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22 décembre 2013

Comptes de Noël.

A la demande de Véronique...

Quelque part dans le comté de Winifred, en plein coeur du Montana au matin du 23 de Décembre, on s’apprêtait, ici, à faire comme sur  la terre toute  entière : Fêter Noël.
Quand il a appris la nouvelle dans le seul bar de la ville, John Smith a craché par terre en maugréant.
Pour tous ou la plupart c'était une grande nouvelle. Pas pour lui.
Il n’avait aucune expérience en la matière mais il a senti de grands dangers s’amener avec elle. Il a perçu comme s’il était un radar super puissant toutes les merdes possible à venir. Comme s’il avait reçu un message d’on ne sait où en même temps que la nouvelle et qu’à partir de cette instant il avait toutes les raisons de se méfier de ce qui pourrait leur arriver. Il savait qu’à partir de cet instant sa vie et celle de ses proches risquait de basculer dans quelque chose que plus personne ne pourrait maîtriser. Il savait que tout ce qui faisait leurs joies, leurs plaisirs et même leur bonheur fragile mais réel risquait d’être malmené, perturbé, profondément bouleversé. Il le sentait. Il ne savait pas pourquoi, mais il le sentait.
Il a traversé la rue, il est monté dans son engin rouillé et il est allé là où il allait toujours quand il avait une décision importante à prendre.
Sur le sommet de la colline de l’Ouest. Il a arrêté son engin au bord de la falaise qui dominait la ville et il est sorti. Il en avait encore dans la boite à gants.
Il s’en est roulé une, bien épaisse. C’était revenu vite bien qu’il ait arrêté de fumer depuis  quelques années déjà. Mais là, l’occasion était trop extraordinaire qu’elle méritait bien ça. Il était  resté à réfléchir une bonne heure quand son portable a sonné. Un de ses trois  fils l’appelait. Il savait, lui aussi. Il était comme possédé.
Justement, j’allais t’appeler. On se retrouve à vingt heures à la maison. Appelle tes deux frères, je veux qu’ils soient là. 
Et il avait coupé court.
Son fils l’avait trouvé un peu étrange mais il avait mis ça sur les épaules de la nouvelle. Tu te rends compte un truc pareil ça doit bien chambouler. En même temps, il savait que son père n'était pas ce qu'on appelait un grand bavard.
John avait lui retrouvé tout son calme. Sa décision était prise. Il savait enfin ce qu’il avait à faire et il allait tout simplement le faire et leur annoncer ce soir avant le repas qu’ils prendraient ensemble. Une fois qu’il avait décidé, tout s’était apaisé, tout était comme rentré dans l’ordre. Il a attendu que le soleil se couche, il a enfoncé un cd de vieilles ballades et il a tourné la clé. Et c’est un homme serein, le bras à la portière qui, le soir venant, a dévalé la colline laissant derrière lui un nuage épais de poussière  soulevée.
Arrivé à la ferme, il disait la maison, il est venu embrasser Rose qui s’était déjà mise au travail pour le repas du soir. Les grands mangeront avec nous lui a-t-il simplement dit. Veux –tu que j’aille dans la réserve ?
Non, j’avais vu large.
Rose, il faut que je te parle.
Rose n’aimait pas trop quand il avait ce ton, John n’était pas ce qu’on appelle un homme léger mais elle faisait avec depuis tant d’années.
Ils se sont assis dans la cuisine, il lui a ouvert à elle aussi une bière et il lui a raconté ce qui était arrivé. Il lui a dit quelle décision il comptait prendre et il lui a demandé comment elle voyait les choses. Après un temps de réflexion, plus court que le sien, Rose en plus de toutes les autres avait également cette qualité, elle avait ajouté :
Comme toi, je les vois comme toi, comme souvent...
Alors tout est bien.
Le soir, les trois fils sont arrivés à peu près au même moment. Tout le monde s’est installé autour de la table et John a parlé :
Comme vous l’avez sans doute appris, aujourd’hui votre mère et moi avons gagné vingt six millions de dollars à la loterie, mais voilà ce que nous allons faire, votre mère et moi. On va rembourser toutes nos dettes et vous allez rembourser toutes les vôtres. Nous sommes heureux ensemble sans cet argent, n'est-ce-pas? Que pourrait-on acheter, qu'y aurait-il de si précieux que nous ne l'ayons déjà? Que nous manque-t-il pour être heureux? Rien. Alors, quand nous aurons payé ce qu'on doit, le reste nous le donnerons à un institut de recherche contre le cancer... 
Ne cherchez pas à nous faire changer d’avis, nous ne le ferons pas.
Les trois se sont regardés et c’est le plus jeune qui a parlé :
Mais pourquoi croyez-vous qu’on voudrait vous faire changer d’avis ?

             C'est ainsi que dans la salle à manger d'une ferme de Winifred au plein milieu du Montana une famille unie a partagé, ce soir là, un des plus joyeux repas qu’ils aient jamais pris ensemble et ils n’ont plus jamais, en dehors de ce soir là, reparlé entre eux, de cette histoire de billet gagnant mais tous les quatre  disaient souvent: Quand on a tout, on n'a pas besoin d'autre chose... 


19 décembre 2012

Le chat peint... de Noël.


En arrivant dans l’immeuble, l’enfant avait attrapé une boule rouge et brillante accrochée au sapin installé dans le hall pendant l’après midi et l’avait enfouie dans sa poche. En attaquant les dernières marches avant le dernier étage, il s’était dit que ce soir, ils seraient peut-être là avant lui et puis après avoir fait le silence sur le palier, il avait su que ce serait comme les autres soirs. Alors, il avait sorti sa clé de son cartable et il avait ouvert la porte, puis il était entré. Il avait sorti la boule de sa poche et l’avait posée là sur la commode. C’était bientôt Noël et pour lui rien ne changeait.
Il avait filé dans la cuisine, à l’aide d’une chaise il avait attrapé le pot de saleté à tartiner, une tranche de pain qu’il avait recouverte de pâte, il avait ouvert le frigo, en avait sorti une bouteille de jus d’orange et il s’en était vidé une longue rasade puis, sa tartine à la bouche, il avait traversé le long couloir menant à sa chambre. D’un coup de pied il avait poussé la porte et il était entré. Madame Flamand avait dû venir dans la journée, tout était si bien rangé. Le petit bonhomme avait englouti sa tartine après avoir allumé le superbe écran plat qui trônait sur un meuble et assis par terre sur une moquette épaisse après avoir coupé le son, il s’en était désintéressé. Il avait renversé la boite en métal dans laquelle il y avait ses figurines préférées, il avait ouvert plusieurs  livres, il avait descendu sur le sol une étagère entière de peluches, il avait sauté sur le lit pour lui redonner un aspect un peu moins ordonné et puis assis à nouveau, dans le silence de sa chambre, il s’était ennuyé. Il n'aimait pas les soirées, mais il aimait encore moins les soirées d'hiver. Les autres saisons, il pouvait encore monter à l'étage au-dessus et jouer dans le jardin en terrasse, voir le vol des oiseaux, être dehors. Il s'y ennuyait moins. Enfin moins que ce soir. Il attendait un appel de sa mère. Tous les soirs, vers dix huit heures trente, son portable sonnait. Il savait que c’était elle, il savait aussi qu'après ce serait l’heure de la douche. Parfois, il en recevait un autre au moment d’éteindre les lumières, mais celui-là n’était pas certain. Il dépendait du temps qu’elle pouvait lui consacrer. Dès qu’elle avait raccroché après deux ou trois phrases rapides pressées par le temps manquant, il allait à la salle de bain et se lavait puis se mettait en tenue de nuit. Alors, vers les dix neuf heures c’est la porte d’entrée qui sonnait et derrière, la voisine de l’appartement d’à côté, Madame Krispolls, comme il l’appelait, s’y tenait un plateau à la main. Il ouvrait, elle entrait et sans se baisser pour l’embrasser, elle allait poser le plateau sur la table basse du salon. Il y avait dessus son repas du soir. Un bol de soupe, deux morceaux de ce pain suédois croquant et puis d’autres trucs à manger. Cuisinait bien la Krispolls? Se faisait livrer? Elle repartait presqu’aussi tôt en lui disant de ne pas veiller, de se coucher à l’heure convenue et elle disparaissait.
Voilà comment se passaient tous les soirs d'école de ce petit bonhomme là. Le matin, il se réveillait seul, se  levait seul et sur la table de la cuisine, un autre plateau l’attendait. Il pouvait aller embrasser ses parents juste avant de partir mais s’il ne les réveillait pas c’était aussi bien. Un taxi l'attendait en bas de l'immeuble pour l'emmener à l'école de l'autre côté du parc. En aucun cas il n'avait le droit de le traverser seul. Si le taxi ne venait pas, il devait remonter chez lui. Il n'avait jamais osé braver cet interdit, mais du toit terrasse, là haut il observait souvent la masse verte des arbres de l'immense parc. Un jour il le traverserait à pied cet océan Terrifique, je me le jure... Le vendredi soir, ses parents recevaient  dans des diners interminables et là, il ne pouvait pas rester à table avec tous il fallait qu'ils parlent entre adultes. Il devait donc aussi les laisser dormir le samedi matin et ne les voyait apparaître que vers onze heures pour un « brunch » qu’ils prenaient ensemble et c’était un des rares moments de la semaine, voire le seul où ils étaient réunis, mais il sentait bien que sa vie ne les intéressait pas vraiment. Alors, il n'en disait rien.
Ce soir là, assis contre le montant de son lit, il  racontait sa journée à un tricératops en plastique vert quand il a vu sur le rebord de la fenêtre, à l’extérieur, un chat noir  se frotter à la vitre. La bestiole allait et venait le long du carreau et semblait miauler à chaque fois qu’elle faisait demi-tour. Bien qu’il n’ait absolument pas le droit d’ouvrir cette satanée fenêtre, on était au sixième, il n’a pas hésité longtemps. Avec un immense sourire, il a grimpé sur le fauteuil du bureau et l’a ouverte. Le chat, un tout  jeune chat,  a sauté sans la moindre hésitation dans la chambre et est venu se frotter à ses jambes. L’enfant l’a laissé faire. Puis la bestiole a sauté dans ses bras et s’est mise à ronronner comme une chaudière au fuel. Le gamin s’est alors aperçu que le petit noir avait une étoile dorée comme peinte sur le plastron. Une jolie étoile à cinq branches toute brillante sur la fourrure noire. Un chat peint s'est-il dit ça n'est pas banal et ça l’a fait sourire. En vrai, il était tout heureux de cette présence. Il est allé dans la cuisine, il a posé une noix de crême à l'huile de palme sur une soucoupe et l’a apportée au chat qui l’a léchée. Et puis, ils ont joué. Jusqu’à l’arrivée de La Krispolls. Juste avant d’aller lui ouvrir, le gamin a mis le chat dehors. La voisine repartie, l’enfant est revenu voir à la fenêtre mais le chat n’y était plus. Le gamin a passé une sale journée : Et s’il ne devait pas revenir ? Et s’il ne le revoyait plus jamais ? Il n’a réapparu que le lendemain soir. Et ce n’est que là que l’enfant s’est aperçu qu'il n'avait pas affaire à un chat ordinaire. Après avoir un peu joué ensemble, après la noix de pâte à tartiner, les deux se sont posés un peu. C’est à cet instant que c’est arrivé. En le caressant, l’enfant a pensé à un jouet qu’il aimerait tant avoir... Alors dans un pfffouiit éblouissant, l’objet est apparu sur la moquette de la chambre. Un peu surpris et quand même apeuré, l’enfant a, un peu plus tard retenté la manœuvre et même résultat. Quand il caressait le chat noir en pensant à un jouet, le jouet apparaissait et le bonhomme pouvait jouer avec. L’arrivée du plateau du repas a fait disparaître tous les jouets nouveaux sous le lit du gamin. C’est le seul endroit qu’il a trouvé pour les cacher mais la voisine ne rentrait jamais dans sa chambre. Et puis des jouets, il y  en avait déjà tellement qu’on ne risquait pas d’en remarquer quelques uns de plus.
L’enfant a très vite trouvé le parti qu’il pouvait tirer de cette rencontre avec le chat. Il allait en apporter à l’école et se faire des tas d’amis. Le lendemain, il a glissé sous son blouson deux ou trois jeux vidéos qu’il avait obtenu en caressant le chat la veille au soir. Quand il a franchi la porte il a juste entendu un pfffuiit et s’est senti plus léger. Les jouets avaient disparu. Il a réessayé le lendemain et là encore, ils se sont comme évanouis. Les jouets ne passaient pas la porte. Il devait les laisser dans sa chambre.  Il devait être seul à jouer avec eux. Il ne pouvait même pas le raconter à ses poteaux de l'école, ils ne l’auraient pas cru. Peut-être même qu'ils l’auraient traité de vantard. Donc, il devait garder pour lui tout ce qui  arrivait avec le chaton. Vis à vis des autres, ça n’avait, alors, plus grand intérêt.
Il a été déçu quelques heures. Mais quelques heures seulement. Quand il est rentré, le soir, le chat était là derrière la vitre et l’attendait. Puis le soir suivant, puis encore le soir  d’après. Le vrai miracle de cette affaire bien plus fort que tous les jouets de la terre c’est qu’il avait maintenant une présence sûre, un ami avec qui jouer, sur qui compter et qui pouvait compter sur lui. Evidemment, il s’en est occupé comme il le fallait. Il a partagé son plateau repas et surtout, surtout il n’a plus jamais ressenti ce terrible sentiment de solitude qui l’étreignait quand il rentrait de l’école.

Ce n’est que la veille de Noël que l’enfant s’est aperçu qu'en même temps que ses dons, le chaton noir avait perdu la petite étoile dorée sur son plastron... 
Il ne l’a pas cherchée,  il savait, désormais, où la trouver. Il savait que c'est en eux qu'elle brillait...


PS: Si ce petit conte avait la chance de plaire à quelqu'un ou quelqu'une qui aurait le talent et voudrait l'illustrer qu'il ou elle ne se gène pas...

PPS: Dans quelques jours il sera trop tard...

24 décembre 2011

De rire, les éclats perdus...

On ne savait pas exactement quand ça avait commencé mais c'était bel, bien et partout le bazar le plus complet. Je m'autorise à aller droit au coeur des choses sans fioriture en me servant de mots crus, directs tant la situation était carabinée: C'était la merde la plus absolue. Une merde noire. Comme une marée. Or, justement, en parlant de ça, la dernière mauvaise nouvelle que le pays ait eu à se mettre dans les poings c'était qu'ils ne savaient ou ne pouvaient, enfin, bref qu'ils ne riaient plus. Du tout. A rien. Dans le pays tout entier. De sa capitale à la plus profonde de ses provinces, plus d'éclats, plus de rire ni  de sourire. Rien. Que des faces atones dans le meilleur des cas, froncées pour les plus atteints. Et du sol au plafond. Du sommet de la hiérarchie à la France profonde, du chef de l'état au dernier citoyen de huitième zone, plus un petit rire de rien. Les émissions de fin d'année avec les bêtisiers redondants faisaient bides sur bides, les salles, qui avaient, en quelques années pullulées où les humoristes se vautraient refermaient une à une leurs portes et  les hordes de jeunes comiques poussifs  mais impayables, soit disant drôles à mourir, hier encore adulés comme des héros nationaux redevenaient les tristes sires qu'ils n'avaient jamais cessé d'être. Des pas marrants.  On avait beau se passer en boucle les interview de Nadine Morano, c'était fini, on ne se pliait plus en deux, on restait de marbre, on ne se poilait plus, on ne se tenait plus les côtes, comme si on avait épuisé son capital rigolade... On avait beau tenter de revenir aux fondamentaux, se relire en grimaçant les premières blagues de Toto, rien n'y faisait. On commençait à compter quelques suicides parmi les gens du stand-up, certains se dépêchaient d'annoncer leurs retraites voire leurs reconversions. Sur toute la surface du territoire, plus une seule mimique, plus une seule esquisse d'un début de mimique souriante. Rien ni personne ne riait plus de rien ni de personne...
On convoquait les spécialistes en tous genres, les ceux qui savent, les ceux qui ont un mot à dire sur tout, que ce soit à propos de la disparition du rire ou de fabrication de la gelée de groseille. C'était parfois les mêmes qui venaient dans les radios, les postes, les journaux pérorer, trancher, émettre, juger. Et tout ce savoir déballé ne débouchait sur rien. On ne savait pas pourquoi, pratiquement du jour au lendemain un pays tout entier et l'ensemble de ses habitants avait perdu son bien le plus précieux, celui qui lui avait permis de traverser les époques les plus sombres de son Histoire, celui qui l'avait aidé à  survivre aux catastrophes les plus épouvantables: son sens de l'humour.
Perdu, envolé, évanoui. On ne croisait dans la rue que des gens aux visages fermés, aux lippes boudeuses qui se regardaient de travers, en biais, en coin. C'était tellement éprouvant qu'ils finissaient par ne plus sortir de chez eux, pour ne pas ressentir ce malaise, pour ne pas voir ça. Les rues étaient vides, les centres vitaux des villes devenaient des déserts humains, les bars, les restaurants se vidaient, les gens ne se parlaient plus, pire, ils avaient peur les uns des autres, ils se craignaient. Les pauvres aboyaient sur les riches qui les méprisaient allègrement. Les nordistes en voulaient aux bretons qui bavassaient sur les alsaciens. Les députés se moquaient des sénateurs qui humiliaient les conseillers généraux. Les blonds détestaient les bruns, les catholiques haïssaient les bouddhistes, qui n'aimaient guère les musulmans qui, eux se mettaient à vomir les auvergnats... Les fonctionnaires regardaient de travers les chômeurs du privé et la police, elle, mordait tout le monde.  Le froid était descendu sur la nation comme une neige sale. Elle s'enfonçait dans une noirceur sinistre, grise, sombre et, pour tout dire, furieusement nord coréenne...
Et puis, un beau soir, tout est revenu, d'un coup. Ce fut, ça tombait bien, le soir de Noël, lors de la traditionnelle allocution des voeux du Président... Ce fut en fait, à la seconde même où celui-ci a appris au pays que oui, il s'était décidé, oui, il avait tranché, oui, il promettait de faire ce qu'il n'avait pas accompli dans les cinq ans passés à cause de la mondiale crise, des affreux banquiers, des méchants voisins, des vilains étrangers, oui, on allait voir ce qu'on allait voir, oui, on pouvait lui faire confiance puisqu'il nous restait quelques dents... OUI,  il allait se représenter aux prochaines élections...

Ainsi, ont commenté les habitants, dans des éclats de rire étincelants et réapparus:
Puisqu'il se représente, celui-là, on va, enfin, pouvoir le raccompagner chez lui...


En espérant que le plus grand nombre n'ait pas l'idée stupide de s'engager dans la marine...

10 décembre 2009

Le village du Père Léon.

Tout le monde le connaissait, dans le village. Enfin, il serait plus juste de dire que tout le monde l’avait déjà vu au moins une fois. Vu et senti… Mais de là à le connaitre… Bien entendu, il y avait un paquet de rumeurs à son égard puisque personne ne savait vraiment qui il était, d’où il venait, où il habitait, s’il était orphelin, marié, "à la colle" s’il avait des enfants, comment il s’en sortait, ce qu’il pouvait bien faire de toute sa sainte journée, lorsqu'il ne trainait pas dans le village, bref quelle était sa vie. C’est toujours comme ça, quand on ne sait pas, on invente. Et ce qu’on imagine est souvent bien pire que le vrai ! Mais les questions ne se posaient pas longtemps, on passait vite à autre chose. En vrai, tout le monde s’en moquait un peu. Ce gars était là et puis voilà on n’en faisait pas une usine à fromages.

En parlant de ça, si de lui, on ne savait rien, on était sacrément informé quand il se pointait. Les gens se mettaient à renifler deux trois fois la truffe en l’air. “Tiens il s’amène…” disait-on ou bien “Tiens, on l’a pas vu aujourd’hui…” quand on n’avait pas senti cette odeur très spéciale dans les ruelles. Une odeur à mi-chemin entre le pansement vieux et le vin rance. Une odeur d'envie vaincue qu’il suffisait de sentir une fois pour ne jamais l’oublier. Comme elle le précédait, on voyait les chiens s’enfuir, la queue basse, en hurlant à la mort, les chats miauler devant les maisons pour rentrer plus vite et les pigeons décoller à la va-vite comme sur un porte avions en temps de guerre, les fumées des cheminées se mettaient même à filer dans l’autre sens… C’est dire s’il sentait. Il humait tant et tant que les mères s’en servaient : “Allez, viens te laver ou tu vas finir par sentir comme lui…” disaient-elles au moment des bains récalcitrants… Mais tout cela n’était pas dit méchamment. C’était ainsi, il sentait mauvais, voilà tout. Les villageois avaient pris l'habitude d'en plaisanter. Ah ça, pour le sentir, nous le sentons disaient-ils... On pourra le mettre dans la crèche, ce santon là... Ça manquait d'un brin de finesse, mais comment leur en vouloir... Et puis, le mistral ne causait pas que des désagréments... Mais au fond, ce qui pue le plus ce n'est pas tant la misère que l'opulence... quand elle n'est pas partagée...

Pour le reste, on l’aimait bien, enfin on ne le détestait pas. On ne lui jetait aucune pierre. Dans certains endroits, on ne se serait pas gêné à en croire les déclarations nauséabondes de certains maires décomplexés et imbéciles, mais pas ici, pas dans ce village. Malgré son odeur désagréable, il en faisait partie. Il en était une figure. Au même titre que le médecin, le boulanger ou le facteur.

On le sentait débarquer à pieds dans le village, sans chaussette l’été, avec, l’hiver, par la route de la grande colline, marchant à brinquejambe, comme un ours sort du bois, et vient y faire les poubelles. Il s'y installait en fonction du soleil, du vent, de la pluie ou de ses besoins à certains endroits où il passait un bon moment à sembler ne jamais s’ennuyer. On l’entendait hoqueter de rire dans sa barbe rousse en broussailles, une barbe de trois semaines. On le soupçonnait de se raser à l’ancienne. C'est-à-dire au silex… Il riait de son rire de caverne, édenté, en tournant sur lui-même. S’en racontait-il une bien bonne ou seulement se souvenait-il ? En prévoyait-il une bien drôle ou simplement se rappelait-il un souvenir agréable? Quoi qu’il en soit, il s’en payait une jolie tranche. Souvent, on le voyait rôder pas loin du marchand de tabac. Quand le temps le permettait, il s’asseyait sur une pierre près de la porte d’entrée et, à ceux qui sortaient, il lançait un truc qu’on ne pouvait déchiffrer que lorsqu’on habitait le village. Si on ne l’entendait qu’une fois dans sa vie, on n’y comprenait goutte: Tasvenschehcfgrufc lope ? C’était une question. On voyait le petit signe à la fin, on entendait la voix qui la posait : Tasvenschehcfgrufc lope ? Quand on avait été plusieurs fois confronté à ces sons, on devinait clairement : T’as pas une clope ? Mais il le disait en se foutant un peu de ta réponse. Soit tu lui en filais une, soit non. Si oui, Il ne fallait surtout pas t'attendre à en être remercié.

Ces choses incompréhensibles qu’il prononçait, les plus savants du village, disaient, eux, que c’était une langue du Nord vers la Norvège, par là. Mais pouvait-on y croire vraiment ? Nord égale Norvège ? Et la Suède, alors. Quoi qu’il en soit, il n’était pas d’ici. De la région, je veux dire. De ce village, oui, mais de la région, non. De tout ça on pouvait dire que s’il semblait perdu, légèrement à la marge, il ne l’était pas complètement parce que c’est bien devant le bureau de tabac qu’il venait chercher le sien… D’autre part qu’il avait le tutoiement facile, ce qui laissait à penser à un bon fond… Et aussi qu’il n’avait pas succombé à la moutonnerie ambiante où, si ça continuait, fumer n’allait pas tarder à devenir un crime châtiable en public.

Lui, il avait l’air de quelqu’un qui se fout royalement de toute cette affaire… Tasvenschehcfgrufc lope ? Point.

Et c’était le seul endroit du village où il demandait quelque chose. Quand il s’allongeait sur le banc près de la boulangerie, il ne demandait rien à personne. Non, il continuait de rire dans sa barbe en levant les épaules comme un gars qui a reçu de bonnes nouvelles avec un téléphone tellement portable qu’on ne le voyait pas.

Bref, à part son odeur particulière, il ne dérangeait personne et, à dire vrai, personne ne lui accordait trop d’intérêt. On le nommait, on lui disait bonjour, il ne répondait jamais, on achetait parfois un paquet de clope qu’on lui donnait en sortant. Il en rigolait deux fois plus et il s’en allait en tremblant des épaules en s’en allumant une. On lui filait parfois un kilo d’orange, un de bananes, un ou deux croissants, enfin des trucs faciles à manger mais ça s’arrêtait là.

Le Père Léon, on l’appelait. Léon, comme… Léon. De là à dire si on savait d’où lui venait ce nom, il y avait durance…

Une chose était étonnante, il ne faisait pas peur aux enfants quand ils passaient devant lui pour se rendre à l’école en pédibus (oui, les parents redécouvraient avec des yeux émerveillés que leurs gamins pouvaient aller à l’école en se servant de leurs jambes…) Ils avaient inventé une chanson qu’ils entamaient quand ils le voyaient dans le village :

L’a bu son père, l’a bu sa mère,

L’a bu la vigne et toutes ses terres!

Le père Léon, L’est à l’envers!

Au verre ou au carafon,

L’est à l’envers le Père Léon!

Ce n'était pas bien malin mais ce n'était pas méchant non plus. Les moins prévenants avaient bien tenté d’imposer : "Il pue son père, il pue sa mère… " mais le reste des enfants avait refusé. Et puis finalement, c’était assez juste. Il descendait quand même pas mal, le Père Léon… Jamais dans le village, on ne l’avait jamais vu une bouteille à la main, ni sa bouche à un goulot mais bon, il n’y avait pas nécessité d’être spécialiste pour conclure qu’il buvait plus qu’il ne pissait. Heu... ça se devinait… Pas besoin d’être un grand chamane alcoologue pour s’en apercevoir.

Donc, le Père Léon était, dans ce village, ce qu’on appelle une figure.

Mais voilà qu’un jour, on ne sait plus exactement lequel puisqu’on ne s’en est pas aperçu de suite, le Père Léon a disparu. On ne l’a plus vu. Pas plus à la boulangerie qu’au bureau de tabac. Il lui était arrivé quelques fois de ne pas venir de deux trois jours demander Tasvenschehcfgrufc lope ?, mais ça n’avait pas duré davantage. En même temps, on ne l’a plus senti non plus, ce qui n’était pas forcément désagréable…

Et puis, il faut croire que le village entier l’a oublié. Sauf peut-être les enfants qui, sur le chemin de l’école, en passant devant le bureau de tabac entamaient à chaque fois "L’a pu son père, l’a pu sa mère… " Oui, on pensait qu’ils prononçaient: "L’a bu" mais en fait non, c’était "l’a pu ..." que chantaient les enfants qui aiment souvent s’effrayer avec ce qui leur fait le plus peur… Quoiqu’il en soit, ils étaient, bientôt, les seuls à se souvenir du Père Léon…

Et puis un beau jour, il y eu grand chambardement dans le village… On y a appris qu’un habitant avait gagné le gros lot à la G.L.M., la Grande Loterie Mondiale mise en place quelques années au par avant pour faire semblant de lutter contre la pauvreté dans le monde… (Soit dit en passant, une idée de génie : appauvrir davantage ceux d’ici, pour maintenir la tête hors de l’eau à ceux de là-bas mais juste assez pour qu’ils puissent… jouer à la loterie… selon l’adage des organisateurs de loteries : Aux pauvres les illusions, aux riches les richesses ou comme disait Coluche "aux riches la nourriture, aux pauvres l'appétit"…). On y a appris que le gagnant vivait au village. On y a appris, on entendait les rumeurs bruisser dans les rues, se heurter aux bordures des trottoirs, rebondir contre les bornes de stationnement, frapper contre les vitrines des magasins, entrer dans chaque oreille qui trainait là puis en ressortir aussitôt par les bouches vers d’autres oreilles, on n’entendait plus la rumeur courir, on la voyait enfler,"il va revenir et acheter tout le village comme un Cardin à Lacoste, un Cardingue…Il va, tous autant que nous sommes, nous virer de nos maisons, il va se le garder pour lui tout seul, le village. On dit qu’il penserait même à déménager le cimetière… Mais le Préfet, il va laisser faire le Préfet ? Peuchère, il s’en fout pas mal le Préfet il est pas né d’ici, celui là Il serait même pas du Vaucluse mais du Gard, le Préfet… Vaï, comment voulez vous que ça marche. Même les préfets, ce sont des étrangers..."

Elle débloquait la rumeur. Complètement... Comme une rumeur, quoi.

En attendant qu'on y entende mieux, le village se transformait. Les trottoirs s’étaient agrandis, leur revêtement s’était changé en gomme amortissante, la rue une double voie pour bicyclettes, les passages piétons étaient devenus des barrières sortant de terre dès qu’on appuyait sur un bouton, tout ce qui était poussoir, bouton, poignée de portes était descendu d’un bon mètre on avait vu se construire depuis le haut de la Place Saint Michel, celle de l’église, un immense toboggan qui longeait les ruelles, et débouchait dans un des quatre jardins fermés interdits aux adultes qui, soudainement, avaient vu le jour… En quelques mois, le village vieillissant était devenu un endroit de rêve pour les enfants dont on entendait les rires en cascades dégringoler du village haut. Les seules voitures qu'on croisait au centre étaient des voitures à pédales, on avait banni les autres, des cordes passaient de platanes en platane et il n’était pas rare, en levant les yeux d’apercevoir une grappe de gamins suspendue à une poulie traverser ce qui, avant, était une ruelle. A proximité du Grand Bois adossé à la Colline mauve on trouvait des dépôts de bois, des planches, des tôles, des vieilles bâches, comme "nécessaires" à cabanes… On avait dressé sur la Grande Place une guérite à NON. Les enfants pouvaient venir y poser une question, exprimer une demande, une exigence, même, et invariablement, la guérite, d'une voix assurée, répondait non. Quand ils avaient leur ration de refus, ils s'en allaient, rassurés des limites imposées et que tout ne leur soit pas possible... Pas très loin, on avait, dans la foulée, dressé une guérite à consolage et à câlins, en cas de besoin urgent et un distributeur à doudou avec odeurs en cas de perte... Puis, une guérite à secrets s'était montée. Quand les enfants avaient un secret trop lourd à porter pour leurs jeunes épaules, ils pouvaient venir le déposer là et s'en allaient soulagés de ce poids. Ah une guérite distribueuse de tétines perdues avait vu le jour. S'étaient aussi installés, à chaque coin de rue, des distributeurs de fruits frais à code. Le résultat de neuf fois huit pour une pomme, un vers de La Fontaine pour une banane, la racine carrée de douze pour une salade de fruits…(le code changeait tous les jours). La seule mesure qui a eu un peu de mal à passer, surtout au début, a été la suppression des postes de télévision dans les foyers où il y avait encore des enfants. Comme la demande venait des enfants eux-mêmes, les parents s’y sont soumis et après quelques mois, tout le monde en a souri. On se parlait lors des repas du soir, on jouait davantage à des jeux de société, on a même recommencé à se retrouver, les soirs d’hiver autour de veillées, on sortait en famille les dimanches après midi, on échangeait, on était tout ébouriffé du simple plaisir d’être ensemble.

Quelques personnes âgées avaient déménagé, très peu, somme toute, trouvant ces bruits de rires insupportables, pestant contre les jeux des enfants, contre ces lubies, contre ces aménagements, bref, râlant mais on s’était dit qu’elles auraient râlé de toute façon.

L’entier du village avait été aménagé pour la sécurité et les jeux des gamins qui étaient ravis. Bien sur, l’école avait été entièrement reconstruite, une piscine en plus et des bâtiments à l’architecture audacieuse s’étaient élevés. Le Maire, en Conseil municipal avait commencé à parler du problème des demandes qui venaient, parait-il de l’Europe entière pour habiter le village centre. Et même d’Amérique, avait-il annoncé en levant le menton. Il avait commencé à dresser, on ne sait jamais, une liste d’attente et ceux qui vivaient déjà dans les maisons du centre, certains soirs, se frottaient les mains, jusqu’au jour où le Maire a eu une idée magique. Il en a d’abord parlé aux enfants lors de leur Conseil et ceux-ci ont été enthousiastes. Il a tout simplement demandé à faire rayer le village de la carte par l’Institut Géographique National. A sa grande surprise, l’I.G.N. a accepté et exécuté la demande dans le mois qui a suivi… De plus, la dernière fois qu’on a vu un tricycle de Google Map rôder dans les parages avec son antenne sur l’attelage, on l’avait retrouvé deux ou trois jours après, quelque part à vingt kilomètres de là, les deux mesureurs saouls comme des barriques incapables de se souvenir où ils avaient effectué les dernières mesures. On avait aussi décidé de débaptiser le village. Ce qui ne se nomme pas n'existe pas et les habitants avaient vite joué le jeu. A la question où habitez vous, ils répondaient évasivement… Il existe, donc, maintenant, dans un coin perdu, inconnu de la vaste Provence un village où tout est pensé pour le bien être des enfants, mais plus personne ne sait où. C'est le village du Père Léon, mais ne le cherchez ni sur les cartes, ni dans les guides, ni sur le net, vous ne le trouverez pas. Espérez qu’un jour, par hasard, par chance, par bonheur, vous y mettiez les yeux dessus et si vous avez des enfants, rêvez qu’ensemble vous puissiez y vivre quelques jours. Vous devriez vous en souvenir pour la vie. Et eux aussi.

La seule question à laquelle Monsieur le Maire refusait de répondre était d’où venait cet argent qui avait servi à financer tout ces projets. "Je n’ai pas le droit de vous le dire et ça ne coûte rien à la commune, vous pouvez vérifier". Les gens n’étaient pas tout à fait stupides, ils ont vite fait le lien avec le gagnant de la loterie… "Ça va vous avancer à quoi d’en savoir plus ?" leur envoyait-il. "A rien ! "Répondaient-ils. Et tous savaient qu’ils avaient raison. On avait vite fait taire les grincheux qui grinchent pour grincher. Le village prenait ce qu’il y avait à prendre : Une bibliothèque flambant belle, un cinéma pour enfants, une assemblée des enfants du village qui se réunissait tous les deux mois et qui travaillait avec le maire, un petit théâtre pour les petits, un amour de lac avec pontons de bois, canoës, hérons et canards avait été importé des Laurentides et creusé en contrebas de la route basse, des ateliers de peinture, d’écriture, de sculpture, enfin de toutes ces choses en "ure" qui aident à vivre mieux. Ah, une nouvelle maison s’était construite aussi, au milieu de la place centrale, près du bureau de tabac repeint de rouge et de neuf. Le chantier s’était terminé pile le 24 Décembre voilà sept ou huit ans environ et on avait fêté ça le lendemain… Une maison avec de grandes baies vitrées en arrondis qui s’ouvraient sur la place et, derrière, une tour de quatre niveaux du sommet de laquelle on avait une vue sur tout le territoire de la commune. Et pour que les choses soient bien claires, une enseigne de lettres lumineuses était venue éclairer la façade : On pouvait y lire: "La maison du Père Léon." Ainsi donc, c’était lui le gagnant du billet de loterie, c’était à lui que tout le village devait sa transformation et c’était chez lui qu’il y avait goûter avec table ouverte à chaque sortie d’école. Il faisait flamber les bananes comme personne. Au chocolat…

Mais c’était un Léon propre et sentant le frais qui était revenu vivre là. Il avait arrêté de fumer mais n’avait pu s’installer ailleurs que là où il avait passé ses années… délicates. Il avait stoppé l’alcool, aussi. On le savait de quelqu’un qui le croisait dans les réunions des A.A.A.A.A., (Addicts Aux Alcooliques Anonymes d’Avignon) tous les mois. Disons qu’il avait changé d’addiction… La seule chose qui dérangeait bien un peu les gamins, ils lui en avaient parlé plusieurs fois, c’était l’horrible costume rouge en velours qu’il portait en permanence, été comme hiver, chaque jour de chaque semaine. “Tu pourrais mettre autre chose quand même!” lui disaient-ils et à cette injonction, il répondait dans un éclat de rire : “Depuis qu’on ne me sent plus venir, il faut bien qu’on me voit arriver, non ?”

Quand les enfants lui demandaient : “Mais, justement, d’où il te vient ce nom, Léon ?”

__Prenez le à l’envers, je vous pensais plus malins, L E O N ça donne quoi ? Vous voulez me le dire, un peu, ce que ça donne Léon à l’envers... que ça fait des années que vous me passez devant et me chantez qu’il est à l’envers le Père Léon…

Hé bé, ne vous étonnez pas, j’ai fini par croire en moi, voilà tout…”


Boutik sucreries 2

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