07 septembre 2012

Le jour où mon grand-père m'a balancé à la flotte.


Pourquoi? Mais nom de Dieu quelle saleté de mouche l’a piqué ce jour là ?  D’où lui est venue cette foutue idée ? Par où a-t-elle débarqué dans sa cervelle ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Qu’est-ce qui lui a pris?
La journée avait plutôt bien commencé.
C’était en été. C’était un jour de vacances, un jour tranquille sans obligations ni contrainte autre que celle de le vivre. Dans l’air de la campagne, venues des serres fleuries flottaient des odeurs chaudes, humides et fortes. Nous, on campait là-haut,  sous les pins, près du poulailler et du grand garage, juste après les deux bassins, le grand pour l’arrosage et le petit pour les engrais, comme tous les ans. En vrai, quand on arrivait, on montait la tente sans la pinède, on installait le campement et, ensuite on venait juste y dormir. Le reste de la journée on le passait ou dans la campagne ou au cabanon. Bien que la mer ne soit pas très loin, on y allait assez peu, une ou deux fois la semaine, rarement plus. Ici, la mer c’était plutôt pour les poissons, les pêcheurs et... les anglais. Pour se tremper, il y avait le grand bassin rond tout en hauteur à peu près cinq six mètres et son immense et glissante échelle de métal. C’était notre piscine à débordement… Et tout au long du jour, il y avait aussi les lances qui arrosaient les bancs de fleurs ou de tomates dans les moiteurs des serres aux châssis blanchis à la chaux.
Les enfants, on jouait partout, on avait des cabanes dans tous les recoins de la campagne et on allait de l’une à l’autre en fonction des heures, des jeux et des envies. Dans le campement Apaches si on était les indiens, dans le fort retranché des tuniques bleues si on était des soldats, au saloon près du poulailler, si on était cow boys Dommage qu’on ne soit pas devenu riches on n’aurait pas été dépaysés d’avoir plusieurs maisons. De pouvoir aller dans l’une ou l’autre quand cela nous chanterait. On aurait su faire. On passait nos journées à voyager dans  la campagne en brouette, sans adulte sur le dos, dans cet immense terrain de jeux.
Deux endroits, cependant nous étaient absolument interdits : l’échelle en métal du Grand bassin et les rigoles d'entre les serres. Larges comme une épaule d'homme, elles étaient à la jonction de deux serres, donc tout du long et en pente puisque le terrain l'était. Une chute d’un côté ou de l’autre et on passait au travers des vitres des châssis. Autant on ne risquait pas de nous retrouver au sommet de la grande échelle à cause de la peur, autant les rigoles entre deux serres étaient tentantes. Malgré le danger et la crainte de l’engueulade, on ne s’en privait pas. On y faisait rouler sur des centaines de mètres tout ce qui roulait. Balles, billes, voitures, melons, oranges, pêches... Et puis au bout d’un moment, ils allaient jouer ailleurs.

Ce qu’on aimait bien, aussi, c’était les arrivées des commerçants ambulants qui nous servaient de calendrier. Ainsi, on savait qu’on était mercredi avec la montée klaxonnante du chemin des Ames du Purgatoire de l’Aronde commerciale du droguiste. Il se garait en face du cabanon et il avait à peine stoppé le moteur de son engin fumant qu’une odeur de lessive débarquait et enveloppait la colline. Quand nous étions là, toutes les semaines, ma grand-mère lui en achetait deux paquets. Besoin ou pas. Elle devait les stocker et ne plus en prendre à partir de Septembre. Ensuite, les paquets sous le bras, on allait mettre un journal sur la table et elle  renversait la lessive sur le journal jusqu’à ce qu’on trouve le cadeau avec lequel je filais. Pendant ce temps là, elle devait s’en voir pour remettre la poudre blanche dans les paquets…
Et puis, il y avait la piscine bleue des polonais. 
On n’avait pas le droit d’y aller seuls, il fallait être accompagné. Ils devaient avoir les trouilles qu’on tombe à la flotte...
Les polonais, c’était les voisins de la campagne du dessous. Les choses sont parfois bien rangées, on les appelait les polonais parce qu’ils venaient de Pologne. Ils avaient atterri dans le coin après la guerre et s’étaient installés comme horticulteurs, mais ils avaient abordé le travail sur les fleurs d’une manière un peu décalée. Ils ne le faisaient pas comme les paysans d’ici. On disait d’eux qu’ils s’y étaient mis à la polonaise sans trop savoir ce que ça voulait dire. Ils étaient originaux, voilà tout. Pas d'ici, quoi. Ainsi, sur le devant de leur maison, une villa vieillie, ils avaient fait  construire une piscine avec ses faïences bleues Floride. On aurait pu se croire en Amérique, sauf que cette piscine leur servait surtout de bassin pour les fleurs et donc qu’elle se vidait tous les après midi quand ils arrosaient leurs serres d’œillets et de roses et elle se remplissait la nuit. Ils avaient joint l’utile à l’agréable. C’était ça être original. Ici, on ne s’occupait que de l’utile. L'agréable c'était pour les parisiens. Le niveau de l’eau montait et descendait sans cesse. Une fois vide, le lendemain pleine. Une fois pédiluve, une fois piscine. Les voisins étaient partageurs, ils faisaient piscine ouverte. Il faut dire que dans le quartier il n'y en avait guère. Des bassins, oui mais des piscines... En ce temps là, les choses étaient simples : il suffisait de traverser la rangée des vieux oliviers entre les deux propriétés, il n’y avait pas de clôture, de faire savoir qu’on arrivait quand on arrivait  et de se mettre à l’eau.
Ce jour là, on y était allés dans la matinée, les polonais n’arroseraient que l’après-midi. Toute une troupe avait débarqué, il y avait les parents et les autres grands parents qui passaient quelques jours avec nous. Très vite, un a plongé, l’autre la trouvait un peu fraîche, elle n’avait pas le temps de se réchauffer puisqu’ils ne l’avaient mise à remplir que depuis le lever du jour. Je l’avais goûtée avec ma main grâce à l’échelle et je la trouvais froide, aussi. Et puis mon grand-père sur le bord qui hésitait. Il était debout, sur la margelle. Un moment, je passe juste à côté de lui. Là, je ne sais pas ce qu’il lui prend. Sans prévenir, il m’attrape par un bras et une cheville et me fait tourner dans l’air chaud de ce matin d’été, espiègle. Il me fait faire deux trois tours à belle vitesse et puis, quand mon corps passe au-dessus du bleu, il lâche le tout et  évidemment, comme une brique perdue, je tombe à la flotte.
Très drôle. Du reste tous les adultes dans le bleu ont déployé leurs gorges. Sauf que... je ne sais pas encore nager. J’ai dû avaler une ou deux bassines et j’étais déjà au fond quand on m’a récupéré par le bras…
Pourquoi ne s’est-il pas arrêté juste avant de me lâcher ? A-t-il pensé que je savais voler ? Où est-il allé chercher cette blague désopilante ? Quel sentiment étrange l’a guidé ?  Quel mauvais génie lui a parlé à l’oreille ? 

Pourquoi, ce jour là, mon grand-père m’a-t-il balancé à la flotte ?

04 septembre 2012

Cent mots. 1.

Pour les impromptus de la semaine. En cent mots tournez la page.


Mon  bel amour,



Voilà dix ans, déjà, quand nous avons choisi de vivre ensemble, nous nous étions promis de nous dire TOUTE la vérité à chaque fois que ce serait absolument indispensable. 



Tu t’es soumise courageusement à ce serment l’an passé, avec ce Paul lors de cette lamentable histoire qui aurait pu être minablement sordide si, justement tu avais menti...


Je t’en suis, encore, profondément reconnaissant : Alors, tu m’as jugé capable d'avoir le don de comprendre et de pardonner.
Vient, ce soir, mon tour de te livrer une vérité dévorante :  

J'aimerais que nous traversions, ensemble, les dix prochaines années...






02 septembre 2012

Un bon début.( Fin... pour l'instant).


C'est exactement comme ça que ça a commencé, voilà cinq mois, au tout début du printemps quand les soirées ont commencé à s’allonger, que les plaques de neige sale dans la cour, autour du vieux tilleul, ont laissé place, à leur tour, au vert de l’herbe, qui depuis les premières chutes de Décembre avait disparu. Je rentrais du bois, avant que la nuit tombe avec le froid du soir quand elle est apparue, sortant de dessous le porche dans la pleine lumière tranchante de cette fin d'après midi, elle était belle comme un jour d'Avril, elle s’est avancée vers moi, le bas de son manteau de laine épaisse dansait encore autour de ses jambes que d’une voix mal assurée, elle m’a seulement dit d'un trait : Je cherche un toit pour la nuit, vous avez ça ? Je préfère vous le dire de suite, comme ça nous serons débarrassés, ne vous faites aucune illusion, je ne suis un cadeau de rien et je viens de tuer les deux hommes de ma vie…
***
Ah ça oui, je sais maintenant, ce que j'aurais dû dire en entendant ça...
Au lieu de ça, évidemment que je n’ai rien dit, j’ai balancé un ou deux derniers coups de masse sur le coin déjà engagé ce qui à fait éclater la buche en trois. Un peu comme son arrivée en avait fait avec ma vie. Après une jolie cabriole elles se sont posées sur le tas déjà cogné gros comme une camionnette. Et puis, j’ai lâché le manche luisant de la masse contre le demi tronc qui me servait d’appui. Je me suis essuyé le front avec le revers de ma manche et là, comme un idiot congénital, j’ai dit :
___ Restez pas là, vous allez prendre froid. Entrez, mettez vous vite au chaud. 
Voilà les seuls mots qui me sont venus, voilà la seule phrase que j’ai trouvé à dire. Il y en avait un bon million d’autres, préférables. N’importe quel imbécile un peu bavard, même avec cinq cent mots de vocabulaire aurait trouvé autre chose d'un peu brillant à lui envoyer à cette fille. Quelques mots bien tassés qui l'auraient pétrifiée sur place, qui l'auraient terrassée, laminée et qui auraient ainsi changé le cours de cette histoire...  Au lieu de ça,  moi : Ne restez pas là, vous allez prendre froid. Entrez, mettez vous vite au chaud… Quelle misère! C’est pourtant ce que j’ai dit, comme le parfait crétin que je fus.
Elle, elle ne s’est pas faite prier, elle a volé vers la porte d’entrée comme une mésange gelée revient au nid, elle a poussé la porte et elle est entrée. Je suis à peu près certain que si je n’avais rien dit, elle serait entrée quand même. Quand on a un peu vécu, on sait les reconnaître au premier coup d’oeil, celles qui n’ont pas besoin d’invitation pour se déchausser et poser leurs pieds sur les tables basses des salons. Elle en faisait partie, mais il y avait si longtemps qu’il n’en avait pas côtoyée. La dernière l’avait laissé au bord de la route, exsangue, vidé de ses forces, desséché comme une vieille figue des années passées. Il avait mis des mois entiers à reprendre un peu de muscles. Au moins assez pour, à nouveau être capable de sortir de chez lui.
Je me suis dit qu’il ne serait pas  facile, le moment venu, s’il venait, de la faire sortir et d’ici et de ma vie. Mais je me suis souvenu avec plaisir de cette blague Carambar qui m'avait très souvent sorti de vilains mauvais pas quand elle ne m'avait pas, carrément,  sauvé la vie : 


Ne lutte pas contre ce que tu ne peux éviter, accompagne le...

Quoiqu’il en soit, pour l’instant, elle était là, assise dans la cuisine, face à la fenêtre, les deux mains croisées, posées sur la table. Elle attendait. Dehors, la nuit avait fini par envahir la cour et tous les bâtiments. Elle s’attaquait maintenant aux premières rangées des tuiles des toits. Elle n’avait à ses côtés aucun sac, pas même un des ces trucs qu’elles trimballent partout, dans lequel elles ne retrouvent jamais rien mais qu’elles ne lâcheraient pour rien au monde. Elle arrivait déjà au pied de la grande cheminée. Poussé par le noir qui s’épaississait à vue d’œil, je suis entré à mon tour. Sans lui lancer un seul regard, je suis allé m’occuper du feu. En plus de la lumière et de la chaleur ça me laisserait quelques minutes pour  penser à ce que je lui dirais si je me mettais à pouvoir lui adresser la parole ce qui jusqu’ici n’était pas encore très net. Il y avait quand même un sacré décalage entre ce que j’avais envie de lui dire vraiment et les deux trois phrases qui s’étaient pointées jusqu’à présent. On y verrait sans doute un peu plus clair une fois que les flammes crépiteraient, que la chaleur nous gagnerait, je me suis dit bêtement. C’est que dans ce coin, le gros de l’hiver une fois passé on pouvait avoir l’impression d’en être débarrassé mais il en va de lui comme des ennuis : une fois accrochés à vos bas de pantalons, il faut plus d’une ruade pour s’en défaire. Il pouvait faire de belles journées mais les nuits étaient encore d’un froid à ne pas mettre un thermomètre dehors. Voilà pile ce dont il ne voulait pas parler avec elle. La météo, le chaud, le froid, la pluie. Il fallait déjà être assez intime avec quelqu’un pour échanger sur de telles banalités. Avec elle il aurait aimé aller droit au but et lui demander : 
Alors, raconte ! Qu'est ce qui vous est arrivé? Qu'avez vous fait? Comment ça s'est passé?
En s’occupant de souffler sur les braises pour faire enfin démarrer ce foutu feu, il en a profité pour la regarder du coin de l’œil. Elle, toujours immobile, sagement assise les mains croisées. Il n’a remarqué aucune tâche brunâtre qu'on aurait pu prendre pour du sang.  Ni sur ses mains, ni dans ses cheveux, ni sur ses vêtements :
Dieu Soit Loué, si elle a fait ce qu’elle m'a dit, elle l’a fait proprement. C’est déjà ça de gagné. Au moins, elle n’aura pas participé à un de ces épouvantables carnages dont l'intérieur des journaux regorgeait. Au moins n'allait-on pas la voir décrite dans quelques jours comme un monstre sanguinaire assoiffé d'hémoglobine une lame entre les dents. Etait-elle, alors une fervente adepte du travail soigné ? Une appliquée besogneuse? Mais pouvait-on, dans ce sinistre cas, aller jusqu’au utiliser le mot travail ? Est ce que ce n'était pas un poil exagéré? Déplacé?
Est ce que ça n’était pas, là, pousser le bouchon un peu trop loin?

***
Il a dit:
___ Maintenant que le feu a pris, (il a pensé sans le dire: qu'il craque et crépite comme un beau petit diable qui l'aurait aux fesses,) je vais aller préparer votre chambre. J’en ai trois, là-haut, dont deux qui ne servent pas souvent… Elle l’a interrompu :
___ Si ça ne vous embête pas, et si elle est libre, j’aimerais dormir dans celle qui est au fond du couloir, je la connais mieux que les autres, je m’y sentirais plus en sécurité.
J'avais failli la prendre quand je m'étais installé mais j'avais renoncé à cause de la laideur du papier peint.
___ Comment ça vous la connaissez mieux que les autres ? Ainsi, vous connaissez déjà la maison ? Vous y êtes déjà entrée? 
Après un long silence durant lequel les bûches se sont mises à crépiter comme des chapelets de pétards chinois, elle a dit :
___ Si je la connais ? J’y ai vécu plus longtemps que vous, vous savez...
Ça ne devait pas être trop difficile, je n’allais y passer que mon troisième hiver, seulement. J’avais débarqué ici par hasard. Alors que je faisais du Sud, un pneu avait éclaté sur l’autoroute. Après avoir échappé de peu à l’accident, j’avais changé la roue et pris la première sortie pour le faire réparer ailleurs que chez les garagistes gangsters. Et pour me remettre de mes émotions. C’est comme ça que j’avais connu le coin. Je devais y passer deux heures, j’y étais resté trois jours, la première fois. C’est en me promenant dans les parages que j’avais vu le panneau à vendre. Là où j’en étais, il y avait, ici, tout ce dont j’avais besoin. Une colline, une vue à perte, des arbres, des oiseaux dans les arbres, un ciel, des nuages l’habitant, des oiseaux y volant, une rivière en bas de la colline, des étangs autour des champs, des routes larges comme UNE seule voiture, des chemins truffés de ronces pour les mûres de fin Août, un silence habité… Le temps qui s’y écoule autrement qu'en ville. D’après ce qu’il avait pu voir, les saisons s’y comportent comme elles le doivent. Elles ont la bonne idée d’être quatre, reconnaissables et le bordel climatique, irréversible et, désormais, mondial ne serait apparemment pas encore arrivé jusqu’ici. On s’y pèle en hiver, le Printemps y éclate et ainsi de suite...
Je crois bien me souvenir que j’avais dit: je signe au type de l’agence sans même être entré à l’intérieur. Je n’avais pas vraiment eu envie de voir la tête de ce qu’il fallait rafraîchir ! Il y a un Bricarama à cinquante bornes m’avait-il précisé gentiment. Je n’ai jamais su si c’était un encouragement ou une tentative de dissuasion… Et puis, devant l’ampleur des travaux à entreprendre, si je les avais vus, j’aurais sans doute fait demi-tour. A cette période de ma vie, le seul chantier auquel j’entendais consacrer le peu d’énergie qui coulait encore dans mes veines, était moi-même. Et il y avait un sacré boulot. Il fallait pratiquement repartir de zéro. Tout était à revoir. Ce n’était plus d’un rafraîchissement dont il était question mais d’une reconstruction. Il ne s’agissait pas de descendre deux ou trois murs, d’en remonter certains, de repeindre quelques pièces, de réajuster les tuiles, d'en changer pas mal, d’isoler une toiture, de reprendre un circuit électrique, de remettre toute une plomberie aux normes, de pouvoir se laver avec de l’eau chaude, de reprendre tous les sols que le gel avait bousillés et les plafonds que la flotte avait détrempés. Non, il y avait bien plus de travail que ça et ceux là me permettraient, au moins de remettre ceux-ci à plus tard.
___ Moi, je ne vous ai jamais vu dans les parages, j’ai dit.
___ On ne vous a pas vu beaucoup dehors non plus ! Elle m’a répondu. Elle a repris :
___ Depuis trois ans que vous êtes là.

Ainsi donc, elle ne venait pas de bien loin. Ainsi donc, elle connaissait parfaitement le coin, ainsi donc elle avait habité cette baraque dans laquelle j’habitais. Bientôt j’allais apprendre que c’était ma sœur, si ça se trouve !
___ Dites c’est vous qui aviez choisi les papiers dans les chambres ? J’ai demandé.
___ Non, pourquoi ?
___ Pour rien, mais tant mieux, je préfère…
Et je l’ai laissée avec ça tandis que je montais l’escalier pour aller mettre une paire de draps sur le lit de ma visiteuse surprise.
Quand je suis entré dans la chambre, j’ai été saisi d’un sentiment troublant. J’allais préparer la chambre de quelqu’une qui venait de débarquer, et avec quels soit disant bagages… Une femme qui connaissait déjà la baraque, qui y avait déjà habité et qui y revenait comme s’il s’était agi d’un gîte d’étape. Je n'avais pas osé lui poser la moindre question sur ce qui l’amenait là. J’étais un gars bizarre quand même. Tu le sais bien que tu es un garçon un peu étrange ? Le sais-tu ? (J’avais, durant tous ces mois de solitude, pris l’habitude de me parler tout haut. Quand je prenais une mesure, je me disais de bien la retenir, quand j’avais un choix à faire, je pesais le pour et le contre à voix haute pour bien entendre les différents arguments et, ma foi, jusque là, ça n’avait pas trop mal fonctionné. Il serait dur de me défaire de ce travers d'autant que je n’étais pas prêt à changer ma manière de fonctionner.) Peut-être que, dans le fond, je m’en foutais royalement  des raisons qui l’avaient amenée là? Chacun ses emmerdes, après tout. Les siens ne sont pas les miens. Elle me demande de l’aide, si je peux et là, je peux. Je lui en propose et basta. On n’a pas vécu ensemble, elle et moi. Elle veut un toit, je la mets sous le mien et c'est tout, il n’y a rien de plus à dire. J’ai fait le lit avec les premiers draps que j’ai attrapés dans l’armoire. Comme d'habitude, je me suis bien emmerdé avec l’enfilage de la couette dans la housse. On était au vingt et unième siècle, on avait visité la lune, envoyé des tas de trucs sur Mars ou aux confins de la galaxie et on n’était pas encore foutu d’avoir inventé un système plus  pratique que celui là pour couvrir une malheureuse couette deux places. Voilà ce que je me disais, fourrant l’enveloppe en pestant. Et puis, je suis redescendu, en nage. Elle s’était assise près du feu, pour s’y réchauffer. Ce qui en soi n’était pas si bête. 
___ Votre chambre est prête, je lui ai dit. Mais vous avez peut-être faim ? Vous voulez manger quelque chose ? Boire ?
___ Non, je vous remercie, je n’ai besoin de rien sauf de dormir. Je vais monter.
___ Si vous voulez vous doucher… J'ai ajouté en parfait hôte d’accueil.
Intérieurement, je me maudissais de lui proposer la panoplie complète de la chambre d’hôtel. Et pourquoi pas le room service, aussi? 
Tu as oublié les circonstances mon pauvre ami !
Elle s’est levée, elle a attaqué l’escalier et sans se retourner elle m’a dit : Bonne nuit. J'ai salué en silence et comme il le méritait son grand esprit d'à propos et je me suis surtout efforcé de ne pas la regarder monter, je n’ai pas voulu la voir de dos, je n’ai pas eu envie d’avoir, d’autre pensée que : Comment vais-je me sortir de là ?
***
Elle, elle n’était pas comme celui que j’avais allumé. Elle n’a pas fait long.
Je l’ai entendue se coucher, je tendais si fort les deux oreilles que je l’ai même entendue éteindre la lumière et, telle une buse en chasse, j’ai perçu sa respiration devenir plus forte comme celle de quelqu’un qui dormirait. J’avais vu juste, une dizaine de minutes après avoir fermé la porte ce sont les paupières qu’elle a fermées et c’est dans un sommeil profond qu’elle a foutu le camp. Un refuge ? En cas d’extrême tension, il arrive que le corps se relâche au point de pratiquement s’affaler, s’évanouir comme s’il était ivre de fatigue et que la seule solution qu’il trouve  soit de s’endormir comme une brouette, les jambes écartées. Pour moi, c’était plutôt le contraire. J’étais dans un état d’énervement tel qu’il était absolument inutile que j’envisage, même l’idée de me mettre au lit. Si c’est pour tourner et me retourner comme un pois sauteur merci bien. Autant aller descendre la dernière cloison qui me restait à déglinguer dans la buanderie pour ouvrir le mur Ouest de la grange sur le paysage, et ainsi, dans quelques mois, avec une large baie vitrée, qui restera à poser, je pourrais prendre un bain avec vue sur la colline. Le luxe absolu.
Voilà des semaines que je remettais à plus tard cette démolition, le Destin m’avait trouvé, enfin le moment  rêvé pour m’y coller.
Ca m’a pris deux bonnes heures de temps et le peu qui me restait de forces. C’est les bras tétanisés, les épaules en vrac que j’ai terminé la tâche. Il y avait un mignon tas de gravats sous mes pieds qui, peu à peu apparaissait  dans la poussière retombante comme le sommet d’un volcan sort des brumes de l’enfer. Le boucan que j’avais pu faire n’avait pas dû la déranger, on était à l’autre bout de la maison. Pour le déblayement, je verrai plus tard. Rome ne s’est pas faite en un jour. Une bouteille d’eau minérale gazeuse, une douche et au lit. J’étais, cette fois, comme mon mur :mort. Avant d’éteindre la lumière, j’ai admiré encore une fois le tas de briques brunes brisées, répandues sur le sol et je me suis laissé envahir, c’était rare, par un sentiment de satisfaction. J’en étais venu à bout, enfin, alors que voilà des mois que je retardais le combat prétextant que ça ne rimait à rien, que je n’allais pas abattre toutes les cloisons de cette bicoque, que j’en avais déjà dégagées pas mal, qu’un jour elle finirait par se venger, que c’est sur ma tête qu’elle finirait par dégringoler, démolira bien qui démolira le dernier… Avant de sortir de la pièce encore pleine des poussières rouges, j’ai éteint la lumière. Je suis allé me refaire une propreté dans la salle de bain du bas. Bon sang, ce que c’était froid, il faut dire que l’eau chaude n’avait pas encore trouvé tous les tuyaux pour pouvoir arriver jusque là… Je suis revenu devant la cheminée pour finir de me sécher. D’ordinaire, j’y venais plutôt nu, mais ce soir là j’ai enfilé un tee-shirt et un vieux jean pour le cas où ELLE se réveillerait et que lui prenne l’envie stupide de descendre. Ne pas faire de bruit, être à l’écoute de ceux de l’étage, s’habiller avant de venir se chauffer au feu, être obligé de prendre des précautions parce que quelqu’un d’autre que lui était dans la maison lui a procuré une gène désagréable. Il l’a vécu comme s’il s’était injecté un poison paralysant. Depuis trois années, personne n’était entré dans ces murs, depuis trois années, il ne prêtait attention qu’à lui. Ce soir, cette nuit, les choses avaient changées et cette idée l’embarrassait. Il a commencé par éprouver de la colère contre elle, et puis s’est vite repris : Elle n’y est pour rien tu n’avais qu’à pas la laisser entrer et c’était réglé. S’il y a quelqu’un à qui en vouloir c’est bien toi. Comme souvent tu as voulu faire le joli cœur, mon petit bonhomme, te voilà épinglé dans la lumière des phares et tu te rends compte combien c’est inconfortable.
Une fois séché, je suis monté dans ma chambre et je me suis couché. A côté, bien que la porte soit fermée, il y avait des signes qui montraient que ça dormait profondément. Contrairement à elle, j’ai eu du mal à m’endormir. Cette présence dans la maison comme si elle irradiait. Quand j’étais arrivé, ici, j’avais mené une guerre sans merci aux fouines dans le grenier, puis aux chauves souris qui trouvaient malin d’y passer leurs journées entières. Je m’étais toujours refusé à ce qu’une autre personne que moi vive sous ce toit, j’avais très vite renoncé à aller faire un tour à la SPA du coin, un chien me semblait un ennemi redoutable. Je n’étais prêt à subir ni ses aboiements, ni ses crottes, ni son odeur, ni ses poils semés partout, ni son attachement qui manquait singulièrement de discernement. Je chassais les chats dès qu’ils pointaient leurs moustaches à moins de cent mètres, je virais les pies quand elles démarraient leurs colloques, j’engueulais les merles et leurs trilles du matin, je boudais les mésanges… Il n’y a que les hirondelles que j’applaudissais. Mais, pas quand elles revenaient, quand elles s’apprêtaient à mettre les voiles. Et voilà qu’un autre être vivant dormait à moins de dix mètres…
C’est le petit matin qui m’a réveillé. Dehors, les oiseaux avaient commencé leur bazar. Le soleil n’avait pas encore frappé aux tuiles du toit. Cependant, il caressait déjà le sommet des plus grands arbres.
Je me suis levé en essayant de ne pas faire de bruit. Au moins prendre un café tranquille sans avoir à répondre à rien. Je suis descendu après avoir essayé d’écouter ce qui se passait dans la chambre d’à côté. Pas de bruit particulier. Elle en avait en retard, je me suis dit.
Je me sentais dans une forme éblouissante. Seules, mes épaules se sont rappelées à moi. En bas, le feu était éteint mais son odeur flottait encore dans la pièce. Pas si étonnant que ça puisque c’était du pin. En parlant de ça, je me suis souvenu qu’il ne m’en restait plus un quignon. J’ai attrapé les clés de la bagnole et j’ai pris la route du village le plus proche.
Ce matin, ce sera pain frais.
Il suffit qu’une femme se pointe et le pain frais se pétrit je me suis dit… Quelle jolie trompette tu fais, mon garçon. J’étais d’humeur bienveillante à mon égard et ça c’est plutôt rare. Au village, je suis entré dans le bar, boulangerie, épicerie, pharmacie, bureau de poste. J’ai pris un journal local, je me suis approché du comptoir et j’ai commandé un café. Les types qui étaient installés en sont restés comme des statues de pierre. Et puis un a parlé :
___ N’y voyez pas malice, mais c’est si rare de vous voir par ici, je crois que c’est la première fois en trois ans qu’on vous voit et qu'on vous adresse la parole, alors on est surpris. Quelque chose ne va pas ?
Je leur ai répondu avec douceur, sans élever la voix.
___ J’avais du boulot dans la baraque, je m’y suis tenu mais là j’approche de la fin, vous risquez de me voir plus souvent. M'en veuillez pas, je ne suis pas très liant, c'est vrai! Ils ont ri gentiment.
Et puis, j’ai plongé dans les feuilles. Je cherchais évidemment les pages des faits divers voir s’il n’y avait pas le récit d’un soir de folie, mais je n’ai rien trouvé.
Si je revenais un jour, ce ne serait pas pour le café qui était dégueulasse, mais je tenterais bien le coup à boire un de ces quatre et puis leur accueil m’avait touché. En plus, ils ne m’avaient posé aucune question. Ça oui j’avais aimé. Je les ai salués, j’ai payé et j’ai pris le chemin du retour.
Arrivé dans la cour, passé le porche sous lequel elle était apparue la veille au soir, c’est le silence qui régnait en maître. Aucune trace de vie. Un beau silence lourd, habituel.
Je suis entré dans la maison. Le même. J’ai tendu l’oreille vers l’escalier. Rien. J’ai posé les baguettes de pain frais sur la table et j’ai préparé un café. Un bon, cette fois. De là haut, toujours aucun bruit.
J’en ai eu marre. Je suis monté dans l’escalier, j’ai frappé à la porte avec la pliure de l’index et comme rien ne se passait, j’ai ouvert la porte délicatement. Il n’y avait personne dans le lit qui était rangé à quatre épingles, la fenêtre était ouverte en grand, les volets, eux, avaient été laissés fermés. A moins qu’elle apparaisse en bas, il fallait bien que je me rende à l’évidence, elle avait levé le camp. Je me suis souvenu en souriant de cette blague Carambar : 
Avec le mensonge, ce n’est pas le menteur le problème. 
Le problème vient de celui qui croit au mensonge.

J’ai descendu les marches. Je me suis installé à la table. Malgré sa disparition, j’avais l’appétit d’une colonie d’ogres. J’ai dévoré la baguette entière que j’avais coupée en deux dans le sens de la longueur et tartinée de confiture. En mâchant à pleines dents, en mordant dans la croûte brune du pain frais, je me suis senti différent. 
Assis devant le bol de café, des miettes plein la table, tout autour du bol vide, dans la maison redevenue paisible, m’en est revenue  une autre :
Il ne faut pas grand chose pour changer le cœur d’un homme!

En me dépêchant de poser le bol dans l’évier, j’ai encore souri en pensant : sacré Carambar, impayable…
C’est que j’avais une baie vitrée entière  à poser, moi.

Peut-être, qui sait ? Un jour... je me suis dit. Maintenant qu'elle s'est souvenue du chemin…
Aussi, les cinq mois qui ont suivi je me suis attaché à finir tous  les travaux. Bien sûr, j'ai laissé le grand portail toujours ouvert... Bien entendu,  la chambre du fond s'est tenue prête. 
Evidemment, jusqu'à aujourd'hui compris, j'ai attendu...


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