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19 mars 2021

Comme un bel accident

C’est un peu après  la sortie d'un très long virage que je n’ai plus rien maîtrisé. Ma vie est partie en sucette pile à cet endroit là. 

Jusque là tout s’était plutôt bien passé. C’était une belle journée de Juillet installée dans une tiédeur raisonnable, sous un ciel bleu limpide d’un seul tenant, le vent d’hier l’avait nettoyé, sur  une autoroute pas trop fréquentée, lors d’un trajet que je connaissais par coeur.  L’engin que je pilotais neuf de bas de gamme, même s’il avait en commun avec les Facel Vega ou autre Aston Martin un volant, un moteur et quatre roues, il en était très éloigné du confort légendaire mais si on mettait à fond le volume sonore du lecteur de CD, la musique pouvait étouffer tous ses bruits parasites si agaçants pour l’oreille, bref il suffisait de n’être pas trop exigeant sur le confort et les kilomètres s’entassaient gentiment sous le plancher. Chaque mètre accumulé me rapprochait sans trop d'encombre de la fin du voyage. Je ne pensais pas si bien dire. On commençait à apercevoir les premiers signes d’une arrivée prochaine, les champs se rétrécissaient comme des peaux de chagrin, les pylônes électriques se dressaient comme une armée prête à en découdre, les bandes de bitumes s’élargissaient, les panneaux publicitaires étaient de plus en plus présents en menaçants, les avions de ligne au dessus passaient de plus en plus bas et le trafic s’intensifiait légèrement. Encore quelques hectomètres et ce serait la barrière du péage. Il s’agissait maintenant de ne pas manquer l’aiguillage vers la bonne autoroute finale.

J’allais attaquer un long virage à gauche qui me remettrait sur la route venant de l’Est quand je me suis aperçu que je roulais un peu trop vite. À force d’avancer à une certaine allure, on ne fait pas gaffe, on ne se donne plus la peine de ralentir, on garde la même pour doubler, on ne décélère pas quand les courbes se pointent, on s'endort un peu sur ses lauriers. C’est exactement ce qui m’est arrivé. J’ai laissé le pied droit sur la pédale. Au fond. En début de virage, tout s’est bien passé mais c’est à la fin que ça s’est gâté. En vrai, je ne sais toujours pas, des années après, ce qui m’est réellement arrivé. Je suis encore aujourd’hui absolument incapable de décrire avec précision ce qui s'est passé. Je me souviens juste d’une sorte de longue glissade et d’un désordre incroyable dans l’habitacle de la voiture. Tout ce qui n’était pas fixé s’est mis à voler autour de moi. Tout ce qui était posé sur le siège passager l’a quitté : Cartes, sac, portefeuille, portable, appareil photo, cigarettes du paquet, lunettes, boites de cd et ça tournait, ça tournait, ça n’en finissait pas de tourner. Et puis, le gris de la barrière de sécurité s’est jeté sur l’avant de ma bagnole. Il n’a pas aimé, l'avant. Il s'est comprimé comme un poumon malade. Après le choc que j’avais un peu amorti en serrant fort les bras, j’avais aussi la ceinture, quand le silence est revenu une jolie fumée blanche est montée droit dans l’azur. Le radiateur, explosé, venait de rendre l’âme ainsi sans doute qu’une grande partie du moteur. J’ai dégrafé ma ceinture, je suis sorti de la voiture, la porte a couiné, bien heureux de n’avoir pas de miroir, je devais avoir une de ces têtes d’abruti apeuré, hébété, perdu.

Je me suis assis sur le gris gondolé. Au passage, j’ai attrapé une clope qui trainait sur le tapis de sol et je me la suis allumée.

C’est là que ma vie a basculé. Elle est arrivée d’en face, elle avait tout vu de l’accident, elle s’était garée en quatrième sur la bande d’arrêt d’urgence et elle avait, cette folle, traversé les deux fois quatre voies en cavalant. Elle avait franchi ça comme qui rigole, sa jolie silhouette dansante si légère au-dessus des obstacles... Je l’ai juste vue se pointer lumière dans la lumière, j’en avais rarement vu d’aussi jolie. Une débutante en quarantaine, brune presque noire, aux cheveux très très courts, un sourire éclatant, une robe de soie collée à elle à cause de la chaleur, aussi courte que ses cheveux, bronzée comme une baguette sortant du four, des yeux d’un vert à le peindre, profond, dense, une sorte de miracle sur jambes fines…  Une Marie Madeleine tenant une bouteille d’eau minérale à la main et me l'offrant :

___ Ça va ? Vous n’avez rien ? J'ai tout vu, dites, vous avez eu chaud, c'est votre jour de chance, aujourd'hui... Votre voiture par contre, comme une Bourvil d’autoroute : Elle va rouler beaucoup moins bien maintenant…

___ Je me doute, j’ai dit bêtement.

Elle s’est assise sur le gris pendant que j’appelais l’assurance. Je voyais bien qu’elle me regardait, qu’elle me jaugeait. Je me sentais scruté. Quand j’ai raccroché, après qu’ils m’aient promis une dépanneuse dans le quart d'heure qui vient, elle m’a fixé et, le plus sérieusement du monde, elle a posé entre nous :

___ Ça tombe bien votre accident, finalement, je vais passer huit jours à Ré dans une maison que des amis me prêtent, j’y vais seule mais je déteste ça. Vous ne viendriez pas la passer avec moi, cette semaine ? Pour vous remettre ? Je vous emmène et je vous ramène… Pendant qu'ils réparent votre voiture? La maison est grande, en bord de plage, il y a plusieurs chambres et même une piscine...

J’ai laissé un temps de silence, je ne voulais pas qu’elle pense que je suis un garçon facile et puis, vaincu, j’ai menti sans vergogne :

___ Heu... Je n’ai rien à faire les jours qui viennent et en plus, je ne suis jamais allé  à Ré… 

Mon jour de chance, elle avait dit… 

Rien d'autre.




22 avril 2020

En un éclair

Alors, leurs regards se sont croisés et en un éclair tout ce qui était vivant dans le coin a été emporté si loin de là.
Jusqu’à présent, ils s’étaient aperçus  plusieurs fois sans qu’il ne se passe rien. Le calme plat. Oh ils s’étaient bien regardés un peu mais comme on le fait quand on entre dans un bus ou dans une rame de métro et qu’on cherche une place libre. Ce ne sont pas vraiment les gens assis qui vous intéressent. On jette un œil vite fait sur les éventuelles places libres, les endroits possibles où se poser, on jauge le voisinage pour savoir lequel nous sera le moins désagréable, on mise sur le confort voire sur  l’odeur éventuelle et puis on choisit, on se détermine, on tranche, on s’assoit. On ne pose pas vraiment le regard sur les personnes autour de la place conquise. Avec eux deux ça c’était joué comme ça au départ. Ils s’étaient croisés dans les couloirs, ils s’étaient aperçus dans les assemblées, ils s’étaient salués certains matins quand ils étaient arrivés ensemble à la grille, ils s’étaient souris une fois ou deux à la cantine mais rien de plus, rien d’autre. Très peu de mots échangés, très peu de phrases. Un bonjour, bonsoir, le tout venant le poli, le civil, le minimum. Il faut dire qu’ils étaient chacun engagés et se pensaient heureux de ce côté là.  Ils n’avaient rien derrière la tête, aucun projet, aucun désir autre que celui en cours. En tous les cas, ils n’avaient surtout pas l’idée d’aventure qui pouvait leur venir au cerveau. Du moins se croyaient ils à l’abri de ça. Evidemment il avait remarqué son joli carré court ses yeux noisettes brillantes, son sourire en coin, malgré sa rareté, et la grâce de ses mains. Il avait aussi, vite fait, aperçu sa silhouette fine et son élégance simple et sa démarche altière, mais rien de plus.
Et pour dire vrai si jamais l’idée se pointait, ça pouvait arriver, on ne vit pas non plus dans un couloir d’hôpital psychiatrique, comme une tentation, un interdit à braver, comme une barrière à franchir, un mur à escalader, ça leur paraissait représenter un tel bazar, un tel dérangement, une telle montagne à gravir ou a déplacer qu’aussitôt ils  la viraient de leurs têtes. Pas de ça. Pourquoi faire ? N’as-tu pas déjà tout ce qu’une personne sensée peut vouloir ? N’es-tu pas déjà de ce côté là béni des dieux, de ses apôtres, des fées bienveillantes et de quelques anges amicaux ? De quels frissons aurais tu besoin ? Pourquoi voudrais-tu te sentir davantage vivant que tu ne l’es ? Parce que tu l’es bel et bien, vivant. Tu as tout ou presque ce qu’on peut envier. Alors, d’où te vient cette pensée qui t’a traversé l’espace qu’une seconde. Oublie ça de suite. Dans ta situation, c’est de l’ordre de l’impensable. L’injonction était puissante. C’était oublié, chassé, évacué et tout redevenait normal. Les choses se rangeaient immédiatement.
Ils ont passé six mois de cette façon, travaillant dans le même lieu, mais sans se croiser vraiment, en s’apercevant de temps à autre et de loin. Intérieurement ils étaient même sans le savoir contents que ÇA n’aille pas plus loin, que rien ne se passe autre que ces « bonjour, bonsoir »tirés à quatre épingles, légers comme des plumes nouvelles, ne disant rien d’autre chose que bonjour, bonsoir. Ravis de ne pas s’être engagés sur le difficile et menaçant chemin de l’attirance, voire de l’attraction. Ils avaient chacun leur vie de leur côté, il se trouve simplement qu’ils travaillaient dans le même espace et qu’ils se croisaient parfois. Mais ils ne se devaient rien, ils n’échangeaient rien, rien de plus que tu vas bien ? Merci moi aussi.
Et puis il y eut ce repas de fin d’année auquel participait qui voulait venir. Lui ne voulait pas y aller. Pas question que je passe une soirée de libre avec des collègues de travail auxquels je n’ai pas grand chose à dire en dehors du travail. On avait insisté, on lui avait demandé comme un service de participer. Il s’était laissé faire, il avait dit oui bon je viens mais c’est bien pour te faire plaisir.  Ils s’étaient tous retrouvés un soir sur le trottoir devant la porte d’Aux bonheurs de Chine. Certains s’étaient demandé si la contrepèterie était voulue, ça les avait fait rire. Ils étaient entrés. Il s’était retrouvé assis à côté d’elle. Elle lui avait souri en coin et un moment, avec son index droit, elle avait relevé une mèche échappée du carré pour la replacer derrière son oreille et elle s’était tournée vers lui.

Alors, leurs regards s’étaient croisés et, en un éclair foudroyant, tout ce qui était vivant dans le coin avait été emporté à des années lumière

                    

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