02 avril 2020

Au monde

Ils s’étaient levés bien avant celui du jour. 
Ils avaient passé leurs mains dans leurs cheveux ébouriffés par les rêves sombres de la nuit en tentant de les ranger un peu, ils s’étaient aspergés leurs visages barbus froissés d’eau froide pour réapparaitre au monde un peu vaillants. Chacun dans leur chambres, ils s’étaient habillés avec ce qui leur était venu sous la main et ça se voyait. Des pans entiers de chemises  sortaient de leurs pantalons, leurs pulls ne leur couvraient pas tout. Puis, dans la cuisine encore endormie, debout, ils avaient englouti vite fait sans rien se dire un café brûlant. Du reste, ils s’étaient bien brûlés  les lèvres en avalant les premières gorgées. Mais ils n’avaient rien mangé. Ils n’avaient pas voulu faire trop de bruit et  risquer de réveiller la bande des autres qui, pour la plupart, dormait à l’étage. Puis, après avoir endossé leurs épaisses polaires, une lampe à la main, ils étaient sortis l’un après l’autre dans le noir. Le noir d’un chat à l’affût derrière la porte leur est passé entre les jambes pour profiter de l’ouverture. Il a vite été avalé par la lumière pas encore éteinte de la cuisine.
Dehors, dans le frais de la nuit, la campagne était plongée dans un sommeil à assommer les oreillers. À part, de temps à autres, quelques cris d’oiseaux de nuit dans un lointain très éloigné, on n’entendait pas âme qui vive. Seules les feuilles toutes nouvelles  des pruniers s’agitaient doucettement dans le vent glacial mais léger. L’air alentour sentait le printemps s’amenant. Ils étaient tous les deux sensibles à ces changements minuscules et annonciateurs d’un bouleversement. Ils savaient que c’était maintenant une question de semaines, qu’on en avait presque fini avec le gel qui enveloppe les branches, qui durcit la terre et empêche la  vie de se déployer. Bientôt, partout, ce ne serait qu’agitation, étirements, sorties, apparitions, renaissances. En attendant, la Grande Eruption, il fallait encore courber le dos, remonter son col et se frotter les mains pour que le sang circule. Ils sont allés droits vers le petit appentis dans lequel, ici, on mettait les outils de jardin. La veille, ils y avaient posé leurs sacs à dos pleins de l’essentiel nécessaire pour ce qu’ils avaient à faire. Une gourde remplie d’eau claire, un sachet de fruits secs, quelques barres énergétiques, un morceau de tome qui restait, une boite d’allumettes, un couteau pliable, un briquet, un tee-shirt , une couverture de survie et une topette de rouge. Ils ont endossé les sacs chargés, ils ont réglé leurs lanières pour que ce soit le plus confortable possible à leurs épaules. Ils ont sorti des poches des polaires des bonnets de laine, ils s’en sont couverts les crânes et surtout le haut des oreilles qui commençaient à être bien rougies,  mordues par l’air cinglant. Ils ne s’étaient encore adressé aucun mot, ils n’avaient communiqué que par signes, sourires, gestes de la tête ou de la main. Ils se comprenaient c’était l’important. Ils sont allés ouvrir l'enclos de Paco le faux épagneul qui n'en pouvait plus d'attendre. Ils ont traversé le jardin en laissant derrière eux des traces de pas dans le blanc du givre qui recouvrait  le vert de l’herbe. Ils se sont approchés de la barrière qui délimitait le jardin de la rue. Ils l’ont ouverte de quoi faire un passage. Du haut du village leurs sont parvenus cinq coups du clocher de l’église. Avant de prendre le chemin du lac, ils allaient passer par l'arrière éclairé de la boulangerie où Paul tout enfariné comme extrait d'une avalanche rangerait sa première fournée. Il leur filerait un pain brûlant en leur disant: Vous en mangerez une tranche là haut pour moi, régalez vous. 
Là-bas, vers l’Est, dans le ciel vide de nuages quelque chose se passait, une lueur pâle commençait à remplacer le noir. Des brumes rampantes survolaient  les lits des sorgues comme des couettes de soie grises. Au-dessus de leurs têtes c’était encore le règne des brillances d’étoiles. Elles s'éteignaient en pluie au fur et à mesure que le bleu s'étalait. 
Ça va être une belle journée a dit l’un. 
Oui a répondu l’autre.
Alors, ensemble ils ont franchi la frontière du jardin et, pour la première fois depuis  six longues semaines, alors que le jour se levait, ils sont partis renaître au monde.



25 mars 2020

Les premières

Les deux premières qu’on a aperçues c’est en pleine ville, dans un de ces nombreux squares de quartier que comptait la capitale qu’elles sont apparues. C’est un cantonnier, enfin on ne disait plus cantonnier, (on disait maintenant A.M.E.S : agent de maintenance d’extérieures surfaces) qui les a débusquées. Il ne les avait jamais remarquées jusque là mais comme elles étaient un peu cachées par les deux grands tilleuls de l’entrée Nord. Il les a trouvées tellement étonnantes, tellement belles qu’il les a coupées, ramenées chez lui et offertes à son épouse. Il n’aurait pas dû.
Comme il ne connaissait pas cette variété, à dire vrai il n’en avait jamais vu de pareille, après les avoir mises dans un vase, posé sur la commode de la salle à manger du petit deux pièces où ils vivaient, ils ont longtemps cherché sur le net s’il les trouvait ou au moins une de leurs sœurs, voire une de leurs cousines. Rien, ils n’ont pas réussi ni à mettre un nom dessus, ni à identifier le groupe auquel les rattacher. Elles n’étaient pas répertoriées ? Une variété nouvelle ? Impossible, s’était-il dit. Et pourtant, il en connaissait un rayon c’était même sa passion, il avait suivi et terminé des études assez poussées dans le domaine. Il était même devenu dans le petit milieu des spécialistes une voix qui compte mais le chômage étranglant, il avait fini par passer un petit concours de la fonction publique pour encore travailler dans la branche. Malgré une concurrence féroce, les bacs plus six jouaient où ils pouvaient pour pouvoir gagner leurs vies. Il avait été reçu brillamment dans les deux ou trois premiers et ainsi il avait pu choisir son secteur d’intervention. C’est pour cette raison qu’il avait atterri dans ce square précisément. Près de la Fac de sciences où il ne désespérait pas encore de reprendre ses études.
C’est le lendemain que ça a commencé à aller moins bien.
Avant de s’endormir frustré de n’avoir pas pu identifier ses deux fleurs du square dans leur vase, il avait eu l’idée d’appeler un vieil ami qui, lui avait passé le concours pour être A.M.I.S (Agent de Maintenance d’Intérieures Surfaces). Ce qui signifiait qu’il travaillait dans les bureaux. Il en avait fait plusieurs images qu’il lui avait envoyées par mail et après quelques heures d’attente, la réponse était tombée : Désolé mais connais pas. Variété inconnue d’ici. On continue de chercher mais on n’a jamais vu ces fleurs là. Elles n’ont jamais été vues. Il avait découvert une fleur inconnue.
Il n’aurait pas dû, ce qu’il ne savait pas c’est qu’il n’était pas le seul à en avoir coupé. À quelques jours d’intervalles, on en avait retrouvé dans à peu près tous les squares de la ville, pire, dans tous les parcs des villes aux mêmes conditions climatiques. Au début en avaient été fait un peu partout de jolis bouquets…
Les deux premiers morts dans leur appartement deux jours après. Leur famille s’en est rendue compte parce qu’ils ne répondaient plus à leurs appels. On a mis longtemps à comprendre ce qui était arrivé. On les avait trouvé allongés  sur leur lit. Il n’y avait aucune trace de violence nulle part ni dans la chambre ni sur leurs corps. Pourtant, le légiste a conclu étouffement. Leurs poumons s’étaient comme effondrés sur eux mêmes. Tous s’étaient souvenus avec horreur de cette pandémie terrible qu’ils avaient traversée voilà cinq ans et qui avait fauché par milliers dans le monde entier, dézinguant à tout va surtout parmi les vieux et le personnel soignant. Ils n’en menaient pas large. Voilà que ça recommence se disait-ils. Ça va être le tour de qui maintenant? 
Seulement, cette fois ce n’était pas un virus vraisemblablement véhiculé par une chauve souris qui l’aurait hérité elle même d’un pangolin mal cuit, mais la cause en était ces satanées fleurs inconnues et on avait vite compris leur manière d’agir. Dans une pièce fermée, elles en absorbaient tout l’oxygène et se fanaient en répandant dans l’air de particules toxiques extrêmement légères qui s’insinuaient par les gaines d’aération dans tous les étages supérieurs des immeubles où elles avaient été mises en vase. Puis elles se répandaient en ville et retombaient vers le sol où elles finissaient par mourir, elles aussi. Après avoir été obligé de se méfier des animaux, il faudrait désormais surveiller les fleurs et sans doute les plantes, voire les arbres. Certains commençaient à répandre des théories fumeuses qui laissaient à penser à une vengeance de la nature. Une sorte de grand darwinisme général qui éliminerait les plus faibles. Une sorte de rêve absolu de patron libéral. Et comme la première fois, à croire qu'on n'avait rien appris, rien retenu des épisodes précédents que tout était reparti comme avant, pendant que les vieux mouraient encore seuls par centaines dans les EPAHD, les fans de Cochise eux dansaient dans les caves en tapant sur leurs tambours, les Grands Adorateurs de Marie s'agenouillaient dans les hyper aux rayons brocolis, les dingues de Pluton s'aspergeaient de tisane au gingembre avant de sortir...
Ce qui était acquis c’est que c’est bien la connerie qui était la plus partagée et la plus contagieuse. 
Comme s’il ne suffisait pas que les gens tombent comme des mouches.
Ah oui, on guettait également avec une crainte fébrile l'apparition des premières mouches.

19 mars 2020

Rouleaux de printemps

Alors, nous était venu cet affreux printemps…
Ça avait commencé bien loin d’ici et comme nous étions nous, au début ça nous avait plutôt amusé. Pour tout dire, on s’était bien moqué. Une grande puissance économique assez agressive mise genou à terre par un truc pas même visible à l’œil nu, c’est qu’ici on aimait bien les histoires du petit qui met une volée au gros, de David et Goliath. Et puis on disait aussi avec toutes les merdes qu’ils nous envoient par cargos entiers cette fois ils prennent une bonne droite dans leurs usines, ça va les calmer un peu. Et puis au fil de semaines, au fur et à mesure que le truc s’approchait de nous nos sarcasmes baissaient. On rigolait de moins en moins. Quand ça a frappé à notre porte, chez nos voisins là on a fait la grimace. Il était trop tard c’était sur notre palier.
Un sinistre jour, il a fallu nous enfermer chez nous pendant que d’autres en premières lignes se battaient comme des beaux diables pour tenter de lutter contre la contagion et pour nous débarrasser de cette saloperie.
Comme nous étions nous, nous avons eu un peu de mal à comprendre: C’est pas un virus qui va m’empêcher de boire une bière avec mes potes, on est en quart on est en quart etc. On faisait les malins, on en riait, on relevait le menton comme de vrais beaux cons que nous étions. 
Au début, ça ne s’est pas passé tout à fait bien. Nous avons donné le moins bon de ce que nous sommes, nous avons montré ce que la crainte peut provoquer chez nous et ce fut, comme toujours le contraire de ce qu’il convient de faire: Il y eut de l’égoïsme, du chacun pour soi, de l’imbécile, du crétin fini, nous avons vu des bagarres dans les supermarchés à propos de denrées alimentaires,  on s’y est battu  pour des denrées qui ne manquaient pas, on s’y est arraché des mains des choses qui étaient à profusion. Au lieu de rester chez eux cloitrés,  nous avions vu ceux qui avaient la chance d’avoir une baraque ailleurs s’y précipiter et ainsi prendre le risque d’étendre la propagation du virus. Pendant que certains luttaient pieds à pieds avec la saleté d’autres se prenaient de petites vacances…
Puis, on s’est mis à avoir peur, vraiment peur et le pire poison que ce virus nous avait injecté ce fut la méfiance des autres. La méfiance et la suspicion. Partout est venu le temps du soupçon. Chacun soupçonnait tout le monde et partout. Chacun avait l’œil en coin, les mains dans les gants sur les freins. Les masques sur les visages. L’autre était devenu une menace. Finies les accolades, finies les poignées de mains franches et solides, finis les baisers dans les cous, finies les caresses bienveillantes, les mains sur épaules, les tendresses dans les dos, finies les paumes posées sur les genoux voisins dans les cinémas, du reste fini le cinéma, le théâtre, les concerts toutes ces choses que l’on faisait ensemble. Nous étions redevenus de petits animaux craintifs, apeurés, sur leurs gardes. Ce que quelques années plutôt une bande de fous furieux armés jusqu’aux dents n’avait pas réussi en tirant sur des amis qui dessinaient, une particule truc microscopique était en train de le faire. Nous nous terrions.
Comme des taupes. Les terrasses pour lesquelles nous nous étions levés s’étaient désormais vidées avec l’interdiction de mettre notre petit museau dehors. Nous nous étions souvent demandé mais quel monde va-t-on leur laisser. Maintenant nous commencions à en avoir une petite idée et le moins qu'on puisse dire c'est que ça n'était pas brillant brillant... Comme à chaque fois en temps de crise grave le misérable et le sublime s'étaient cotoyés. On avait été capable du pire et du meilleur. Le laid et le beau s'étaient livrés une belle bataille.
Ce qui était certain c'est qu'un virus riquiqui était en train de nous donner une sacrée foutue leçon. Nous avions du temps devant nous pour nous poser des questions auxquelles nous aurions des réponses vraies à donner : Où étaient ils maintenant les premiers de cordée jadis vénérés ?  À qui servait-il maintenant tout cet argent versé dans les start-ups aux dépens des lieux de soins? Dans quel monde avions nous accepté de vivre ? De tout cela nous aurons à reparler quand nous pourrons sortir à nouveau. Il faudra que les choses changent. Vraiment. Et surtout, il faudra bien que ceux qui nous auront sauvés soient enfin reconnus à leur JUSTE mérite. Nous devrons veiller à redistribuer les valeurs. Nous nous étions perdus nous devrons nous retrouver.
Cependant, dans toute cette tragédie qui avait fait pas mal de casse dans tous les domaines, il y avait une chose qui avait étonné. Aucun chercheur, aucun sociologue n'avait d'abord  été en mesure d’expliquer ce que les gens avaient bien pu faire avec les tonnes de rouleaux de papier toilette qu'ils avaient entassées. On avait longtemps cherché à expliquer ces réactions. On avait même constaté avec tristesse après la sortie de crise les faillites des entreprises qui les fabriquaient. Forcément, plus personne n'en achetait.

Et puis, finalement, un beau jour, cinq ans environ après la première Grande Pandémie, on avait fini par comprendre ce qui avait poussé les gens à se ruer sur les rouleaux avant le Grand Confinement.


11 mars 2020

Mon vide grenier avec R.

Le dimanche ici, avec les amandiers, ce sont les vide-greniers (ce pluriel délicat) qui fleurissent. Les vide-greniers (je l’ai, rien à vide, normal, un s à grenier) sont un peu comme une déchetterie étalée à l’horizontale où des gens, qu’on appelle les vendeurs posent sur le sol tout ce que toi tu jettes et où d’autres gens, qu’on appelle les acheteurs , achètent tout ce que toi tu jettes… Certains allant même jusqu’à acheter un truc chez l’un et le revendre illico chez eux. Le sens des affaires, des vocations de traders…
Le matin de bonne heure, les vendeurs débarquent sur le lieu du vide g., une place de marché un centre de vieux village, un parking, un terrain de sport de la ville, ils ont loué un emplacement qui se mesure en mètres carrés, ils installent une bâche, une couverture, une table et ils y posent de vieilles saletés plus ou moins cassées, plus ou moins anciennes, sorties droit de leurs caves, garages, jardins et ils vont passer la journée là, à attendre qu’on leur achète leurs poubelles. Le soir venu, pour la plupart ils laisseront les invendus sur place : On va pas ramener ces merdes quand même.
Il a sorti trois cantines militaires en métal du coffre de sa bagnole et les a posées par terre. Alignées. Puis il les a ouvertes. Dans l’une, il y avait des carafes, verres, bouteilles publicitaires pour une marque d’apéritif bien bue dans la région. Tellement bue qu’elle l’était à la majorité absolue… La firme possédait une île, un circuit automobile et était responsable d’un gros nombre de couperoses d’effondrement cérébraux et donc de décès. La deuxième contenait des tee-shirts aux images de groupes de punk rocks rebelles et la troisième les vinyles de ces mêmes groupes. Le type me disait quelque chose mais j’ai mis un peu de temps à mettre un prénom sur son allure. Il a sorti un siège pop up Lafuma, s’en est allumé une, ce n’était pas sa première, ce ne serait pas la dernière et il s’est avachi dans son fauteuil et a semblé descendre son store intérieur. Ah mais oui j’y étais c’était lui. Je l’ai salué d’un geste de la tête. On allait passer la journée côte à côte, j’ai eu du mal à croire que c’était lui mais je l’ai regardé en coin avec sa barbe blanche ses tatouages sur les avant bras son jean plutôt troué, ses chaînes à la ceinture, ses santiags hors d’usage, son tee shirt Nirvana. C’était bien lui. Le gars du coeur duquel était sorti: "Te raconter enfin qu'il faut aimer la vie et l'aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants et les mistrals gagnants..." 
J’étais sur le stand voisin de R. Je savais qu’il avait une maison ici, je savais qu’il arrêtait de boire depuis dix ans, je l’avais souvent aperçu le dimanche au marché, assis derrière un verre à la terrasse d’un restaurant en bordure de la promenade la plus fréquentée comme si on le mettait là en exposition. 
Du reste il semblait se laisser volontiers photographier tout en ayant le regard absent, pour ne pas dire vide… J'ai eu droit au même regard et tout le long du jour, je me suis demandé:
Quels vents soufflaient dans son grenier ?


01 mars 2020

Ma partie de golf avec Guillaume C.


Il y a des paysages qui sont comme des amis. De vrais amis.
On n’a pas besoin de les voir en permanence pour se sentir bien en leur compagnie, on les reconnaît bien avant de les dévisager, on sait très vite qu’on y est, enfin. Ils s’adressent à nous, ils nous parlent, ils nous disent quelque chose qui résonne en nous. Ce ne sont pas forcément des mots. Pour moi, c’est le cas de l’auxois. J’aime ses horizons incertains, vallonnés, ses courbes toutes en douceurs, ses grands chênes isolés, ses champs bordés, ses bois touffus, ses villages posés, ses rivières serpentines, ses hauteurs dominantes, ses lacs qui réfléchissent les ciels, ses nuages rangées de passage. J’aime le calme qui y règne, le peu de monde qui y vit, l’absence d’artifice, la simplicité humble qui s’en dégage. Pas très loin de l’endroit où je vais souvent, il y a un golf qui ressemble à l’auxois parce qu’il en est une parcelle. Neuf trous, deux fois moins que la moyenne des parcours à la sortie d’un village dont le golf house d’accueil est une maison d’ici. Une bâtisse de pierres de la taille d’un corps de ferme. Tout ici est rustique, simple, franc, sans chichi. Les fair ways sont des champs d’herbe verte  à peine tondue, bordés de peupliers, les bunkers des tas de sable en creux, les greens sont rapiécés comme de vieilles redingotes, les balles s’y perdent dans des haies de ronces ou des flaques de boue. L’endroit n’est pas entretenu par une armée de jardiniers mais par un seul homme seul qui fait tout ce qu’il y a à faire lui même, le gros œuvre comme la petite tonte, du lever du jour à son coucher, du printemps à l’automne et de l’hiver à l’été. Faire un parcours c’est d’abord marcher en campagne, arpenter la région en somme.
Je ne m’étais pas vraiment « mis »au golf, oui on ne jouait pas au golf, on s’y mettait comme si c’était une entreprise, un chemin de vie, un sacerdoce, comme la méditation ou l’écriture tantrique, un truc réservé aux initiés, aux privilégiés, aux fidèles en quelque sorte. Je ne m’y étais pas mis tout à fait mais j’y jouais un peu, à l’occasion. Je prenais des cours parce que j’aimais apprendre avec quelqu’un qui sait et donc il m’arrivait d’y jouer. Si tout allait bien, j’étais capable de faire un parcours sans perdre trop de balle, sans faire trop de trous dans la moquette mais enfin ça dépendait des jours. Cela pouvait aussi bien être catastrophique. Pour tout dire, mon niveau à ce jeu était encore très inégal. Je pouvais frapper un joli coup et douze mauvais. Il m’arrivait, poussé par quelqu’un qui vivait dans le coin de fréquenter ce golf champêtre de l’auxois. Cette fois là, c’était en fin Octobre, nous étions en fin de journée et nous avions prévu neuf trous et plus si affinité. L’or commençait à descendre sur la plaine roussie, les feuilles volaient dans l’air bleu de cette fin d’après midi. Il y avait dans le soir une odeur de feu de feuilles mortes, la journée avait été lumineuse et ensoleillée. Nous sommes arrivés vers seize heures, il n’y avait pas un chat nulle part, il allait falloir accélérer pour finir le parcours avant la nuit. Avant notre départ, Paul le gérant, prof et accessoirement serveur du bar du club nous a dit : Je vous ai mis une personne qui va partir avec vous, il était seul et voulait faire neuf trous, j’ai pensé que ce serait bien de vous associer surtout à cette heure, vous lui donnerez des renseignements sur le parcours.
Mal pensé, j’ai pensé. Je n’avais pas du tout envie de partager ce moment avec quelqu’un d’autre que mon amie. Et puis je savais qu’elle ne me jugeait pas sur mon swing vaguement ridicule.
Comme je ne me sentais pas en confiance avec mes coups, je n’aimais pas partager mes escalopes. C’est contrarié que j’ai vu arriver le type. Un jeune gars, enfin jeune par rapport à nous. Je l’ai reconnu de suite. Que foutait-il dans le coin, je me suis demandé, je ne savais pas qu’il y avait une maison, je ne l’avais lu dans aucun journal qu'il pratiquait ce sport. Je le voyais plutôt monter à cheval sur les plages du Cap Ferret ce gars là. Il s’est présenté : Je m’appelle Guillaume. Oui on sait, on s'est dit en souriant. J’étais un peu embêté, je n’avais pas vraiment aimé ses trois derniers films, ils sont rares les films de bande où on n'a pas envie de faire partie de la bande et j’allais passer au moins deux heures en sa présence.
Les poignées de main serrées, les prénoms échangés, nous sommes partis pour le coeur vibrant de l'automne en tirant nos sacs à roulettes vers le départ du un…
Deux heures plus tard alors que la nuit tombait, que le frais reprenait possession de  l'endroit, que des fumées de feuilles montaient dans le bleu qui virait au sombre, nos verres de bière vides,  nous nous sommes dit au-revoir.
Nous nous en étions bien sortis, nous n'avions jamais parlé cinéma.

Et voilà, c'était vécu, nous avions fait une partie de golf avec Guillaume C.



18 février 2020

Coup de chaud

Les autobus sont des machines esthétiquement discutables mais pratiques. 
Ils permettent de transbahuter des tas de gens dans un minimum de véhicule. Ils font gagner de la vie aux villes et aux poumons des gens des villes surtout quand ils roulent au gaz ou à l’électricité. Mais ils ne sont une bonne solution seulement lorsque on est DEDANS, pas quand on les suit dans sa bagnole depuis une bonne trentaine de minutes  en demi-ville sans arriver putain à les dépasser et qu’on subit leurs arrêts, leurs redémarrages, leurs ralentissements dans les rues étroites, sur les dos d’âne, dans le cercle des giratoires, à cause des gens garés en double file et qu’on assiste au spectacle de ceux qui, à pieds y montent, en descendent etc. 
Quand on vit ça derrière un bus, alors oui on fulmine, on rougne, on ronge son frein, on s’engatse, on s'agace, se vénère, on monte en pression puis on prie, on grince, on pleure.
Celui que je suivais depuis la sortie de la ville et tout le long du chemin qui mène au prochain village, un dernier avant le mien , celui-là menait sa vie de bus sans s’occuper d’autre chose que des passagers qu’il  mettait au monde  ou engloutissait. Et derrière lui le nuage de  patience tranquille se faisait de plus en plus rare. Ça commençait à klaxonner sévère, ça faisait mine de doubler un peu n’importe où, ça  s’impatientait. Les autres avec moi. Mais bientôt la fin de la montée vers Saint Sat. Tous derrière et lui devant. Juste après le sommet je connaissais un raccourci qui courcircuitait toute la longue descente vers le centre du village. Là on pouvait réussir, si tout se passait bien, à sortir en bas au stop avant lui qui était obligé d’aller droit à cause d’un arrêt entre les deux. J’étais juste derrière, le nez dans sa vitre. J’ai pris le raccourci, je ne suis pas allé trop vite à cause des deux dos d’âne qu’ils avaient mis comme ils en étaient devenus dingues dans le coin. Ils avaient fini par en poser un peu partout dans les centres et aux sorties des villages à croire qu’ils étaient sponsorisés par les garagistes. Le nombre d’amortisseurs qui n’avaient pas résisté.
En bas, au stop, il faut tourner à droite mais c’est vers la gauche qu’on regarde. Le bus est encore là-haut dans la fin de sa descente. C’est bon je suis devant lui, je survole le stop et je regarde à droite. Et là,  je les entre aperçois vaguement. Ils sont deux. D’abord je vois le bleu de leurs tenues, puis le bleu de leur voiture. Ils sont deux, ils ont chacun un calot sur la tête et ils arrêtent les bagnoles. Trop tard pour moi pour freiner, je suis déjà engagé.
J’avance la sueur au dos. Bien sur un des deux me fait un signe. Choppé, il m’a choppé. Et ma carte grise qui n’est pas vraiment en règle, mes papiers je les ai tous, le petit ticket vert de l’assurance est bien en place. Vous comprenez, le bus arrivait, j’avais le temps large de passer. Je me fais l’interrogatoire à l’avance. Je m’approche d’eux, je mets mon clignotant et le me gare. J’ai chaud, d’un coup.
Il s’est approché de ma voiture garée, il a tapé au carreau, mon cœur a bondi, une goutte ou deux de sueur rance se sont mises à perler sur mon front, je me suis raclé la gorge pour avoir la voix claire la plus claire quand je lui dirai : Oui je sais pourquoi vous m’avez arrêté, c’est à cause du stop que je n’ai pas tout à fait respecté mais… Il me coupe la parole : M’sieur c’est pas à vous que je faisais signe c’est pour la voiture derrière. Circulez !
J’ai redémarré sans demander mon reste en maugréant contre tous les foutriquets inconscients qui grillaient les stops en pleine ville…



16 février 2020

Lumière

En général ça l’attrapait comme les bébés, aux heures où le soleil commence à descendre sur l’horizon, où l’Ouest se met à rougir, où le vent tombe un peu, lui aussi.  Celles où, dans les rues, le pas se fait plus lent, où l’on se remet à prendre son temps et où on envisage surtout celui de ne rien faire. C’était les heures où on sort du boulot, où, enfin, pour un soir, on quitte le chagrin, où on a la soirée devant soi qui s’amène. 
Déjà, franchir la porte, entrer dans la salle du spectacle est comme une petite victoire. 
Comme on a bien orienté la maison pour la protéger du mistral elle ne l’est pas pour assister pleinement à cette lente déclinaison du jour. Dos aux vents du Nord Ouest, on perd sur la terrasse et dans les baies vitrées toutes les lumières embrasantes de fin de jour, il fait très vite sombre, comme si le soleil était passé ailleurs comme s’il avait disparu, comme s’il n’existait plus. Alors, parfois, pour ne pas dire toujours, l’humeur en était vaguement affectée. Il n’y avait pas d’Ouest chez lui. Pour qu’il en soit, il lui fallait bouger, quitter cet endroit, se tourner vers la lumière. Attrapé, il lui fallait bouger, aussi, très souvent, il sortait. Et il roulait. Il y allait en moto à chaque fois que le temps l’autorisait. Cela lui permettait d’être plus en phase avec l’extérieur, sa température et ses odeurs. Celles du printemps naissant dans les pinèdes ou celles des feux des feuilles mortes d’Octobre, les humidités des bords de Sorgue ou les poussières soulevées des champs récoltés, les douceurs des brises ou les coups de boule du mistral forcené. On y est en communion.
Il a ses coins. Le plus souvent ils sont en hauteur pour en profiter davantage, une colline, un flanc, un village perché, un monticule, l’esplanade d’un château, les abords d’un rempart, le pied d’une collégiale, l’aire de battage d’un village… De là, l’œil se perd, il embrasse, il se noie.
Il y va et il s’arrête. Il coupe le moteur descends ou sors de l’engin et il se pose, les fesses dans l’herbe ou sur les pierres. Il faut que ce soit confortable, qu’on puisse rester longtemps sans que le corps se révolte. Aux heures où il vient, il n’y a, la plupart du temps, plus personne dehors. Les gens ont quitté les lieux, ils sont déjà rentrés chez eux. Ils n’ont eu ni la patience ni le temps d’attendre. Ils étaient pressés, les gens pressés ne sont pas au monde, ils le parcourent en surface, ils  s'y déplacent, ils avancent, filent, galopent s’agitent et se fatiguent. Ils ne vivent pas. Vivre c’est aussi et surtout être immobile, à l'écoute, en attente, c'est respirer, regarder se fondre dans le paysage. Devenir LE paysage. 
Alors, il repense aux routes qu’il n’a pas prises et au prix qu'il en paie encore des dizaines d'années après, aux liens qu’il n’a pas noués, à ceux qui se sont défaits, à ceux qui se sont reconstitués. Il repense à ces virages mal négociés, à ces paroles maladroites, à ces blessures inguérissables, à ces chagrins inconsolables. Il repense à ces bonheurs fulgurants et au mal qu’il a pu faire. Il repense à ces mots qu'il n'a pas dits, à ceux qu'il aurait dû taire, à ses choix parfois douteux et à ses bonnes décisions, à ces jours où il s’est trouvé héroïque et à ceux qui l’ont révélé minable... Il repense à ces grandeurs et ces misères...
Enfin, il fait un grand tour. Il essaie de ne rien oublier comme par exemple chercher à savoir d'où lui venait son incapacité tragique à désaimer...
Et puis, enveloppé du noir descendu sur la terre, les comptes examinés, les additions additionnées, les soustractions soustraites, poussé par le frais, il décide qu’il est temps de rentrer en pensant :
Si c’est le soir que tu trouves la lumière, fais qu’il en soit de même pour la vie...



23 janvier 2020

Ecchymoses

C'est venu de la fin du film. 
On était en bagnole, on sortait du ciné, la nuit était tombée, on rentrait. 
En général, on n’aimait pas parler de suite en sortant de la salle des films qu’on venait de voir. Surtout des bons, de ceux qui nous avaient bousculés, on préférait se garder un peu les images à l’intérieur, se les revoir, se replonger dans l’ambiance, s’imaginer une autre fin quand il y avait la place, se demander mais pourquoi lui a-t-il dit ça à ce moment là, mais pourquoi est-elle quand même allée voir l’autre etc. Se refaire le film, presque. Sans en parler, sans le partager. Mettre des mots sur les sentiments était déjà les transformer. On n’aurait surtout pas aimé avoir été bouleversé par un film qui n’aurait pas touché l’autre ou l’inverse alors on ne se disait rien. Ça se faisait sans que la règle ait été édictée, c’était comme ça et ça nous allait. On en parlerait le soir, le lendemain ou dans quelques jours quand l’émotion nous aura quittés, quand on sera capable d’entendre sans s’emporter que l’autre a moins aimé ou pas aimé du tout ou bien qu’il s’est posé les mêmes questions que nous. Voire même que le film l'a laissé indifférent ce qui était rare mais pouvait arriver.
L’intérieur  de la voiture était chaud comme un ventre de femme ronronnant, tout autour les lumières de ci de là s’étaient allumées, on avançait maintenant en banlieue de ville, la rocade était bordée d’entrepôts désormais vides mais encore éclairés, un endroit sans âme à une heure entre chien et loup. On était au milieu de rien, plus la  grande cité pas encore le village. Une campagne habitée. Le vent qui avait soufflé tout le jour n’avait pas cessé avec la nuit. De temps à autre il envoyait un coup d’épaule sur la voiture et l’obligeait à redresser la trajectoire comme l’aurait fait un marin avec la barre un peu raide. Je m’étais assis à la place du mort, je n’avais pas posé ma main gauche sur sa cuisse, elle n’aimait pas être distraite quand il fallait conduire de presque nuit. Nous nous étions dit que nous devrions acheter des lunettes aux verres jaunes comme nous l’avions vu dans des publicités sur le net. Je n’avais pas eu envie de conduire, elle avait pris le volant. Elle conduisait bien. Je me sentais en sécurité avec elle aux manettes. Du poste sortaient les glissades des guitares du Trio Rosenberg et leur Armando's Rumba de Chick Corea. En vrai, j’étais encore sous le coup de la fin du film, je n’arrivais pas à penser que les deux personnages allaient se remettre ensemble. Je n’arrivais pas à le concevoir comme ça. L’auteur nous avait pourtant  offert un bon nombre d’indices qui allait dans ce sens mais je ne sais pas pour quelles sombres raisons, je ne les retenais pas. Pour moi, leur histoire était finie. Je n’avais pas envie de m’opposer à elle sur ce sujet là. Je ne savais pas ce qu’elle en pensait puisque nous n’en avions pas parlé mais en général elle voyait plutôt le bon côté des choses. Cette fois je n’y croyais pas. Pour moi, leur histoire c’était mort. Rien n’y ferait et ça m’attristait beaucoup, je les avais tellement aimé ensemble ces deux là. J’aurais aimé qu’ils continuent leur route unis et là, je ne voyais pas comment ils pouvaient s’en sortir. Ils étaient allés trop loin. Ils avaient passé des frontières. Ils s’étaient trop éloignés. Et puis ça m’a sauté au cœur. Le flou est devenu limpide, le vague s'est fait clair. Elle n’a rien vu mais je me suis mis à transpirer, il a battu plus vite. 
J’ai vu, j’ai ressenti, j’ai compris.
Sans me tourner vers elle, d'une voix que j'ai voulu neutre, je lui ai demandé : Comment écris-tu ecchymose ? 
Pourquoi tu me demandes ça ? 
Parce que je veux être certain de l’orthographe, je me souviens qu’il y a deux c mais je ne sais pas si le h est avant ou après le y, voilà tout! 
Et pourquoi ce soir cet ecchymose, d’où vient que tu penses subitement à elle? Tu t’es cogné quelque part ? 
Non, je pensais surtout à des ecchymoses au cœur… Y a un nom pour ça ?
En principe, dans la tiédeur douce de l’habitacle protégé du froid venteux de la nuit, j’aurais dû être comme dans un peignoir de palace chauffé. À l’abri des attaques du monde, apaisé, serein, tranquille. Il n’en était rien. Depuis plusieurs semaines déjà, quand nous ne nous disions rien, nous ne nous taisions plus de la même façon. Le silence entre nous s’était alourdi et toutes les tentatives pour le rompre étaient maladroites. Elles tombaient à l’eau. Elle faisaient pschiiit.
Un moment, alors qu’elle avait gardé sa main droite sur le pommeau du changement de vitesse, j’ai posé ma gauche sur la sienne d’un geste que je voulais affectueux. Elle l’a retirée  comme s’il s’était agi d’huile bouillante. C'est là que j'ai vu clairement ce qui me broyait le coeur depuis plusieurs semaines que je n'avais pas réussi à saisir.
J’ai compris à cet instant là, dans la douceur vécue de ces minutes que nous finirions comme les deux du film, que la fin du notre n’allait pas tarder à s’amener et que je n'avais, décidément, aucune raison d'être optimiste.

11 janvier 2020

Bémol de cuir rouge

"Ce type est complètement dingue!" 
Ce sont les premiers mots qu’elle a balancé en même temps que ses clés dans le bol tibétain de chez Natures et Découvertes posé sur les étagères de l’entrée. Juste avant, elle avait ouvert la porte d’entrée, sans doute, avec un de ces béliers dont on se sert pour défoncer les vitrines des agences bancaires ou des bijouteries des quartiers chics. Je la connaissais un petit peu, je savais, à son arrivée tonitruante que j’en avais, du moins pour l’heure à venir, fini avec ma tranquillité.
J’ai gentiment attendu qu’elle balance ses chaussures sur le parquet, son sac grand comme un vache entière acheté à Milan le mois dernier n'a pas tardé à  prendre le même vol. Ensuite, délestée,  elle a filé droit au frigo de la cuisine, elle s'est servie  un vase d’eau gazeuse, qu’elle a vidé d'un trait. Là, je lui ai demandé, le plus calmement du monde :
"Bonsoir toi, de quel type parles-tu si posément, mon namour?" 
Ma sérénité apparente lui a fait l’effet d’un coup de mistral sur un feu de pinède. 
Autrement dit un souffle de jeunesse qui aurait tout emporté. Après un rot tonitruant, l’eau gazeuse, elle est repartie dans le rouge avec une légère variante :
"Il est complètement cintré ce gus!" 
Heureusement, je savais qu’elle ne parlait pas de moi…
Bien sur, elle s’est foutu plein d’eau sur le chemisier. Boire et éructer, il faut choisir. Vous pensez bien que je n’ai rien dit. Je me suis tu. Dans les grandes longueurs.
"Ah Le con, mais l'infâme sale con!" 
Ça ne s’adressait toujours pas à moi, elle en avait toujours après ce type, là. Mais qu’avait-il pu bien lui faire ?
J’ai tenté de me servir de mes talents de dresseur de panthère, j'ai essayé de me rappeler du fameux  théorème de  Bouglione, quand le tigre gronde la patte n'a pas encore griffé, j'ai risqué en tapotant de la main sur le dossier du canapé : "Viens me voir, là, allez, viens me raconter ce qui t’a mis dans cette si vaste colère." 
Elle m’a fait son regard tazer de police municipale et après un très long silence m’a envoyé dans les gencives :
"C’que tu m’énerves à être calme quand je suis hors de moi. On dirait que tu le fais exprès... pour m’agacer davantage!" 
Veinard que j’étais, je devenais témoin de l’invention de la mauvaise foi !
"Tu sais bien que non, allez viens me raconter. Ça ne peut te faire que du bien. Qu’on passe à autre chose, pour ce soir..." 
"Pas la peine de faire ta voix de Robert, suis pas un  fichu canasson! Vous me hérissez le poil, les garçons ! D’abord cet immonde crétin, là, puis toi, vous vous êtes donnés le mot, ce soir ou quoi?" 
"Ne me mêle pas à ça, j’ai dit, je n’y suis pour rien dans tes affaires avec l’autre et puis c’est quoi cette histoire ? Qui t’a dit quoi? Est-ce que je pourrais, au moins, savoir de quoi il retourne, pourquoi on se querelle ?"
En tremblant de rage, elle m’a dit : "Tu sais bien, le tordu du quatrième, ce rat des cages d'escaliers, ce Iago rampant à cheveux gras? Hé bien, je l’ai croisé sur le palier du premier à ma hauteur, en me regardant en coin, il a persiflé comme un serpent à sonnettes : il n’y a pas de bémol avec une jupe en cuir rouge… Il se mêle de quoi ce taré ? Tu veux me dire ? Est-ce que je m’occupe de ce qu’il porte, lui ? Un de ces quatre, je vais lui sauter à la gorge celui là… D'abord, ma jupe, elle n’est pas rouge, d'abord, elle est orangé, juste orangé… Et toi, ne t'avise surtout pas de le défendre ce tordu!"
Tout en continuant à rouspéter, elle a disparu dans la salle de bains et s’est fait couler un bain… Je l’entendais qui continuait à pester… Puis d’un coup, plus fortement elle s’est adressée à moi : Tu as préparé quoi à manger pour ce soir ? J’espère que tu as fait du poisson parce que je n’ai pas envie d’autre chose ! Ah! Évidemment, tu n'es pas allé à la blanchisserie, je t’en avais pourtant parlé ce matin et les places pour le théâtre tu ne les as prises, tu n'as pas eu le temps et la….
Je me suis gentiment laissé bercer par la petite musique tonique de sa voix saccadée qui ne tarissait pas d’invectives… Une fontaine de rouspétance.
J’ai reposé ma tasse sur le verre de la table basse, je me suis enfoncé dans le moelleux du canapé et pendant que la baignoire se remplissait, j'ai appuyé sur la télécommande, le brillant violon de Gilles Apap s'est mis à jouer un brin plus fort... alors, j'ai pensé: 

Dire que certains soirs, en rentrant, je trouve la maison si vide qu'il m'arrive de caresser le désir de... ne plus vivre seul…



03 janvier 2020

De foudre

On peut naître à une autre vie à partir de la déflagration d'un éclat d'orage. 
J'en étais là donc. Je sentais bien que depuis quelques temps quelque chose se tramait dans mon dos, comme indépendamment de ma volonté, presque sans moi, en dehors de moi. À l’extérieur. Désormais, il faut que je me rende à l’évidence cela ne se trame plus, cela est.
Je vous avais remarqué il y a quelques années déjà mais je n’avais pas ressenti d’élans tels que ceux  de cette dernière, si je puis dire, rencontre.
Il faut dire que vous avez toujours été, et pour cause, complètement indifférente à ma personne. Tout au plus étiez vous contente que j’apprécie votre travail si tant est que vous l'ayez jamais su. Rien n’avait changé de votre part, vous vous préoccupiez toujours autant de ma personne, c’est à dire que, pour vous, si j’existais, je n’étais qu’un parmi d’autres. En arrivant sur une plage on ne salue pas tous les grains. D’autant que dans les premiers temps, c’est surtout pour Alison que mon coeur a clenché. Je la trouvais souriante, fraîche, si vivante. Et puis, avec le temps, je me suis détourné d’elle. C’est vous qui m’avez séduit. Avec un sourire de rien, la tête un peu penchée... Un sourire retenu, presque une grimace. Un moment précis dont je ne revois que  cette mimique. Mon coeur a bondi hors de ma poitrine exsangue, j'ai chaviré. Corps et âme, à cause du mouvement de quelques muscles du visage. En amour, un rien peut faire un tout. Vous avez été si belle, si émouvante à cet instant qu'alors, je n’ai plus vu que vous. J’ai pesté quand on vous faisait du mal, j’ai bondi quand je vous ai vu avec ce grand dégingandé ridicule, imbu de lui même et égocentrique. Je me suis étonné que vous puissiez seulement l’entrevoir. J’ai pleuré, un peu quand vous avez perdu votre toubib. Tout en me réjouissant quand même. Lui disparu, vous redeveniez accessible. J’ai souri quand vous avez eu cette aventure homosexuelle d’un soir. J’ai été peiné pour vous dans le lien que vous avez avec cette mère folle et admiré que dans cet environnement vous ne le soyez pas devenue. Je vous ai badé quand vous avez pris la défense de votre ex mari le responsable de vos malheurs mais aussi celui de vos grandes joies, les enfants que vous avez eu ensemble. Enfin, j’ai presque tout aimé de vous. Votre élégance, vos colères contenues, votre intransigeance et vos exigences de droiture, votre force.
Helen, il faut que je vous dise : Je ne crois pas me fourvoyer, certains signes ne peuvent être trompeurs, j’ai fini, du moins dans ce domaine par bien me connaître et pouvoir trier le vrai du faux, la réalité de l’illusoire, l’emportement du sentiment profond, je suis tombé en amour pour vous. 

Désormais, je peux le dire, je peux ouvrir les fenêtres et le hurler sur tous les toits comme un hussard fêlé, c’est au cours de cette saison dernière, que je suis devenu peu à peu, épisode par épisode, step by step, puis d'un coup, de manière éclatante, tonitruante, complètement croque de vous, Miss Helen Solloway.




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