Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Il fallait écrire sur Nos profs.
Nous étions assis en face
d’une formidable machine intellectuelle et nous le percevions à peine. En vrai nous nous en
rendrons compte bien plus tard. Nous étions là, tenus d’écouter cet homme
parler et très vite il éclablouissait de ses connaissances, de son savoir, par
l’organisation rigoureuse de son cerveau, la richesse de son vocabulaire, l'immense précision de sa langue, l'incroyable sens du récit et son humour ravageur.
Le premier cours de l’année
de notre classe préparatoire, quand il avait entré son immense carcasse dans la
salle, quand il l’avait assise derrière le bureau et quand, le silence revenu,
il avait dit dans un demi-sourire: Je m’appelle Mr Blanche : Riez.
Tu penses bien que pas un
seul d’entre nous n’avait osé bouger ses
lèvres et encore moins sourire et pourtant. Il avait insisté Allez riez, c’est
drôle non ?
Il était noir, il devait
bien mesurer deux mètres, un obélix chauve, son pantalon remonté assez haut sur
le ventre et une chemise… blanche à manches courtes. Des mains immenses vives,
vivantes expressives. Il n’avait aucun cartable, aucun cahier, aucun livre
devant lui. Il était là, seul, avec tout en lui, en charge de nous transmettre
l’état des connaissances en psychologie mais aussi son histoire et ses
prospectives.
Alors, seulement, nous
avons souri.
Une fois assis, une fois le
silence réinstallé, il n’avait eu besoin de rien pour ça, peut-être avait-il
levé une main, c’était même pas sur, une fois nos stylos ou crayons prêts à
écrire, il s’était mis en parole. Il ne dictait pas mais il parlait en un flux
continu et son discours était incroyablement structuré, étayé d’anecdotes, de
citations replacées dans leurs contextes, de dates précises, d’évènements, de
récits d’expériences, des titres des publications des chercheurs, de pistes de
recherches, d’avancées des connaissances. Les chapitres s’enchainaient,
s’articulaient dans un fluide étonnant. Il parlait environ une heure cinquante,
la durée du cours. Alors seulement nous reposions nos stylos détendions nos
doigts crispés et son cours était là sous nos yeux transcrit sur les pages de
nos cahiers noircies. Là, il nous demandait si nous avions bien tout compris,
si nous avions un problème quelques part
dans le corps du cours puis il nous libérait avec un sourire entendu. Il en fut
ainsi toute l’année à raison de deux heures par semaine. J’ai eu le privilège
d’assister à ce miracle deux années de suite. Les cours de mon année doublée furent,
bien entendu, entièrement différents de la première. Durant l’été, il avait
tout recomposé.
Au milieu de la deuxième
année pour fêter les vacances de Noël, nous avons décidé de faire passer nos enseignants
en colles orales et nous avions donné à chacun un sujet qu’il devait traiter en
quelques minutes de manière improvisée. Nous avions donné au colosse :
« Phénoménologie de la perception financière ». Alors, nous avons eu
droit à un exposé brillant d’une demi-heure sur l’origine et l’histoire en
France des impôts directes et indirects. Etourdissant d’intelligence, de savoir
et d’humour.
Cet homme, cette puissance
physique, il pratiquait le cyclotourisme (!) et intellectuelle, cette montagne
de connaissances se prénommait Lénis. Nous ne l’avons bien entendu jamais
appelé autrement que Monsieur. Originaire du Lamentin en Guadeloupe il fut le premier enfant de
cette île à avoir intégré la rue d’Ulm, L’Ecole Normale Supérieure en 1924 avec Sartre et Raymond Aron, il était ami de Claude Lévi-Strauss avec qui il a travaillé. Il a enseigné toute sa vie. Il s’appelait Monsieur Blanche. Lénis Blanche.
À tous les dépravés de la suprématie et de l'exclusion, à tous les tristes zinzins béciles de la France exclusivement... blanche: Souriez.



