Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Il fallait partir de cette image de cette barrière où derrière elle, des activités criminelles se trament, à vous de décider lesquelles.
Là-bas, hier.
Tout a commencé dès le
dernier coup de pinceau.
Le grand-père avait posé
une toile épaisse pour protéger ses vieux genoux disait-il et au dernier
passage de la brosse il a regardé avec fierté. Derrière lui, dans son dos deux
enfants jouaient en se courant après et riant à cœurs déployés. La couleur ne
lui plaisait pas trop mais il l’avait peinte avec ce qu’il avait trouvé dans
son atelier, un vieux pot qui lui restait de la porte du garage.
Mon grand-père mettait
ainsi fin à trois jours de travail. Il avait pris des mesures, acheté le bois,
scié, poncé, assemblé, collé, vissé, reponcé, posé, peint et vernis. Pour un
gars qui ne bricolait pas, son truc c’était plutôt les vaches et les arbres, il
n’était pas fâché d’en avoir fini.
On va s’en jeter un pour fêter ça il me disait. J’avais
huit ans. Il s’en moquait, il me servait un verre ça lui en faisait deux à boire. En vrai, tout lui était prétexte à s’en descendre un ou plusieurs. À tel point que c’est la sobriété qui l’a tué. Bien plus tard, quand son médecin lui a
appris que l’alcool et lui c’était fini, il est rentré chez lui en s'arrêtant dans chacun de tous les bars de son village puis il a choisi la plus belle poutre de la
grange. Une heure après, on n’en parlait plus.
Pour l'instant, c’est la grand-mère qui
allait faire sa contente depuis le temps qu’elle la réclamait cette barrière.
Ainsi, le Youki, leur chien de gouttière, ne risquerait plus de se faire écraser par toutes les voitures
qui traversaient le village. Enfin, toutes, il fallait le dire vite, avec celle
du facteur, il devait y avoir trois passages, les jours de grande affluence. Il
s’est levé, s’est reculé : Pour l’instant sa barrière pimpait, fièrote, dressée
comme un rempart d'Avignon entre le jardin de derrière et la rue de
devant. Elle a gardé son semblant neuf les deux premières années et puis elle a
vieilli comme les genoux du vieil homme, qui a fini par ne plus pouvoir se
lever de son fauteuil, de son lit, de sa vie, sauf pour aller faire des acrobaties dans sa grange. Puis, le Youki est mort du diabète, trop de bouffe avalée et plus assez d'exercice, le monde lui étant désormais interdit. Sa maîtresse a suivi le grand père bricoleur, un des dimanches suivant, sans doute à cause de la solitude et du chagrin et les enfants n'y sont plus venus. La maison, le jardin et sa barrière ont été abandonnés aux morsures des vents, aux griffures des hivers, aux gifles des pluies. Petit à petit, le tout s'est délabré, brisé, effondré, les années se sont écoulées. La jeune et jolie barrière a fini de se dépeindre, de
se délabrer, de perdre ses vis, de se ronger les pattes, de n’avoir plus aucune
utilité, de ne plus devoir rien défendre, ni personne.
Au fond, il était là le
véritable tueur. L’implacable meurtrier des choses humaines.
Comme le chantait à peu près l’autre qui n’avait pas été épargné ni par les verres engloutis ni par l'âge lui non plus :
Comme le chantait à peu près l’autre qui n’avait pas été épargné ni par les verres engloutis ni par l'âge lui non plus :
Le
temps est assassin et emporte avec lui les barrières de bois et les rires des enfants...
