Pour les Impromptus littéraires de la semaine. Il fallait terminer le texte par: "Alors, avec tout ce qui s'est passé, voilà ce que je me dis: moi, je peux toujours regarder derrière et dire qu'au moins je me suis pas ennuyé".
Enfin, enfin
l’instant était arrivé, nous avions fini par y être.
Dans deux minutes
j’allais devoir répondre.
Des mois qu’on
l’avait, enfin qu’elle l’avait évoqué comme ça vite fait, en passant, puis
qu’on en avait parlé plus sérieusement, qu’elle avait, finalement, emporté le
morceau. Des mois entiers qu’on s’était décidé, enfin qu’elle avait choisi la
date et enfin organisé toute l’affaire.
Du sol au plafond, de haut en bas, dans les grandes et petites lignes, en long,
en large et en travers. Son côté rationnel et tenace. Des mois qu’elle ne parlait plus que
de ça, que notre monde tournait autour de ça, qu’elle ne pensait à rien
d’autre, que ça engloutissait toute son énergie, son temps, ses forces et aussi pas mal de notre blé.
Enfin, nous y étions.
Dans deux secondes, je ne serai plus le même homme. Nous étions ensemble depuis douze ans, j'en avais trente huit,
je commençais à perdre mes cheveux sur le dessus, à les voir blanchir sur les
côtés, à cavaler un peu moins vite, à m’essouffler à partir du troisième et mon
genou droit me faisait souffrir au réveil. Et, là où j’en étais, j’avais la
trouille et une forte envie de foutre le camp. Il paraît qu’avant de sombrer dans la mort on
se met à revoir le film de sa vie en accéléré, c’est exactement ce qui m’est
arrivé. J’ai repensé à ma vie avant elle. À cette enthousiasmante, débordante,
éclatante vie de bamboche et patachon que j’avais mené jusqu’à notre rencontre.
À ces innombrables nuits sans sommeil, à ces beuveries magnifiques, à ces
rencontres de feu, à ces amours d’incendies, à ces fêtes inoubliables, à ces
heures sans contrôle, à ces folies adolescentes. À cette liberté inconditionnelle et merveilleuse à laquelle j’allais, sans doute, définitivement renoncer. Pour trois lettres de rien. Pour un oui riquiqui. Je me suis mis à transpirer
comme un rideau de douche. Pour un malheureux petit oui de rien. Mes deux
jambes me lâchaient, mon cœur m’abandonnait, mon estomac me fuyait. Quelle
misère.
Vous me croirez ou
pas mais la seule chose qui me soit venue à cet instant précis quand je me suis
mis à revoir ce que jusque là avait été ma vie ce fut :
Alors, avec tout ce
qui s'est passé, voilà ce que je me dis: moi, je peux toujours regarder derrière
et dire qu'au moins je me suis pas ennuyé.

