et haricots verts désormais en vrac sur le bitume de la place. Tout autour les jambes faisaient des écarts pour ne pas écraser les légumes répandus. Elle je ne l’avais pas encore vue vraiment, je l’avais juste entre aperçue vaguement… C'était trop. J’avais saisi que ses cheveux étaient dressés en un chignon approximatif monté à la va vite, qu’elle avait au poignet gauche un ensemble brillant de joncs thibétains, qu'elle portait une robe noire légère de fin d’été et d’un gilet en mailles fines couleur camel avec aux pieds des ballerines de danse caramel à petits talons. En attrapant un oignon qui roulait encore sur les gravillons je me suis dit :  Bon Dieu ce que ses chevilles sont fines. 

Et puis je l’ai vue, elle, enfin j’ai vu son sourire qui me disait ce n’est pas grave mais vous auriez pu regarder devant vous. J’avais envie de m’enfoncer dans le sol de la place. Nous étions tous les deux accroupis à remplir à nouveau son panier d’osier et nos regards se sont croisés.

Alors, du plus profond du noir  des éclairs éblouissants ont parcouru les masses boursouflées et sous les terribles grondements la terre s’est mise à trembler. Un éclair a transpercé le ciel au dessus de la place en zébrant l’air. Puis la pluie s’est déversée sur nos têtes ébahies en trombes énervées.

J’étais trempé, j'avais un genou à terre, les jeux étaient faits, j'étais plié, vaincu… 

J’étais amoureux... 

Misère, le seul vrai coup de foudre c'est la vieille antenne télé rateau qui l'a reçu. Vers dix heures dix. Eparpillée façon plage de sable, l'antenne. Mais à chaque chose malheur est bon, ainsi les tourterelles auront fini de s'y poser dessus, elles cesseront de m'arroser le perron de fiente juste dessous, quand ce n'est pas les épaules lorsqu'on rentre et elles ne me casseront plus les oreilles avec leurs ridicules roucoulades obsessionnelles et entêtantes. Exit les tourterelles.

Il pleuvait tellement que je n'y suis même pas allé à ce marché du dimanche. Au lieu de ça, j'ai passé une bonne partie de la matinée à quatre pattes dans l'entrée, une serpillière à la main à éponger la flotte qui s'insinuait sous la porte d'entrée à chaque bourrasque.

Vite dimanche prochain, d'ici là, le temps et ma vie se seront peut-être remis au bleu. 

Les amoureux sont en vie, eux




16 septembre 2021

Dures au mâle

 Sur le coup, le type qui venait de voir son bras partir loin devant lui n’en a pas cru ses yeux.

On peut comprendre. Ce ne sont pas des choses qui arrivent tous les jours. En principe la vie nous met à l’abri de ce type de péripétie plutôt douloureuse à moins d’être garçon boucher, tueur en série ou soldat en temps de guerre, on n’est que rarement préparé à ce genre d’événement et il faut, sans doute une bonne dose de sang froid pour, à cet instant précis, ne pas paniquer, garder la tête et son sang froid. Vous remarquerez qu’il n’est pas encore ici question de douleur. Pour qui a vu quelques films de cinématographe ou lu quelques livres sur les conflits armés de par le monde, sur la capacité infinie des hommes à se battre, s’éparpiller, se trancher, s’exploser, se couper en morceaux, nous savons tous très bien que l'arrachage executé,  ce n’est pas la douleur qui vient en premier. Ce serait une histoire d’adrénaline libérée dans l’organisme qui annihilerait pour un temps, pour un temps seulement, la souffrance juste après une blessure fût-elle d’importance. Il y a toute une littérature là-dessus comme si les gars qui filment ou écrivent avaient fait des stages de troisième cycle dans les tranchées de quatorze, enfin dans ce genre d’endroit où les membres se séparent les uns des autres pour une raison externe, pour une lame bien aiguisée, pour une machette affutée. À cet instant, disent-ils la douleur, bien élevée, polie, respectueuse laisse d’abord toute la place à l’incrédulité. On ne peut pas admettre, croire, envisager qu’une partie de nous le soit, justement. Dans ces moments particuliers, la souffance sait un peu se tenir, elle ne ramène pas tout à elle, elle ouvre les portes et laisse entrer : Faites faites, viendra mon tour lance-t-elle à la cantonnade.

Et puis, c’est son heure, son moment de gloire, son entrée dans la lumière. Alors elle s’en donne à cœur joie. La personne à qui vient d’arriver cette terrible mésaventure se met à hurler de toute sa voix, avec de l’air poussé par ses deux poumons à condition bien entendu que ceux ci soient encore intacts ce qui serait quand même, au vu des circonstances, LA  bonne nouvelle de la soirée. Il n’a QUE le bras arraché. Y-a-t-il de quoi en faire tout ce plat ? Mon gaillard joli,  soit raisonnable, vois les choses d’un bon œil, il t’en reste un. Donc tout ne va pas si mal que tu le hurles. S’il te plait, épargne nos oreilles ne soit pas  cet égoïste insensé qui attire l’attention de tout le monde avec ses petits bobos. Si tu penses être le seul sur cette terre à avoir mal mon pauvre bonhomme, tu te trompes gravement. Et lui, évidemment de hurler de plus belle parce qu’en plus il veut être plaint. L’homme n’est pas dur au mal. La femme oui, elle sait ce que souffrir vraiment veut dire. L’homme pas trop. Un éternuement et voilà la tuberculose, une bouffée de chaleur c’est  une fière aphteuse, une tristesse passagère, dépression profonde et une légère coupurette au doigt devient un membre arraché.

L’homme, le mâle ne sait pas se taire devant le mal. Il n’a pas eu l’habitude, il ne lui a pas été confronté régulièrement mois après mois, années après années. Il souffre une fois de temps en temps, le malheureux.

Alors il appelle, convoque, implore toutes les femmes du coin et surtout sa mère. Il est au bord de l’agonie, il va décéder c’est sûr, ce ne peut être autrement.

Mais non, Bichon chéri, tu n’as pas eu le bras arraché, tu t’es juste coupé le bout du doigt avec l’opinel à bout rond de ton fils. Tu devrais t’en remettre, Poussin mignon. Regarde, ça ne saigne déjà plus. Maman va te mettre un pansement, une jolie poupée au doigt. 

Une poupée ? Dit-il dans un sanglot long. Suis pas une fille.

Ah ça non, tu n'en es pas une, personne ne peut en douter mon chérinounet.




13 septembre 2021

On ne devrait pas

On ne devrait pas avoir d’enfant, jamais. 

D’abord à cause de la peine immense qu’on va immanquablement leur faire en mourant (enfin si tout se passe bien, parfois il peut y avoir du bon débarras, du hé ben c'est pas trop tôt, du ouf j'ai cru qu'il ne partirait jamais… On n’est à l’abri de rien !) mais plus surement à cause du chagrin terrible, inconsolable, indestructible qu’ils pourraient éventuellement nous faire en partant avant nous. Cela écrit, on a beau le pressentir, on a beau le savoir, on a beau en être persuadé, on fait comme la plupart de ceux qui nous ont précédés, ce qui fait qu'évidemment nous sommes là pour en parler : Vient le jour béni, bienheureux, éblouissant, chamboulant, déflagrant, où on devient soi-même parent. 

Et puis, vient aussi un moment maudit où les parents s’en vont comme on dit pudiquement. En vrai, ils ne s’en vont pas. Ils meurent comme à peu près tout ici bas. Les roses, les chats, les piles AAA, les belles idées et les vélosolex. Dans le réel, ils s’arrêtent de vivre. Leur cœur ne bat plus, leur corps les abandonne, leur âme si on y croit se sépare de l’enveloppe et s'envole. Alors, ils deviennent un nom qu’on ne peut plus appeler comme par exemple celui de Papa. On peut encore parler de son père mais l’appeler pour savoir dans quelle pièce il est, pour lui poser une question, pour lui dire une importance ou une futilité, c’est fini. Quand on perd un amour on peut encore, plus tard, si on a la chance d’en retrouver un, on peut encore redire « mon amour » à quelqu’un d’autre que le premier ou le second ou le troisième si la santé reste bonne, si on a un bon karma et l’énergie de vivre suffisante, mais appeler  quelqu’un « papa » c’est fini. 

Désormais ce sera plus jamais.

D’après ce que j’ai entendu, et je veux bien le croire, je ne suis  pas le premier fils qui perd son père. Enfin qui le perd, c’est une façon de parler. Pas le premier dont le père meurt serait plus juste. Du reste, cette idée de perdre est étrange. Le même verbe pour quelqu’un qui égare ses clés et celui-là qui pleure son père. Comme si la langue ne s’était pas foulée, comme si elle n’avait pas cherché plus loin. Perdu c’est perdu. Ça vaut pour un trousseau, un emploi, un père ou un amour. 

Je veux bien l’entendre que je ne suis pas le premier à qui ça arrive, seulement moi c’est le premier que je pleure. Et ce sera le seul. J'espère bien qu'il n'y en aura pas d'autre. Ça, c’est fait. Pour la vie. Et cette idée bien qu’admise, je ne suis pas complètement dingue, je sais que la mort existe qu’un jour ou l’autre elle touche tout le monde riches et pauvres gna gna, a du mal à passer. Elle me reste en travers de la gorge comme un camion de miettes qui  fait fausse route.

Maman m’a appelé en tout début de soirée pour me dire qu’il faisait un malaise. Le temps de fermer la maison de monter dans la voiture et de faire les deux cent kilomètres du trajet, quand je suis arrivé. Tout était fini. Pour lui. Quand quelqu’un meurt tout fini pour lui et assurément quelque chose commence pour ceux qui restent : La vie sans lui, déjà. 

Je suis arrivé chez mes parents une heure après sa mort. 

Nous nous étions manqué, une fois de plus. Comme souvent, donc. En vrai, nous ne nous sommes jamais manqué, nous ne nous sommes pas ou très peu trouvés voilà tout. Lui a eu sa vie riche, dense, engagée et si, d’une certaine manière nous, sa famille proche, femme et enfants, nous faisions partie de l’équipage nous n’étions pas avec ses amis et lui sur le pont. Là où se faisait ce qu’il faisait. Nous menions notre vie à côté de la sienne, sur les ponts du dessous. De temps en temps on se voyait sur les marches d’escaliers entre deux étages. Nous avons appris très tôt à vivre la notre de vie sans lui. Ses absences permanentes nous ont forcé à nous arranger, à ne pas compter dessus. Il n’était pas là point. Alors nous avons fait sans. Et même c’est quand il était là plusieurs jours d’affilée que c’était étrange. Que fait-il là celui là ? Se surprenait-on à penser. Mais il va rester encore longtemps ici? Normalement il ne devrait déjà plus être là. C’est presque mieux sans, non? 

Et voilà. Maintenant nous y sommes.

Nous voilà bien avancés. Nous repensons à lui. À lui sans nous puisqu’il a fait sa vie ainsi. Nous nous disons qu’il a eu une belle vie avec plein d’amis qu’on connaissait comme ça de vue mais que lui a fréquenté plus intimement, plus régulièrement, plus durablement que nous, certains étaient même comme des enfants pour lui. D’autres enfants… Nous, il nous a très peu vu, au fond. On était là. Pas lui. Nous sommes encore là, plus lui.

Heureusement si l'on peut dire ces dernières années nous avions fait quelques pas l'un vers l'autre. Tu n'étais pas un grand lecteur mais comme ton corps t'avait assigné à résidence, condamné à quai, tu lisais mes écrits et tu les aimais. Oh tu n'en faisais pas de longs discours mais tu disais juste trois quatre mots dessus. 

Je savais que tu avais lu, tu savais que je savais.

Et puis, nous voilà déjà orphelins. Ma sœur et moi sommes orphelins. 

Et ce n’est pas rien d’être, veuf, orphelin, en deuil. 

C'est tout de même moins appétissant et glamour que jeune marié ou récent père... 

C'est ainsi.

Il va falloir nous habituer.



12 septembre 2021

De ficelle

Sous le post précédent, En branle,  j'ai reçu  deux commentaires que je ne peux m'empêcher de partager en post. On ne sait jamais ça pourrait vous servir.

Autant ne pas garder ce genre de pépite pour soi.

J'ai juste transformé le nom du chamane et son adresse mail. Il ne faut pas, non plus, pousser mémère dans les marabouts!

Mais si un besoin urgent venait à surgir,  je vous transmets volontiers, le vrai!

Elvis LAPORTE a dit...

Je suis ici pour témoigner de la façon dont ce puissant lanceur de sorts appelé Maître WIDOU m'a aidé à améliorer ma relation. J'ai eu le cœur brisé quand mon amant m'a dit qu'il n'était plus intéressé à m'épouser parce qu'une autre dame avait utilisé la magie noire sur lui. J'ai pleuré et sangloté tous les jours, jusqu'à ce que ça devienne si grave.Un jour alors je parcourais l'internet j'ai lu un commentaire de témoignage du Maître et jai eu le courage de l'appeler.Il m'a fait des consultations et des rituels à son niveau et à mon niveau aussi .Sans surprise après 3 jours mon mari est revenu à la maison parce que je croyais fermement aux rituels du Maitre que ça va marcher.

Je ne sais pas comment je vais remercier le Maître car c'est grâce à lui que mon foyer est restauré.

N'hésitez pas à le contacter si vous êtes dans de pareilles situations. 

Adresse e-mail: maitrewidou@gmail.com

Anna MARTINEZ a dit...

TÉMOIGNAGE RETOUR AFFECTIF

 

Voila mon histoire, mon ex m'a quitté pour rejoindre une autre fille il y a de cela 1 an 6 mois , tellement je l'aime encore j'ai dû attendre jusqu'à ce qu'il me revienne un jour mais hélas. Une amie très chère à moi m'a conseillé de le récupérer par le biais d'un certain maître marabout du nom de WIDOU. Au départ je pensais que j'avais affaire avec un charlatan car je me suis déjà fait avoir par les médiums et voyants à plusieurs reprises mais j'ai eu tort, j'avoue qu'il est très efficace et très puissant. Ce grand maître Marabout a rompu le lien qui existait entre mon ex et ma rivale et m'a fait revenir mon ex, après 7 jours consécutifs de travail. À présent je suis très heureuse de revivre l'amour de ma vie avec lui et il est devenu plus sérieux qu'avant, il me suit comme un chien et mes désirs sont devenus des ordres qu'il exécute sans faille. Je ne sais de quel pouvoir la nature lui est dotée mais je témoigne que ce maître marabout africain est efficace et on peut lui faire confiance pour son travail.

VOICI SON CONTACT: maitrewidou@gmail.com


Johnny Banjo a dit:

Je viens pour témoigner moi aussi. Pendant des années j'ai eu des soucis au niveau professionnel, je n'ai pas réussi à garder un boulot jusqu'au sacro saint CDI, je me suis toujours fait virer avant la fin de ma période d'essai. A cause de mes erreurs? De ma tête? Et puis un jour sur le conseil d'une amie  j'ai consulté Maître Widou qui m'a suggéré de monter une affaire de marabout voyance, retour de l'être aimé, sophrologie, yoga tantrique, cours sur le net, paiement en cash. J'ai suivi son conseil et ce que je peux vous dire c'est que Maître Midou c'est bien la pointure annoncée. Ma clientèle a cru de manière incroyable et je me suis ainsi en deux ans  payé une piscine à vague de 12 par 6, un pick up quatre quatre noir mat de deux cent vingt et un chevaux et une machine à bière dernier fût. Pas besoin de vous parler de mon succès nouveau auprès des jolies femmes. Des mouches. Je revis.

Maître Widou je vous le recommande et je partage son mail pour que vous aussi vos plus beaux jours de prospérité arrivent.

VOICI SON CONTACT: maitrewidou@gmail.com




PS Elvis Laporte, Anna Martinez et Johnny Banjo sont des pseudonymes...

09 août 2021

En branle

Il fallait marcher un bon quart d'heure sous une chaleur de forge parmi des champs récemment plantés de grenadiers pour y arriver. 

En ces mois d’été, aux endroits les plus fréquentés la splendide rivière qui arrosait tout le coin devenait un pédiluve d'une piscine municipale d'un chef lieu de canton. On y voyait voguer des bouées licorne ou pizza reine, dans l'eau à hauteur de genoux des adultes embonpointés y transpiraient à des jeux de raquettes approximatifs, et des fesses flasques de flamands roses étaient posées à même le courant de l’eau claire sur des sièges pliants à tissus fleuris. Ça sentait la chipolata, les chips et le schwepps.

Les berges étaient aussi claffis de monde qu'une aire d'autoroute au temps des chassés croisés. Le cri des Martins-pêcheurs avait été mis en sourdine par les hurlements des enfants et le vol des martinets venant boire en rase-mottes remplacé par les jappements joyeux de labradors fous. Heureusement, là où j’allais tout était comme en Mai mais il fallait un peu marcher pour y arriver. 

Il n’y avait personne. Je me suis déshabillé, je me suis approché du clair de l’eau et j’y suis entré comme on  attaque une face Nord de piste noire. En se demandant dans quel état va-t-on arriver en bas si on y arrive. J’ai posé le premier pied sur la première grosse pierre, le deuxième sur le fond de sable, mes jambes ont, de suite, été poussées par le fort du courant, plutôt costaud à cet endroit, et la fraîcheur des gros bouillons… Le froid qui m’a mordu les deux mollets d’un coup, puis les cuisses au fur et à mesure que je descendais en  avançant. Je connaissais bien le coin, c’est un joli trou d’eau d'un vert pâle transparent, c’est là que je viens pour me tremper lorsque la chaleur dégringole du bleu et des toits et nous tombe sur les épaules comme des sacs de ciment jetés d'un camion. Ces derniers soirs, j’y venais tous les jours. Une vague de plomb fondu avait déferlé sur la région et elle ramollissait les corps les plus agiles, les esprits les plus vifs. Elle asséchait aussi les terres et surtout les forêts qui n’allaient pas tarder à s’enflammer comme des brindilles si ça continuait. On entendait tout le monde souffler à gros bouillons contre cette chaleur, mon dieu quelle chaleur… Ils n’en pouvaient plus, tous. Les grands pins en premiers.

Je me suis arrêté les pieds sur le sable, déjà les mâchoires accrochées à mes  jambes avaient relâché leurs étreintes, je ne sentais plus toutes les dents mais encore les incisives, j’étais debout sur le lit de la rivière, de l’eau jusqu’au bassin. J’allais devoir me baisser pour que le ventre aussi soit également dans le froid. Le passage serait délicat, j’avais beau le savoir, ça me le faisait à chaque fois, ça ne changeait pas grand chose. Pendant que je pensais à ça, je me suis baissé d’un coup comme pour me surprendre. C’était fait j’étais enfoncé dans le muscle  clair et transparent de la rivière jusqu’au cou. Le cœur a fait des bonds dans la poitrine comme s’il voulait remonter à la surface, j’ai suffoqué, manqué d’air et puis ça c’est très vite apaisé. J’étais accroupi,  de l’eau au niveau de la nuque comme un cache col de glace et c’était bon. Toute la fatigue accumulée pendant le début du jour était en train de quitter chacun des muscles de mes jambes, de mes cuisses. Les chevilles, les genoux et les hanches retrouvaient leur légèreté, je sentais chacun de mes os, chacun de mes tendons, chacun de mes ligaments, je devenais un autre homme. J’étais entré dans l’eau comme un vieillard essoufflé, désormais, j’étais  miraculeusement rien moins qu'un jeune homme refroidi. 

Du moins je le ressentais comme tel, c’était bien là le principal.

À quelques mètres de là, plus haut, une toute jeune cane apprenait à une ribambelle de petits, ils étaient au moins huit, comment traverser le courant sans se faire emporter en se servant des remous qui longent la pile du milieu du pont. Au-dessus, un couple de geais se relayait au nid qu'ils avaient aménagé dans un creux d’un vieux saule, partout, les rayons du soleil tentaient de percer le touffus du feuillage et faisaient sur le fil du courant des magies de lumière. Devant sur le vert des herbes, un couple de libellules d'un bleu électrique dansait une samba nuptiale effrénée, je ne perdais rien du spectacle et je n’avais plus froid, j’étais simplement bien. Comme un Buddha rafraîchi. Tous chakras ouverts. On entendait ici et là que tout le pays se mettait en branle à tue-tête contre une ou deux piqures qui pouvaient éviter bien des malheurs, voire même sauver des vies et que, comme souvent, les moins fins ou les plus calculateurs cyniques hurlaient plus forts que les autres (Regarde qui crie et choisis ton camp…). 

Moi, alors que je ne bougeais pas d’un pouce, au creux des draps limpides du lit de cette si resplendissante rivière, je souriais comme peut sourire un imbécile. Heureux. 

Mais je restais concentré, sur une réserve... Je n'en avais pas terminé.

Si je gardais un peu de forces  c’est que je savais que pour que la fête soit complète, j’allais devoir, maintenant, en même temps que le corps, y plonger la tête… 

Et je me disais que, pour certains, ça ne leur ferait pas du mal, ça rallumerait peut-être la lumière à l'intérieur de leurs crânes sans doute engourdis par les torpeurs lourdes de l’été.





02 août 2021

Emilienne

 Ce qu’on voyait d’abord d’elle c’était la blancheur banquisale de ses cheveux très courts. Un peu après on remarquait ses mains. Noueuses, aux paumes larges, aux doigts de traviole comme des racines de cade à cause de l’âge, des mains de travailleuse, des mains de terrienne, et son regard noir bienveillant et son sourire vaguement édenté mais d’une oreille à l’autre, lobe to lobe. Emilienne portait toujours une blouse à fleurs sur des pantalons noirs et le casque blanc de ses cheveux ras. Elle habitait dans le bas du village juste en face du cimetière. Elle n’avait plus d’âge mais conduisait encore une  4L flambant rouge. Enfin, conduisait… C’était à se demander si ce n’était pas l’épave qui la menait. Elle devait voler bancale tant ses quatre ailes étaient froissées de frictions. On avait beau lui dire : 

«  Emilienne ce n’est plus raisonnable de conduire, un jour vous allez avoir un accident. » 

« Dites que je conduis mal pendant que vous y êtes! Peuchère, à la vitesse que je roule il ne sera pas bien grave, l'accident! » 

On ne pouvait pas lui donner tort. Du reste elle ne la prenait que pour monter à la boulangerie. À l’arrivée, la voiture se rangeait devant fallait voir comme. Il valait mieux ne pas être garé sur la trajectoire dans les environs. Elle ne faisait aucun créneau. Elle montait, se rangeait, un peu, le moteur ne se coupait pas, tout juste le frein à main et elle repartait par le chemin du stade. En bas elle tournait à droite, longeait le mur du cimetière et elle était arrivée au point de départ. Elle avait fait une boucle avec Emilienne derrière le volant.  En traversant le village, elle saluait de la main comme une Miss France à peine élue. Pas certain qu’elle reconnaisse ceux à qui elle envoyait un signe, parce qu’un des problèmes d’Emilienne c’est qu’elle ne voyait plus guère mais comme ici tout le monde le savait, il suffisait de se planquer un peu quand vers les neuf heures la 4 L d’Emilienne déboulait de la Carrièro Frédérique Mistral. Quels que soit le temps, la pluie, l’orage, le vent, le mois, la saison, depuis des années il en était ainsi. Ses jours étaient réglés. Le matin le tour vers la boulangerie pour sa baguette de pain frais "J'en ai besoin vous savez, mes dents ne sont plus aussi fortes qu'avant!" et l’après midi c’est seulement dans le bas du village qu’on la voyait. Elle sortait de chez elle vers quinze heures, après la sieste qui suivait le café noir et deux biscuits ramollis dedans. Elle sortait là  sans sa blouse, jamais de blouse l'après midi, elle avait sa coquetterie, elle traversait la rue puis elle entrait dans le cimetière. Et là, à petits pas sur le gravier rose des allées, elle faisait ses tours. Tranquille, les mains croisées dans le dos elle marchait entre les tombes. Elle les inspectait toutes, l’une après l’autre, trois fois plutôt qu’une. Elle enlevait ici les fleurs fanées, là, elle redressait un pot en déséquilibre, ailleurs elle arrosait une fleur trop sèche et enlevait les fanées, elle balayait de la main des grains de gravier de dessus les pierres tombales. De temps en temps entre deux tours, elle  se posait sur le coin froid  d’une dalle et semblait discuter un peu avec le propriétaire qui ne répondait jamais. Une fois ses tours accomplis, elle sortait du cimetière puis retraversait la route et rentrait chez elle. Un peu avant que les dix huit coups de la cloche de Saint Michel sonnent.

Quand on lui demandait mais Emilienne, vous faites quoi tous les jours à aller au cimetière ? Il n'y a pas d'autres endroits pour balader? 

Elle répondait avec son sourire :

«Et où voulez vous que j'aille à mon âge? Ici, je viens voir mes morts, je leur tiens compagnie,  je suis la seule qui reste, je leur parle de nous, je leur raconte ce qu'ils loupent,  je les prépare à mon arrivée, je les fais patienter un peu et j’en profite, moi pour me faire à l’idée. Comme une fois que ce sera fait ça risque de durer un peu il faut bien que je m’y prenne bonne heure. 

Et puis, tant que je suis sur le dessus à marcher dans les allées, à avancer dans l'édredon doux de l'odeur entêtante du figuier de l'entrée, à voir le ciel enbleui de mistral,  à sentir sur la nuque et  les bras l'ombre apaisante du grand tilleul, derrière le vent qui me pousse aux épaules et manque de me faire tomber à chaque rafale, à entendre les pies qui jacassent et les cigales de l'été qui baroufent tout le jour, même quand je passe, je ne suis pas dans le dessous, dans l'immobile et le silence..."






28 juillet 2021

Celui là

 Celui là, nom d’un covid, il était si  beau que je ne l’ai même pas vu venir.

En cette fin d’après midi, les épaules alourdies, le corps entier harassé par la chaleur, qui avait pesé depuis le tout début du matin naissant, fatigué, transpirant, j’avais enfourché mon terrible engin et j’avais pris la direction de la ville la plus proche. Une ville plutôt touristique où je savais qu’en cette période les terrasses étaient accueillantes et que j'y verrais du monde. C’est ce dont j’avais besoin: Me poser, bien à l'abri de la grosse lampe, m’asseoir en terrasse et regarder les gens passer. Ne rien faire d'autre que me raconter des histoires à leur propos, m’inventer des films, en gros me changer les idées. J’avais mes habitudes. Une terrasse à l’ombre d’une collégiale. Je m'avachis sur un fauteuil en rotin, de préférence au pied de cette façade de bar connue dans le monde entier grâce à une simple photo en noir et blanc, je commande une eau gazeuse tranche sans glace pour me faire bien voir de ma diététicienne chérie (si jamais elle passait devant le café) et je regarde déambuler. Je m'invente les vies des passants qui passent, j'autopsie, je dissèque, je spécule, j'essaie de mesurer la quantité d'eau qu'il y a dans le gaz des couples, l'eau de boudin faisant très souvent place aux hilarants des débuts, je cherche à savoir qui à la main, qui est en train de la perdre, qui l'a déjà perdue, qui précède, qui suit, qui dirige, qui se soumet, qui des deux est en souffrance, qui des deux vit dans l'ennui,  qui, tout en étant là,  n'est déjà plus avec l'autre... J'essaie de prédire leur espérance de vie ensemble, la  durée de leur existence commune, de leur association comme on parle d'une association de malfaiteurs... Ma longue et désastreuse expérience de ces emballements enthousiastes qui deviennent des liens tumulteux, puis des frictions fracassantes me parle et me dicte les avis émis. Parfois je vois clair, je devine, je mettrais une main à couper et d'autres fois  je ne sens rien. Ils ne me disent rien. Du reste ils ne se disent rien non plus, le silence s'est installé entre eux comme un poison mortel. Ce ne sont pas les plus heureux.

Après trois ou quatre gorgées, je ne sais plus, ils sont arrivés par la droite, ils allaient vers la boulangerie. J’ai vaguement vu les deux premiers c’est la troisième qui m’a attiré le regard. Comme ils étaient déjà passé, je l’ai vue de dos. Elle n'avait pas plus de cinq six ans, des cheveux châtains longs raides en presque liberté vaguement domptés par un élastique de bazar blanc, un tee shirt clair,  un pantalon large dans un tissu de bayadère coloré comme un été espagnol dont le bas balayait le sol en soulevant la poussière du bitume ce dont elle semblait se foutre comme de l’an quarante. En bout de ligne, elle portait à ses pieds de petite fille une paire de sandales de cuir blanc aux boucles détachées. Elle avait une démarche aérienne et semblait ne pas toucher le sol de ses sandales et ne regardait rien autour d'elle. Elle semblait danser au son d'une musique qu'elle seule entendait. Elle suivait à quelques pas un couple de jeunes gens qui se donnaient la main dont l'homme pilotait une poussette dans laquelle était assise un petit garçon bien plus jeune que la fillette. Ils avançaient d’un pas de touristes en posant leurs yeux un peu partout sur les choses à voir devant eux.  Ils ne s’occupaient pas de ce qui pouvait se passer derrière eux. Et derrière eux suivait cette princesse qui avait l'air d'être dans son monde, un autre que le notre.

Ils m’ont dépassé et une fois qu’ils se sont un peu éloignés, la petite fille s’est retournée vers moi comme si elle avait senti que je la regardais. Alors dans un geste d’une élégance folle elle m’a envoyé un sourire irradiant en me faisant un petit signe de la main. J’étais baba mais je lui ai rendu et son signe et son sourire. Et puis elle a tourné la tête. Je les ai suivis du regard. Ils sont allés jusqu’au coin de la rue et puis ils ont fait demi-tour.  Ils sont repassés devant moi et m’ont à nouveau dépassé.

Alors, cette fois, avec son petit geste de la main et un second sourire à vous réconcilier avec les plus imbéciles représentants de l’espèce humaine, elle m’a envoyé à haute voix en insistant bien sur le "re" : "Et re coucou!"

Et ce re coucou là, si spontané, avenant, amical, je ne l’ai pas vu venir. Il m'a diastolé le coeur. Et la tête. Et la tête.

Il fallait s'en convaincre, c’est peut-être le sourire enjoué des petites filles qui sauvera le monde.




22 juillet 2021

Dehors

Bien sûr, il y eut ces douces soirées s’éternisant, bien aidés par les robes claires de vins frais…

Bien sûr, il y eut ces instants de partage sous le silence infini des étoiles tremblantes…
Evidemment, nous nous sommes étonnés de ces chaleurs étouffantes et nos pas plombés nous ont portés, le soir, vers des eaux espiègles, galopantes et fraîches…
Oui, nous y avons passé de jolies soirées dans les salles de spectacles de cette ville en fête dont certaines sous un ciel de pépites... Je pense à tous les mirages de ce cirque sous la lune…
Oui, avec les amis de passage, il y a eu quelques débuts de nuit peu sages, seul, le vide éparpillé des bouteilles permet encore de s’en souvenir…
Bien sûr, je t'ai aperçue deux ou trois fois de dos dans le magma d'une foule assise à une terrasse ou dans le reflet opaque d'une vitrine mais... ce n'était pas toi...
Oui, oui, il nous est arrivé de nous endormir dans le creux accueillant d’un hamac multicolore et surtout doux et parfois même en dehors des heures légales de sieste…
Oui, nous avons bu des apéritifs au sortir des petits déjeuners, juste en secouant les nappes et débarrassant les bols…
Bien sûr, il y eut ces bains interminables dans des piscines nouvelles endimanchées par les ferveurs des capucines...
Bien sûr, nous avons mangé des poissons grillés … plus que de raison … entre boire et mal cuire nous avions choisi…
Oui, nous sommes allés nous asseoir aux couchants, face au paysage pyromane en train de se foutre en feu, alors, c’est aussi dans nos yeux et nos âmes qu’il était l’incendie à éteindre…
Oui, nous avons parlé fort autour de certaines donnes de cartes devant l’insolente chance des uns et la terrible déveine des autres, la roublardise maudite des uns, la maladresse insigne des autres…
Oui, oui, nous avons parfois pleuré devant des animaux aplatis le long des routes empruntées…
Oui, nous nous sommes repus de salades estivales dans des bouges de travers à des heures impossibles…

Et oui nous nous sommes endormis sous les trajets lumineux des satellites croisant parmi les étoiles…
Bien sûr, nous avons croisé le sillage de beaux humains et navigué dans les eaux de belles humaines ce qui nous a même fait dire qu'il suffirait de pas grand chose pour qu'on s'en sorte, enfin...
Oui, nous avons dormi la nuque en vrac sur des plages bondées, cuisant à l'implacable chalumeau d’un soleil d’enfer…
Bien sûr, nous nous sommes trempés les pieds, les chevilles et les jambes dans des fraîcheurs entrevues à l’ombre noire des sous-bois de rencontre…
Evidemment, nous avons pesté contre tous ces autres, qui avaient le tort d'être là, au même endroit que nous, au moment où nous y venions….
Evidemment, j’ai souvent pensé à ce que tu pouvais faire à l’instant même où je faisais quelque chose que d’ordinaire il nous arrivait de faire ensemble…
Oui, nous avons perdu du temps à l’ombre de grands arbres sur des places animées à parler de tout, surtout de rien, enfin juste à parler et même s’y taire… Il arrive qu’en ne se disant rien de très profond, on s’en dise un peu quand même… Et que la légèreté, en fin de compte, pèse son poids…
Oui, nous avons eu des envies de valises pour des bouts de monde de préférence inconnus mais finalement pourquoi partir ailleurs alors qu’on peut être aussi mal en restant ici ?
Evidemment, durant ces jours, nous avons prononcé davantage de bêtises que de phrases impérissables...
Bien sûr, nous nous sommes dit qu’on ne nous y prendrait plus et que les prochaines seraient différentes, qu’il fallait nous croire sur parole… 

Sur paroles de vent...

Et puis, il nous a fallu rentrer. Rentrer dans le rang de l’âge, forcés par le temps.

Enfin ce sont nos corps qui s’en sont chargé parce que nos cœurs, eux, y sont bien restés, dehors.




Publications les plus consultées