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14 août 2017

Haut perché.

Ce n'est surement pas de briller qui nous empêchera de tomber. 
Pierre Lapointe. Chanteur Québecquois.

Il était resté de longues minutes assis sur le bleu électrique du tartan tout neuf, une serviette sur la tête. 
Après ce que lui avait soufflé son entraineur, sa décision était prise mais il avait encore besoin de se concentrer sur son possible dernier saut. Dans quelques secondes il devrait se lever, s’emparer de son engin, ils avaient opté pour une perche un peu plus dure que la précédente, donc plus délicate à manier mais qui renverrait une énergie plus grande. C’était sa préférée, celle à laquelle il devait l’or des Jeux, l’année passé. Avec elle, pendant ce magnifique concours final des Olympiques, il avait battu ce qui se faisait de mieux au monde et le record, en plus. Un an déjà…
En vrai, s’il avait su ce qui s’est passé après, cette médaille, il ne l’aurait pas gagnée. Il pouvait dire, maintenant, qu’il l’avait payée très cher cette victoire. Et elle n’y était pour rien, tout était de sa faute à lui. Après le podium, il avait perdu la raison, comme si une escouade de diables s’était emparée de lui. Les jours suivants, les semaines suivantes, il avait fait tout et n’importe quoi. Comme un adolescent explosé, il était devenu inaccessible, imbuvable. Ses proches ne le reconnaissaient pas et pas un n’a été capable de mettre un frein à ses bêtises. Il était parti en vrille et ça avait duré trois bons mois. Il était sorti, beaucoup, il avait bu, beaucoup, il avait régalé tout le monde, beaucoup dépensé, il avait testé beaucoup de substances, il les avait toutes essayées. Il était devenu en quelques mois l’ombre pâle du champion qu’il avait été. Un boxeur en pleine descente. La Motta des sautoirs. Il s’était payé de quinze ans de privations, de disciplines, de rigueur et de privation. Il avait tout envoyé promené et, à la fin du bout, c’est lui qui était allé se faire voir. Un petit matin en rentrant de virée une fois de plus vaguement saoul, il avait trouvé son appartement vide. Sa femme était partie leur enfant sous le bras. Elle l’en avait menacé plusieurs fois si les choses ne changeaient pas. Elles n’avaient pas évoluées. Pour couronner le tout, ne voulant plus être associés au désastre, un à un ses sponsors l'avaient lâché. Il avait touché des dix doigts l’idée que le succès peut causer davantage de dégâts que l’échec. Il l’avait vérifié, cruellement. De très près, la vie lui avait botté le derrière, il en avait encore les fesses rouges. Alors il n’avait plus eu que le choix entre continuer à s’enfoncer ou revenir. Heureusement pour lui, il avait opté pour la deuxième voie et il avait repris le chemin du stade et de l’entraînement. Sous certaines conditions, son entraineur aussi l'avait repris. Et ça avait payé. Il avait retrouvé son niveau au prix d'un travail acharné. Il en était là, ce soir. Après neuf mois d’une rigueur retrouvée, il n'était qu'à UN saut d’une médaille en or.
Il était maintenant temps de se mettre en bout de piste, d’attendre un signe de son entraineur, de laisser son cerveau sous la serviette et de se mettre à courir. Il lui restait un essai à cette hauteur. Le bulgare, lui, avait déjà échoué à son premier. Il avait tout emporté en montant puis était retombé comme une flaque dans les tapis, le regard noir. Maintenant, c’était l’or ou rien. S’il échouait, le concours était fini. S’il passait, il se retrouvait seul premier. Et l’autre avait encore deux essais mais avec ce qu’il avait montré sur le saut précédent il faisait plus peine que peur. Son engin posé sur une épaule, il a demandé à la foule de l’encourager en frappant ses deux mains en rythme au dessus de sa tête. Elle a répondu avec entrain. Il en a souri. Elle était avec lui, il sentait son souffle dans sa nuque.
Il a levé son engin droit au-dessus de sa tête et il a attaqué la première des vingt foulées. Bonne course, ample, je me sens bien il s’est dit. Il a planté sa perche dans le butoir. Longtemps que je ne l’ai pas si bien chopé celui-là. Pour une fois qu'il me parait large.
Il a plié la perche, tiré sur les bras et il s’est renversé les pieds sont montés droit au ciel. La vache ça n’a jamais si bien fusé. C’est super, tout va bien…
Il s’est retourné, calmement, il était un bon demi-mètre dessus la barre. Ne pas lâcher trop tôt, pousser encore un peu sur la perche, penser à finir le saut. Il était entièrement passé. Il allait réussir. Dans le temps de suspension, il a revu l’année qu’il venait de vivre. Plus jamais ça. Il ne s’accordait aucune confiance pour résister à nouveau. En redescendant, alors que le saut était une magnifique réussite, il a regardé intensément la barre puis il l'a poussée avec son index  afin qu’elle tombe…
Pas grand monde n’a pu comprendre son geste parce que là-haut, sur les sommets, si très  peu y accèdent, encore moins en reviennent…

Le champion si haut perché, lui, ce soir là, n’avait trouvé qu'une pichenette de l'index pour rester parmi les humains.



02 avril 2014

A l'anglaise...

Il n’a soufflé un brin que lorsqu’il a débouché en tête au sommet de la dernière bosse. 
Toute la dernière montée il l’a faite en apnée ou pas loin. Il n'avait décroché le croate et le vénézuélien que vers le haut. Il était rouge comme une tranche de thon albacore et désormais bien entamé mais en tête. Il entendait déjà les hurlements qui venaient d’en bas, de la ligne d’arrivée. Alors, il s’est vu soulevant son engin pour la quatrième fois en passant LA ligne. Les autres étaient loin derrière, il ne sentait pas leurs souffles rauques dans son dos. Une fois encore, il les avait dégoûtés. Décidément, ils n’étaient pas de la même espèce. Lui, était un surhomme. Un de ceux qu’on admire et qu’on soupçonne, aussi. Mais on n’avait jamais rien trouvé de répréhensible. Il était d’un autre moule, d’un de ceux qu’on ne rencontre que très rarement. Dur au mal, presque insensible à la souffrance il était capable de supporter des séances d’entrainement deux fois plus éprouvantes que les autres et des produits que seul son médecin particulier connaissait et en course ça se voyait... Là où les autres flanchaient, lui commençait à s’animer. Il finissait par les écoeurer. Alors, ils lâchaient prise et le laissaient partir seul. Devant.
Et lui terminait sa course, boueux comme les autres mais passant la ligne en levant son vélo au-dessus de lui comme un trophée. Premier comme d’habitude.
Dans une généreuse campagne anglaise, grande banlieue de Londres, baignée de verts pimpants, la course qu’il allait gagner dans quelques minutes serait sa quatrième médaille d’or olympique d’affilée. Sa quatrième. Douzième année d’un règne sans partage. Et entre temps, il avait tout raflé. C’est simple il n’avait perdu que les courses auxquelles il n’avait pas participé. Alors, il a pris le temps de revoir ses triomphes, de se les remémorer, de se rappeler les podiums, les interviews, les images de toutes ses victoires et c’est là que tout a commencé à merder. Dans l’avant dernière portion de descente, une pente un peu plus raide encore tout cela lui a semblé d’un dérisoire à pleurer, d’une vanité folle.  Toute cette gloire, approchée de près lui est soudainement apparue absolument déplacée, si inutile. A-t-elle empêché qu’il soit quitté ? Non. A-t-elle empêché que ses enfants s’éloignent de lui ? Non. L’a-t-elle assuré de la sincérité de ses amis ? Non. L’a-t-elle rassuré sur sa propre valeur ? Pas plus. A part un confort matériel que lui a-t-elle apporté qu’il ne puisse pas perdre ? Rien. Rien. Rien. Alors, un sentiment de vide immense l’a attrapé à la gorge, lui a coupé le souffle et  raidi tous les muscles. Aussi dur qu'un cube de béton vibré.
Aussi, il n’a pas été fichu de négocier le dernier virage, il a coupé droit dans la forêt, il s’est échappé de là. Bien entendu, il n’a pas franchi la ligne. Il a continué de pédaler ses forces revenant au fur et à mesure qu’il s’éloignait de la foule hurlant.
Il n'accrocherait pas la quatrième à son cou. Pourquoi faire? Les trois autres breloques ne l'avaient pas rendu plus heureux.

Un pêcheur à barbe blanche du plein Nord de l'Ecosse l'aurait aperçu quinze jours plus tard qui, assis sur un rocher dans les environs de Rhiconish, un large sourire aux lèvres avant de s'attaquer à la  raideur de la côte menant droit au sommet de la Grande falaise, plongeait ses mollets meurtris dans les bouillons brassants d’une flotte gelée...


28 septembre 2012

Bom débarras.


Le jeune gaillard frisé au menton carré comme ses pieds est sorti un peu avant les autres du vestiaire deux écouteurs gros comme des pamplemousses sur les oreilles. Il a salué tous les gens présents dans le grand salon. A certains de grands sourires, aux dirigeants en cravates des saluts moins exubérants. Il a rejoint le parking, suivi par un employé du club qui lui portait son sac. Il a bippé son gros quatre quatre qui s’est mis à clignoter comme un sapin de Noël et il s’y est engouffré  pendant que le type posait son sac dans le coffre. L’entraînement n’avait pas été très difficile ce jour là, Ils avaient juste préparé le match à domicile du lendemain soir. Ce soir, les joueurs avaient quartier libre. Chacun, du moins pour l’instant, allait rentrer chez soi. Lui, il avait loué une superbe villa, mais ils vivaient tous dans de superbes villas, dans un port de pêche à quelques kilomètres de la grande ville. Il y avait installé ses parents qui l’avaient suivi du Brésil, et puis son oncle et sa femme, un ou deux neveux, deux trois amis fidèles et tout ce petit monde veillait au confort de ce costaud. Lui n’avait qu’à mettre ses crampons aux pieds et les lacer. Tout le reste était réglé par les autres. Ainsi, pour le quotidien, c’était simple, il ne s’occupait d’absolument rien. Jouer au foot, dépenser son argent, et se reposer. Un plan de vie assez succinct, malgré tout… Ce soir là, comme il avait fini tôt, il avait décidé de ressortir boire un verre. Il est passé chez lui, il s’est changé, s’est habillé comme une figure de mode, a mis un peu de temps pour se décider pour la montre (il a mis celle à trente mille ), il s’est aspergé d’eau de toilette a avalé une salade de pâtes. Affalé dans le canapé, il a joué pendant une bonne heure avec son avatar sur un jeu vidéo de football et puis, il a sorti du garage la décapotable dernier modèle qu’on venait de lui livrer dont il n’avait pas aimé la couleur. Il l’avait faite repeindre en noir mat. Comme d’habitude, il était flanqué de ses deux amis qu’il trainait partout. Il a enquillé l’autoroute menant vers la ville universitaire la plus proche et une heure après un voiturier assis dans son engin rapprochait le siège du volant pour aller la garer dans un parc particulier. Ce type de client avait droit à certains égards et comme il était un habitué fervent, le patron de la boite louait quelques boxes juste pour lui et d’autres membres de l’équipe. Bien sûr, on s’est courbé devant lui quand il est entré, évidemment qu’une table et une bouteille l’attendaient et forcément, tous les regards de la salle ont convergé vers lui. Pas tellement parce qu’il était beau garçon, ce qu’il n’était pas, mais surtout parce qu’il était riche à foison.
Et que le fric est un super aimant magique.
Le DJ s’est tout de suite occupé de ses oreilles et a envoyé dans la boîte des musiques que le gars aimait. En vrai sa playlist.  Quelques connaissances sont venues le saluer, ils se sont embrassés, ils se sont serrés les mains, ils se sont pris à bras le corps comme une chouette bande de chouettes extras copains qui s’aimeraient depuis toujours à la vie à la mort que serais-je sans vous mes gentils camarades… Enfin tout ça sentait le faux semblant, le surfait et le fabriqué. Il était là avec ses deux potes et en vérité s’emmerdait un peu.
Au bout d’une heure, une brune qui n’avait ni froid aux yeux ni ailleurs est venue danser devant leur table. Elle gigotait comme un serpent charmeur devant eux trois, mais c’est lui qu’elle tentait d’hypnotiser. Elle n’a pas eu grand mal. Ce garçon était assez porté sur cette façon agréable de passer le temps. L’affaire a été rondement menée, il s’est tourné vers ses deux chaperons, leur a dit de s’appeler un taxi. Lui s’en allait faire une virée avec la belle.
Ils se sont levés, les deux autres, coutumiers du fait, ils n’ont pas protesté. Et le couple est sorti. Heureusement que le voiturier n'a pas trop tardé pour livrer le quatre quatre sinon on les aurait retrouvé vissés l’un dans l’autre sur le trottoir. La suite promettait braise. Ils sont montés en quatrième dans le noir de l’engin et il a démarré sur les bérets de roues.
               
                      Quelques semaines avant le début de cette soirée qui, en ville et au-delà a fait un joil ram dam,  un jour comme un autre dans les bureaux cossus et clinquants d’un club de football d’une grande ville du Sud, décidément pas comme les autres mais qui va droit au but, elle: Deux des trois ou quatre dirigeants vraiment importants sont enfoncés dans de grands fauteuils de cuir blanc. Nous sommes à l’heure de l’apéro, deux jaunes sont arrivés sur la table basse de marbre blanc servis par la toute jeune et très belle  fille embauchée la veille dans le désordre bruyant d’une boîte de nuit du centre ville.
___ On a besoin, le club a besoin de cash, il faut qu’on dégraisse, on doit virer un ou deux joueurs mais pas question de dépenser un centime pour des indemnités. Il ne faut pas rompre un seul contrat. Tu penses à quelqu’un ?
___ Oui, il y a bien ce grand con de brésilien qui frappe à côté de la balle et qu’on paye une fortune !
___ Ce gars là si on le vire tu sais ce que ça va nous coûter ? Pour le faire venir on lui a fait un contrat en platine! Un bras vé voilà ce qu’il va nous coûter ce pébron tout mauvais qu'il est et peut-être les deux si jamais il nous fait chanter la samba ! Il faut qu’on le vire, ce crétin mais que ça ne se voie pas. Surtout pas !
___ Tu veux que je t’en débarrasse moi ?
___  Et comment ça, mon Jéso ?
___Ça c’est mon affaire, si tu me le demandes, je le vire le danseur de samba. Et  pour rien ou presque si je me débrouille bien.
___ Toi tu as une idée derrière la tête ?
___ Bien sûr que j’ai une idée, j’ai surtout une jolie nièce qui n’a froid nulle part. Mais ne me demande rien, moins tu en sauras, mieux ce sera pour tous les deux. Laisse-moi seulement un peu de temps …


                          C’est au tout petit matin pâteux que l’amoureuse décoiffante et salement décoiffée est entrée seule dans un commissariat pour porter plainte pour viol contre le footballeur volcanique et rentré chez lui…
Quand elle a prononcé son nom, ça a fait un barouf de tous les diables. Les portables des flics se sont mis à sonner dans tous les coins. Et dans pas mal de rédactions de journaux.
Mais que faisait-il, ce grand escogriffe, la veille d’un match important dans une boite, au lieu de dormir ? Mais que lui a-t-il pris à ce benêt obsédé pour se jeter sur cette pauvre fille ? Mais ces gars là, on devrait les attacher aux poteaux de but! Hum... avec tout le fric qu'il a je n'y crois pas trop à toute cette histoire... 
Devant ce tohu-bohu, le Président du club et un collaborateur se sont rassemblés autour de lui, et lui ont proposé un marché qui le mettrait à l’abri de toute poursuite. Ils lui prenaient un billet d’avion pour lui et son entourage pour le plus tôt possible et se débrouillaient ici de l’affaire nauséabonde. En plus, ils organisaient son transfert dans un autre club s’il voulait revenir jouer dans le pays. Bien sur, ils ne lui versaient aucune indemnité... On te rappelle gentiment qu'il y a rupture du contrat, on es pas l'Abbé Pierre, non plus... En revanche, ils sauraient avoir un geste amical (ce qui voulait dire financier)  et s’occupaient de régler ses affaires et surtout lui assuraient de n’être pas poursuivi. Ils s’arrangeraient, lui ont-ils promis pour que la fille veuille bien retirer sa plainte quand tout cela se serait un peu calmé. Dans le fond, pour les finances du club cette péripétie était un véritable miracle…
Ça a coûté quand même un peu plus cher que prévu, la fille ayant souhaité être dédommagée pour sa prestation. Mais l’argent qu’on lui a versé est, d’une certaine manière, revenu dans les poches du club puisque c’est l’oncle de la gamine qui en a largement profité…


Lu sur Le Point .fr du 28 Septembre 2012:

NON-LIEU dans l’enquête visant le footballeur B.
 - Publié le 28/09/2012 à 12:45
MAR… (Reuters) - L'ex-attaquant de l'O. de M. B. a bénéficié d'un non-lieu dans le cadre d'une affaire de viol présumé pour laquelle il avait été mis en examen en 2011, a-t-on appris vendredi auprès de l'avocat de la plaignante.
Evaeverson Lemos da Silva dit B., 32 ans, avait été mis en examen pour viol le 9 mars 2011. Une femme l'accuse d'avoir abusé d'elle après une soirée arrosée dans une discothèque d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône)...

Ben voyons...

16 mars 2012

Au vent d'une dépression.

                Quelques jours avant la date obligée, le type qui se démenait comme un beau diable, celui qu'on apercevait courant dans tous les sens comme un lièvre après la vie, ne savait pas s'il pourrait en être...
Au lieu de concentrer son énergie à les préparer à ce qui les attendaient, il la dilapidait en faisant le pied de grue derrière les portes de bureaux imprenables, en sautant de rendez-vous en rendez-vous, une pelle à la main pour boucher les avaries béantes de son budget. Il ne dormait plus que trois heures par nuit et c'était là sa seule consolation puisqu'il y voyait un bon entrainement aux mois à venir. Malheureusement, cette quête réelle était désormais devenu un cap obligé pour qui voulait se mêler de course au large. Avec la crise qui rôdait autour de tous, rares étaient les entreprises encore prêtes à peindre leurs noms sur des engins qui allaient, l'immense partie du temps, devenir invisibles. Les budgets étaient devenus tels que ça faisait cher l'heure de publicité du départ, rien pendant toute la durée de la course et une vague image à l'arrivée qui pouvait parfois se faire, dans le pire des cas, en pleine nuit. Adieu les images espérées. Et puis, il n'y avait plus guère que le premier qui intéressait les gens. Les médias évoquaient à peine le pauvre bateau arrivant quinze jours après le gros de la troupe dans un port désert. Les hordes de journalistes rentrés en métropole, passés à un autre évènement. Seul, un joli naufrage avec sauvetage impossible pouvait inverser la tendance. La plupart des sponsors traditionnels s'étaient, donc, retirés sur la pointe des docksides et certains  avaient même levé le camp sans honorer la fin de leurs contrats.
Pour couronner le tout, ceux qui restaient n'étaient pas vaillants, ils rechignaient sur l'achat de la moindre manille. Et si les marins les plus cadors vivotaient de leurs exploits, c'était en vendant des livres racontant leurs exploits et ce qu'ils avaient traversé.
Après le départ, sur une route Ouest, Sud-Ouest, ils avaient viré à gauche, droit dans le Sud comme un goéland plonge d'une falaise. Là, dans le virage, l'ensemble de la flotte a connu trois jours d'énorme baston. Une guerre. À tout affaler, à tout descendre, voire même quelques bouteilles pour éloigner la peur, le vacarme et le danger. Plus personne n'avançait. Et puis le jour est revenu. Les vents ont repris force humaine et les marins se sont ressaisis.
Sauf lui. Il avait reçu un message laconique de son épouse. S'il avait largué les amarres, elle l'avait largué, lui:


Maintenant que je te sais vivant, je te souhaite bonne route. Je ne serai pas à l'arrivée, ne m'attends pas, ne m'attends plus. Je suis, moi, fatiguée de t'attendre. Ne m'en veux pas trop.


Et cerise sur le gâteau, il avait fini par apprendre qu'elle était partie avec un capitaine de la marchande. A la tristesse, elle avait ajouté l'humiliation. Ce qu'on appelle une sacrée bourrasque.  Ça faisait un moment que sa vie prenait l'eau, mais ce coup de vent était la goutte qui mettait sur la vase. Il était à genoux. Il a ramené la toile qu'il venait de hisser puis il a tout lâché. Il est descendu dans la cabine, il s'est saisi d'un outil et il a donné une série de coups de marteau dans tous les appareils de communication, il a fait de tous ses écrans d'ordinateurs de jolis petits débris éparpillés sur le sol. Alors, il s'est saoulé violemment avec ce qui lui restait d'alcool dans une bouteille de vieil Armagnac réservé au passage de l'Equateur. Puis il s'est effondré sur sa couchette.
Il a dormi deux jours et deux nuits. Le reste de l'escadre devait déjà cavaler dans le Sud. Il avait perdu la course. Il s'en foutait. Plus rien n'avait d'importance maintenant que la femme avec qui il ne vivait pas le quittait. 
Ne pas rentrer, jamais. Finir ici. Là, au beau milieu. Sur lui. Dedans. Il est retourné s'allonger. Il a fermé les yeux...
Dépêche AFP:
Titouan Queyzac, le skyper du trimaran "Vichy Saint Yorre", recherché depuis maintenant un mois, a été retrouvé mort sur son bateau au coeur de l'Océan Atlantique. Sans qu'aucune piste soit écartée, les enquéteurs penchent pour la thèse de la déshydratation, toutes les réserves d'eau potable du bateau ayant été retrouvées vides...

A force de courir après des milliers de trains de dépressions, il avait fini par être rattrapé par une seule, profonde comme une fosse Marianne. Elle l'avait laissé, perdu en plein Océan, comme un éclair suspendu entre deux orages. Il avait mis une quinzaine de jours à mourir au fond de son bateau. Ô ironie terrible, il s'était vidé de toute son eau, il était devenu aussi sec qu'un sac de suie, aussi sec que la momie d'Athotis.

En somme, on a retrouvé que sa peau sur les eaux...


22 mai 2011

Deux gars de la côte.

Mi Mai, voici venu le temps des balades en vélo. Mi Mai-fin Juin, et un peu en Septembre, c'est la durée de ma saison cycliste. Au même titre que les professionnels j'ai une période de balades à vélo et c'est maintenant. Mi Mai.
Avant il fait trop froid, après il fait trop chaud. On peut comprendre aisément que mon souci premier est de  préserver l'intégrité physique de l'athlète...
Comment ça une saison bien courte? C'est en plein milieu de l'époque des cerises, puis des abricots et enfin des amandes fraîches... Pour Septembre ce sera le temps des figues, des noix et noisettes... Il faut de sérieuses motivations pour arpenter la région en bicyclette à pédales.
Donc hier, première sortie. Je décide pour le tour, l'habituel. Enfin, je décide... Je suis parti sur le coup de la fin d'après midi, disons que je me suis collé un coup de pied aux fesses vers seize heures trente, j'ai regonflé les pneus de l'engin qui, tout l'hiver était resté accroché dans le garage, j'ai viré le compteur dont la pile était morte, j'ai lustré mes mollets, les deux, et je suis parti. Non, je n'ai pas enfilé de casque, je laisse ça aux professionnels et puis, fidèle à Pierre Légaré, je pense, comme lui, que le casque c'est DANS la tête qu'il faut le mettre... Il faisait encore doux, voire chaud. Une mise en jambes sur du plat, vent sur les lombaires, un petit mistral complice, Je n'avais rien prévu comme parcours, je me suis dit on verra bien où tu en es, ne vas pas t'enferrer dans un truc impossible à suivre, garde-toi la possibilité de faire demi-tour si l'envie t'en vient. Je suis d'une bienveillance à mon égard qui, parfois s'approche du complice... Du raisonnable... J'ai assez bien fait. C'était dur.
C'est toujours dur une reprise, on ne devrait jamais s'arrêter. C'est ce qu'avaient bien compris les grands patrons du début de l'autre siècle pour éviter les souffrances des reprises, ils ne donnaient pas de congés aux ouvriers et ne s'enrichissaient pas moins. Les fortunes de ces familles, amoncelées sur la sueur et la peine... Croyez vous qu'ils soient morts de honte, les descendants? Que nenni, regardez les, ils ont encore de la bave aux lèvres...
Voilà ce que je me disais comme ânerie en pédalant, j'avais une vague excuse,  j'étais en hypoxie. Pas comme certains qui dégoisaient des bêtises à tout bouts de champs. Et ces derniers jours on en avait entendu des trains de cargos...
Après le plat, une première côte, celle qui longe le golf... Ah, il y en a certains qui choisissent le bon sport... Se promener sur une herbe rase, assis sur le siège mou d' une petite voiture électrique et en descendre de temps en temps pour, avec une canne filer un coup sur une balle qui n'a rien demandé à personne, remonter dans son engin et recommencer toute une après midi entière... Une belle façon de ne pas voir sa vie passer.
J'arrive au sommet, une petite bascule gentille et ensuite l'attaque de la vraie deuxième côte qui mènera là-haut, sur les hauts de Saumane, face au Ventoux dans le lointain comme un appel: Quand est-ce-que je te vois sur mes pentes? Quand viens-tu me grimper?
Dis donc, toi, le chauve, tu ne lis pas les journaux? On va éviter certains termes si tu veux bien, et puis tu es trop haut et je ne prends aucun produit illicite et je n'ai pas encore besoin de mourir. Voilà ce que je lui répondais, au grand pelé.
Je filais mon petit quatre à l'heure, la vitesse en marchant d'un poney malade ou d'un enfant regimbeur, j'étais sur le plateau moulinette quand j'ai entendu leurs souffles réchauffer ma nuque. Ils étaient deux, ils parlaient fort et pédalaient vite. Ils avançaient, eux. Ils arrivaient à ma hauteur. J'en ai entendu un dire: "Dans l'autre sens c'est moins difficile..." Ma parole, ils se payent ma tête, ces deux crétins. Ils m'ont dépassé en soufflant comme deux baleines blanches poitrinaires, déguisés en coureurs du Tour de France, des maillots de cyclistes d'une discrétion relative, rouges et blancs avec une bonne cinquantaine de marques floquées dans le dos et sur leurs cuisses qui étaient sèches comme des cosses de pistaches, leurs grosses veines bleus gonflées d'un sang probablement impur... Ils traçaient comme des super étendards à roulettes et quand ils se taisaient on entendait comme un sifflement dans leurs sillages, il y avait même des tourbillons de poussières qui naissaient de leurs pneus arrières. Ils ont disparu vite fait au premier virage. Avec leurs casques et leurs lunettes futuristes, je n'ai pas vu leurs visages. Ils m'ont laissé rouge comme un camion de pivoines... Autant d'effort que de colère.
Je me suis reconcentré sur ma souffrance et mes quatre pauvres malheureux kilomètres par heure. J'ai fini par arriver en haut de la côte. Ils étaient encore là, mes deux champions imbéciles posés sur leurs belles bécanes en carbone. Ils buvaient à même leurs gourdes, ils avaient déserrés leurs casques et à mon passage, j'en ai entendu un lâcher clairement: 
__Déjà... Pas trop tôt...
Les benêts, j'ai pensé. Je ne me suis pas arrêté, j'ai entamé la descente vers Saint Didier, son cours ombré de platanes centenaires, sa fontaine d'eau potable fraîche de source, ses bars. Je me suis assis à une table et j'ai demandé deux vichy orgeat que j'ai engloutis en une fois.
Ils sont arrivés peu après, les deux merles. Ils se sont assis à la table voisine. L'un m'a rebranché: 
__Alors, cette côte, elle est raide hein? Elle est dure quand on débute, non?
Je les ai regardé, l'oeil brillant. Je tenais ma vengeance... J'ai pris un temps pour envoyer:
__C'est dur mais je ne suis pas mécontent de moi... Quinze jours seulement après mon amputation de la jambe droite, ce n'est pas si mal... 
"Quand tu as ouvert une brèche, pousse ton avantage!"  Fun Tsu, l'Art de la bataille...
J'ai tenté le coup de grâce:
__Bon, c'est pas tout ça les gars, je suis ravi de parler avec vous, qui êtes si sympathiques, mais j'ai encore deux cent cinquante deux bornes à plier avant de rentrer chez moi... Allez salut, bon samedi!
Et je les ai plantés là.


Malheureusement, je n'ai pas pu voir leurs deux visages d'abrutis taquins cyclistes, de honte, se décomposer.
C'est une des  limites de l'exercice...






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