22 mai 2018

Et pluie, plus rien.

Et c’est à l'instant précis où j’ouvris la bouche que le ciel a fini de se fâcher.
On a attendu une bonne heure dans la voiture que le silence revienne un peu, que le vent se calme et que les sacs de grains nous déversent, avec rage, leur contenu sur la cafetière.
De tout ce temps, enfermés, on n’a pu prononcer une seule phrase tellement le barouf dehors était puissant, comme une grande colère divine. Ce sont des gouttes grosses comme des poings qui ont cabossé le capot, qui ont frappé les vitres et ondulé les tôles. On entendait à peine le poste, même à fond. On avait passé un plaid en polaire sur nos épaules. Si ce n’était le déchaînement à l’extérieur, nous, dedans, étions au sec, à l’abri, au chaud. Nous ne risquions rien d’autre que d’être emportés par le cours puissant des flots bruns, épais. On se serait cru au beau milieu d’un torrent en furie, des langues de boue qui descendaient de la colline,  entouraient la voiture en rigolant et, des arbres, c’était les branches qui tombaient. Heureusement que pas une n'a écrasé le toit. Nous qui étions venus là pour la vue et pour nous en dire, nous n’en n’avions pas pour notre argent. J’avais avancé sur le chemin de la Collégiale, à mi pente, j’avais fait demi-tour et garé la voiture sur le bas côté, juste avant le grand virage, en plein face à la vue. J’avais choisi cet endroit parce que je trouvais que ce que j’avais à lui dire méritait un bel endroit. Un endroit qui pouvait être digne d’entendre des choses profondes, importantes, qui allaient peut-être marquer notre vie, du moins une partie. Il fallait qu’on puisse dire dans cinq, dix ans tu te souviens ? On était monté là-haut ce soir où tu m’as dit… La forme vaut parfois le fond, non ? Ce soir là, c’est le ciel et lui seul qui a parlé. 
Nous, on s'est contentés de l'écouter en se caressant un peu, gentiment les avant bras, les bras, en se croisant et décroisant les doigts, en s'embrassant tendrement dans les cous, en s'appuyant les têtes contre les épaules pendant qu'il hurlait. À sa fureur, nous avons opposé notre douceur mais nous avons gardé nos bouches muettes. Pas un son n'en est sorti. Deux cisterciens sous tempête. 
Quand le calme est revenu, quand le vent s’est apaisé quand les gouttes ont minci, j’ai fait une tentative pour ouvrir la fenêtre et, ainsi évacuer la buée qui s’était accumulée, on se serait cru à l’intérieur d’une cocotte vapeur, je voyais à peine le volant devant moi. L’air frais s’est engouffré dans l’habitacle et nous a fait grelotter. J’ai refermé de suite et je l’ai regardée. La clarté était revenue. Elle était belle comme un jour d’automne, elle s’était mis du rose à lèvres et de dessous son vilain chapeau cabossé, filaient des mèches rousses de ses cheveux pourtant coupés courts. Elle portait des bottes de cuir sur un collant de laine marron et un manteau trois quart caramel avec une large ceinture, sans doute en cachemire vu l'allure générale et la beauté du tombé du tissu. Elle me souriait, lumineuse, tranquille. Elle a tourné la tête vers le pare-brise et d’une voix très calme, comme on attend un train sur le quai, elle a dit :
___ Alors qu’avais-tu de si important à me dire ?
J’ai eu peur de la réaction du ciel, j’ai juste pu répondre :
___ Rien rien, rentrons, j’ai un peu froid, maintenant. Une autre fois peut-être...

De peur de changer d'avis, j'ai, comme le ciel, démarré en trombe, projetant des perles de boue sur presque toutes les  feuilles des branches des arbres du chemin…






17 mai 2018

Mon pauvre Chri.


___ Ce que tu peux être épais mon pauvre Chri! 
Le jour de la distribution, tu regardais ailleurs ou bien tu avais les yeux fermés, ou bien tu n'étais pas là. Mais, pour sûr, tout est tombé à côté! Toi, tu n'as rien reçu! Oublié des fées, banni des dons, le Chri! Il n'est pas Dieu possible d'être aussi sot que tu l’es ! Il y aurait un roi, ta tête ne serait pas très loin de la couronne !
___ Dis, je suis peut-être stupide comme une poubelle sans fond, comme un robinet qui fuit, mais j’arrive quand même à comprendre  que ce que tu es en train de me dire n'est, ni bienveillant ni gentil, alors s'il te plait ménage-moi un poil, vas-y- mollo, veille à ne pas trop me froisser... Fais comme si parfois j'arrivais à comprendre deux trois trucs au hasard. Même les plus niais d’entre les niais ont des fulgurances de comprenette !
___ Tu as raison, Chri chéri, je vais te le dire autrement :
Ces gens là, ceux avec lesquels tu veux pacifier, ceux que tu penses amadouer en t'avançant vers eux les bras grands ouverts, ce sont des dogues, des dragons de pas comodo, mon Chri. Les penses-tu capable de la moindre once d'empathie? Figure-toi que s'ils peuvent te becqueter le foie, ils le feront et avec le sourire, en plus! Ils ont des cœurs de granit, des ventricules d'airain des mâchoires en acier trempé, tu peux me croire, sur parole. Et, surtout, un coeur de granit. À chaque fois que tu cherches à faire ami ami avec eux ils commencent par te faire un grand sourire mielleux mais en vrai, ils s'aiguisent les crocs au fond des gorges. Ce sont des carnassiers sans morale ni principe, Chri, ils ne pensent qu’à te dévorer les mains que tu leurs tends et quand ils en restent là tu peux encore t'estimer heureux. En vrai, c'est le bras et l’épaule et, si possible tout le reste qui les intéresse... Il ne faut pas s’en approcher, jamais ! Ils sont un feu du diable, un brasier de Satan! Dès que tu y mets la main, elle s’enflamme et tu finis charbon. As-tu envie de te retrouver au caniveau, sale, racorni, inutile ? Est-ce cela que tu te souhaites, Chri ? Ce ne sont que des hyènes sanguinaires assoiffées de profits. N’attends rien de bon d’eux et de tous leurs congénères, Chri. Ils feraient travailler les enfants dix heures par jour pour une poignée de cailloux s’ils le pouvaient. Du reste, ils le font ! Ils mettraient en péril la terre entière, du reste, ils n'hésitent pas. Ils foutraient à la rue dans le froid et le vent des familles entières si on leur laissait l’occasion. Du reste, ils les guettent. Du moment que ça leur rapporte. Ils jetteraient dehors des salariées pour une pince à cheveux de cinq euros oubliée dans un sac ET ils le font, Chri, ouvre les yeux sur le monde dans lequel tu vis désormais. Ils ont quitté le navire commun Chri, ils voguent dorénavant sur le leur, entre eux et se foutent pas mal des tsunamis qu'ils provoquent. Ils n’ont plus aucun scrupule, aucune retenue, ils vivent sur une autre planète, ils ne sont plus à nos côtés, ils habitent dans des réserves loin de notre monde à nous. Ils prennent leurs avions, ils habitent leurs résidences protégées, ils ont leur monnaie, leurs règles, leur monde en parallèle au notre. En cas de besoin ils créent les conflits qui les arrangent. Chez eux, on les adule, on les vénère, on leur baise les mains, on leur éponge le front, on leur ouvre les portes, on ne les regarde même plus dans les yeux, en leur présence on baisse le regard. Et, sans même nous le dire, c’est bien ce qu’ils attendent de nous, Chri ! Qu’on s’allonge devant eux, dans la boue pour qu’ils ne salissent pas leurs chaussures à dix mille. Et ne me dis pas que j’exagère, Chri ! C'est l'inverse! J'aplanis, je tempère, j'édulcore! La réalité est encore pire. Il suffit de regarder ce qu'ils font à ceux qui ne sont pas eux, aux forêts, aux océans, aux guépards, aux sous sols... Ils sont capables de t'arracher le poignet qui porte la montre que tu ne peux pas t’acheter si il leur prend l’envie de savoir l’heure, tu le sais bien.

Alors s’il te plait, Chri chéri renonce à ton achat, reporte le, ça n'est pas si urgent,  passe toi de ce que tu souhaitais t'offrir, dis toi qu'au fond tu n'en as pas besoin. Vis sans, tu le peux et dis toi que ce sont eux qui ne peuvent vivre sans toi... 
Et surtout, surtout n’entre dans aucune banque pour y souscrire le moindre petit crédit, si non, je te le jure comme Dieu et Dieu font cloître: tu ne t’en relèverais pas.



11 mai 2018

Un monde marteau.

Si j'avais un marteau, je cognerais le jour, je cognerais la nuit, j'y mettrais tout mon coeur. Claude François.


___Ça a commencé comme ça.  Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'était très clair entre nous. J'ai jamais rien dit sur sa façon de vivre. Je la prenais comme elle était. J'essayais pas de la changer. J'étais pas fou. Pas grand monde y serait arrivé. Pas plus moi qu’un autre. Je l'aimais, c'est tout....

J’entendais cette litanie depuis deux jours. Elle finissait par me bassiner, elle m'éreintait, elle m'exténuait, elle me courait sur le haricot. Mais c’est, pour l'instant tout ce qui sortait de sa bouche de pourri. La saleté d’ordure, je ne voyais pas d’autre noms pour ce genre de type qui lève la main sur leurs femmes, ne savait que psalmodier ces quelques phrases.  Et, cette enflure, il l’avait, autre que levée, sa putain de main… Tout juste si de temps en temps, ce salopard ne se mettait pas à pleurer comme un saule. Mais sur son sort. Je l’aurais baffé. On l’avait alpagué au plein milieu du boulevard, un marteau sanglant dans une main, quand même. Le légiste en avait compté trente deux. Trente deux. Des coups. De marteau, les coups. Il l’avait démolie. On se demandait encore à quel moment et pourquoi il s’était servi du tournevis. Douze, des coups. La plupart dans le cou. Un cruciforme, mais lui, il l’avait laissé sur place. Près du corps étendu, baignant dans une mare de sang à même le carrelage glacé de la salle de bain. Va savoir ce qui se passe parfois dans leurs têtes de déglingués...
___Prends nous pour des passoires, vas-y mon gars ! Fais-toi plaisir ! Tu sais quand même qu'à ce train là, tu es parti pour trente ans de cabane. Un par coup, en somme. 
Ce virus nous servait des :
___Et j’ai trouvé ma femme dans cet état, quand je suis entré, il n’y avait plus rien à faire, j’ai ramassé le marteau machinalement, j’étais secoué et je venais vous voir quand vous m’êtes tombé sur le dos…
___Le téléphone, dis, pourriture,  c’est  que pour les papes, le téléphone ?
___ J'avais les mains pleines de son sang, j'étais bouleversé.
Un putain de bricoleur, aussi que ce gars là. On a fini par apprendre qu’il avait acheté tout son matériel (dans le lot, il y avait aussi une pince multiple, une coupante et une tenaille mais il ne s’en était pas servi de celles là, heureusement, on en tremblait…),  juste une petite semaine avant le crime chez Mr Brico. Le vendeur qu’on était allé interroger se souvenait bien de lui. Et pas dans des termes très élogieux. Un vrai casse couille avait-il témoigné familièrement. Mauvais genre, mais bien vu... Il a repris: Du solide, il voulait des outils solides, pas de ces trucs chinois qui pètent à la moindre difficulté. Il a laissé tomber la sentence apprise par coeur: un bon outil, c’est la moitié du travail fait… Putain, on lui demandait pas non plus une thèse, à çui là… C’est bon, c’est bon… On va noter tout ça…
Nom de Dieu de nom de Dieu, le monde était devenu un opéra fou et nous étions debout aux premières loges. On y assassinait les petites filles à coups de couteaux après deux verres dans le nez, on s'y déclarait la guerre pour un tuyau de gaz, on y laissait mourir de faim des peuples entiers sous prétexte qu'ils étaient loin, qu'on entendait pas leurs cris d'ici, on y frappait sur les femmes comme on dégomme des chamboule tout à la fête foraine et cette sinistre liste pourrait s'allonger encore de quelques pages sans qu'on arrive à en voir le bout. Pire, on se contentait, la plupart du temps de compter les points. On se le disait souvent ça : Nous sommes sur un paquebot ivre et on ne voit  pas les issues de secours. On avait posé nos fesses dans un train dément dont les freins avaient lâché depuis belle lurette. On ne se demandait plus si on allait s’écraser ou couler corps et biens, mais QUAND ça nous arriverait. Et malgré cette conscience froide là, il nous fallait quand même continuer nos enquêtes sur ces hordes de barbares menteurs comme des arracheurs de dents, contre des voleurs escrocs et pour certains meurtriers sans foi, ni loi, ni honte, ni remord, ni regret, ni sens moral… Nous avions dans la bouche, en permanence  une amertume. Pour nous, Le monde était amer... un torrent de fange folle… Et nous devions le stopper avec les doigts. Nous en  sommes les dernières digues, avec les urgences et les pompiers. Si nous lâchons c’est tout le système qui lâche…
___Ben dis donc t’as pas trop le moral toi, aujourd’hui ! Tu devrais te reposer un jour ou deux, filer à la campagne voir s’envoler les canards sauvages, admirer les reflets bleus sur le  miroir du lac, assister au passage silencieux des nuages sur le dos des champs, entendre le silence étendu des brumes, le chant des mésanges qui nous sauvera de tout, monter sur la colline pour prendre un peu de recul, aller regarder l'ensemble, mais d’en haut… Ça te ferait certainement du bien parce que là tu as mauvaise mine, gars…
__T’occupe de ma mine ! Elle a un rat à débusquer, ma mine !
__ De qui parles-tu ?
__ De la crapule qui a trucidé sa femme à coups de marteau et de tournevis. Il nous fait le coup de la blancheur candide ce saligaud…
__ Et vous avez quoi contre lui ?
___Bien sûr, il était un peu jaloux, comme tout le monde et lui,  il avait de quoi! Apparemment, elle, c’était une fille impossible à foutre en cage, comme un joli courant d’air, un vol de passereaux, un banc de poisson. Tous ceux qui avaient essayé de la grapiner s’en étaient mordus les doigts. Elle les avait planté là, sur le champ. Celui qui allait réussir à l’entraver n’était pas né. Lui, il s’était équipé une petite  semaine avant en outils de bricolage qui ont servi au meurtre.
___ Si on doit arrêter tous les gusses qui passent leur samedi à Casto on a pas fini…
___Ah oui, on l’a arrêté à peine deux heures après la mort présumée, une des deux armes à la main, le marteau, ensanglanté, hébété, hagard… Pas net, quoi !
Depuis, on cherche dans tous les coins, la routine. On cherche surtout à savoir où ils en étaient les deux. Douze ans de mariage, douze piges de vie commune on devrait trouver des traces de quelque chose, non ? Z’ont bien dû s’engueuler un peu avant pour en arriver là, non ? Il n’est pas passé directement du romantisme à l’âge de pierre, le lascar. Ils avaient bien un contentieux, les deux tourtereaux !
___Et il dit quoi, lui ?
___ Lui ? Qu’il l’aimait. A crane fendre! Qu’il n’avait jamais rien fait contre elle, qu’il n’avait jamais protesté contre sa façon de mener sa vie, qu’elle était libre d’elle même, qu’il savait qu’elle était comme une anguille mais qu’il avait été prévenu, qu’il savait à quoi s’en tenir, qu’il l’avait épousée en connaissance de cause et qu’il était juste heureux de l’entendre rentrer le soir, enfin certains soirs, pas tous. Mais qu’il s’en foutait qu’il préférait être avec elle comme ça que sans elle. Qu’il n’aurait jamais levé la main dessus que ça n’était pas dans sa nature, alors un marteau, vous pensez bien, encore moins…  Qu’il donnerait cher pour qu’on attrape le fêlé qui lui a fait ça et qu’il mériterait, celui-là,  d’être en cabane pour le restant de ses jours…

C’est trois jours après les obsèques qu’on a arrêté le vrai meurtrier. Un des amants de la belle qui ne supportait plus de ne pas l’avoir pour lui seul. On l’a chopé qui rôdait rongé de remords près de la tombe fraîchement refermée.
Putain d’amour ! Quand on a la chance de le connaître,  on meurt de peur de le perdre et quand il nous manque, on devient fou...
___ Belle épitaphe ! Dis, t’es sur que tu ne veux pas prendre quelques jours ? Pour décompresser?
Je te sens vraiment à cran…





07 mai 2018

Sur le chemin de Saint Jacques.

Parler à personne, au début ça repose, puis on s'y fait et ça finit par bien peser.
Il y a bien eu ces deux sœurs, Leen et Nienke, deux hollandaises qui, au printemps de la première année passaient par là en venant du Nord, soit disant sur la route de Compostelle.  Compostelle avait bon dos. Il faut dire qu’elles se baladaient sacs sur le dos, à pied mais sans carte ni gps. Comment avaient-elles atterri en haut? Le mystère était complet, ce qu'on a pu débrouiller, elles et moi, c'est qu'elles s’étaient paumées quelque part, entre le départ et ici mais l’important c’est le chemin disaient-elles avec un accent à couper au couteau. Elles sont d'abord restées une nuit qui est  vite devenue dès le lendemain quelques semaines, deux ou trois, je ne m'en souviens plus, je n'ai pas tenu le compte… 
Elles étaient fabriquées à la frisonne : Immenses, charpentées, blondes, solides, musclées, de grands yeux bleus et un large sourire toujours accroché à leur visage. Pas grand chose ne leur faisait peur, pas grand chose ne pouvait s’attaquer à leur sourire, c’est plutôt celui-là qui emportait le morceau. Elles étaient du genre enthousiastes, balèzes comme pas deux pour descendre une bouteille de blanc ou quelques bières, raffolaient du soleil d’ici et avaient un sacré coup de fourchette. Dès qu’il se montrait, elles en faisaient autant. Et, ma foi ce n’était pas désagréable. Comme elles voulaient aider en échange d’un endroit  où dormir et de quoi manger, j’ai sorti les balais et les serpillères et je leur ai montré, justement, la grande salle. Elles ont éclaté de rire : Nous ce qu’on veut c’est monter des murs pas passer le balai ont-elles baragouiné. Vaincu par leur rire, je leur ai confié la bétonnière et ce qui va avec. Je leur ai montré le mur Nord de  la grange et son toit de tuiles rondes qui commençait à s’effondrer. Elles s’y sont mis avec ardeur. Elles maniaient cet engin bien mieux que moi et pour les murs, elles étaient imbattables. Je les regardais faire de loin. Elles chantaient, l’une en donnant à bouffer à la bétonneuse qui tournait sans répit, l’autre en alignant les pierres. De temps en temps, elles changeaient de tâche mais elles gardaient leur humeur. Elles avaient l’air heureux et le boulot avançait si bien que j’ai été à court de ciment assez vite. J'ai dû descendre refaire le plein. 
Je les ai emmenées. C’était le 27 Avril, je m’en souviens encore et ceux d’en bas aussi. Il s’en est raconté quand on a déboulé mes arpettes et moi dans le magasin de matériaux. Elles s’étaient habillées en orange des pieds à la tête et durant tout le trajet, elles avaient levé les coudes à tours de bras. Le jour du Roi m’ont-elles dit. Tu parles, le jour de l’alcool, oui.  Elles m’ont fait acheter ce qu’il fallait pour la charpente des remises, on va s’y mettre après les murs de la grange. En bas,  ils n’avaient, sans doute, jamais vu pareil équipage. Je dois dire que j’étais plutôt fier avec mes deux beautés mastoques. J’en ai profité pour faire un tour de ville avec elles dans le dos. Un tour des bars, en vrai. Après un passage remarqué au Bar Central où je me suis rendu compte qu’elles descendaient les bières comme elles montaient les murs, on a laissé la ville derrière nous. J’avais à peine passé le panneau qu’elles dormaient effondrées à l’arrière, leurs deux queues de cheval claires sur le gris des sacs de ciment… 
Evidemment,  je suis tombé éperdument amoureux. Des deux. Mais pas en même temps. Un jour l’une, un jour l’autre. Elles n’en ont jamais rien su. Enfin, elles ont fait comme si elles n’en avaient rien su. Et puis la grange et son toit à nouveau comme neufs, au début de Septembre, elles ont endossé leurs sacs et repris leur route soit disant vers Saint Jacques. 
M’est avis qu’elles se sont arrêtées à la première plage venue.

Elles ont levé le camp, comme elles étaient arrivées, en marchant, des ampoules aux mains en plus.



21 avril 2018

Ce qui m'effondre.

C’est la maladie qui  frappe un enfant,
C’est qu'en Australie la Grande barrière de corail qui va disparaître,
C’est qu’il n’y a plus de mésanges ni de rouges gorges dans le jardin, et que le gros noir n’y est pour rien.
C’est l’arrogance,  la morgue, la suffisance et le mépris de classe,
C’est qu’à proximité des cultures, il n’y ait plus vie, plus de lézards, plus de sauterelles et de moins en moins d’abeilles,
C'est que les rivières meurent à petits feux,
C’est que la plage entière a disparu aux Saintes Maries de la mer,
C’est que tu vas être opérée d’un deuxième cancer… À l’autre sein, je veux dire,
C’est l’arrogance, la suffisance et le mépris de classe,
C’est qu’il y a de la misère ici pour que des gâtés se la coulent douce à Miami,
Et de la misère là-bas pour pas grand chose ici,
C’est le dix neuvième au temps du vingt et unième,
C’est que très peu aient tant et que tant n’aient rien,
C’est la falsification,  le mensonge, la réécriture de la vérité vraie,
C’est qu’on s’autorise à se balader en ville attifé comme dans ses toilettes, 
C’est une gifle sur le visage d’un enfant,
C'est que nous avons fait des océans une poubelle,
C’est qu’on détruise des forêts et des grands singes pour de la pâte à tartiner,
C’est qu’on s’excuse, qu’on s’excuse et continue sans rien changer,
C'est que la Méditerranée ait un goût de cadavre,
C’est que les éléphants ne vont plus arpenter la surface de la terre,
C’est ce que le pouvoir peut faire comme dégâts dans les cervelles,
C’est que souvent je me trouve d’une connerie sans nom, après, trop tard,
C’est qu’un type beaucoup plus grand soit juste devant moi dans une queue,
C’est qu’on ramasse les poulets vivants avec une machine,
C’est la fatigue, l’humiliation, la peine, le dur pour des salaires de misère,
C’est qu’on puisse entendre oui quand est dit non,
C’est qu’on tue en spectacle à l’épée des animaux dans des arènes,
C’est qu’un pays riche ne soit pas foutu d’accueillir, un temps, dignement des familles fuyant les bombes,
C’est que les prisons soient souvent d’infâmes taudis,
C’est la haine prête à sourdre,
C’est la bêtise à l’heure de grande écoute, ce mépris qu’elle suppose,
C’est mon côté Miss France,
Et ce qui me relève… 
C’est tout ce qui n'effondre pas.


17 avril 2018

Cette année.

Cette année, personne ne l’avait encore vu vraiment, mais il était là, pas loin.
Nous étions déjà à la mi-Avril et, au loin, là bas, tout en haut, le Grand Chauve avait sagement gardé son bonnet de neige. Chaque locomotive de nuages qui le frôlait lui en déposait une couche. La nuit, la fabrique de gel fournissait toujours à plein régime, comme s’il n’était pas encore sorti de dessous ses couettes, comme s’il ne s’était pas vraiment réveillé, comme s’il n’avait pas vu l’heure, comme si personne ne l'avait prévenu. Et pourtant nous le sentions arriver. Nos corps le sentaient arriver. Quelque chose dans l’air, aussi. Une lumière du soir, une douceur fugitive, des teintes vagues et tendres dans les touffus, la force d’un courant, une caresse bienveillante du midi. De petits signes, des mains levées discrètes, des sourires diffus. Oh ce n’était pas encore la poussée, l’éruption, le grand chambard, c’était une annonce, un pré, un avant, tout juste un bientôt.
En tous les cas, dans le pays, il était attendu, nous savions bien qu’il allait se pointer, il arrivait depuis si longtemps, mais comme un amoureux stratège, il faisait attendre, il repoussait, il différait, au fond, il faisait languir. Patientez un peu, quelques jours, quelques semaines. Ainsi, de me voir, enfin, je fais le pari que vous m’aimerez davantage. En bas, dans les jardins, les forces vives du Grand Renouveau s'étaient mises en ordre de bataille, les amandes, elles, étaient en belles formes, les figues au bout des branches déjà bien en rondeurs, les vignes en duvets soyeux, les boutons de roses claffis de pucerons en affaire, les arbres en petites feuilles repeignaient l’horizon du coin de vert tendre, les merlettes grattaient sous les cyprès, leurs petits piaillaient au dessus, dans les nids, en plein midi, les lézards musardaient sur les murs des terrasses, le pied de romarin en fleurs d'artifices bourdonnait comme une usine à abeilles, les couples se formaient à grands rrrou rrrou chez les tourterelles, comme des mines antipersonnelles, les boutons des iris et des rosiers allaient nous exploser aux yeux... Les pairies s'étaient enjaunies de fleurs de pissenlits, les muscaris bleuissaient en tâches, le vert de l'herbe. Les iris jaunes, en bord d’eau, eux, étaient déjà en fleurs et, le soir venu, les vols en points de suspension de quelques chauve-souris traçaient du noir sur le bleu nuit.
Il n’allait pas tarder, nous en étions tous quasi certains, mais ce sera quand ?
Cette année comme pendant celles qui ont précédé, depuis qu’il avait posé ses valises dans ce pays, c’est en guettant tout ces indices qu’il marchait dans les rues de la ville aux ceintures d’eau. En relevant ces signes et, en vrai, en la cherchant. Ou plutôt en espérant l’apercevoir. Sa famille habitait une maison sur les hauteurs. Une maison dans laquelle il était allé une fois ou deux. Il y avait même dormi une nuit mais sans qu’elle soit là. Il se souvenait de la grande piscine... Du temps où il la connaissait d’un peu plus près, il était passé, il était beaucoup de passage à cette époque là, dans l’ancienne maison. Pas loin. Dans la plaine. Là, avec elle et les autres, ils avaient vécu plusieurs jours. Suspendus. Un soir, ils étaient allé manger à la ville proche, sur une placette dans une ruelle. Ils avaient partagé un plat dont le goût, depuis, l’accompagnait.  Une reine, c'était une reine. Ou bien une quatre fromages. Il se demandait souvent s'il la reconnaitrait, il avait tellement changé! 
À partir de ce séjour, il s'était pas mal loupé. Dans les grandes largeurs, tous les angles,  les gros côtés, les petites longueurs, les petits côtés et les diagonales, aussi, pour faire bon poids. Désormais, quand, dans l'année, se pointait cette période de Grand Renouveau Général, d'Immense Bazar Hormonal, certains jours, il faisait trois ou quatre fois le tour de la ville, il cherchait à croiser les regards des gens, qui devaient le prendre pour un sociopathe,  il guettait l’apparition d’un fantôme au détour d’une terrasse, il s’asseyait à peu près là où ils s’étaient assis et il attendait, en espérant que quelque chose se passe, au fond, que le soir vienne. 
À cette heure, il ne l’avait encore jamais revue. C’était à croire qu’elle ne mettait plus le nez par ici, qu’elle ne venait plus dans le coin, qu’elle avait, comme déserté.

Lui, il resterait là, jusqu’au soir… 
Le soir revient vite quand on ne s’ennuie pas.


14 avril 2018

Vague à lame.

Nous nous étions bien embrouillés, lui et moi. 
Pour des broutilles, en plus. Mais c’était souvent comme ça, les conflits, enfin, ce qui pouvait les déclencher n’en était pas la vraie raison. La vraie était plus profonde, ancienne, enfouie. Elle ne demandait qu’à surgir.
J’étais peut-être crevé, ma citerne de patience à sec, lui particulièrement en forme ce jour là, va savoir. Nous n’avions pas su comment endiguer la querelle au tout début et elle avait fini par nous péter au nez. Nous n’étions pas beau à voir. Les gens exprimant leur colère sont rarement beaux à voir. Une écume blanche leur vient aux lèvres, leurs yeux sont injectés de haine, les mots qui sortent de leurs bouches tordues sont rarement les bons, tout ce qui s’échange, invectives, gestes, tout contribue à la faire grandir, rien à l’apaiser. Les deux s’enfoncent dans des impasses dont ils vont avoir un mal de chien à se sortir, ils le savent pourtant qu’ils ne devraient pas s’y engouffrer mais ils s’y plongent, c’est plus fort qu’eux.
En général, c’est au plus sensé, au plus adulte, au plus vieux, au plus sage des deux de prendre les choses en mains, d’attraper les rênes de leurs deux mustangs hystériques et à gentiment tirer dessus pour ramener tout le monde à la raison, au calme, au paddock. J’étais, ce jour là, censé être sensé. J’ai eu, ce jour là, tout faux. J’ai fini par le virer de l’endroit où nous étions enfermés.
Il l’a fait. Il a foutu le camp et il a disparu. Un temps.
J’ai fini tant bien que mal ce que j’avais commencé. J’avais du mal à me concentrer, revenaient sans cesse les tourments de l’affrontement qui venait d’avoir lieu. Ce que j’aurais dû faire, dire, ce que j’avais manqué, ce que je me reprochais, ce qui nous avait poussé à nous opposer, comment les choses allaient maintenant tourner, quoi dire à qui , que ce serait-il passé si j’avais été moins con. Tout ça faisait un beau potage dans ma cervelle affaiblie. Et puis nous sommes tous sortis.
Les autres ont filé devant, je suis resté un peu en arrière à fermer la porte à clé. 
Et j’ai commencé à descendre l’allée.
C’est là que je l’ai vu arriver d’un pas plus que décidé. Énervé. Il était encore énervé. Il montait vers moi. Ses narines fumaient toujours. Je me suis arrêté, il s’est approché de moi, très près.
Alors, ça va mieux j’ai demandé faussement souriant.
Si tu veux qu’on se batte, j’ai ce qu’il faut m’a-t-il balancé avant d’entre ouvrir son blouson et de me toiser du regard. Il avait, glissé dans son pantalon un couteau de cuisine. Le manche grand comme un avant bras et pourtant,  je n’ai pas eu peur. Je n’en tire aucune gloire mais je n’ai pas eu la moindre petite parcelle de peur. Je n’ai même pas envisagé qu’il puisse s’en servir. Je lui ai juste dit : Qu’est ce que tu fous avec ça ? Tu vas te couper. Et puis après un temps : Rassures toi, nous n’en sommes pas là, toi et moi. Range vite ton truc, fais surtout gaffe à ne pas te blesser avec. Je te laisse rentrer chez toi, reposer ce machin et reviens me voir à ton retour qu’on en parle mais fais attention, c’est pointu ces trucs là.
Et c’est moi qui l’ai planté, là. J'ai tourné le dos et j’ai continué mon chemin calmement. Je n’ai pas vu la tête qu’il a faite à ce moment.
Je l’ai juste vu s’en aller, passer la grille et disparaître au coin de la rue.

Et j’ai attendu qu’il revienne et qu’on se parle.


12 avril 2018

Alternatif et continu.


Soir de concert en province. Nous avons des places. C'est fête. L’autre chantant fou s’y donne. Corps et âme. Nous le savons. Il fait fièvre. Le spectacle n’a pas vraiment commencé. Les musiciens sont sur scène prêts à jouer. On les devine dans une brume suspecte. La salle est surchauffée d’impatience. Dedans, des Mona Lisa klaxonnent.
Le noir se fait, d’un coup, partout. Les gens hurlent leur joie de le voir apparaître, d’enfin l’entendre. C’est qu’ils savent à qui ils ont affaire. Si l’on peut dire. Affaire est un mot grossier. Pour lui. Et sans doute pour eux. Ils y sont déjà venus, ils savent la générosité, la folie et le voyage que ça va être.
La lumière ne revient pas. Le temps se fige. L’attente dure, pèse, inquiète.
Sa chevelure en bataille arrive d’entre le rouge des rideaux. Il explique sans micro à capella. Le transfo a sauté. Panne électrique, putain plus de courant. On va jouer quand même, mais ailleurs. On ne va pas se laisser emmerder par du fil électrique.
On s’en va tous dans une salle libre à côté. Suivez nous. Les musiciens en tête. Dans les allées vers la sortie. Ils jouent, nous chantons. Le public incrédule au début, finit pas se lever et suivre. C’est une troupe entière et joyeuse qui sort dans la rue, la traverse, marche un peu et finit par entrer dans une autre salle éclairée celle-ci. On s’y réinstalle, les musiciens reprennent possession de la scène. Ça branche, tire des câbles, court, connecte, à la vue de tous. Une agitation sereine. Nous, assis, on attend, gentiment, patiemment.
Alors, le miracle. Intense et beau. Barry Lindon vitaminé, citerne à lithium. 
Dans la salle, enfin, le silence respectueux descend. Et ça se met à jouer.
Il a chanté trois heures et c’était lumineux, puissant et merveilleux.

L’ambiance était électrique, il était LE courant. Alternatif et Continu.
Inoubliable et fou.

Au revoir M’sieur. Merci pour tout.




08 avril 2018

La dégelée.

Nous n’avons rien vu venir.
C’est après avoir tourné le coin de la rue en sortant du restaurant qu’ils nous sont tombés dessus. À ce jour je ne sais toujours pas combien ils étaient. Trois, peut-être quatre, en tous les cas pas moins. Durant toute la séquence, il n’y a eu que très peu de parole, aucune annonce, aucune menace rien que des coups. Pour essayer de les freiner, quand ça a commencé à sentir le roussi,  je me suis juste entendu dire : Déconnez pas, je pourrais être votre grand père, ce qui, après coup, me fait dire que c’étaient des gamins. Le : Ta gueule vieux con reçu en retour me laisse à penser qu’en plus d’être agressifs, ils étaient drôlement perspicaces…  D’abord de grosses gifles sont arrivées, puis des coups de pieds dans les flancs dès qu’on a posé le premier genou à terre. Et le tout dans un silence épais. Après les quelques mots échangés, nous n’avons plus entendu que les coups qui arrivaient avec méthode, application. Ils y mettaient presque du sérieux, en tous les cas de l’efficacité. En quelques secondes ces petits salopards, (là, de suite, je ne vois pas d’autre mot, désolé) nous avaient allongés sur le goudron du trottoir et dépouillés de tout ce qu’il y avait à nous arracher : vestes et blousons, portefeuilles, liquide, montres, bijoux, bagues, dignité, enfin tout.
Nous les avons sentis s’éloigner sans courir vraiment, toujours sans rien se dire alors que nous avions plongé dans un champ d'orties et pour l’instant, nous étions sans douleur malgré l’avalanche de beignes qui nous avait emporté. Le mal viendra après quand l’adrénaline aura reflué.
Ça va ?
C’est elle qui m’a prononcé les premiers mots. Dans un souffle fatigué.
Oui, ça va, si on peut dire, j’ai dit. Et toi ?
Comme toi.
Au-dessus de nos têtes, il y avait déjà quelques passants qui nous demandaient comment on allait et qui s’extasiaient presque : La vache ils ne vous ont pas loupé, vous en avez pris une bonne. Une bonne n’est pas exactement le mot que j’aurais employé mais il fallait reconnaître que la dégelée était gratinée. Le patron du restau était là lui aussi, mais il ne voulait rien savoir. Ça ne s'était pas passé chez lui, c'était dans la rue, il n'avait rien à voir avec cette affaire. Son restau était bien tenu, pas d'histoire chez moi, tout va bien, du reste j'y retourne, débrouillez vous, au revoir m'sieurs dames.
J’ai réussi à me déplier, me soulever un peu et à m’asseoir sur le trottoir, le dos contre le mur de l’immeuble, un type m’a tendu une bouteille d’eau à laquelle j’ai bu deux ou trois gorgées et j’ai lâché dans ma barbe : Putain quarante ans que je me tue à tenter de les rendre moins cons et je me fais démollir comme un bleu. 
Toutes ces années, ils m’avaient vidé de mon énergie, de mon sommeil et ce soir là, ils me piquaient le peu qui me restait, ma montre et mon ego. Au fond, je l’avais mauvaise. Pas tant pour moi. Surtout pour toi qui n’avait rien à voir avec tout ce cirque, ce déchaînement de violence mais qui avait pris autant que moi. J’ai eu l'image lumineuse de te voir distribuer quelques gifles avant de tomber à genoux. 
À cet instant, j’ai essayé de me relever mais je n’ai pas pu. J’avais les jambes comme le souffle, coupées. Je me suis rassis. Je t’ai regardée, tu m’as jeté un œil et je t’ai souri, enfin j’ai grimacé un sourire.
Au loin une sirène, les flics arrivaient, déjà. Ils sont sortis de leur fourgon, ils ont déboulé dans la rue, ils étaient un bon paquet et semblaient plutôt énervés. Après nous. Ils nous ont entouré et nous ont demandé si on voulait appeler les secours, si ça en valait la peine, ont-ils osé dire. On avait interrompu leur partie de cartes?
Et comment ! Il faut qu’on passe quelques radios pour savoir si on a rien de cassé quand même. Le chef m’a lancé : Vous n’avez pas l’air d’être très amochés. 
Très non, mais un peu, j’ai dit. On a reçu une belle rouste. Et puis  on s’est fait dépouiller de tout ce qu’il y avait à prendre.
C’est quand il a commencé à avancer la thèse qu’on l’avait un peu cherché que ce qui, dans un recoin, me restait d’adrénaline s’est versé direct dans mes veines.
On l’a quoi ? Redites ça pour voir ? Sans rire, il a soutenu que oui, finalement on avait un peu provoqué les évènements. Alors, il a tenté de nous prouver qu’à cette heure tardive, à nos âges,  on aurait plutôt dû être chez nous, au chaud, devant la télé que dans la rue, qu’en tous les cas, il ne fallait pas sortir avec nos blousons et toutes ces choses tentantes qu’on trimballait sur nous, qu’il fallait comprendre que les jeunes étaient à cran avec tous ces trucs qu’ils ne pouvaient pas se payer et qu’au final c’était de notre faute. Il avait ajouté, ce crétin, qu’on n’avait pas spécialement intérêt à porter plainte. Enfin, je ne dis pas ça, si ça vous amuse de perdre votre temps vous pouvez toujours essayer mais nous, voyez on a autre chose à faire que de traiter ces trucs là.
Ces trucs, il avait dit ces trucs…
Dites vous que ça n'a rien de personnel, ils se frappent entre eux à coups de marteau, alors vous devriez vous estimer heureux qu'ils ne soient pas armés...
Il a ajouté : Que voulez vous, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur énergie et de leur colère.  Encore un peu, il les trouvait espiègles et facétieux.

Ça ne m’a pas consolé. J’étais à deux doigts de fondre en larmes. Pas seulement parce que j’avais un de ces mal aux côtes...



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