28 juillet 2021

Celui là

 Celui là, nom d’un covid qu'il était beau et je ne l’ai même pas vu venir.

En cette fin d’après midi, les épaules alourdies, le corps entier harassé par la chaleur, qui avait pesé depuis le tout début du matin naissant, fatigué, transpirant, j’avais enfourché mon terrible engin et j’avais pris la direction de la ville la plus proche. Une ville plutôt touristique où je savais qu’en cette période les terrasses étaient accueillantes et que j'y verrais du monde. C’est ce dont j’avais besoin: Me poser, bien à l'abri de la grosse lampe, m’asseoir en terrasse et regarder les gens passer. Ne rien faire d'autre que me raconter des histoires à leur propos, m’inventer des films, en gros me changer les idées. J’avais mes habitudes. Une terrasse à l’ombre d’une collégiale. Je m'avachis sur un fauteuil en rotin, de préférence au pied de cette façade de bar connue dans le monde entier grâce à une simple photo en noir et blanc, je commande une eau gazeuse tranche sans glace pour me faire bien voir de ma diététicienne chérie (si jamais elle passait devant le café) et je regarde déambuler. Je m'invente les vies des passants qui passent, j'autopsie, je dissèque, je spécule, j'essaie de mesurer la quantité d'eau qu'il y a dans le gaz des couples, l'eau de boudin faisant très souvent place aux hilarants des débuts, je cherche à savoir qui à la main, qui est en train de la perdre, qui l'a déjà perdue, qui précède, qui suit, qui dirige, qui se soumet, qui souffre, qui s'ennuie,  qui n'est déjà plus avec l'autre, j'essaie de prédire leur espérance de vie, leur durée... Ma longue et désastreuse expérience de ces liens souvent tumulteux, de ces frictions fracassantes et de ces emballements enthousiastes me parle et me dicte les avis émis. Parfois je vois clair, je devine, je mettrais une main à couper et d'autres fois  je ne sens rien. Ils ne me disent rien. Du reste ils ne se disent rien non plus, le silence s'est installé entre eux comme un poison mortel. Ce ne sont pas les plus heureux.

Après trois ou quatre gorgées, je ne sais plus, ils sont arrivés par la droite, ils allaient vers la boulangerie. J’ai vaguement vu les deux premiers c’est la troisième qui m’a attiré le regard. Comme ils étaient déjà passé, je l’ai vue de dos. Elle n'avait pas plus de cinq six ans, des cheveux châtains longs raides en presque liberté vaguement domptés par un élastique de bazar blanc, un tee shirt clair,  un pantalon large dans un tissu de bayadère coloré comme un été espagnol dont le bas balayait le sol en soulevant la poussière du bitume ce dont elle semblait se foutre comme de l’an quarante. En bout de ligne, elle portait à ses pieds de petite fille une paire de sandales de cuir blanc aux boucles détachées. Elle avait une démarche aérienne et semblait ne pas toucher le sol de ses sandales et ne regardait rien autour d'elle. Elle semblait danser au son d'une musique qu'elle seule entendait. Elle suivait à quelques pas un couple de jeunes gens qui se donnaient la main dont l'homme pilotait une poussette dans laquelle était assise un petit garçon bien plus jeune que la fillette. Ils avançaient d’un pas de touristes en posant leurs yeux un peu partout sur les choses à voir devant eux.  Ils ne s’occupaient pas de ce qui pouvait se passer derrière eux. Et derrière eux suivait cette princesse qui avait l'air d'être dans son monde, un autre que le notre.

Ils m’ont dépassé et une fois qu’ils se sont un peu éloignés, la petite fille s’est retournée vers moi comme si elle avait senti que je la regardais. Alors dans un geste d’une élégance folle elle m’a envoyé un sourire irradiant en me faisant un petit signe de la main. J’étais baba mais je lui ai rendu et son signe et son sourire. Et puis elle a tourné la tête. Je les ai suivis du regard. Ils sont allés jusqu’au coin de la rue et puis ils ont fait demi-tour.  Ils sont repassés devant moi et m’ont à nouveau dépassé.

Alors, cette fois, avec son petit geste de la main et un second sourire à vous réconcilier avec les plus imbéciles représentants de l’espèce humaine, elle m’a envoyé à haute voix : "Et recoucou!"

Et ce recoucou là, si spontané, avenant, amical, je ne l’ai pas vu venir. Il m'a diastolé le coeur. Et la tête. Et la tête.

Il ne fallait pas en douter, c’est le sourire enjoué des petites filles qui sauvera le monde.




22 juillet 2021

Dehors

Bien sûr, il y eut ces douces soirées s’éternisant, bien aidés par les robes claires de vins frais…

Bien sûr, il y eut ces instants de partage sous le silence infini des étoiles tremblantes…
Evidemment, nous nous sommes étonnés de ces chaleurs étouffantes et nos pas plombés nous ont portés, le soir, vers des eaux espiègles, galopantes et fraîches…
Oui, nous y avons passé de jolies soirées dans les salles de spectacles de cette ville en fête dont certaines sous un ciel de pépites... Je pense à tous les mirages de ce cirque sous la lune…
Oui, avec les amis de passage, il y a eu quelques débuts de nuit peu sages, seul, le vide éparpillé des bouteilles permet encore de s’en souvenir…
Bien sûr, je t'ai aperçue deux ou trois fois de dos dans le magma d'une foule assise à une terrasse ou dans le reflet opaque d'une vitrine mais... ce n'était pas toi...
Oui, oui, il nous est arrivé de nous endormir dans le creux accueillant d’un hamac multicolore et surtout doux et parfois même en dehors des heures légales de sieste…
Oui, nous avons bu des apéritifs au sortir des petits déjeuners, juste en secouant les nappes et débarrassant les bols…
Bien sûr, il y eut ces bains interminables dans des piscines nouvelles endimanchées par les ferveurs des capucines...
Bien sûr, nous avons mangé des poissons grillés … plus que de raison … entre boire et mal cuire nous avions choisi…
Oui, nous sommes allés nous asseoir aux couchants, face au paysage pyromane en train de se foutre en feu, alors, c’est aussi dans nos yeux et nos âmes qu’il était l’incendie à éteindre…
Oui, nous avons parlé fort autour de certaines donnes de cartes devant l’insolente chance des uns et la terrible déveine des autres, la roublardise maudite des uns, la maladresse insigne des autres…
Oui, oui, nous avons parfois pleuré devant des animaux aplatis le long des routes empruntées…
Oui, nous nous sommes repus de salades estivales dans des bouges de travers à des heures impossibles…

Et oui nous nous sommes endormis sous les trajets lumineux des satellites croisant parmi les étoiles…
Bien sûr, nous avons croisé le sillage de beaux humains et navigué dans les eaux de belles humaines ce qui nous a même fait dire qu'il suffirait de pas grand chose pour qu'on s'en sorte, enfin...
Oui, nous avons dormi la nuque en vrac sur des plages bondées, cuisant à l'implacable chalumeau d’un soleil d’enfer…
Bien sûr, nous nous sommes trempés les pieds, les chevilles et les jambes dans des fraîcheurs entrevues à l’ombre noire des sous-bois de rencontre…
Evidemment, nous avons pesté contre tous ces autres, qui avaient le tort d'être là, au même endroit que nous, au moment où nous y venions….
Evidemment, j’ai souvent pensé à ce que tu pouvais faire à l’instant même où je faisais quelque chose que d’ordinaire il nous arrivait de faire ensemble…
Oui, nous avons perdu du temps à l’ombre de grands arbres sur des places animées à parler de tout, surtout de rien, enfin juste à parler et même s’y taire… Il arrive qu’en ne se disant rien de très profond, on s’en dise un peu quand même… Et que la légèreté, en fin de compte, pèse son poids…
Oui, nous avons eu des envies de valises pour des bouts de monde de préférence inconnus mais finalement pourquoi partir ailleurs alors qu’on peut être aussi mal en restant ici ?
Evidemment, durant ces jours, nous avons prononcé davantage de bêtises que de phrases impérissables...
Bien sûr, nous nous sommes dit qu’on ne nous y prendrait plus et que les prochaines seraient différentes, qu’il fallait nous croire sur parole… 

Sur paroles de vent...

Et puis, il nous a fallu rentrer. Rentrer dans le rang de l’âge, forcés par le temps.

Enfin ce sont nos corps qui s’en sont chargé parce que nos cœurs, eux, y sont bien restés, dehors.




20 juillet 2021

La ratatouille, la vraie

Préambule obligé pour que les choses soient bien claires :

Une vraie ratatouille est aussi longue à préparer qu’elle est prompte à être engloutie.

Une vraie ratatouille n’est pas une escouade de n’importe quels légumes d’été cuits  ensemble, en même temps dans un même faitout. (Heu toi qui est si malin explique un peu comment on pourrait  les cuire ensemble mais pas en en même temps...)

Une vraie ratatouille n’est pas une brouche informe de légumes marinés dans l’huile d’olive. Ne cherche pas ce qu'est une brouche, je l'ai inventée. Un mélange de brouet et de bouche?

Une vraie ratatouille est presque meilleure froide que chaude.

Une vraie ratatouille se mange aussi le lendemain et les jours d'après si on en a préparé une grosse quantité.

On ne s’absente pas pendant la cuisson d’une vraie ratatouille. On reste sur le pont. Concentré. Vigilant. On n'a rien à faire d'autre de plus important qu'elle.

Voilà, c'est dit.


On prend un oignon, (Bien sur qu’on le pèle l’oignon…), de l’ail un poivron rouge, on coupe tout ça en petits dés et on fait revenir dans une poêle avec un soupçon d’huile d’olive. Quand c’est prêt on met de côté. 

Dans la même poêle désormais vide, on peut ne pas la laver, on jette les courgettes coupées en petits dés, elles aussi avec un peu de thym et quand elles sont presque cuites on les met de côté. On peut y ajouter quelques petits dés de pommes de terre nouvelles.

On refait la même opération avec les aubergines ET les tomates dans la même poêle. Pelées, les tomates. À ce propos il existe désormais un éplucheur de tomates qui est valable aussi pour les pêches, enfin les fruits à peau fine, et qui fonctionne très bien, plus besoin de s'ébouillanter les doigts... Le jus des tomates va imprégner les aubergines et ainsi nécessiter moins d’huile d’olive. Et bim le bedon. 

On y ajoute du thym, une feuille de laurier.

Ensuite et seulement ensuite, quand tout est presque cuit, on siffle un grand coup et on rassemble tout ce joli monde, on les mélange délicatement dans un plat qu’on enfourne couvert pour terminer la cuisson et un peu assècher le plat.

Sel, poivre. On peut ajouter des olives mais alors celles de Nice, les petites. On surveille la cuisson. Au fond, il est là le grand secret de la cuisine, c'est un peu comme l'amour il faut être présent à ce qu'on fait.

En veillant, on peut s'autoriser à boire un ou deux verres de blanc frais pour ne pas attraper la chaleur et vaincre l'impatience.

Quand c’est bien cuit et donc ni brûlé, ni baigné dans le jus des légumes on sort le plat du four et alors là seulement là on peut être fier de soi, on vient de réaliser une vraie ratatouille.

On peut esquisser quelques pas de mambo dans la cuisine bien aidé par le troisième verre de blanc en chantant : "C’est moi qui l'a faite. C’est moi qui l’a faite."

Uniquement si c'est bien vous qui l'avez faite. 

Il va de soi que si jamais c'était Jean Claude qui s'y était collé vous chanteriez sur le même air enjoué et triomphant:

" C'est Jean Claude l'a faite. C'est Jean Claude l'a faite."




Ratatouille dite de MarieLu

19 juin 2021

De haut en bas


Il m'aura fallu attendre le grand âge que j’ai, bien malgré moi atteint, pour, enfin, m'occuper de mes pieds et vivre un moment d'une rareté douce. 

Depuis quelques temps je voyais de vilaines crevasses sur les talons, une corne épaisse comme une blague de plein de monde, à force de marcher les pieds nus ou en tongs, de vrais petons de Sadhou et me voilà chez Madame Desoiseaux podologue. J’avais bien essayé de régler le problème moi-même mais avec une rape à bois... Si cet engin barbare avait enlevé la plus grosse épaisseur, il n’avait pas fait dans la dentelle pour ce qui était de la finition et laissé mes pieds dans un état désastreux. Le passage de la rape m’avait creusé les talons comme des traces d’arrachements sur une vulgaire planche de pin. Des crevasses toujours, mais excavées cette fois. Si j’avais su j'aurais appelé bien plus tôt chez Madame Desetourneaux. Mais comme je ne trouvais pas très engageant les soins des pieds, j’avais surtout un sérieux problème avec cette partie du corps. Pour que j’en trouve une paire séduisante il fallait que je me lève de bonne heure. Si je pouvais être renversé par un corps de danseuse, il fallait surtout que je ne baisse pas les yeux vers ses petons qui en général étaient suffocants d’horreur. Tant de maltraitance, tenir confinés tant d'orteils dans des chaussons si petits, passer tant d'heures juché sur les pointes! Aussi, je ne voulais pas imposer à quiconque, ni  la vue ni les soins des miens ce qui était une belle connerie puisque ne fréquentant pas les podologues je ne les faisais pas vivre!  Heureusement pour madame Desperruches que tout le monde n’était pas aussi con que moi… Pendant cette demi-heure suspendue, je me suis régalé, j'ai eu droit à tout massages, rognage, coupage, limage, enlevage, débarrassage, nettoyage profond et puisque vous voulez tout savoir j’ai désormais des pieds plus que parfaits. Sans mycose ni champignon, (ça me rappelle quelque chose à fredonner), "Ils sont bien alignés aux orteils bien rangés, à la bonne place ne souriez pas si vous saviez comme  on voit de vilains pieds, si vous saviez comme ils courent les rues sans honte, comme ils se montrent pour la plupart tordus, ex croissants, attaqués, rognés, déformés mal entretenus, négligés, si vous saviez comme la grande majorité des gens devrait porter des chaussures fermées et surtout être interdits de sandales, de tongs, de gougounes : Cachez ces pieds moches nom d’une pipe en bois!" 

Et, ce qui n’était pas négligeable j’avais passé un moment sur un nuage, au-delà de l’agréable, à me faire tripoter les petons, masser la plante, limer les ongles, enlever les peaux tannées, poncer les mortes, bichonner les orteils, adoucir la plante...

Et Madame Despiafs était bien d’accord avec moi, elle, qui en voyait défiler toute la sainte journée que : "Croyez moi sur parole c’est pas toujours facile ! Des beaux comme les vôtres on n’en voit pas tous les jours" m’a-t-elle dit. "C’est fête quand ça arrive" a-t-elle ajouté. Bien que j'entende quand même une pointe de flagornerie dans ses propos j’avais malgré tout très envie de la croire cette Madame Desmartinets. Comme elle voit juste cette femme là me suis-je murmuré mielleusement à l’oreille. C’est une professionnelle, en plus, elle sait de quoi elle parle, me suis-je précisé au bord de l'évanouissement.

Un seul bémol était le fond de la conversation de Madame Deshirondelles. On avait vaguement évoqué l’orage devant s'abattre des urnes, le dimanche suivant, sur la région ce qui avait un poil  assombri ce moment de pur plaisir.

La semaine passée j’étais allé chez le coiffeur, pour le haut du crâne, j’avais cependant renoncé pour le visage, depuis quelques semaines je fréquentais assidument une diététicienne, pour l’enveloppe, hier une séance de podologie, pour le bas. Si ça continuait sur cette lancée j’allais pouvoir m’inscrire à un entretien d’embauche dans l’agence Elite pour le catalogue de la chaîne des EHPAD: Sous les Paisibles Charmilles ou bien mieux, créer un une chaîne youmachin et devenir cette  influenceuse beauté so cute que le monde entier attendait de... pied ferme. 

Il ne manquait plus que quelqu’un se préoccupe de mon petit cœur bien malmené par  de tout récents départs encore délicats à évoquer et je brillerais comme  un sou presque neuf de haut en bas. 

Il serait temps. De briller. Marre d'être là, si terne.





09 juin 2021

De loin.

Fatu Hiva. Archipel des Marquises. (10°29’08 35" Sud 138°29’59 58" 0uest)

 

Monte la lueur d'un feu immense dans la vallée. Son reflet derrière la crête, lèche la couronne de nuages, des rosés, des pourpres, des orangés ; c'est l'aube, au dessus du village la montagne toute entière, bientôt, brûlera. 

On appareille dans une heure. Cap sur Hiva Oa, 45 milles dans le nord ouest. On a besoin d'une bonne connexion pour régler la dernière phase de vente de notre appart. Mais on reviendra ici, à Fatu Hiva, en juillet j'espère. Cette île est à part, loin dans le temps, foisonnante ; en trois semaines, on a fait que l'effleurer. Les 17 kms de marche tout en dénivelés reliant les 2 villages, n'y ont pas suffi. C. y voit encore des séances de yoga dans la forêt ; d'y planter aussi son chevalet. Et il y a André qui m'emmènera à la chasse, trois jours de bivouac en montagne, pour me remercier d'avoir - avec un copain de bateau- réparé son fusil 22 Long Rifle cassé en plusieurs morceaux lors d'une chute. (Toujours avoir bout de mousse à tailler pour recréer une crosse, avec un pot de résine et de la fibre de verre). Sauver un fusil, ici, c'est presque sauver une vie. Il nous a déjà apporté un plat de viande de chèvre et de coq, cuisiné avec du riz et du fruit à pain. Et des kilos de mangues, citrons, oranges, pamplemousses, plus un régime de bananes. 

Il y a Hubert, le fils de l'épicier, qui a mal aux oreilles sous l'eau, à qui j'ai promis une initiation à l'apnée. Il nous a déposé une carangue de trois kilos, pêchée dans la baie, à 100m du bateau. Et Sissi et Simon, couple de sculpteurs, qui nous ont fait sur mesure des manches de couteaux, un croc et une matraque à poisson, une râpe à coco en Aito, le bois de fer, et nous ont offert des fruits et un quartier de porc sauvage capturé au piège deux jours auparavant. On lui a donné du cordage pour sa barque de pêche et les pièges. C'est son fils surtout, qui maitrise cette chasse, et comme c'est le meilleur copain d'Hubert ....

Puis d'autres qui ont des terres dans des vallées dont eux seuls connaissent l'accès, et qui, avec du temps, racontent leur histoire. Tous sont pêcheurs, chasseurs, sculpteurs sur bois, pierre, os. L'un des meilleurs, Piri, le mari de l'institutrice, à qui on a commandé une tortue et deux plats en bois de rose, est un excellent plongeur. "Quand tu reviens, on ira ensemble" a-t-il dit en roulant les "r" et en nous remplissant le sac de papayes.

À Christian, j'ai prêté une de mes perceuses ; puis je lui ai laissée, contre une herminette magnifiquement sculptée et un Tiki en pierre fleurie que Catherine a choisi. Il trône dans le carré en protecteur du bateau. Le lendemain, Christian m'emmenait à la pêche, me montrant ses leurres, ses montages de lignes à 90 ou 200 kg selon que bonites ou tazars. Je sais maintenant pourquoi, trop souvent, mes lignes cassent. Ce soir là, on a eu du poisson pour 3 jours.

Bref, ça ne fait que commencer.

 

à plein bras,

Martial  

08 mai 2021

Au beurre d'où?

 « Non mais tu t ‘écoutes des fois ? Est ce que tu te rends compte des conneries que tu es capable de me sortir ? J’te jure parfois tu brandis l’pompon, tu décroches la queue, tu fais carton plein ! Je n’arrive pas à croire qu’on soit de la même famille toi et moi. Tu sais je crois que je préfèrerais être sourd que d’entendre de telles bêtises sortir de ta bouche !  Comment ?  Tu m’assures que c’est vrai ? Que ça marche ? Prends moi pour une tanche aussi ! »

Une fois de plus lui et moi on avait commencé à parler gentiment et puis ça c’était gâté. Encore une journée qui ne commençait pas par un vol de gentilles colombes. On était à peine réveillé que ça partait montait dans les tours. Une conversation d'un cochon et d'une pie. C'était tout nous ça. La plupart du temps, on n’arrivait à être d’accord que sur le fait qu’on ne soit jamais d’accord. Ça ne datait pas d’hier, ça avait été toujours comme ça. Du jour où il avait débarqué de la maternité dans son landau, qu’il avait pris toute la place sur la banquette arrière de la voiture, que je m’étais retrouvé collé contre la vitre de la fenêtre arrière et qu’en plus j’avais dû manifester ma joie profonde d’avoir un petit frère. À partir de cet instant, dans la maison, il n’y en avait plus eu que pour lui. Moi je l’avais vu comme une grosse chenille qui braille.  Le pire avait été quand ils l’avaient installée dans ma chambre. Pouvaient pas la prendre avec eux leur larve rougeaude? Pourquoi la collaient-ils dans MA chambre. M’étaient alors venues des envies d’étouffement, des désirs d’ouvrir les fenêtres et de balancer ce truc dehors si possible au moment du passage d’un camion. Mais j’avais su résister et je me l’étais coltinée, jusqu’à maintenant. En vrai, au fond nous passions notre temps à nous engueuler mais si un troisième crétin s'avisait de dire du mal ou même d'en penser d'un de nous deux, l'autre serait le premier à le défendre. 

De là à admettre que mes sentiments anti chenille avaient changé…

Depuis plusieurs jours, il avait le dos en compote. Un mal l’avait saisi quand il avait enfilé sa veste. La rouge, celle en grosse toile à motifs qu’il avait soit disant ramenée du Québec. Ma veste de trappeur du Grand Nord qu’il disait. Tu parles ! Du Grand Nord il n’en connaissait que la gare et encore. Il n’avait jamais mis les pieds là-bas et il était tout à fait incapable de distinguer un orignal d’un écureuil. Lui, trappeur ? Laissez moi rigoler. Ça faisait partie des histoires qu'il racontait pour se rendre un peu intéressant. Pour lui venir en aide, on lui avait donné des adresses d’ostéopathes réputés, mais rien n’y avait fait. Après plusieurs consultations, il restait plié en trois. Et, ma foi, ça ne me faisait pas tant de peine que ça. Alors il s’était démerdé. Et un beau soir il était revenu droit comme un if libéré de ses douleurs, soulagé, souriant. "Mais qu’as-tu fait?" lui avait-on demandé. C’est là qu’il nous a raconté ce qu’on n’a pas voulu croire.

« Figurez vous qu’une amie d’un cousin d’une connaissance de boulot m’a donné une adresse d’un type qui masse avec des bols et du beurre ». 

« Des bols et du beurre? » On avait fait, stupéfaits.

« C’est quoi cette connerie ? »

« Ouais des bols et du beurre clarifié même c’est un truc qui se fait en Inde et au prix que ça coûte, quatre vingt dix balles le massage, on dirait que  tu paies le voyage, je peux te dire. Là-bas ce sont les gamins qui massent leurs parents et grands parents. Il faut que le bol soit composé d’un alliage de cinq métaux différents et ça te plonge dans un état second, les douleurs disparaissent c’est génial, vous devriez essayer vous seriez moins tendus. »

« Fais le malin toi avec ton bol kansu et ton beurre ghee. Tu veux pas jeter un œil dans le frigo steuplé, il doit me rester une demi plaquette, tu la veux en massage ? »

« Vous êtes lourds parfois, vous le savez ça ? »

« Ah oui t’a vraiment pas de bol d’être tombé sur nous… »

« Des massages au bol avec du beurre, n’importe quoi. »

 

Une fois de plus, il avait quitté la pièce en claquant la porte si fort que tout l’immeuble avait tremblé. On l’avait entendu hurler dans les escaliers des trucs très désagréables à notre égard mais on s’en foutait un peu. On l’imaginait sur la table de massage tartiné de beurre indou et ça suffisait à notre plaisir... 


C’était pas très malin mais cette engueulade à fait notre petit déjeuner. Le soir on n'en a pas rajouté. Alors on s'est à nouveau engueulé sous le prétexte qu'on ne se parlait plus de rien sans s'engueuler...






30 avril 2021

Reçu de l’autre côté du monde

L’oiseau mille plumes

J'entends le grondement des villes, ce n'est pas le récif. Ça devrait. 
Des têtes sans visages se penchent. Une forme floue tournoie lentement. 
Lune noire, mon corps, léger, affleure la surface, la pénombre ne pèse rien.
Un filet d'air humide sur mes épaules, le grondement toujours. 
Quelles villes ? Non, c'est le récif. Un mélange de vent et de corail. Je sursaute, les yeux rougis d'un mauvais sommeil. Le dos de ma main touche sa cuisse, à peine de roulis, la chaine a grincé. Je reviens.
Aurais-je pleuré ? Qu'ai-je interrompu ? Il est si tard. Ce ne sont plus des larmes, déjà de la cendre. 
Nous sommes si loin du malheur monde, le sable étouffe sous nos pas. Je ne veux pas d'un autre souvenir. Si belle, un jour, leurs vies, et puis rien, le ciel en lambeaux tombe avec la pluie. 
Soleil tranché, la mer ruisselle, l'ombre lente des nuages descend.
De l'autre côté, le ciel passe à l'aube. 
J'attends le sommeil comme une voile son vent. Renouer le fil de la nuit, expirer bas dans le ventre, l'absurde fatigue à ne plus craindre tous ces rêves, au matin, qu'il faut recommencer. Vivre une bonne fois pour toute, plonger paupières closes et ne plus compter les papillons, nos désirs, comme étendus sur un fil, à sécher. 

Aujourd'hui je suis nu, demain juste un sourire. Et le sien, revenu. Y survivre, à nouveau se brûler, nos mains comme un souffle, peau à peau, à la fin de l'amour ne connaitre que cela, nos sommeils ensemble. Perdre le temps, page après page dire son dernier mot, savoir encore qu'on se réveillera, affaler, laisser faire le vent. 
La nuit nous bercera, houle douce, hanches tièdes, moiteurs, et l'océan. Être en mer, c'est entrer en soi, à l'extérieur du monde. C'est exister tout le temps. Ne plus marcher droit : le sillage, une fissure, le témoin, trace impérissable de l'à côté. Il n'est plus question d'aucune réponse. Une vague jaillit, puis l'autre, des langues tirées à l'écart des grands morts qui roulent leurs rires étincelants et la nuit, bruissent. 
Au matin, le vol de l'oiseaux aux mille plumes, le ciel est son ciel, son frôlement une eau pure; la rumeur de son chant, comme un oubli qui revient, porte sous ses ailes des ombres silencieuses, prêtes à la lumière. 
Aux cœurs figés par l'ordre et l'impossible, il donne la possibilité d'un cri, il est la parole rendue à la masse mouvante des rêves, il éveille l'enfant, il ne le mêlera pas au tumulte des blessés, l'homme fou ne sera pas son maître. 
Être en mer, c'est naître encore. 

Mille plumes, et pas un mot. 

De mon ami Martial Barriel qui, sur l'Alchimer croise en ce moment avec Catherine entre la Polynésie française et les Îles Marquises...

                        


04 avril 2021

Et puis, un jour, Charlotte a eu cinquante ans

Au fond, pour dire le vrai du vrai, puisqu’il faut aller jusque là, je vais l’écrire noir sur blanc, une fois pour toutes : Trente cinq ans après, je ne m’en suis pas encore tout à fait remis. Bien sûr entre temps, j’ai eu une vie à vivre que j’ai plus ou moins vécue, enfin j’ai fait comme tout le monde, ni plus ni moins. J’ai croisé des gens, j’en ai perdu, j’en ai rencontré de nouveaux, je me suis fâché avec certains, j’ai été enthousiaste, déçu, aimé, dépassé, énervé, trahi, quitté, inconsolable, touché, fatigué désappointé, étonné, surpris, attendri oui oui tout cela et plus encore. J’ai eu des enfants, je les ai aimés sans savoir si c’était comme il faut, je les aime tout court et cet adjectif est bien insuffisant pour un si grand amour, ils ont pris leur place dans le grand manège et ils ont grandi, ils sont partis vivre leur vie, ils ont eu, à leur tour, des enfants qui, bien que ce soit inscrit dans la logique des enchaînements  restera un triste jour, partiront vivre la leur, j’ai perdu des proches et des lointains, j’ai eu du mal à me consoler de quelques uns avec qui j’ai choisi de continuer à vivre en faisant comme s’ils étaient restés. J’ai écouté un bon millier de fois" Un homme heureux" de Sheller, "Tu ne me dois rien", d'Eicher, "Ne me quitte pas", "Orly le dimanche,  ("Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux... »), "La solitude", "Puisque tu t’en vas" de Jamait. En boucle, j’ai écouté Romain chanter "Je me souviens" avec le si beau dernier vers: "Les paroles disaient que les gens quand ils s'aiment bien après qu'ils soient morts leur amour continue...", j’ai vu des dizaines de fois des films comme "Lost in translation", "Marie-Jo et ses deux amours" de Guédiguian, "Comment peut-on se sentir si forte d'aimer un homme et si faible d'en aimer deux...", "Manhattan", "Her", "Coup de foudre à Notting Hill", "Un jour sans fin", j’ai lu et relu les bouquins qui m’arrachaient des larmes de sang et me laissaient abattu, exsangue, étendu nu sur le carrelage glacé du salon, je suis passé des centaines de milliers de fois devant chez toi, même en sachant que tu n’y vivais plus, j’ai soufflé une bougie à chacun de tes anniversaires, en parlant de ça,  j’ai déposé un cierge presque dans chaque église où je suis entré avec cette pensée secrète qui a souvent chanté en moi, j'ai été favorable à la paix dans le monde (Mon côté Miss France, fleur bleue, caramel mou, je suis revenu vivre à l’endroit même où nous avions vécu trop brièvement quelques jours heureux, je n’ai jamais eu peur du ridicule en évoquant notre bien trop brêve histoire, j’ai rêvé de toi très souvent, j’ai écrit sur cette histoire, histoire de me rendre la douleur plus douce, ou au moins supportable, j’ai arpenté en long en large et en travers certaines rues où je pensais pouvoir te croiser tout en sachant que si je t’y croisais je tournerais la tête en faisant mine de ne pas te voir, sans doute poussé par la peur de ressentir une trop grande et bouleversante émotion, je me suis baigné un grand nombre de fois dans la même rivière que celle où nous nous étions trempés jusqu’au cou avant de nous dire au-revoir tout en sachant que c’était un adieu, je suis allé plus souvent qu’à mon tour traîner dans les ruelles de cette ville où nous avions passé quelques heures voire quelques  jours à nous courir après, à nous perdre et donc à nous faire  peur, je suis même retourné une ou deux fois fois vers ce lac de montagne que nous avions atteint après une si belle journée de marche. Toutes ces années,  j’ai remis mes pas dans les pas, mon cœur dans le cœur, mes yeux dans les yeux des amoureux que nous étions alors, il n’y a que mes mains qui, depuis n’ont pas touché grand monde et que mes doigts qui ne se sont pas tricoté avec beaucoup d'autres, je n’ai jamais cherché ni à revoir tes proches, ni à te revoir toi, sans doute pour ne pas m’immiscer dans ta vie, ce que je voyais comme un coin dans une bûche et peut-être aussi pour n’avoir pas à endurer une fin de non recevoir, j’ai fait de belles rencontres et manqué quelques trains, j’ai pris des avions pour nulle part mais en étant heureux de monter la passerelle, et, si j'ai aimé partir, j'ai plus encore aimé revenir, j’ai appris à faire la cuisine, j'ai aussi appris à aimer la faire, je connais le fonctionnement d’un lave-linge, je n'aime pas repasser, je sais changer un bouton, recoudre un ourlet, j’ai renoncé aux lingettes, j'ai mis une brique dans la réserve d'eau des wc,  je ne prends que des douches, je me suis allongé sur un canapé dans un austère bureau pendant de longues années, je m’y suis réconcilié un peu avec moi-même en me disant finalement c'est ainsi que j’étais et que ce n’était pas si grave, j’ai grossi, beaucoup, j’ai maigri, beaucoup, j’ai blessé parfois, je me suis laissé pleurer quand j’étais triste, j’ai ri aux éclats quand c’était gai, j’ai  préféré que les ambiances soient chaleureuses, bienveillantes, harmonieuses, j’ai été désolé, j’ai eu peur pour des proches, j’ai oublié des dates d’anniversaires, j’ai tenté d’apprivoiser la solitude en décidant de m’en faire une alliée fidèle, quoique  parfois bien trop exclusive, j’ai perdu des cheveux, des illusions, du temps beaucoup, j’ai attendu, trop, j’y ai cru quelques fois, je n’ai pas encore renoncé, mais un jour, un funeste jour, la terrifiante nouvelle m'est tombée dessus comme une avalanche de pierres, sans s'annoncer, sans prendre de gants, sans ménager, sans prévenir, sans signe avant tombeur: Un jour, hier, Charlotte Gainsbourg a eu cinquante ans… 

Alors, terrassé par l’événement, j’ai fini par admettre que, moi aussi, désormais j’étais vieux mais dans le fond du fond du vrai, certains jours, je suis prêt à jurer cracher, si par hasard on me le demandait, ce qui n'arrivera sans doute pas que je ne me suis pas encore remis ni de toi, ni de notre rencontre, ni de notre totale absence de lien autre que ces quelques jours partagés.







27 mars 2021

Leurs deux prénoms

Ils étaient nés au siècle d’avant, la même année. Leurs deux prénoms disaient leur âge.

Entre eux, ils ne s’appelaient que par eux. Tout au long de leur si longue vie commune, ils ne s'étaient jamais affublés de surnoms tendrement stupides. L'infinie tendresse qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre n'était jamais passée par ces artifices. Au début, ils avaient même un temps songé à continuer de se vouvoyer et puis, ils avaient renoncé. Ce n'était pas de leur classe. Pour les autres, ils se disaient compagnons... comme ils aimaient à le penser depuis bien longtemps. Eux deux, seuls.

Ils n'avaient pas, non plus souhaité avoir d'enfant. Le notre, si l'on veut vraiment en avoir un, sera notre amour s'étaient-ils dit au tout début de leur voyage commun. C'est que ça demande une attention particulière si on veut éviter qu'il se dilue dans le temps, qu’il s’effiloche, qu’il s’étiole... Et comme on a l'intention de rester ensemble jusqu'au bout du bout... Mais bien sûr, mais bien sûr... murmuraient les autres dans leur dos en pensant à mal. Et puis, les autres s'étaient séparés ou étaient morts alors qu'eux se mélangeaient encore les doigts. Ils se regardaient toujours émerveillés comme on regarde une pile de verres en cristal posée dans le souffle du vent.

Ils ne faisaient rien l'un sans l'autre. Ou alors parfois une séparation de quelques heures pour frissonner, pour éprouver le manque, la peur d'être sans, l'inquiétude... Ils avaient passé leurs vies à bâtir ce miracle comme on construit un mur de pierres sèches. Il faut d'abord les arracher à la terre, puis les façonner, puis les assembler, entre elles, qu’elles tiennent, sans colle. Leur amour c'était ça : un mur de restanque en pierres érigé comme une passerelle entre eux et le monde.

Des deux, c'était elle la femme forte, la poigne, la main. Enfin c'est ce qu'ils donnaient à voir. Lui se glissait bien dans le personnage du mené par le bout du nez. Lui, répétait à qui voulait l'entendre que pour tout ça il faut s'adresser à elle, c'est elle qui sait, c'est elle qui s'occupe de ça, c'est elle qui décide. « Voyez la patronne ». De cette façon, il avait la paix. On ne l'embêtait pas avec les contingences, les paperasses, les comptes, les obligations, le devoir. 

     À propos de tout ça, on ne lui demandait rien. On savait qu'il ne saurait pas.

En vrai, quand ils s'étaient réparti les tâches, elle lui avait laissé le futile, le surprenant, l'incongru, le sel, quoi. Ils s'en étaient accommodés. Ils en avaient même rajouté pour l'extérieur, pour la galerie.

Ainsi quand ils travaillaient, ils avaient ensemble tenu une boutique de vaisselle et droguerie en haut de la rue. Elle tenait les comptes et la vente et lui s'occupait des relations publiques et de la manutention. Pour les relations publiques, son boulot était d'aller descendre un canon avec les fournisseurs, les représentants ou même les clients. Le soir, il rangeait la vitrine et descendait les rideaux de fer. Quand il lui arrivait de casser une coupe de fruits en pâte de verre, elle caressait bienveillante : « Il n'y a que ceux qui ne font rien à qui il n'arrive rien ! » Pendant qu'il préparait la boutique pour le lendemain, elle, debout contre la caisse, elle s'allumait une celtique et en la gardant au coin des lèvres, elle faisait les comptes de la journée en l'encourageant quand ça devenait lourd.

Ils vivaient dans l'arrière boutique, deux pièces sombres comme un cœur de cendrillon qui tremblaient de tous leurs meubles à chaque passage du métro sous leurs oreillers.

Puis les années ont passé. Ils ont fini par vendre le commerce et l'arrière boutique quand il n'a plus pu manipuler le lourd à cause de son dos. Ils n'avaient cotisé à rien, alors ils ont parié de vivre sur l'argent de la vente bien entamé après l'achat d'un studio en ville. Ce qui leur importait c'était de rester ensemble.

Désormais, leur vie tenait en peu de chose.

On se débrouille sans rien demander à personne se disaient-ils. Le monde a assez à faire pour n'avoir pas à s'occuper de nous. On ne veut rien de personne puisqu'on a tout ce qu'il nous faut. Nous. On est encore ensemble après toutes ces années, notre vie on l'a réussie là.

Pour les voir, ce n'était pas très difficile. Ils allaient au grand marché du Boulevard le samedi matin et parfois le mercredi, mais il ne fallait pas y venir de bonne heure. Ces jours là, ils s'habillaient comme en dimanche, se faisaient beaux, présentables, précisaient-ils. Ils avaient la matinée pour ça. Ils se sentaient aussi plus dignes.

Parce qu'eux le finissaient plutôt, le marché. À force, les commerçants avaient fini par les reconnaître et leur mettaient de côté ce qu'ils ne pouvaient pas vendre, ce qu'ils auraient jeté. S'ils préparaient une cagette pour eux deux, ils auraient pu le faire pour des tas d'autres.

Oui, parce que nous vivions désormais dans une saloperie de monde où deux, comme on dit, petits vieux qui avaient travaillé toute une entière vie avaient à peine de quoi survivre et étaient obligés de fouiller dans le reste de nos poubelles pour se nourrir...

Puis ils rentraient, épuisés, honteux, leurs cabas presque pleins à bout de bras avec de quoi faire en légumes pour quelques jours.

Célestine est morte en Juin. De chagrin. Quelques semaines après le départ de Gaston. Un matin, il ne s'est pas réveillé. C'était fini pour lui. Du jour où il est comme on dit: parti, elle a tenté de lui survivre puis elle s'est étiolée comme une plante sans tuteur. À quatre vingt seize ans. On les a retrouvés allongés côte à côte sur leur lit. Comme ils s'étaient vidés de leur amour, leurs corps étaient presque secs. Ils étaient restés ensemble toute une vie. Ils allaient le rester pour l'éternité. Si ça n'était pas un bel amour...

Désormais, seuls, leurs deux prénoms disaient leur âge... 

22 mars 2021

Pique et pique et

 Après un épisode longuement douloureux et, pour tout dire assez emmerdant, dû à une hernie discale dont, je ne m’étais, finalement pas si mal sorti, puisque j’avais évité l’opération chirurgicale et, donc, les anesthésies hasardeuses, les maladies nosocomiales, les réveils improbables, les erreurs toujours possibles d’un chirurgien sous burn out, j'étais, enfin, redevenu, presque, moi-même. Ainsi, semblant réparé, du moins dans les grandes fonctions, je me remettais à courir comme un lapin dératé. Ça tombait bien, dans certains endroits, on en fêtait, ces jours-ci, la toute nouvelle année ! 

J’étais alors, tout entier à la joie de ma jeunesse (rigole !) reconquise, de mes forces nouvelles retrouvées ! Nom de Dieu de Nom de Dieu, le printemps qui allait bientôt pointer son joli museau rose n’allait pas en croire ses oreilles… (oui, de lapin, si tu veux !). Il allait voir ce qu’il allait voir ! Tout à cet état d’esprit sanguin, mais d’un sang plus que neuf,  un bon cent dix, je grimpai, cinq à cinq, les marches de l’escalier ce qui, hier encore, m'était un épouvantable chemin de croix à vingt six stations, quand, d’un coup, la pointe acérée d’une sagaie Peul d’apparat s’est fichée, pile, profond entre L4 et L5. Oui, là, dans le cœur même du disque, au nœud de la protusion! 

Ô gazelle foudroyée en vol par les griffes  acérées d’un guépard agacé... 

Ô vol planant d’une buse  perforée par une flèche au curare empoisonnée... 

Ô course affolée d'un lapereau rattrapée par la griffe acérée d'un chat affamé... 

En quatre. J’étais plié en quatre et, au beau milieu des marches, des larmes de rage et d’impuissance me sont montées à tous les yeux. Je n’ai plus bougé pendant un long moment. Je me suis joué un film où il était question de fauteuil, à roues, de handisport, de ces merveilleux sièges montant les étages, de véhicules aménagés, à moi les places bleues  du parking Ikéa, à moi les cartes GIC, à moi les premiers rangs dans les concerts... Mais finies les salles trois et quatre de l'Utopia d'Avignon et quelques autres endroits dont j'ai renoncé à dresser la liste... La douleur violente un tantinet apaisée, je me suis demandé si je devais, maintenant, monter ou descendre. Poursuivre ma route ou revenir en arrière, avancer ou reculer. Si je montais, j’aurais à redescendre pour ouvrir aux secours, si je descendais, n’allais-je pas, en plus dévaler les quelques marches qui me séparaient du canapé et risquer la fracture d’un membre ? Remarque, au point où j’en étais autant que le samu se déplace pour du solide. Si l'on peut dire... Disons du solide qui casse...

J’ai en finale, choisi de monter pour aller m’allonger sur le lit. Je ne l’ai pas atteint. Enfin si, j’y suis arrivé mais seulement à ses pieds. Je n’ai pas réussi à y grimper dessus. Je suis resté couché, en boule, sur le tapis. C'est ainsi que l'’année du lapin, qu’on célébrait hier encore, devint en vrai, l’année du chien de fusil. J’ai réussi à trouver une position qui ne me faisait pas souffrir. Je me suis dit que je n’allais plus en bouger. Jamais. De ma vie. On allait, dans un siècle ou deux me retrouver momifié sur le tapis de ma chambre, recroquevillé comme une vieille chose informe...

Après une heure ou deux, j’ai quand même envisagé d’appeler à l'aide J’avais, dans mes contacts une armée d’ostéopathes, d’acupuncteurs, de chiropracteurs, de phytothérapeutes, de kinésithérapeutes, de chamanes, de tripoteurs aux mains d'or, de guérisseurs, de gourous, d’imposeurs de mains, de masseurs chinois, thaïlandais, indiens,  bantous, des qui travaillaient selon des méthodes toujours ancestrales, évidemment, avec des pierres de lave du Stromboli, des fleurs de Brahms, des rameaux de la Brie, des badines  en bambous  du Bénin, des poussières de roches du Tibet, des poudres d’insectes séchés… J'avais même le zéro six perso de Corine Monbrun, c'est dire! Tout l'annuaire parfait, du magasin parfait: À la clinique des dos brisés.

J’ai opté, cette fois, pour un acupuncteur que je ne connaissais pas encore, hé oui, il me fallait attendre d’avoir le dos en deux pour aller consulter, dont on m’avait donné l’adresse lors d’un diner, en me disant que lui, soignait tellement bien qu'une fois soulagé, on regrettait même, de ne plus avoir mal… C’est dire!

J’ai fini par me saisir de mon calepin et j’ai appelé. J’ai eu un peu de mal à me mettre d’accord avec lui à cause de la langue… Il ne parlait pas très bien la mienne, et moi très mal la sienne. Quand on est en face on peut s’en sortir par les gestes mais au téléphone avec un dos en miettes cela m’a causé quelques litres de sueur. J’ai noté l’adresse et je lui ai dit : j’arrive ! Oui, en finale j’avais compris qu’il avait en quelque sorte un service d’urgence et visiblement mon état le réclamait. J’arrive, j’arrive… C’était dit un peu rapidement. Entre là où j’étais et la voiture, en bas dans la cour, il y avait un monde.

Ce fut un monde à franchir.

Je vais glisser, c’est le cas de le dire, sur la descente des escaliers en rampant, la fermeture de la maison, la montée en voiture et le trajet pour arriver jusqu’à son cabinet que j’ai eu un peu de mal à trouver. C’était au beau milieu du quartier asiatique. Il fallait, je vous le donne en mille, traverser l’odeur mêlée d’encens à la fleur de rose et de porc au caramel de la salle d’un minuscule restaurant chinois. Pour l’acupuncture c’était un bon point. En effet, je me méfiai toujours un peu des acupuncteurs occidentaux comme on se méfierait d’un boucher végétarien... Maître Shui m’attendait en préparant le service du soir. Un tablier blanc immaculé autour de la taille. Ne me dites pas que vous n’êtes jamais allé chez un thérapeute un peu spécial ou alors c’est qu’il ne vous est jamais rien arrivé! Quand on est plié en deux, on va n’importe où!

Ah vous êtes là ! A-t-il dit quand il m’a vu. Un deuxième bon point, Maître  Shui était un être perspicace. Dans ses deux professions, ça aide.

Il m’a fait entrer dans une petite pièce où il faisait une chaleur torride. Il y avait pas mal de désordre, elle n'était pas très feng, mais comme il y faisait aussi clair qu'au fond d'un sac de champignons noirs, cela passait. Il y avait au centre, une table de massage. Je me suis déshabillé du haut et du bas et je me suis allongé sur le ventre. Enfin, c’est Maître Shui qui m’a demandé tout ça. De moi-même, je serai resté courbé en deux comme un roseau plié par le vent ! Après m’avoir demandé où j’avais mal, perspicace mais pas trop, il a sorti des tas de longues et fines aiguilles d’une boite en métal et a commencé à me piquer. Il m’en a collé un peu partout dans le dos, de la nuque aux tendons d’Achille, des dos de la main aux omoplates. Dans la pièce, flottait un air de musique asiatique. Douce, mais asiatique. En peu de temps, je me suis retrouvé piqué de deux centaines d'aiguilles, comme une poupée vaudou à qui on voudrait un mal de chien... Il m’avait balisé tous les méridiens possibles, il avait assuré le coup, j’ai pensé. Je me suis vu me dégonfler mais c’était pour me faire sourire un peu. Voilà deux bonnes heures que cela ne m’était pas arrivé. Et puis, Maître Shui est sorti. Il devait avoir un plat sur le feu. Cette odeur de cuisine dans son vieux cabinet...

Après un long moment, j’ai bien senti que je me décontractais, que je me relâchais, que je me liquéfiais, même. Je commence à m’endormir, ma parole… Je suis bien, il fait si chaud ici, je n’ai plus mal, je m’endors, je sombre, je m’en vais, je pars, je suis parti…

Comme je ne dors absolument jamais sur le ventre, j'ai été bébé en un temps où cela nous  était totalement interdit, comme j'ai oublié où j’étais et dans quel équipage, j’ai eu LA plus mauvaise idée qui soit de la soirée… J’ai entrepris de me retourner. Pour me mettre sur le dos…

 

C’est le hurlement que j'ai poussé après ma chute qui a fait surgir Maître Shui de sa cuisine, un wok en flammes dans sa main droite...

J'atterrissais en douleur pendant que Maitre Shui, délaissant un temps ses aiguilles, flambait ses légumes sautés au saké...





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