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08 août 2013

En montée.


Celui-là, pour avoir ramé, il avait ramé. Un cador de l'aviron, un prince de la pagaie, un roi de la rame.
Et ça ne datait pas d’hier. Depuis toujours en vrai. Il était venu au monde là où pas une personne un peu sensée n'aurait choisi de venir. Dans le Nord du pays, ça, encore, dans une de ces familles où l’affection circule mal, pour ne pas dire qu’elle reste en plan. Dans un de ces endroits où l’on a pas les mots pour dire. Alors, souvent on a les gestes. Et ils ne sont pas délicats.
Dès le cours préparatoire c’était devenu compliqué, comme si à la naissance on lui avait collé une étiquette sur le front et pas un ou une de tous ceux qu’il avait croisé n’avait voulu s'en affranchir. Ils s’étaient tous arrêtés à elle. Partout où il avait abordé on avait scanné sa foutu petite étiquette blanche avec écrit dessus en rouge vif :  N’aime pas l’école ! 
Remarque pour l’avoir détestée, il l’avait bien détestée. En long, en large elle lui était restée bien en travers. Jusqu’à l’âge légal où il avait pu s’en sortir comme on se tire d’un bagne à la nage.
Seulement, voilà, il était dehors et après ?
Il en avait fait des boulots de cons, comme il disait, juste pour ne pas devoir d’argent, à personne. Il en avait connu des chefs arrogants certains de leur impunité, il en avait côtoyé des patrons roublards qui profitaient de la situation pour s’asseoir largement sur le code du travail. S’il avait été amoureux, il n’avait pas rencontré une fille avec qui fonder une famille. Mais ils étaient peu nombreux ceux qui tentaient l’aventure. Dans l’ensemble ils étaient tous embarqués dans une survie plutôt qu’autre chose. Alors un bébé, pour la plupart, ils n’y pensaient même pas. Dans la grande majorité, ils essayaient juste de sauver leurs peaux.
Puis il avait fini par en avoir marre de l’endroit et il avait pris la direction du Sud. Là-bas les gens y vont en vacances c’est que ça doit être bien pour y vivre toute l’année s’était-il dit. S’éloigner de sa soit disant famille ça avait aussi pas mal joué dans sa décision. Il avait profité entre guillemet d’un énième licenciement pour descendre. Il y avait débarqué en automne, vers la fin d’octobre quand les jours y sont encore doux. Il en avait été content, il n’allait pas tarder à déchanter. Surtout que le seul malheureux boulot qu’il ait trouvé ce soit dans les vignes. D’abord, les vendanges. Un truc à vous casser les reins, broyer les mains, briser les nuques.  Payé à coups de pieds aux fesses. Une fois le raisin récolté, il était resté. Alors, Il avait connu le froid mordant des jours de mistral et les kilomètres en ligne droite des vignes à tailler avec pour seule compagnie le vol des choucas et le gel venu droit d’Islande. Les mains en sang et les soirées dans une caravane mal chauffée à moitié branlante posée en fond de parcelle boueuse. Les fins de semaine à attendre que la suivante revienne pour voir du monde.
Le seul truc qui le faisait vibrer, c’était la moto. Quand il était arrivé dans le coin, il avait décidé que s'il avait une paye il en mettrait chaque mois de côté pour pouvoir s’en payer une. Ce qu’il avait réussi à faire en quatre ans. Il s’était privé sur pas mal d’autres choses mais sur celle-là, il avait tenu bon. Il avait acheté une occasion un peu déglinguée, une vraie belle anglaise, une Norton commando huit cent cinquante de 74. Une merveille de bicylindre en ligne quatre temps qui lui coutait les yeux de la tête en pièces.  Elle était magnifique et on commençait à la connaître dans le pays. On savait où il était, où il allait quand il était dessus. Au bruit. Il avait tout remis en marche lui même. Du kick aux rayons. Il était devenu tellement pointu qu'il avait fini par faire des piges puis se faire embaucher chez le concessionnaire d'anglaises de la région comme mécanicien. Comme il était compétent, bosseur et débrouillard il n'avait pas tardé à passer mécano préparateur et enfin chef mécanicien.
Il n'allait pas au boulot, chaque matin il montait au paradis. Avec ça était venu le salaire qui lui avait permis quitter les apparts pourris et de louer une petite maison dans un lotissement au pied du Ventoux.
Son plus grand bonheur, après une journée de boulot bien crevante, après avoir pris la douche, était d’enfourcher son engin et de se faire la montée du Ventoux, le soir au couchant. Il restait là haut une heure ou deux, s’enfilait une bière ou deux qu’il avait glissées dans sa sacoche avant de partir puis il redescendait dîner le plus souvent par l’autre versant.
C’était ce qu’il était parti faire ce beau soir du début d’Aout. Il y était allé doucement au départ puis après le long gauche du chalet Reynard, il avait ouvert davantage. Le haut n’était plus très loin.
Il allait y parvenir. Sur sa gauche une bande de nuages très aplatie allait laisser ressortir les derniers  rayons du soleil.. En bas, tout au loin, la plaine s’inondait d’une pluie fine d’or fin. Il était émerveillé de ce spectacle. Il en oubliait de regarder devant lui…

C’est sans doute pour cette raison, ont dit les sauveteurs, qu’il n’a pas vu le vélo descendant vers lui à pleine vitesse…


La Provence.com.
Ventoux: deux morts dans une collision.

PUBLIÉ LE VENDREDI 02 AOÛT  À 23H26.
Deux hommes ont perdu la vie ce soir, vers 19h30, sur les flancs du Mont Ventoux. Il s'agirait d'un cycliste et d'un motard qui se seraient percutés de plein fouet à environ trois kilomètres du point culminant. Ils sont décédés sur les lieux.




07 août 2013

En descente.


C’est au moment précis où il est sorti du bureau de son oncologue préféré que l’idée folle lui est venue...
Il venait de ne pas hurler de joie en apprenant que cette fois on ne parlait plus de rémission mais de… guérison. D’une certaine manière, il avait eu de la chance avait ajouté l’autre. Lui, se disait seulement qu’il avait gagné. Enfin.
Et pourtant, au départ de tout, ses affaires avaient été très mal engagées… Une vilaine tumeur, détectée un peu tard. S'il en était passé à deux doigts, ce sont quatre années de sa vie qui, elles, venaient de s’écouler. Pratiquement seize saisons de combats acharnés… Quatre ans presque perdus à jamais. 
Enfin pas tout à fait vraiment… Il en avait plus appris sur lui pendant cette période qu’en quarante ans de vie.  Pour combattre cette saloperie, ne pas se laisser coucher par elle, pour ne pas se laisser ni envahir ni anéantir, il était allé chercher en lui des forces qu’il ne savait pas posséder. Il s’était découvert guerrier... d’entre les guerriers. Quoiqu’il ressente, quelles que soient les douleurs, les « désagréments », comme on disait pudiquement des chimios, il avait été vaillant. Debout et vaillant. Il avait fini par faire l’admiration de son entourage et même de l’équipe soignante qui en avait pourtant connu des luttes mémorables.
Lui, ça avait été simple depuis le début, depuis l’annonce des ses résultats, il avait un cancer, bon d’accord, mais il allait le terrasser. Point final. Ce n’est pas cette saloperie qui l’abattrait. Repoint.
Avant même de perdre ses cheveux, il s’était rasé et s’était surnommé Yul. Il avait fait une coquetterie d’un effet secondaire. Il avait joué sur le même registre tout les temps de sa bagarre. Pour en arriver à ce jour où l’autre lui avait annoncé qu’il était guéri.
C’est en remontant dans sa voiture, qu’il avait pris la décision : Puisque guéri, je suis, dans un an, jour pour jour je monte le Ventoux à vélo.
Il avait vu un reportage à la télévision sur le Géant de Provence et l’attrait que cette montagne avait pour ceux qui pédalent qu’il avait trouvé que c’était un beau challenge, un autre objectif à atteindre. Certains sont faits comme ça et ne peuvent vivre sans. Il allait s’en offrir un, il allait se renseigner, puis s’y mettre. Il avait une année pour y parvenir. Il ne fallait pas perdre de temps.
Toute cette année, il avait roulé à chaque fois qu’il le pouvait il avait fait trois ou quatre sorties par semaine de plus en plus longues en durée, de plus en plus dures en dénivelés. Il s’était fait une jolie bande de potes à qui il avait raconté son histoire et qui avaient décidé de l’accompagner. Ce serait pour  Aout prochain.
Tout s’était passé comme il avait prévu. Il n’était pas du genre à transiger, il n'était pas de ceux qui prennent les tangentes, qui esquivent.
L’avant veille ils avaient débarqué dans la petit village au pied du mont. Ils étaient une petite dizaine, leurs femmes étaient restées à la maison. La veille ils avaient fait une sortie de reconnaissance sur les cinq ou six premiers kilomètres, à faible allure, pour sentir le fauve, tranquilles. Le bon jour, ils avaient décidé de monter plutôt vers la fin de l'après midi afin d'éviter le plus fort des grosses chaleurs. Ils étaient partis du dernier village qui précède la montée elle-même. Une vingtaine de kilomètres avec des pentes à un pourcentage effrayant mais ils s’en fichaient pas mal, ils étaient en forme,  entraînés et surtout prêts à souffrir.
Quelques heures après, quelques litres de sueurs plus tard,  ils étaient arrivés presque ensemble en haut dans une sorte de joie profonde. Ils avaient réussi. Ils avaient bu, regardé le paysage de là-haut qui coupait le peu de souffle qui leurs restait. Ils s’étaient essuyés, chaleureusement embrassés, ils avaient mangé une ou deux barres de céréales puis ils s’étaient tus en se regardant avec admiration. Surtout, ils l’avaient regardé lui avec une admiration immense. Finalement c'était grâce à lui, tout ce bazar.
Puis, le jour déclinant, il avait fallu repartir. Ils lui avaient dit de prendre de l’avance, à lui l’honneur d’entamer la descente.
Et c’est un type profondément heureux, bourré d’endorphines qui s’était avancé dans la première pente. Il s’était laissé glisser sur le bitume comme un oiseau prend son envol… 
Peu après le troisième virage, grisé par sa vitesse et le vent qui le rendait si vivant il en avait fermé les yeux de bonheur…

C’est sans doute pour cette raison, ont dit les sauveteurs, qu’il n’a pas vu la moto montant vers lui à pleine puissance…

 ________
Vaucluse Matin.
Ventoux: deux morts dans une collision.

PUBLIÉ LE VENDREDI 02 AOÛT  À 23H26.
Deux hommes ont perdu la vie ce soir, vers 19h30, sur les flancs du Mont Ventoux. Il s'agirait d'un cycliste et d'un motard qui se seraient percutés de plein fouet à environ trois kilomètres du point culminant. Ils sont décédés sur les lieux.



08 avril 2013

Duo...

Quand Laurence Chellali une photographe de grand grand talent m'a proposé de "danser" un duo avec elle j'ai été: 1 Flatté, 2 Ravi, 3 Apeuré... Je ne pourrais pas être à la hauteur d'une seule de ses images. 
Et puis, elle m'a envoyé celle-ci. Alors, j'ai essayé... J'en ai même écrit deux...
Et, c'est bien ce qui compte: essayer! Merci Laurence...

Le premier:


Un été.

On était dans un village du Sud, adossé à la pierre, en plein cœur d’un été sans fin, quand le dehors ne redevient fréquentable qu’en fin d’après midi à cause de la lourdeur accablante de l’air. Au loin, on entendait s’approcher l’encore léger grondement d’un orage qui n’allait pas tarder à éclater, poussé par le vent s’agaçant. Déjà, là-bas, de petits éclairs énervés commençaient à zébrer le ciel devenu mauve.
Quelques enfants du quartier haut, assis sur leur parapet, celui qui marque la limite des dernières maisons, la frontière entre la ville du bas et celle du haut, l’attendaient, l’orage. Ils avaient cessé leurs jeux de courses et de cache-cache dans les ruelles et pour s’amuser encore, ils s’ennuyaient un peu. Elle avait été vexée par une remarque de l’un, ce bébé, qui tenait son bâton comme une épée d’opérette. En vrai, elle en avait un peu marre de devoir jouer avec ces deux gosses, des garçons qui plus est. Comme elle rêvait d’ailleurs, de grande ville et d’être bien plus vieille !
Un autre avait repris un livre et faisait mine de s’y noyer.
Les larges sièges de pierres qui leur servaient d’assises étaient leur maison du dehors, c’est là qu’ils se posaient pour s’en dire, c’est là qu’ils s’adossaient pour s’échanger des secrets indicibles, c’est là, souvent, qu’ils attendaient le soir. En ce jour d’été, ils laissaient le ciel leur apporter l’orage, les premiers éclairs, l’odeur de la pluie sur la terre chaude et la fraîcheur revenue.
Ils étaient seuls, ensemble, chacun déjà plongé dans l’avenir qui allait les envelopper, chacun avec eux-mêmes, dans leur genre…
Le Félix du haut village, le petit blanc à queue noire qui était  de passage pour la distribution de caresses mais indifférent à ces évènements, vaguement inquiété par les grondements de l’orage approchant et séduit d’un coup par une odeur subtile s’est déplié lentement, les a plantés là et s’est remis en route…
C’est à cet instant précis que les premières gouttes ont déferlé sur le monde.



Et l'autre publié chez Laurence:

L’orage.
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître…
Elisabeth Bishop.

On était dans un village du Sud, adossé à la pierre, en plein cœur de l’été, quand le dehors ne redevient fréquentable qu’en fin d’après midi à cause de la lourdeur accablante de l’air. Au loin, on entendait s’approcher le grondement d’un orage qui n’allait pas tarder à éclater, poussé par un vent s’agaçant. Déjà, là-bas, de petits éclairs énervés commençaient à zébrer le ciel devenu mauve.
Ca n’a pas fait grand bruit et pourtant, dans le coin, avec un peu d’attention on aurait pu assister à un bouleversement. Dans la montée vers la ville haute, un univers entier venait de s’effondrer. A l’instant, dans un fracas silencieux, le monde que des enfants avaient connu depuis leurs naissances, avait sombré corps et biens. Désormais, pour eux, plus rien ne serait jamais comme avant. Voilà une demi-heure, ils n’étaient qu’innocence et naïveté, qu’insouciance et légèreté…
Las, ils venaient de perdre le sel de l’enfance.
L’un avait annoncé à une autre qu’il ne voulait plus d’elle comme amoureuse… Elle lui avait immédiatement  tourné le dos pour qu’il ne la voie pas pleurer. Elle n’a pas aimé du tout la tristesse qui lui est d’un coup tombée sur les épaules. Elle n’aurait voulu penser qu’à l’été et ses jours sans limite, sans silence à craindre, sans chaise à se contraindre, sans table où s’attacher et y poser ses coudes et son ennui. C’est de son cœur et de la peine qui y étaient entrés dont elle devrait maintenant se soucier.
Un des deux autres, entendant cet aveu, s’était aussitôt mis à espérer et à croire à un possible. Du reste il avait vaguement souri quand il avait entendu dire qu’ils étaient au bout de leur histoire. Depuis le temps qu’il l’aimait. Enfin, il allait avoir sa chance… Avec l’orage, c’est l’amour qui avait débarqué. Ce petit monde, en l’éprouvant, lui et tout ce qui va avec : ses élans, ses déchirements, ses troubles, ses chagrins, ses peines, ses emportements, ses transports et ses tourments, ces trois là, en une fraction de seconde venaient de quitter définitivement l’âge de l’enfance. Cette période où il n’y a que l’instant à vivre, où tout à l’heure ne se pense même pas. Ils ne seraient plus jamais comme ces animaux pour qui l’avenir n’est pas, qui ne savent déjà plus rien de l’heure passée, qui n’ont que  l’instant à vivre… à vivre.
Pour leur vie toute entière l’insouciance si légère les avait abandonnés.
Les trois ne vivraient presque jamais plus dans le présent. Ils avaient été saisis dans ce moment singulier, épinglés comme des coléoptères sur le velours du temps. C’est quand on tombe en amour qu’on commence à vivre, avant, on existe.
A partir de ce jour ils allaient prendre le chemin douloureux qui s’impose à tous au long de la vie. Ils allaient, désormais devoir apprendre à perdre.
Enfin, ils allaient pouvoir monter sur le Grand Carrousel.
 Le Félix du haut village, le petit blanc à queue noire qui était  de passage pour la distribution de caresses mais indifférent à ces bouleversements, vaguement inquiété par les grondements de l’orage approchant et séduit d’un coup par une odeur subtile s’est déplié lentement, les a plantés là et s’est remis en route…
C’est à cet instant précis que les premières gouttes ont déferlé sur le monde.

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