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13 juillet 2015

Dis moi tout...

"Ne me dis rien, que je sache tout".

Qu’est-ce-que tu risques ? M’avait-il-été dit.
___ Rien, rien, je ne risque rien mais je n’ai pas envie d’y aller voilà tout. C’est, pour moi, du temps perdu et à l’âge que j’ai malheureusement atteint désormais, je commence à ne plus trop en avoir à perdre, si tu veux que je te donne mon avis. Ce qui me reste à vivre est bien bien moins long que ce que j’ai vécu. Ça, je me le répète tous les jours.

"Si t'y crois, je grandis."

___ Oui,  mais passer le peu qui te reste en le vivant mieux que le début que tu as si mal vécu peut-être que ça vaut le coup mon pauvre petit  chéri m’avait elle répondu un sourire gentiment moqueur accroché à ses deux  lèvres roses.
___ Ni pauvre, ni petit s’il te plait, c’est un poil trop méprisant…  Du reste, il te vient d’où ce mépris que tu t’autorises à mon égard ?
___ Tu vois bien que tu as besoin d’y faire un tour à cette foutue conférence, tu prends de la taquinerie pour du mépris… Autant dire que tu as largement à côté de la plaque mon amour.
___ Ne va pas me faire croire que tu ne sais pas que toute plaisanterie, même la plus anodine, porte en elle un fond de vérité…

"T'es coi, sens moi."

___ Le mot de la fin ? C’est ce qui t’intéresse d’avoir n’est-ce-pas ?
___ J’ai affaire à une spécialiste, je vois…
Une conférence sur le couple. Deux heures de paroles tirées d’expériences vécues et de ses propres réflexions. C’était une sacrée foutue pointure qui la donnait au vu des tarifs pratiqués… Encore un, une elle a dit, qui devait s’aimer pas mal pour se fixer ce prix là.

« Et, coûte moi que je me thèse. »

C’était le titre. Décidément, ces gars là avaient le chic avec les jeux de mots pourris. Cent la conférence, trois cent cinquante le stage de deux jours sans l'hébergement. À ce tarif j’espère qu’il a une grande piscine le druide...

« Dis-y que je me scie l'anse ».

___ LA druidesse m’a-t-elle repris.
___ Ah parce qu’en plus, c’est une femme qui tient la boutique ? Remarque, il n'y a pas mieux que les filles pour embrouiller à propos des couples, tu n’es pas d’accord, évidemment.

« Fais le, que je m’y fasse. »

Tu crois qu’elle a des auteurs, j’avais grincé dans mes dents.
Je t’ai entendu tu sais…
___« Entends moi, quand je m’écoute » C’est celle-là l'idée de génie?
___ Tu fais ton gros dur misogyne, mais moi, je sais bien que tu n’es pas tout à fait, comme ça, alors épargne-moi tes grands airs tu veux. Garde les pour les autres, pour ta cour. Ne me les joue pas, à moi, ça sonne faux.
___ J’aime beaucoup ton: "Tout à fait…" S'il y a une chose qu'on ne peut te reprocher c'est ton sens incroyable de la nuance...

« Tu t’es vu quand t’es su? »

Finalement, nous avons pris la décision de n’en prendre une qu’à la fin du stage que nous avons suivi en entier, de la première minute à la dernière, en élèves assidus, sans prendre de note, mais sans s’endormir, non plus.

 « Dis ton non que je t’épèle. »


Nos lauriers n’étaient pas encore 
coupés…


13 avril 2014

Abattons, rompus.

Ils sont deux, elle dans un canapé, un magazine à coiffeurs dans les mains, ses deux jambes allongées posées sur les siennes à lui, un casque à musique sur la tête. 
Il essaie d’écouter. A chaque fois qu’elle lui parle, il doit décoller une oreillette  pour entendre. Elle, elle lui parle. Beaucoup. Il est un peu agacé mais il s’efforce de ne pas le montrer. Il n’y arrive pas et plus elle le sent tendu plus elle lui parle. Evidemment.
___ Dis Choupino, tu as vu comment il l’a quittée ce monstre ?
___ Qui a quitté qui, Mour ?
___ Comment tu ne sais pas ? Tout le monde en parle, tu reviens d’où, tu as passé ta dernière semaine sur un anneau d’Uranus ?
___ Les anneaux c’est Saturne Choup.
___ Oui, peut-être, mais Pluton ou Saturne c’est pareil. C’est loin de nous.
___ L’une est plus loin que l’autre quand même Namour et surtout l’une a des anneaux que l’autre n’a pas…
___ Tu me fais un cours ou quoi ? Quel frimeur tu fais avec tes anneaux…
___ Je ne frime pas, je précise… Bon comment l’a-t-il quittée, alors ?
___ Un sms, il lui a envoyé un sms. Tchaac. Trois mots. Je te kit. Une claque.
___ Et ça te choque, ça ?
___ Ben oui c’est violent quand même, non ? Dans ces circonstances, on a droit à des mots, mieux on a droit à des phrases, à des explications, à de l’articulé, du prévenant, de l’argumenté, de l’emballage, du civil, du correct…
___ De l’emballage, dis-tu ? Pour ce genre de cadeau pourri ? Et puis, la nouvelle même en forme de lame, merci bien, je détesterais ça, j’aurais envie de t’arracher les yeux si tu me faisais ça…
___ Tu en aurais envie même si je te le disais en face, non ? Sois honnête… 
___ C’est pour ça qu’il vaut mieux être loin, que tu n’aies pas l’autre sous la main. En plus ça évite de s’humilier à pleurer, supplier, ce qui ne sert à strictement rien puisque la décision est prise. Ça ne fait que la renforcer. Alors, une fois que tu as bien pleuré, ne pas être présent  ça t’évite aussi de te lâcher, de dire des saletés, des trucs qui vont forcément dépasser ta pensée parce que là où tu en es, tes pensées, elles ne sont pas jolies jolies à surprendre si tu veux mon avis… Un autre avantage que je vois c’est que ça peut aussi dispenser des gifles que tu dois avoir une belle envie d’envoyer… Non, non moi quitte à l’être, j’aimerais bien que tu me quittes comme ça… Un sms, trois petits mots, « je te quitte » et hop, tout est dit, du moins l’essentiel, le tour est joué, les carottes sont cuites, l’affaire est finie, je m’arrange avec ma douleur… Ainsi je ne t’infligerais pas ma peine et mon ressentiment. Je n'aimerais pas que tu te sépares de moi en me disant que c'est toi qui débloque, que j'aurais toujours ton admiration, que je suis un gars formidable MAIS... Si je suis si formidable, ben reste, alors... Les raisons qui font que tu me quittes, elles t'appartiennent, tu n'as pas à me les livrer...
___ Ah tu l’avoues tu aimerais que je te quitte… Tu n’as pas le courage de le faire ?
___ Ne mélange pas tout tu veux ! On parle méthode, pas finalité.
___ Tu sais que tu es chiant à tout pinailler ? Un jour, un jour je te quitterai pour ça. On ne peut pas parler avec toi.
___ C’est bien pour ça que je me tais.

Mue par un agacement certain, elle s’est levée du canapé et, en ronchonnant :

___ Puisque c’est ça, remets bien bien ton casque, je m'en vais passer l’aspirateur…


05 octobre 2012

Molle?


Ce n'est pas qu’il me l’ait aboyé qui m’a mis en rogne, c’est qu’il me l’a dit de cette façon là. Avec le ton dont il s’est servi. Il avait mis tout le mépris du monde dans deux mots. Qu’il se soit servi de cet adjectif, qu’il ait utilisé cette expression passe encore mais qu’il y ait mis ces intonations. Elles se sont vues comme un chignon sur la tête d’un chauve. Ca il n’aurait pas dû. En plus, j’ai passé une grande partie de l’après-midi à me demander s’il s’en était servi au singulier ou au pluriel. Parce que là aussi tout pouvait changer. Je me suis surtout demandé qui donc l’avait renseigné de manière aussi précise, qui donc en savait si long sur moi, qui donc avait intérêt à ce que cela se sache pour aller le lui raconter, et, du reste … qui avait bien pu lui dire ? Surement pas un ami.
Il me l’avait jeté à la figure comme on jette un bout de peau de poulet cramé à un chien qui serait loin de la table, comme on envoie une lettre anonyme à quelqu’un qui ne sait pas lire, comme on fait un doigt d’honneur à un aveugle. Le salopard, il était arrivé à ses fins, il savait que je détestais ça m’égarer dans la colère, me perdre dans une rage dévorante, il le savait que je ne savais pas comment m’en tirer une fois que j'y avais plongé, que je n’aimais pas rouler sans frein… Comme il devait bien jubiler, à l’heure qu’il est, cet enfant de pourri, ce fils d’ampoule, ce narvalo.
Tout avait commencé par une visite surprise, il avait sonné vers midi à la grille : « Je vais à Truc, je passais par là, je me suis dit que j’allais venir te dire bonjour et comme c’est l’heure de l’apéro, tu m’en proposes un ? »
"Entre...", j’avais répondu à l’interphone. Il faudra que je le débranche, celui-là, je m’étais dit en raccrochant. J’avais profité du laps de temps entre maintenant et son arrivée dans la pièce pour me trouver un sourire et me le coller au-dessous du nez, bien visible, bien franc, qui ne laisse la place à aucune question sur la sincérité, la chaleur de l’accueil que je lui réservais. Je l’avais doublé d’un : « Tu as bien fait de t’arrêter, j’aurais fait la gueule si j’avais su que tu étais passé sans sonner… » tonitruant quand il était entré dans la pièce, qui avait pour vocation de le mettre sur le cul et d'envoyer dinguer la moindre parcelle de doute. Je le connaissais, il était méfiant comme un écureuil craintif. C’était réussi. Il a chopé la première chaise et s’est laissé tomber dedans comme une bouse sur un carré de pelouse. Après deux ou trois verres, l’alcool aidant, je n’avais pas avalé une goutte depuis que je m’étais mis en tête de ne plus fumer sans grossir, j’étais donc dans le rouge depuis bien longtemps, environ le deuxième tiers du premier verre et lui, en profitait pour se servir des doses à assommer des bisons polonais, on a commencé à parler vraiment, c'est-à-dire à se parler vrai. On n'aurait pas dû.
On aurait dû rester dans le vague flou, dans le non dit pépére, dans le tu de ce qui est tu, confortable…
C’est fou ce qu’on emmagasine, ce qu’on entasse. C’est impensable ce qui se trouve dans les remises, c'est dément, tout ce qu'on aurait juré avoir enfoui dans des hangars géants et qui, alors qu'on les pensait à jamais perdus peuvent ressortir d’un coup, d’un mot d’une phrase, d’un souvenir. Toute ce mille feuilles de petites rancoeurs, de mesquineries minables, de honte bue qui ne demande en fait qu'à jaillir, voire parfois péter au visage de qui les remet au goût du jour...
L'air de ce mi-Octobre était doux, il y flottait une ambiance de grand ménage  d’automne. Un air  d’avant les premiers froids, celui d’avant le début des brumes, celui qui donnait envie d'ouvrir grand les placards, de tout déballer, de farfouiller dans le fin fond des armoires, de faire le tri, d’évacuer, de s’alléger avant la traversée des glaces, avant la venue de l’hiver et des banquises du coeur... Ces deux, là, se sont mis au diapason, à croire qu’ils étaient d’inventaire. En deux heures, ils allaient tout passer en revue. Certains fantômes s'en sont époussetés... Rien de ce qui leur est arrivé en commun tout au long de ces dix dernières années n’a pu résister. Ils ont tout mis dehors, jusqu'aux vieux planchers de tiroirs et ce ne fut pas joli, joli à entendre... Ah, ils en avaient, à se livrer des reproches et du ressentiment, ces deux là...
Jusqu'à cet instant précis où... Couille molle… Il m’a traité de couille molle. Enfin, il a juste osé un : « Tu ne serais pas un peu couille molle, toi ? Ça, je l’avais bien entendu, au delà de toute raison, ce n’était pas la peine qu’il le répète… Hé bien, il s’était fait plaisir, enhardi qu'il était par son petit courage tout neuf. J'avais été profondément blessé par le "molle"... Je crois que j'aurais préféré n'importe quel autre adjectif. Molle! Quel manque d'invention! Quelle facilité! Utiliser une injure surgelée, une courante, banale, limite… molle. Le signe évident, qu'entre nous deux la situation devenait, désormais, grave.
Molle?
La massette que j’avais bien en main a suffi largement pour péter son pare-brise, avant la fin de son demi-tour. Du coup, à son passage à ma hauteur, je me suis offert sa fenêtre côté passager pour faire bon poids. Et ainsi, résolument pulvériser son "molle", le faire voler en éclats… Si on se mettait à s'injurier aussi niaisement que tous les autres, c'était bien le signe d'un profond malaise entre nous. Dire qu'avec couille plate, voire même couille torve sa bagnole aurait encore toutes ses vitres et je ne l’aurais sans doute pas perdu.
C'est pas demain qu’on allait recauser en amis sincères, lui et moi.
Cette fois, on s’était tout dit.



13 mars 2012

Deux amies.

Elles s'étaient assises en terrasse comme on s'installe en vitrine, dans un bar d'un boulevard du VI ème. Elles étaient deux, deux entre deux ages, entre deux hommes, entre deux vies, entre deux opérations, entre deux dépressions passagères. L’une parlait à l’autre qui ne l’écoutait plus depuis qu’elles étaient les meilleures amies du monde. C'est à dire depuis belle lurette. Dans certains milieux, les mots n’ont pas la même charge que dans d’autres. L’une parlait, l’autre n’écoutait pas.
___ Mais puisque je te dis que je l’ai vu ! Tu sais, c’est limite désagréable que tu ne me crois pas ! Je l’ai vu comme je te vois, c’était bien lui, je le connais quand même… Je te rappelle que j’ai vécu huit ans avec lui avant que tu ne me l’enlèves… Je sais bien que je l’avais quitté, et alors, ce n'est pas une raison… Et puis, il fallait bien que quelqu’un le ramasse, le pauvre, il faisait si peine, on aurait dit un chaton abandonné… Il portait son écharpe rouge tu sais, la moche, celle qui lui donne un air de ce journaliste là, chef d’un magazine qui, soit dit en passant, depuis qu’il est arrivé, a bien baissé de niveau. Tu sais bien l’ami de l’autre là, la première dame comme disent ceux qui n’ont rien à dire. Tu te souviens, il nous arrivait de commenter ses articles en pouffant dans le salon de Charlène, la pire coiffeuse de l’Ouest de Paris… Qu’est-ce qu’on a ri dans ce salon ! Charlène, qui avait débuté, à ce qu’on disait, vers la Place Pigalle et son salon n’était pas de coiffure… Il n’empêche qu’elle nous doit sa piscine à Ramatuelle, celle-là… Mon Dieu, Ramatuelle, comme c’est surfait, je n’irais pas y passer trois jours, il porte bien son nom ce trou… à rats ! Je me fais rire toute seule, quelle imbécile ! Comme je suis contente de n’y avoir ni maison, ni famille, ni amis… Mais ce n’est pas de ça qu’on parlait... Il portait aussi sa saharienne, sa parka Kouche comme je l’appelle, tu sais bien, celle qui nous faisait tant rire, quand il la mettait… pour aller diner au Flore… En parlant de ça, as-tu vu comme le niveau a baissé en cuisine ? Depuis que le chef, Baptiste, celui qui avait des yeux acceptables a été remercié… Tu savais qu’il était devenu l’amant de Madame P. ça n’a pas plu du tout, cette affaire, alors hop, dehors, viré, remercié… Remarque, c’est bien fait pour lui, doivent rester à leur place, ces gens là… J’ai entendu qu’il avait tendance à taper dans la caisse, aussi, pas que dans la clientèle… Depuis, je ne sais pas où ils ont trouvé le nouveau mais pas dans le rouge… Hé bien oui, le gros rouge, le Miche, ce guide qui, avant, donnait toujours de bonnes adresses mais qui depuis quelques années se repose sur ses lauriers fanés, on ne sait plus où s’asseoir à table, ma pauvre ! Ah ça ils nous ont bien eu avec leur baisse de TVA, c’est la qualité de la cuisine qu’ils ont baissé, oui. Je te jure que c’était lui, je le connais quand même…
Elles se lèvent et laissent vingt euros sur la table.
___ Mais, hé tu as traversé la rue, tu ne m’écoutes pas ? Dis moi de suite que ce n’est pas intéressant ce que je raconte? Hey ? Où vas-tu ? Attends-moi, je ne t’ai pas dit avec qui il était quand je l’ai vu ! Tu ne vas pas me croire ! Attends… Il était avec cette fille si moche, la fausse brune qui a tant d’argent… attends moi, attends… Elle est partie. Celle là, dire que je la croyais mon amie !… Ce n’est pas pour dire du mal mais, elle ne l’a pas volé, je ne suis pas mécontente qu’il la trompe, tiens, finalement… »
___ Églantine, mais comment peux-tu débiter toutes ces horreurs ? J’ai vraiment de la chance d’être ton amie… Dis, ôte moi un doute : Tu ne parles pas de moi de cette façon à quiconque quand nous ne sommes pas ensemble, n’est-ce-pas ? Tu me ferais peine...
___ Ça me vexe que tu puisses penser ça, ça me vexe, vraiment, vois-tu. Moi qui  te prenais pour une vraie amie…


29 mai 2010

Les preux de l’amour.

"Essaye-moi si je m'enfuis, enfouis-moi si je t'essuie."
L'autre.
___Mais tu ne peux pas me demander ça, Mari-Pierre, tu le sais bien. Paul est mon ami, je ne peux donc pas coucher avec toi...
___Je ne te demande pas de coucher avec moi, tu ne m’as pas bien comprise, je te demande juste qu’on s’arrange pour qu’il le croit.
En plaisantant, j'ai répondu:
___ Tous les ennuis et aucune compensation, alors? C’est bien ça que tu me proposes ?
La soirée était bien avancée. Les deux autres étaient allés s’allonger, vaincus par la dernière goutte de vodka,  celle qui fait déborder les vases, brassés par un air lourd, chargé en iode, la journée passée à Grands Sables et, en fin de journée, le double au club de tennis des Folles Mouettes, Mari-Pierre et moi contre Virginy et Paul. (Ils nous avaient écrabouillés à plates coutures... De plus, ils s'appelaient vraiment comme ça, je n'allais pas changer leurs prénoms juste pour vous faire plaisir...). Entamés par ce qu’on avait descendu au cours du repas, aussi. Trois bouteilles de Sancerre blanc y étaient passées. Il ne restait plus que nous, assis dans des fauteuils mous, au bord de la piscine, vaguement inutile, puisque l’île regorgeait de plages toutes plus belles les unes que les autres. Parfois on pensait vivre dans le concours de la plus belle du monde. Nous avions mis un point d’honneur à aller nous baigner dans  toutes. Cela faisait deux ou trois jours que nous avions rejoint Mari-Pierre et Paul. Ils avaient loué quinze jours en amoureux pour se retrouver, la semaine précédent notre venue, faire le point, y voir plus clair etc. Bref, il y avait comme on dit vulgairement un peu d'eau dans le gaz.
Nous avions hésité pas mal avant de donner notre accord et puis nous nous étions dit que nous saurions profiter de tous les plaisirs qui s’offriraient à nous. Cela valait bien la perspective de quelques moments délicats et un peu pénibles où ces deux-là ne manqueraient pas, comme le font souvent les couples en crise, de prendre les autres à témoin lors d'un différend. Ils ne se sont pas trop gênés mais en gros, ils sont restés raisonnables. Il y a bien eu quelques escarmouches, quelques passes d’armes un peu musclées, quelques déballages de mauvaise foi à propos de la salière bouchée ou d'un verre manquant sur la table, mais le tout n’avait jamais dépassé l’insupportable.
___Ne me dis pas que tu pourrais être tenté ? Avait-elle envoyé en souriant bizarrement.
___Je ne voudrais pas te vexer, Mari-Pierre, mais tu sais bien que tu es jolie comme tout et désirable ; aussi, ne me laisse pas croire que tu ne remarques pas le manège d’à peu près tous les types qui sont dans un endroit où tu déboules… La beauté te va bien, et plaire, encore davantage, tu le sais, tu ne peux pas ne pas le savoir. Dis-moi le contraire… Mais je te le répète Paul est mon ami, et, accessoirement, je suis avec Virginy. Et même si ça fait un moment que ça dure, je n’ai pas envie de tout gâcher pour une histoire de fesses. Ce serait sordide. Surtout entre amis. Voilà, du reste, une définition acceptable de l'amitié: l'ami(e) c'est celui  (celle) avec qui on n'a pas couché et avec qui on ne couchera pas.
___ Justement, je te demande ça pour essayer de sauver notre couple, en rendant Paul jaloux. Je te le demande comme une marque d’amitié à notre égard.
                             L’ambiance était en papier glacé. Un souffle léger balançait quelques photophores de couleurs allumés, comme ceux des magazines de déco, ils pendaient dans les branches basses des pins et la table, devant laquelle nous étions, n’était éclairée, elle, que par la lueur tremblante d’une lampe tempête à pétrole. C’est dire que nous ne voyions pratiquement pas nos visages, seules nos voix nous parvenaient. J’avais noté que celle de Mari-Pierre s’était faite plus rauque. Parce qu’elle s’évertuait à parler bas ? Pour une toute autre raison? Je ne voyais d’elle que le bronze de ses cuisses dévoilées.  Elle était belle comme une Sara Baras. Je devinais sa position dans le grand fauteuil de jardin. Elle savait certainement que je la devinais et que j'y jetais un œil de temps à autre. J’étais fasciné par son tatouage en feuillage de lierre qui lui entourait la cheville.
Comme la fraîcheur commençait à tomber du ciel maintenant étoilé, j’étais entré dans la maison pour aller chercher de quoi couvrir nos épaules et prolonger un peu cette conversation qui commençait à me titiller. J’étais curieux de voir jusqu’où elle allait pousser. J’en avais profité pour rapporter deux petits verres et sortir la bouteille du congélateur.
Revenu dans le jardin, je ne l’ai plus vue sur le fauteuil qu’elle occupait. J’ai su où elle était allée se fourrer quand j’ai entendu, venant de la piscine, un vague clapotis. Puis sa voix flottant au- dessus de l'eau :
___ Tu devrais en profiter, avec le frais de la nuit … Elle est presque meilleure qu’en plein jour…
La température de l'ambiance était, d'un coup, montée de quelques degrés. Je n'ai pas mis ça sur les épaules du réchauffement climatique. Je me suis approché du bord, la bouteille et les deux verres à la main, je me suis assis sur les pierres encore chaudes du jour. Sa robe et plus loin un ridicule bout de tissu blanc penaud, vexé étaient posés sur un des bains de soleil, près du bleu. Elle y était. Dedans et nue. J’ai toussé, j'ai jeté un œil vers la maison puis je me suis servi un petit verre que j’ai avalé d’un trait.
Celui du condamné ?
___Je vais quand même te dire que je trouve ton idée... disons, un poil tordue, Mari-Pierre… Sans vouloir t'offenser.
Elle s'est approchée du bord en nageant à l'indienne. Sur le côté. Quand elle a accosté, elle a affirmé avec le plus grand sérieux:
___ Vois-le juste comme un mensonge, un mensonge de rien, puisque RIEN ne se sera passé… Un mensonge d'amitié, même.
___ Ce que je trouve tordu c’est de m’aguicher comme tu es en train de le faire pour que je cède à l’idée qu’il ne va rien se passer… mais que nous pourrions laisser croire qu’il se serait passé quelque chose. Ça oui, pour le coup, si je peux me permettre, je trouve ça alambiqué.
___ Ne me dis pas que tu ne serais pas prêt à tout pour ne pas perdre Virgy…
___ Prêt à tout, oui bien sûr, mais il y a des limites! Et puis, Virginy et moi n’en sommes pas là où vous en êtes, vous…
Les deux coudes posés sur la margelle, sa poitrine juste au niveau de l'eau, ses tétons guillerets  en émois, flirtant avec la surface de l'eau, ses cheveux collés en arrière, le visage ruisselant, à un mètre de moi, elle m'a dit, dans un souffle:
___ En es-tu bien certain ? Ne me dis pas que tu n’as pas remarqué leur petit manège à eux deux… Ne me dis pas que tu n’as pas vu qu’ils étaient complices comme cochons et qu’ils riaient comme deux enfants à chaque fois que l’un en sortait une bonne, ne me dis pas que tu n'as pas vu qu'ils se battaient pour aller faire les courses ensemble et, crois-moi quand un homme accompagne une femme pour des courses  au supermarché sans rechigner, ni même faire la tête, il y a anguille sous roche, ne me dis pas que tu ne t’es rendu compte de rien ? Paul était excité comme un gamin, à l’idée que vous alliez arriver tous les deux, j’ai fini par comprendre pourquoi en les regardant faire…
Dis- moi, où sont-ils là?
___ Mais... ils dorment...
___ Justement, si on saisissait l’occasion, toi et moi... Personne n'en saura rien...
Après un temps de réflexion, n'y tenant plus, tendu comme un trébuchet prêt à l'action, j’ai sauté dans la piscine tout habillé.
Ce sont les cris qu’elle a poussé quand j’ai tenté de l’étrangler en la noyant qui ont réveillé les deux autres…

Piscine gite Gard 1

25 novembre 2009

Juste regarder.

Avant hier, je prenais un autobus entre A. et B. J’ai entendu cet échange entre deux jeunes hommes assis devant moi. J’ai tout bien transcris. Tout, j’en ai manqué mon arrêt:
___ Gna fef eti la barrou... (Incompréhensible…)
___ ... Proverbe africain : N’attends pas du lion en colère qu’il te caresse ! Tu savais à qui tu avais à faire, non ? On t’avait bien prévenu, on te l’avait dit qu’il ne fallait pas y aller, mais Mossieur n’écoute jamais personne… pas même ses amis, SURTOUT ses amis, il fait comme il veut, quand il veut où il veut et voilà le résultat, Mossieur à le cœur dans la nasse!
___ Manu ? Tu me fatigues ! N’oublie pas pourquoi tu ne voulais pas que j’y aille, comme tu dis… Ne transforme pas tout à ta convenance, ne réécris pas l’Histoire, ne mets pas du désodorisant dans les toilettes ni des guirlandes aux poubelles, veux tu ? N’oublie pas ce que tu me disais d’elle… Veux tu que je te répète ce que tu me disais d’elle dans un souffle acide ? Veux-tu, vraiment, que je te renvoie à tes grimaces et à tes simagrées? Tu as une faculté à oublier les choses qui est sidérante. Proprement sidérante, mon pauvre Manu. Une mémoire de poisson rouge ! Ta gifle tu ne l’as pas volée, si tu veux mon avis. Ce qui est étonnant vois-tu, c’est que tu n’en reçoives pas davantage…
___ La méchanceté t’emporte, là non ?
___ Au contraire, je minimise ! Qui a les yeux presque exorbités quand il se promène en ville, qui leur lance des regards de loup affamé quand il les croise, qui s’il n’y avait pas de loi et si ça n’était pas unanimement condamné se jetterait sur elles, sur toutes en soufflant comme une forge allumée, hein qui ?
___ C’est ainsi que tu me vois ? Comme un obsédé ?
___ Oh non, Manu, ce ne serait pas gentil pour les obsédés. Tu n’es pas un maniaque, tu es LE maniaque. Tu as inventé l’obsession. C’est à cause de gars comme toi qu’on a tous deux yeux : au cas où on en perde un !
___ Mic, tu me déçois. Je te considérais comme un ami, un véritable ami et voilà que tu me poignardes en plein cœur avec une fourchette sans dent. Voilà que c’est un crime, maintenant que de "juste" les regarder. Elles passent dans la rue, elles marchent et je les regarde. Devrais-je les ignorer ? Devrais-je porter moi des lunettes de soudeur pour ne pas avoir, selon toi, ce regard de soudard ? Devrais-je me les crever, les yeux ? Excuse moi vieux, je "juste" les regarde passer dans leurs jupes courtes et leurs collants épais sur des bottes à tomber, je juste pose un œil léger et bienveillant sur ces merveilles de jambes qui marchent dans la ville. Je "juste" regarde leurs pieds menus dans des ballerines élégantes et Repetto, je "juste" regarde la hauteur de leurs talons et les galbes des mollets qu’ils dessinent à chaque pas, je "juste" admire en silence le doux mouvement balancé de leurs jupes... Y-a-t-il un mal à ça ? Y-a-t-il un vrai mal à ça ? Y-a-t-il quelqu’un qui en soit blessé, meurtri ? Que je sois foudroyé sur place si UNE personne trouve à redire à ça ! Qu’une lance divine dégringole du ciel et me partage en deux si, « juste » regarder, est devenu un crime! Que mes yeux tombent des orbites si on ne peut plus marcher dans la rue qu’en regardant ses propres chaussures, qu’en ne voyant pas plus loin que le bout de son nez, qu’en baissant la tête ! Un de mes bonheurs est de m’asseoir à une terrasse, de les regarder passer et de leur inventer des vies, quel mal je fais à qui ? Qu’on le dise ! Manu, putain mais ressaisis-toi ! Dis-moi que tu me comprends.
___ Je te comprends, bien sûr, Morane de banlieue, mais de là à tomber amoureux de chaque paire de jambes que tu croises il y a une marche !
___ Et alors ! Avoir déjà un enfant t’empêche d’aimer le deuxième ?
___ Une question qui me préoccupe : Dis moi, et les garçons tu les regardes aussi, les garçons ?
___ Pas autant, mais oui quand j’en vois un joli, je "juste" regarde !
___ Rien ne t’arrête, alors ?
___ Ben… non. Quand il s’agit de juste regarder, rien ne m’arrête. Il faudrait ? Je me permets de te le rappeler, puisque tu sembles avoir oublié, avant que je te dévoile mes intentions envers elle, tu la trouvais moche cette fille qui t’en a collé une…
___ Décidément, t’es pas du genre à oublier quoique ce soit, toi… T’as un bocal à archives dans le cerveau, ou quoi ? Toi le bocal et moi le poisson ! C’est pour ça qu’on est amis, non ? Regarde un peu celle qui vient de monter… C’est pas une merveille ? Et tu voudrais qu’on regarde ailleurs…
___ Tu me fatigues, mais à un point… Ce que j’aimerais savoir c’est d’où elle vient, où elle va, qui est elle et pas seulement la voir monter. Ca, quelqu’un comme toi peut le comprendre?
___ Oh oui, moi, je sais pourquoi tu t’intéresses tant aux autres!
___ Ah oui, Monsieur l'intelligent! Dis un peu pour voir!
___ C’est évident, mon p'tit gars: c’est pour oublier ta propre vie, tiens! Qu'est ce que tu crois? Y en a là dedans!
___ T'as mangé un Barrio's ma parole... Gna fef eti la barrou... (Incompréhensible…)
Blanc sur rouge

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