18 septembre 2013

Tombé, l'amoureux


Un homme amoureux ça se reconnaît. De loin. 
C’est bienveillant, ça se tient un peu plus droit, ça marche plus vite, c’est distrait et ça sourit bêtement.
C’est donc un homme amoureux qui a enfourché sa moto ce matin là.
Ils s’étaient rencontrés presque un mois auparavant dans une salle de restaurant. Lui devait y manger avec des amis qui lui ont fait faux bond, elle, elle a attendu quelqu’un qui n’est pas venu. Le destin, quand il s’en mêle sait comment s’y prendre. Ils étaient à une table l'un de l'autre. Ils se sont souris puis ils ont mangé ensemble et ils ont très peu parlé. Ils se sont séduits et en une semaine c’était plié, ils entraient dans le monde merveilleux, au moins au début, des gredins amoureux. La ville où ils vivaient était devenue souriante, tous les restaurants étaient accueillants et ils s'y régalaient en se regardant dans le blanc des yeux avec une telle intensité qu'ils manquaient parfois de croquer dans l'assiette. Bien sûr tous les films qu’ils voyaient étaient superbes même s'ils n'en regardaient pas longtemps: un peu après le générique ils étaient déjà dans le cou l'un de l'autre. La seule vue de deux pigeons roucoulant dans un parc leur provoquait des soupirs d’aise, des regards énamourés et des désirs d'embrassades…  
C'est dire à quel point ils étaient contaminés.
Tout ou presque de ce qu’elle faisait, disait, pensait, portait était magnifique, sublime, si drôle, séduisant, charmant, comme ça te va bien cette jolie robe et l’inverse presque pareil. Elle, elle qui avait un peu tiré le frein à main au départ, elle sortait d’une rupture qui l’avait profondément blessée, elle n'était pas prête à revivre certaines situations mais finalement, elle s’était laissée emporter par l'orage et ses éclairs tonitruants. Elle le trouvait amusant, sensible, fort, protecteur, beau, prévenant, à l’écoute... Il la faisait tellement rire avec ses vêtements qu'il jetait négligemment n'importe où et puis ce désordre qu'il savait créer en un tour de mains... Ce gars m'offre une fleur par jour tu te rends compte? Bref, il était vite devenu l'homme parfaitement IDEAL. 
Et elle était très heureuse d’avoir su poser son cœur dessus !
Dans deux jours, ça ferait un mois qu’ils habitaient ensemble. Un joli petit nuage au quatrième sans ascenseur. En dehors de leurs boulots, ils n’en descendaient que très rarement. Ils allaient faire prendre l’air à leur bonheur tout neuf et puis ils rentraient. Ils avaient déjà repeint la chambre et allaient s’attaquer à la cuisine. Ils étaient encore mieux ensemble qu’aux premiers jours. Un mois… Il fallait fêter ça. Une course à faire avait-il dit. Elle avait été étonnée qu’il sorte sans lui proposer de l’emmener… Eux qui ne se quittaient que très rarement. J’en ai pour une heure avait-il dit… Puis il était sorti.
Il a garé son engin devant la bijouterie qu’ils avaient repérée ensemble dans le quartier voisin. Il en est descendu, il a traversé le trottoir en volant à dix centimètres au-dessus du bitume. Puis, il a poussé la porte. C'est en pleine poitrine qu'il a reçu la première volée de plombs. La deuxième lui est arrivée dedans quand il était à terre.
Tout à son affaire, il n’avait pas pris le temps d’enlever son casque. Un homme amoureux c’est souvent distrait. Il est mort pendant son transfert à l’hôpital. Le bijoutier n’avait pas voulu ça mais vous comprenez, de nos jours, j’ai eu peur, ce type, dans la boutique, avec son casque…

Depuis qu'on avait, dans ce pays, autorisé les commerçants à avoir un fusil sous leurs caisses, ils ne s'en privaient pas et, encouragés par les hurlements de beaucoup, ils dégommaient à peu près tout ce qui ne leur revenait pas. 
Ainsi, notre jeune étourdi était le troisième qui tombait, criblé, dans une mer de sang, sacrifié au champ d'amour…


Ecrire fatigue.


Pour les Impromptus littéraires de la semaine. Le thème était la fatigue.

Fatigue (Une pensée pour Jean-Claude Izzo).

___ Dis qu’est-ce-que tu dirais de :
« J’aime bien être fatigué ça me repose… *»
C’est pas mal mais, Jean Claude, mais tu peux faire mieux, je le sens. Ne me demande pas pourquoi, je le sens, je le sais. Comme si j’avais accès à des choses que tu ignores. Tu peux faire plus court, plus ramassé, plus criant, plus puissant, plus…
Oh oh te fatigue pas, j’ai compris, tais-toi un peu, je cherche…
Les deux types, enveloppés dans le chant des cigales, étaient attablés sous une tonnelle à l’ombre dense devant le paysage à bader de la calanque de Port-Miou, à portée de tir de Marseille.
Devant eux, sur la petite table bancale étaient posés un plat de terre cuite recouvert d’un torchon blanc qui protégeait des mouches cinq ou six brousses fraiches du Rove et une ou deux  bouteilles de rosé en attente. Dans leurs mains, des verres encore pleins de cinquante et un épais. De la minuscule cuisine du cabanon leur arrivaient les odeurs des poissons, maintenant grillés, qu’ils étaient allés pêcher à l’aube avec le pointu bleu.
Au-dessus de l’ombre, le soleil frappait à pleins rayons, mais la vigne vierge les protégeait. En bas, dans le creux de la calanque quelques baigneurs chahutaient en criant. Bien qu’on soit en Juin, il y avait encore pas mal de monde allongé sur le sable. Ce n’était rien à côté d’Aout mais quand même.
Jean-Claude venait de terminer d’écrire un recueil de nouvelles sur lequel il avait passé ses nuits entières, sur lequel il avait sué sang et eau. Un recueil qui lui avait donné du mal comme un champ en pente à labourer. Une de ses dernières phrases en était : Plus on va au bout des choses et plus la différence entre le bonheur et le malheur s’estompe. Il en était épuisé. Son éditeur attendait le titre définitif pour en démarrer l’impression.
Mine de rien ces deux là, sous la tonnelle, leurs verres à la main, travaillaient. Ils bossaient mais ils savaient bien vivre et se nourrir de gourmandise dans un magnifique cadre faisait partie de leur travail. En plus, ils étaient ici chez eux depuis belle lurette puisqu’ils avaient couru dans les pierres et qu’ils s’étaient baignés dans le turquoise depuis qu’ils étaient en âge de courir ou de nager. Il leur arrivait d’entendre les cris qu’ils avaient poussés en cavalant dans la garrigue de cette calanque, ils connaissaient tous les rochers d’où sauter ou plonger dans le bleu profond.
Après une gorgée de rosé frais comme une source, Jean-Claude s’est pris la tête à deux mains et lentement a dit :
Ça y est, j’ai trouvé...
___Hé bé vé, je te le disais que tu allais pondre un plus bel œuf ! 
Alors, j’écoute :
___ Ce sera : Vivre fatigue.

L’autre est resté sans voix puis il a pris son portable et a appelé l’imprimerie…


* François Beaune...

15 septembre 2013

C'est après que le froid l'a pris.


                                 Il savait maintenant, que c’est au-dessus de Saumane qu’ils étaient allés marcher le lendemain de son arrivée. Il  le sait parce qu’à chaque fois qu’il  monte là-haut, même vingt sept ans après, quand il arrive sur l’esplanade toute proche de l’église et que le paysage s’ouvre d’un coup sur le Grand Lubéron à gauche,  les Alpilles au loin, et la montagne de Cavaillon un peu plus près, il a, très vite, le ventre qui se noue, la gorge qui se serre et les mains qui tremblent… Et, ça lui fait le même effet quand il y monte à jeun... Il est pourtant du genre de ces types qui ne se rappellent ni de rien, ni de rien. De ceux qui oublient tout ce qu’ils vivent, de ceux qui ne marquent pas, de ceux qui n’ont aucune cicatrice. Nulle part. Il a su aussi, longtemps après, qu’elle avait été heureuse qu'il vienne bien qu’elle n’en ait, durant ces jours là, rien laissé paraître. C’était de bonne guerre. Leur histoire était un peu compliquée pour qu’ils autorisent leurs émotions à simplement se montrer, De peur d'être très vite submergés. Pour avoir contenu, ils avaient contenu…
Là-haut, le village dépassé, le mistral jouait au lanceur de couteaux Inuits, il leur en balançait plein la figure dès qu’il le pouvait. Mais lui n’avait pas froid. C’était en plein  Février, la terre était tendue comme la peau d'un cheval apeuré mais il n’avait pas froid. Il gelait à roches fendre mais il n’avait pas froid. Ils sont allés s'asseoir sur une pierre plate face au paysage dégagé de ses nuages comme une nuque par une tondeuse folle. Le ciel était bleu électrique et ils ne ressentaient pas le  froid. Ils y ont croqué chacun dans une pomme et vidé une bouteille d’eau. Il lui arrive d’avoir encore en bouche le goût de la pomme… Pas celui de l'eau. Il était arrivé la veille au soir à la gare de la grande ville, déserte et bousculée par le vent  fou furieux qui ne supportait rien d’immobile. Tout ce qu’il pouvait faire voler il le faisait. Il s’attaquait même aux immeubles mais là, il pouvait toujours souffler. Papiers gras, feuilles plastiques, emballages, sourires, tout. Les rares humains encore aventurés n’y tenaient pas longtemps. Tous se dépêchaient de s’enfuir enfouis sous des épaisseurs de laine. Il n’y avait plus que son sac et lui d’à peu près vivants sur ces quais. Elle lui avait laissé faire seul et à pieds les deux ou trois cent mètres qui séparent le quai du premier bar encore ouvert, qu’il ne croit pas que tout soit acquis, qu’il ait le temps de bien mesurer la chance qu’il avait d’être là, la chance qu’il allait toucher de très près d’être attendu par quelqu’un comme elle.
Ça, c’est lui qui se le disait. Lui, il était simplement heureux d’y être mais en même temps, il ne pouvait pas ne pas penser à tout le reste et ça lui gâchait salement le plaisir. C’est qu’en partant, il avait laissé du monde sur le quai…
Ils  avaient pris un pot en ville comme un sas avant d’aller chez elle. Enfin chez elle… Chez sa mère, là où elle était venue en vacances pour une belle semaine. Une petite maison en pleine campagne à une vingtaine de kilomètres de la ville. Pas très loin de l'endroit où il habitait désormais. En sortant du bar, le temps de rejoindre la voiture ils avaient reçu encore quelques belles paires de claques. Mais ils n’avaient toujours pas eu froid.
Ils avaient été accueillis par une chaude chaleur humaine ET un feu de cheminée. Ils  s’étaient allongés devant elle et ils ont eu doucettement envie que ça dure un siècle ou deux. Ils ont choisi de passer la soirée à s’en dire mais de légères de peur d'alourdir… Ils ont aussi vidé une pleine théière bouillante et une boite entière de sablés au caramel et puis ils sont allés se coucher. Ils n’ont pas dormi de suite mais après, ils ont dormi intensément.
Le lendemain, ils se sont réveillés dans les bras l’un de l’autre, leurs corps étaient découverts mais ils n’avaient toujours pas froid… Le petit déjeuner pris, ils se sont couverts et ils sont allés marcher sur les hauteurs de Saumane . Ils ont posé la voiture sur le grand parking un peu au-dessus du château...

Deux jours plus tard, il reprendrait le train et là, bien que le mistral ait complètement calé, il se sentirait profondément gelé... 
Mais cette fois de l’intérieur…





13 septembre 2013

Un éclair au cassis.


___ Je mangerais volontiers un éclair au cassis, moi !
___ A cette heure de la journée ? Tu es un grand malade, toi.
___ Ben pourquoi faudrait-il respecter une heure particulière ? Quelle loi dit qu’on ne peut pas en manger un quand l’envie nous saisit ? Quelle règle précise les horaires auxquels on peut et ceux qui sont interdits? Alors toi qui visiblement t’y connais en code concernant les éclairs au cassis, dis moi un peu quelle est la meilleure heure, celle qui est préconisée ? Recommandée ? Autorisée ? Permise ?  Légale ? Dis moi un peu, je suis plutôt curieux de l’apprendre !
___ Ne te fais pas plus bête que tu n’es, veux-tu ! Il n’y a pas de loi, pas de règle, pas d’horaires édictés mais voilà, nous allons bientôt passer à table et si tu venais à manger un éclair au cassis maintenant, il y a fort à parier que tu n’aurais plus faim pour la suite. C’est que ça doit quand même caler un éclair au cassis. Et vois-tu ce serait dommage pour ceux qui ont préparé le repas, ils s’attendent sans doute à nous faire plaisir, ce serait un plaisir dont tu les priverais…
___ Mon Dieu mais quel est ce monde dans lequel nous vivons toi et moi, nous tous? Enfin quoi : Pour ne pas les priver eux d’un petit bonheur, il faudrait que moi je renonce à me contenter ? C’est donc eux ou moi ? C’est donc blanc ou noir ? Oui ou non ? Tu sais je peux très bien faire les deux : Je suis capable de ça : Me régaler d’un éclair au cassis et ensuite d’un repas fût-il préparé avec amour et donc copieux (ce qui resterait à prouver, l’amour peut aussi et surtout se trouver dans l’ascèse, mais bon ce n’est pas non plus le sujet…). Je ne vois pas l’obstruction, l’empêchement, l’incompatibilité. Tu connais ma gourmandise. Je me demande donc pour quelles obscures raisons tu as essayé de me priver d’un plaisir somme toute très simple comme celui de manger un éclair au cassis à onze heures de la matinée. Tu aurais, enfin, il me semble bien plutôt dû te réjouir du bonheur que j’allais me procurer, en être heureuse pour moi. Non, au lieu de ça tu as tenté maladroitement de m’en priver ? Est-ce que tu saurais dire pourquoi ?
 Et quand bien même, j’aurais mangé avant le repas, voilà tout. Il n’y a pas de quoi en faire tout un fromage n’est-ce pas ? 
___ Faire un fromage d’un dessert, je te reconnais bien là…
Ce que je sais, surtout, c’est que les éclairs au cassis j’en ai jamais vu nulle part sur terre et sais tu pourquoi ? Hé bien sans doute parce que ça n’existe pas.
___ Dis donc toi tu as l’air d’être bien sûre de toi ! Alors je te demande : Si ça n’existe pas explique moi pour quelles raisons étranges j’ai envie d’en manger un ? Tu ne saurais pas répondre à ça? Je t’ai cloué le sifflet et ce n’est pas dommage...
___ En tous les cas, c’est une sacrée bonne idée qu’on pourrait décliner… Tu imagines un éclair à la mûre, un à la prune ?
___ Et une mayonnaise au chocolat? Quelqu'un y a pensé à une mayonnaise au chocolat?
___ Hum, je mangerais bien un éclair à la groseille, moi… Un éclair passion... Comme un coup de foudre sucré... A y est je délire...
___ A cette heure de la…




Image du net... La mie câline et ses éclairs...

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