16 octobre 2019

Le popotin

Au fond, je n’en savais encore rien même si j'en recevais de temps à autre certains signes, mais j’imaginais que ça devait débuter comme ça: 
Sans doute qu’un beau jour, façon d’écrire, on doit simplement faire un pas de côté, comme renoncer, se dire à quoi bon, lâcher l’affaire, sortir un mouchoir blanc du fond d’une poche dont ne savait même pas qu’il y était et se mettre à  l’agiter bêtement dans l’air tiède d’une soirée jusque là sans histoire. Sans qu’on s’y soit préparé, sans qu’on se soit dit longtemps à l’avance ce sera pour ce soir là précisément que ça va arriver. Mais ça arrive. 
La veille on avait encore assuré, on était paré pour l’Aventure, on pouvait embarquer, on avait envisagé des possibles, on n’était pas à l’abri de tomber amoureux, on avait prévu des actes, on avait rencontré des gens, on leur avait parlé, on avait évoqué avec eux des projets qu’on avait élaborés, on avait exprimé des rêves qui nous restaient pour occuper du mieux possible les mois à venir. On avait échangé à propos des voyages, des villes et des pays qui nous restaient à voir, la meilleure saison pour y aller faire un tour ou bien à propos de la pertinence de retourner dans un qui nous avait beaucoup plus. Tu te souviens de cette lumière en Novembre qui était si irréelle et puis slaouch tout ça était remis en cause, pire abandonné, plus d’actualité, foutu en l’air.
Un beau soir, façon de parler, le lendemain ou pas loin vous vient en bouche la saveur âcre de la poussière que vous avez mordue sans savoir où.  Désormais, on  serait à même de reconnaître ce gout entre mille et pour toujours. Il ne nous lâcherait pas. Il serait inscrit en nous. Un vilain soir, on doit poser un genou à terre après avoir courbé l’échine un peu plus que tous les autres soirs d'avant. Ça vient au déboulé d’un escalier que d’ordinaire on avalait en sautillant le cœur léger, ça vient d’un souffle écourté après une course de quelques mètres, ça arrive par une crainte soudaine, surprenante en traversant une avenue en dehors du passage piétons, d’un autobus qu’on attrape pas, d’une valise qui semble bien plus lourde que d’habitude, d’un écran de cinéma qui paraît bien flou, d’une impatience qui vient plus vite, d'une phrase qu'on fait répéter, d'une réaction ou d'une reflexion qui ne nous ressemble pas et qu'on s'étonne d'avoir eue. On s’affaisse un peu sous le poids, on se tasse et pour finir, comme vaincu par un ennemi invisible et sournois, on finit par lâcher, on abandonne. Alors, on veut quitter la scène, descendre de l’estrade, sortir du rond de lumière. On souhaite être ailleurs, davantage sur le côté de la route encore un peu sur le trottoir mais plus près du caniveau. On prend la tangente, on s’efface, on se retire, on jette ses cartes, on laisse la table, on sort du jeu, on descend de la rame, on s’extrait du cortège, on quitte la cohorte. Entre ici Jean Moulin...
C’est comme ça que ça arrive. D’un coup. La veille on avançait malgré des douleurs diffuses, on passait outre, on les méprisait même. Là, ce soir,  elles se rappellent à nous, elles sont au premier plan puis elles empêchent. Alors, on est envahi par une lassitude, une fatigue, un épuisement. D’un coup, on se retrouve sans envie sans désir, sans souhait, sans rêve. Un soir ce qui nous animait, ce qui nous faisait trembler d’émotion, ce qui faisait naître une larme dans le noir d’une salle nous a quitté. On se dit qu'on aimera plus, pire qu'on ne sera plus aimé. Jamais. Un jour l’élan magnifique s’arrête. Net. L’ouverture des bras se referme, l’étincelle s’éteint, le coeur se vide. On s'isole. Un soir on se sent sans force ni énergie. Tout ça ne nous amuse plus. Au contraire. Comme les anciens fumeurs détestent l’odeur du tabac on se met à fuir ceux qui n’en sont pas encore là. On ne veut plus les voir ni les entendre on ne veut plus avoir à faire avec eux. On se met à détester les jeunes et leur fougue, on déteste la jeunesse entière. Ils nous semblent infréquentables. 
On arrive à peine à se fréquenter soi-même.
Un soir c'est fait, on est vieux. 
En attendant cet instant terrible qui ne manquera pas d’arriver, on le devine, on le sait, on le pressent, on reste debout, à faire face, les pieds posés bien à plat sur terre et on se remue le popotin.



10 octobre 2019

Une dernière bière

Le hall passé,  dans la vaste salle de réception décorée de l’immeuble de trois étages, elles sont une dizaine aux cheveux bleuis autour d’une grande table, occupées à dresser de leurs mains malhabiles, déformées par l’arthrose des bouquets de fleurs coupées. Ikebana de banlieue. Ça sent le mauvais parfum, le lys sucré, l’ennui profond et le vieux. La pisse aussi souvent. Ça sent l’ehpad avec son putain de h qu’on ne sait jamais où le mettre. En avançant, on leur dit bonjour d’un signe de tête et d’un sourire un peu forcé. Aucune ne répond, aucune n’a vu ou entendu nos signes. Il n’a jamais à ce point détesté autant les bouquets de fleurs, il a fini par regarder le dessus de ses chaussures jusque devant  la porte de l’ascenseur.
Depuis quelques mois c’était devenu un rituel. Toutes les fins de semaine, ils venaient là, à deux, l’arracher à ce lieu, à ses habitants, à sa désormais nouvelle tribu, pour une heure ou deux et l’emmener boire une bière à l’extérieur. Dès la première fois, ce fut son seul plaisir de la semaine. Dès la deuxième, il n’avait plus été question de l’en priver. C’est qu’il n’avait pas volontiers encaissé son déménagement après la mort de son amour. Il n’avait pas aimé l’immeuble, les couloirs, les ascenseurs, la chambre, la salle à manger collective où les moins atteints devaient encore se rendre. Il n’avait pas aimé les gens qui y travaillaient, ceux qui y vivaient. Il n’avait rien aimé de tout ce bazar. On n’avait pas pu lui donner tort. On s’était mis un peu à sa place. Il avait été patron d’une entreprise, d’une dizaine de salariés. Il avait été un cador dans sa partie, celui qu’on venait consulter de tout le département et même au-delà. Il avait été en cas de conflit expert dans les tribunaux. Il avait été celui qui prend des décisions, fait des choix, les assume, dirige, organise, suggère, ordonne, engueule, paye. Il avait eu trois maisons : la sienne, enfin la leur, une de campagne à une heure de route de chez eux, pour les belles fins de semaine de printemps et d’automne  une sur une île pour l’été avec un bateau à quai. Et là, aujourd’hui, il n’était presque plus que l’ombre de cet homme rayonnant qui achète et vend, celui qui pèse. Il était devenu un vieux bonhomme orphelin de son passé, de son amour, malade, sourd, ne voyant plus très bien, avec du mal à se déplacer, incapable de se laver seul, qui restait assis toute le long des jours dans un fauteuil près de la fenêtre, une couverture sur les genoux, ce n’est pas le moment que vous nous attrapiez froid, monsieur Papy. 
Il y avait quand même de quoi l’avoir mauvaise. Toute cette attente de quoi ? Rien n’allait s’arranger. Au contraire, tout s’aggravait de mois en mois, d’analyses en analyses, de maux en maux.
Alors pour adoucir un peu ses tourments, ils avaient pensé à ça : prendre deux heures et l’emmener en terrasse si le temps le permettait pour qu’il puisse tremper ses vieilles lèvres dans la mousse d’une blonde. Le sortir un peu de là où rien n’avait grâce, à juste titre, à ses pauvres yeux qui ne voyaient plus grand chose. Il mettait un temps fou à sortir de l’endroit, un temps infini à monter dans la bagnole, une éternité pour en sortir et autant pour arriver au bistrot appuyé sur ses deux cannes. Il souriait en trempant ses lèvres dans le blanc de la mousse. Il la vidait tranquillement en savourant toutes les gorgées. Il ne disait pas grand chose, il avait perdu l’habitude de parler à d’autres et puis comme il était devenu sourd, il s’était isolé dans son esprit.
Et puis, ils le raccompagnaient.
En le laissant après l’avoir embrassé, ils lui disaient à samedi prochain. Ils fermaient la porte de sa chambre en lui disant d’un ton faussement enjoué : Tu es sage, hein ? Tu ne fais pas de bêtises ? Et ils se dépêchaient d’aller pleurer dans l’ascenseur en évitant de se regarder dans la glace le temps qu’il les redescende vers la vie.
C’est en rangeant sa pauvre chambre que sur sa table ils ont trouvé le mot griffonné d’une écriture tremblante qu’il leur avait laissé. Il disait : 

D’abord, vous allez être triste et puis après trouver que c’est un soulagement. C’en est un. J’ai tellement aimé cette vie que je ne veux plus qu’elle soit réduite à celle qui me cloue ici. Je vais rejoindre mon amour. Ne soyez pas triste. Je vous embrasse. Vous, vivez. 
Et commandez moi une dernière bière. 
Pour LA Route


27 septembre 2019

C'était un dimanche

C’était un dimanche. 
En début d’après midi. Paul s'est extrait du canapé, il a saisi la laisse pendue dans l’entrée, il a hurlé dans la maison à qui pouvait l’entendre : Je vais faire pisser le chien! Personne n’a répondu : Elle, elle était encore dans la cuisine à se démener avec la vaisselle sale, les beaux parents étaient devant la télévision et des ristrettos allongés, les autres, les enfants, étaient remontés dans leurs chambres et devaient se remplir les cervelles de vide en échangeant des bêtises essentielles avec leurs frérots sur un réseau quelconque ou bien ils perdaient leurs heures, consoles en mains en perpétrant sans haine mais avec énergie un joli massacre virtuel. Le matin, après le petit déjeuner que chacun avait pris de son côté et à des moments différents, il avait amené l’ainé au sport et la fille à son cours de danse. Elle, elle était restée trainer. C’était un dimanche bien comme les autres. Au réveil elle l’avait cherché des doigts avec une main qu’elle avait tendue vers lui, elle lui avait caressé l’épaule, il s’était éloigné et lui avait marmonné dans son sommeil: "Pas envie, dormir encore." 
Elle en était resté là. De ça aussi il n'avait plus envie.
Dès qu’il a attrapé la laisse en corde, le chien avait levé une oreille, remué la queue, lancé un waf joyeux puis il était sorti du panier où il dormait et  s’était mis à tourner autour de son maître en aboyant maintenant avec frénésie. Paul a attrapé son portefeuille, l'a mis dans sa poche arrière, il a ouvert la porte et ils sont sortis. La vue de la laisse avait fait venir l’envie.
Le mistral qui avait soufflé comme un damné ces jours derniers avait calé en fin de matinée et tout dans le coin s’était apaisé comme suspendu. La température était encore douce en cette fin de Septembre et le ciel avait chaviré au grand bleu. Là bas vers l'est il restait encore des nuages noirs qui s'évacuaient lentement. Quelques flaques dans la rue disait aussi la pluie battante des derniers jours. Hier, elle lui avait proposé d’aller passer la journée à la mer qui n'était pas si loin : Il fait beau, on pourra se baigner une dernière fois avant l’automne elle avait dit. Il avait décliné: "Il va y  avoir un monde fou et on va s’emmerder pour revenir, non, non on bouge pas et puis tes parents viennent à midi comme d’habitude, non ?"
Il n’arrivait plus à avoir envie de bouger, de se remuer, de plus grand chose. 
Alors pendant l’entrainement du grand, il était allé chercher un poulet grillé au marché du matin. Il ne l’avait pas pris fermier, ils ne pouvaient plus, ils étaient obligés de faire attention, de surveiller les dépenses, de se restreindre. C’est que deux ans sans boulot avec les traites de la baraque qui leur tombaient régulièrement sur les épaules et tout le reste. Et tout le reste. Les réserves étaient comme eux deux, écrasés.
Le chien connaissait la balade par cœur. Il est sorti du lotissement aux maisons mitoyennes toutes semblables, il a pris le chemin de petits galets ronds qui descendait le long de la rivière en promenant sa truffe à ras du sol comme une tête d’aspirateur mais  en surveillant de temps en temps s’il était suivi. Il l’était. À la hauteur du lit presque partout asséché, tout excité, il a filé droit dans une flaque de flotte brunâtre et s’est couché dans le frais de tout son long. 
Au moins un qui se sera baigné ce dimanche a pensé Paul.  Après une centaine de mètres ils ont rejoint la voie ferrée de la ligne  T G V qui traversait le pays. Ils l’ont longée sur une bonne centaine de mètres. Lui sur les pierres, l’autre à ses affaires allait et venait, farfouillait dans les herbes hautes, les arbustes et la végétation encore dense à cet endroit. Un premier train s’est annoncé en soufflant. Il venait du pont qui passe au-dessus du lit principal et fonçait vers le sud. Les pierres du chemin vibraient, l’air a été bousculé par le souffle du monstre. À son passage le bruit insoutenable. Le chien était venu s’allonger aux pieds de Paul dès qu’il avait perçu l’arrivée des premières voitures. La voie n’était qu’à une dizaine de mètres. Puis le silence. Au dessus d’eux des vols en v de migrateurs commençaient à descendre en suivant le cours. Eux aussi fichent le camp  a pensé Paul. Ils ont repris leur marche. 
Après quelques minutes, ça l'a envahi d’un coup comme une paire de mains serrées sur sa gorge. Rentrer, la fin d'après midi, la pétanque d'après sieste, la belote d'après pétanque, les minutes qui viennent, l'ennui, la fatigue, l'épuisement? Insupportables. 
Alors, il a cherché un arbuste un peu plus gros que les autres, avec la laisse il a attaché le chien au tronc. Il a sorti un crayon qu'il avait toujours dans sa poche, un ticket de caisse de son portefeuille il a griffonné quelques mots sur le blanc qui restait du ticket, il l’a roulé et glissé sous le collier du chien, il lui a flatté les flancs, il a saisi son museau à deux mains et l’a embrassé en pleurant. Il s’est dirigé vers la voie ferrée. Un autre train s’annonçait…
On a ramassé des lambeaux de lui à deux cent mètres de l'impact ont dit les gendarmes. 
Sur le petit mot retrouvé sous le collier il avait juste écrit cette phrase:

"Pardon à tous pour toute la merde que je fous."


15 septembre 2019

Il t'arrive

L’automne, c’est par la peau qu’il te vient.
Vers la fin d’Octobre, selon l’endroit où l’on vit, il arrive assez souvent qu’on puisse encore manger dehors, même le soir, mais une fois la nuit  tombée, il  faut se couvrir la nuque et les épaules d’une petite laine, d’un châle ou d’un pull car on ressent oh pas depuis très longtemps, un jour ou deux seulement, une fraîcheur assurée qui dégringole des arbres et  pousse à se couvrir ou à moins s’éterniser. On ne peut plus siroter en s’attardant aux terrasses, en attendant que des pluies étoiles défilent dans le noir comme au cœur d’Aout. Après la dernière cigarette, le dernier verre, on doit alors bouger car le frais s’avance et gagne. Maintenant, au petit matin, quand les volets sont poussés, il arrive qu’on ne puisse plus distinguer le fond du jardin tout entier plongé dans une brume dense que, seul, le soleil réapparu dissipera. On la sent même au dedans des maisons cette brume qui vient avec le frais, les murs et les carrelages en rendent compte. En attendant que le thé infuse, il te naîtra même une envie de flambée que tu contenteras. En attendant, nous aurons à penser au ramonage à faire, au bois à couper, aux bûches à fendre. Veiller à ce que la maison soit prête pour l’hiver. Maintenant, les jours sont comptés avant les premiers vrais froids. Ils commencent par raccourcir salement et ça se voit. Les nuits s’habillent de froid. Il va falloir s’encouettiser.
L’automne c’est par les oreilles que tu le reconnais puisque les champs et les bois te sont maintenant interdits. Annexés par des hordes de tueurs armés en tenues de camouflage, ces bandes de petits garçons vaniteux (la nature, elle va voir c'est qui le patron!) qui jouent à la guerre contre les bécasses en ne leur faisant aucun quartier. Ils tirent sur tout ce qui porte poil, porte plume, vole, court, nage, vit gibiers comme chiens et autres chasseurs juste pour le plaisir de les tuer. Celui de ces courses affolées supendues, brisées net  comme ces chiffonnades de chevreuil perces par les plombs. L’automne est aussi un bain de sang.
L’automne c’est par les yeux qu’il t’attrape :
Ça commence assez tôt par les feuilles des grands platanes qui se marronnent et chutent, détachées par les vents du soir. Alors, les verts du figuier généreux commencent à jaunir. Dans les bois tout se teinte jour après jour, heure après heure, la nature prend feu. Le vert s’efface, lève le camp, débarrasse le plancher, déguerpit, fondule dans les ors. Puis, dans les vergers, les cerisiers se mettent à flamboyer de rouge comme si leurs feuilles baroudaient d’honneur avant de tomber. Les vignes, assez vite leur emboitent la palette rougie de sang. C’est tout le paysage qui se colore. C’est le temps où l’on monte sur les collines, les buttes, les remparts pour embrasser des yeux, comme ils le méritent ces paysages nouveaux. Le vert s’efface. Partout, ça flamme, ça s’ocrise, les fumées montent des feux, la terre devient un trésor étincelant. L’automne est le temps des flambances.
L’automne c’est par le nez qu’il t’arrive.
Dans les ruelles encore tièdes, des jardins aux murs toujours chauffés par le soleil du milieu de jour, commencent à monter des odeurs de feux de feuilles. Presque dans chaque parcelle, les broussailles coupées s’enflamment. Au soir, au dessus des maisons des anciens, leurs os déjà transis, quelques cheminées se mettent à fumer. Ça sent la suie chaude et la soupe de courge. L’automne est une saison de fumée. Plus loin de la ville, dans les forêts octobrales, c’est l’humide et l’humus qui dominent et les champignons popisent du chaud d’après la pluie. Ces senteurs de pourriture noble sont annonciatrices de recherches et de ramassages, d’après midi de marches et de parcourages attentifs des forêts. Dans ton panier, il y aura de la place pour les noix, noisettes et autres arbouses si tu vis où elles tombent. L’automne est une saison de cueillette.
L’automne c’est avec le palais qu’il te flatte :
Au marché du dimanche, une fois le brouillard dissipé, une fois l’humide vaincu, apparaissent les premières girolles, puis selon l’endroit où tu as la chance d’habiter ce seront les premiers cèpes en premières poêlées. Viendra bien vite celui des châtaignes grillées et le soir celui des soupes oranges de potirons. Les coings se cueillent et se mêlent aux filets mignons rissolants, les pommes maintenant mûres s’unissent au boudin pendant que les confitures s’éteignent de cuire. Figues, mûres, arbouses les bocaux se remplissent et s’entassent dans les armoires pour voir venir l’hiver.
L’automne c’est le cœur qu’il te serre.
Finies les longues soirées à trainer aux étoiles, il te faut quitter plus tôt la terrasse et te mettre à l’abri, t’enfermer dans le dedans qui protège au lieu d’être encore au risque, ouvert au monde, à la brise qui passe, au dehors, à l’autre qui vient.
Il te faut te vêtir davantage, les matinées sont fraîches désormais. Il te faut repartir, t’envaliser, t’en aller, quitter ici, reprendre le pont, repasser la frontière, t’exîler, décendrer les foyers, fermer la maison, dégonfler les bouées, protéger les fenêtres, vidanger les tuyaux, caréner les bateaux, retourner au chagrin, dire au-revoir à ceux qui restent, boire un dernier verre, refaire la route, revenir.
L’automne est un temps d’odeurs, un rempart, un dernier souffle, contre la nuit, le froid, le gris, le sommeil, le silence, la tristesse et la pluie. 


04 septembre 2019

La chapelle aux deux platanes

Dans tout le quartier elle était connue comme la chapelle aux deux platanes. 
J’ai eu beau tourner longtemps autour d'elle, je m’en suis éloigné, j'y suis revenu pour tenter de trouver le deuxième platane, je n’ai jamais pu mettre les yeux dessus. Et pour cause. Il n’en restait plus qu’un qui se dressait à droite de l'entrée mais j'ai su qu'à l’origine il y en avait bien deux.
C’est un homme qui faisait l'herbe à la faux devant la chapelle, un vigneron du coin qui m’a raconté l’histoire.
Quand on eût fini de bâtir la chapelle, quelqu’un a dit ce serait bien qu’on plante deux arbres devant l’entrée comme ça les jours de fête et lors des grandes chaleurs en sortant des offices, on pourrait rester sous leurs ombres à parler, à nous en raconter un peu et quand leur feuillage sera dense, quand ils auront grandi on pourra même y dresser des tables et partager un repas ou deux avec tous ceux du quartier. Bonne idée se sont-ils enthousiasmés et aussitôt dit aussitôt fait. Ils se sont réunis, ils ont organisé une grande fête et ils ont planté deux platanes vigoureux de part et d’autre de l’entrée. Et, ils ont attendu. En ces temps là, ils savaient attendre. C’est presque ce qu’ils faisaient le mieux. Attendre les premiers froids de Novembre pour tailler les vignes, attendre que la terre dégèle pour sarcler les rangées, attendre que le beau revienne pour la première taille, attendre que les grains mûrissent pour les vendanges, attendre que le vent ait fini de souffler pour brûler les sarments, attendre que la mouche vienne pour traiter, attendre que l’hiver finisse pour se réjouir du printemps, attendre, attendre, attendre. Que ce soit le bon moment, la belle heure, la meilleure minute. Les pressés, les énervés, les impatients on ne les prisait guère par ici. On préférait ceux qui prenaient le temps de faire les choses comme elles doivent être faites au moment où on doit s’y mettre. Et ça pouvait être à un jour près.
Il était arrivé tout ce qui avait été prévu. Les deux platanes avaient grandi ensemble, après quelques années ils avaient mêlés leurs branches hautes puis leurs feuilles. Ils ne faisaient plus alors qu’un seul et immense toit d’ombre sous lequel des repas de fête avaient été partagés. On y avait dansé certaines longues soirées de Juin, on y avait grimpé, les enfants surtout. On s’y était embrassé sur les premières branches basses protégés des regards et des indiscrets. On s'y était même aimé quand les autres n'y étaient plus. Ces deux platanes faisaient partie de l’endroit au point qu'on l'avait nommé: La chapelle aux deux platanes et que c'est ainsi qu'il était connu de tous.
Et puis l’un des deux arbres avait attrapé la maladie. On avait tout tenté pour le sauver mais on n’avait pas réussi. Pour qu'il ne contamine pas l'autre, pour qu'il ne menace pas de tomber sur la chapelle, il avait fallu l’abattre et le débiter en malheureuses tranches qu’on avait brulées à la va vite. Un jour noir.
Désormais, il ne restait plus qu’un arbre. Seul. Et quand on regardait la chapelle en arrivant de Pernes on ne voyait que l'absent. Mais c'était souvent le cas quand quelqu'un disparait. On ne voit que celui qui n'est plus là.
Voilà, vous savez tout m’a-t-il dit.
Mais s’il n’en reste qu’un pourquoi parle-t-on encore de La chapelle  aux DEUX platanes? 
Après un silence, enme regardant doit dans les yeux et en détachant les mots, il m'a dit :
Monsieur, tant qu’on évoque nos morts, ils ne le sont pas tout à fait. Je vous souhaite le bon soir.


03 septembre 2019

D'origine incontrôlée

Je venais d’entrer chez mon épicier préféré. 
Nous étions en fin d’après midi et je n’avais rien à manger pour le soir. 
Après une balade en moto dans quelques uns des plus beaux coins du coin,  j'étais allé me poser face aux dentelles derrière lesquelles à cette période le soleil se couchait, je m'étais assis face à l'incendie qui s'annonçait, j'avais pris le temps comme si nous étions deux puis, j’avais fini mon tour par chez lui. Elle, elle y était déjà, une cinquantaine insignifiante, fringuée banalement, un jean, un pull, rien à redire. Un peu exaltée, m'a-t-il semblé, mais rien ne présageait de ce qui allait suivre. Croiser des dingues en ville c'était comme rencontrer des vaches à la campagne... Elle avait rempli son cabas, rangé sa monnaie et elle s’apprêtait à partir. Comme, à part moi, personne ne la pressait elle s’était mise à blaguer avec le vendeur. Blaguer, ici c’est parler et c’est la deuxième utilité des courses. C’est aussi pour parler qu’on va les faire.
À la première phrase entendue, j’ai su que ça allait, comme on dit, déraper. Mais je ne savais pas encore à quel point…
J’ai attrapé au vol les derniers mots: 
___ Ah ben non, moi, je veux qu’il me ramène une blanche…
J’ai fait mine dans mon crâne de penser à la bière, à la salade, à une baguette peu cuite mais non ce n’était pas de ça qu’elle parlait… C’était de son fils… Et de ce qu’il pourrait éventuellement lui « ramener » à elle, comme belle fille.
Et oui, oui si c’est à ça que vous venez de penser, vous n’avez pas eu tort. C’était ça qu’elle vomissait en toute tranquillité, devant tout le monde et fortement. Bienvenue en Provence… Et puis, comme une digue qui lâche, elle a poursuivi :
___  Le mieux ce serait une du Nord, elles sont costaudes et travailleuses, mais une italienne ou une espagnole oui, je serais d’accord, elles sont un peu comme nous autres, mais pas une arabe, ni une noire et je ne suis pas raciste. Ah ça non je n’ai rien contre les autres mais je veux qu’elle soit blanche et il le sait. Il est bien au courant. Une arabe je ne pourrais jamais avoir confiance et une noire on serait trop différents, alors il a intérêt à se trouver une gentilles petite blanche de chez nous… Et je ne suis pas raciste, ils ont le droit de se marier mais entre eux, qu’elles touchent pas à mon fils…
J’étais anéanti et je regardais le commerçant qui entendait ce torrent abject.
À la fin de son tsunami de boue, elle s’est tourné vers moi, elle m’a regardé en s’adressant à moi et elle m’a interrogé: N’est-ce pas Monsieur ?
J’ai levé la herse. En faisant demi-tour, je lui ai dit :
Oh lal la ! On ne se connaît pas, vous ne me parlez pas, vous ne me demandez rien à moi, Madame. 
Et aux autres dans le magasin :
Au revoir messieurs dames, pour moi, ce soir, ce sera pois chiches.

30 août 2019

Rentrons

Bien sûr, il y eut ces douces soirées s’éternisant, aidées par les blancheurs gouleyeuses de vins frais…
Bien sûr, il y eut ces instants de partage sous le silence infini des étoiles tremblantes…
Evidemment, nous nous sommes étonnés de ces chaleurs étouffantes et nos pas plombés nous ont portés, le soir,, vers des eaux espiègles, galopantes et fraîches…
Oui, nous y avons passé de jolies soirées dans les salles de spectacles de cette ville en fête dont certaines sous un ciel de pépites... je pense à tous les mirages de ce cirque…
Oui, avec les amis de passage, il y a eu quelques débuts de nuit peu sages, seul, le vide éparpillé des bouteilles permet encore de s’en souvenir…
Bien sûr, je t'ai aperçue deux ou trois fois de dos dans le magma d'une foule assise à une terrasse ou dans le reflet opaque d'une vitrine mais ... ce n'était pas toi...
Oui, oui, il nous est arrivé de nous endormir dans le creux accueillant d’un hamac multicolore et surtout doux et parfois même en dehors des heures légales de sieste…
Oui, nous avons bu des apéritifs au sortir des petits déjeuners, juste en secouant les nappes et poussant les bols…
Bien sûr, il y eut ces bains interminables dans des piscines nouvelles endimanchées par les ferveurs des capucines...
Bien sûr, nous avons mangé des poissons grillés … plus que de raison … entre boire et mal cuire nous avions choisi…
Oui, nous sommes allés nous asseoir aux couchants, face au paysage pyromane en train de se foutre en feu, alors, c’est aussi dans nos yeux et nos âmes qu’il était l’incendie à éteindre…
Oui, nous avons parlé fort autour de certaines donnes de cartes devant l’insolente chance des uns et la terrible déveine des autres, la roublardise maudite des uns, la maladresse insigne des autres…
Oui, oui, nous avons parfois pleuré devant des animaux aplatis le long des routes empruntées…
Oui, nous nous sommes repus de salades estivales dans des bouges de travers à des heures impossibles…
Bien sûr, nous avons croisé le sillage de beaux humains et navigué dans les eaux de belles humaines ce qui nous a même fait dire qu'il suffirait de pas grand chose pour qu'on s'en sorte, enfin...
Oui, nous avons dormi la nuque en vrac sur des plages bondées, cuisant à l'implacable chalumeau d’un soleil d’enfer…
Bien sûr, nous nous sommes trempés les pieds, les chevilles et les jambes dans des fraîcheurs entrevues à l’ombre noire des sous-bois de rencontre…
Evidemment, nous avons pesté contre tous ces autres, qui avaient la bêtise d'être là , au même endroit que nous, au moment où nous y venions….
Evidemment, j’ai souvent pensé à ce que tu pouvais faire à l’instant même où je faisais quelque chose que d’ordinaire il nous arrivait de faire ensemble…
Oui, nous avons perdu du temps à l’ombre de grands arbres sur des places animées à parler de tout, surtout de rien, enfin juste à parler… Il arrive qu’en ne se disant rien de très profond, on s’en dise un peu quand même… Et que la légèreté, en fin de compte, pèse son poids…
Oui, nous avons eu des envies de valises pour des bouts de monde de préférence inconnus mais finalement pourquoi partir ailleurs alors qu’on peut être aussi mal en restant ici ?
Evidemment, durant ces jours, nous avons prononcé davantage de bêtises que de phrases impérissables...
Bien sûr, nous nous sommes dit qu’on ne nous y prendrait plus et que les prochaines seraient différentes, qu’il fallait nous croire sur parole… Sur parole de vent...
Et, puisque désormais nous n'avons plus à rentrer, sortons.




27 août 2019

Ça va jazzer

La chaleur torride du jour s'affaisse, le soir s'amène avec ses bras de berceuse, les arbres, les plantes et les murs des maisons en soupirent d'un peu d'aise attendue. Tu prends ta douzième douche froide de la journée, à même le jardin, tu en profites pour souffler avec le reste. Tu te dis qu'il est un peu tôt, mais tu te sers un verre de rosé d'une bouteille qui traînait dans le frigo et tu la laisses dehors pour les quelques autres qui vont suivre. Puis, tu te rases et t'habilles. Tu essaies de te faire beau, comme un pour un dimanche de communion.
Ce ne sera pas le plus facile mais, ce soir tu as rendez-vous.
Vers vingt et une heure dans un domaine viticole, pas loin de là où tu habites. Tu y seras vite, en moto. Tu y es allé la veille pour le trajet, pour ne pas te perdre, pour être certain d'y... être. La température t'autorise à ne pas te couvrir comme en hiver. Le soleil, lui s'est déjà couché derrière les grands peupliers qui bordent la route. Il fait une douceur plus supportable. Tu fermes la maison et tu prends route. Tu es en avance, alors tu roulottes gentiment, tu traverses des paysages mais surtout des odeurs, des odeurs renvoyées par la terre et le chaud qui en monte encore, des odeurs de lavande, de figuiers, de soir naissant, des odeurs d'été, des odeurs de Sud. Tu te sens un peu étrange et tu mets cette sensation sur les épaules du vin que tu as bu, tu aurais dû manger un peu en descendant les verres, mais tu n'en n'as rien fait. Tu enroules les virages avec une euphorie pas commune, tu te dis, en fait que tu es bien, que tu pourrais rouler des heures comme ça. Et puis tu arrives au Domaine. Quelques voitures sont déjà là sur le parking. Tu ranges ton engin près d'une, tu te défaits du casque, tu le poses dans le coffre, tu jettes un oeil sur le rétroviseur pour voir la tête que le vent t'a faite. Tu ne te trouves pas si mal... L'alcool? Encore? Tu entres dans une salle où quelques personnes sont déjà assises. Elles sont pour la plupart, bronzées, gracieuses, vêtues comme toi légèrement. Tu ne regardes pas leurs hommes. Tout annonce une belle soirée ou alors tu n'y connais plus rien.
Elle, elle et déjà là et t'attends. Elle te sourit, le coeur et les bras grands ouverts. Tu vas vers elle. Elle sent le parfum que tu lui as offert. Elle est belle d'être amoureuse alors que toi ça ne te transfigure pas.
Dans le fond de la salle, un piano droit, une batterie, une contre-basse posée sur le côté comme une femme qui dort. La salle au plafond à la provençale est éclairée par des bougies dont la flamme vacille un peu sous les courants d'air et un plafonnier à la blancheur crue. Puis le noir se fait, il ne reste que les lueurs des bougies. Alors, elle arrive, couverte d'une robe longue de soie bordeaux et elle se met à chanter...
Tu ne le sais pas encore mais tu va assister à un concert de jazz mémorable.
Elle arrive. Une silhouette de Navarone d'apparat, d'une beauté à faire retourner toutes les vestes de tous les fieffés imbéciles ennemis du métissage, elle a une voix de pierre de lave aussi renversante que l'énergie qu'elle dégage, un tempérament de mère fusion. Ah, le swing, elle l'a, elle l'a et sa connivence avec ses complices est partageuse. Deux heures de plaisir, ça commence à compter. 
Entre les sets, il y aura un entracte où tu pourras goûter à volonté, pour une fois tu en auras, du rouge du Domaine... à quatorze degré cinq tu auras à nouveau vite chaud. Mais malgré le retour à faire, tu ne freineras guère.
Rentrés, il fera nuit noire, tu auras mal aux bras à force de battre la mesure, à moins que ce ne soit d'avoir levé les coudes et méfiance, tu ne verras plus très bien les virages... 
Mais tu t'en ficheras un peu.

D'autres étoiles t'attendent…





18 juillet 2019

Je me souviens


Je me souviens du jeu de jambes et du revers de Miroslav Mécir. Il ne donnait jamais l'impression de courir. Il ne donnait jamais l'impression de frapper. Ses adversaires ne savaient jamais où allaient atterrir ses balles.
Je me souviens de mon premier disque, on me l’avait rapporté des Etats Unis. C’était Bridge over trouble water de Simon et Garfunkel.
Je me souviens du circuit de voitures de course miniatures dans le grenier de Guy Claude en Belgique.
Je me souviens qu’elle était toujours de notre côté. Plutôt une vieille grande soeur qu’une grand-mère.
Je me souviens d’un petit tricycle rouge en métal.
Je me souviens du bac à sable en forme de bateau dans le tout petit square près de la Grande Mosquée de Paris.
Je me souviens que chaque semaine j’attendais avec impatience la livraison du journal Pilote auquel j’étais abonné.
Je me souviens de la première fois où j’ai mis les pieds sur l’île d’Oléron.
Je me souviens qu’à Noël ma marraine m’offrait le livre de l’année du Reader’s Digest.
Je me souviens de la première fois et de la seule, où au Lycée, j’ai répondu à une question en disant qu’en Inde les gens vivaient castrés. Mortifié de honte.
Je me souviens de la voix de crécelle des frères Gibb des Bee Gees dans "I started a joke".
Je me souviens que dans certains cinémas de Paris, il n’est pas rare de trembler sur son siège quand, en dessous, un métro passe.
Je me souviens du petit court de tennis en terre battue près du Pont du Petit Parc à Saint Maur.
Je me souviens du nom du chalet que mes parents avaient loué avec des amis, un été à Val d’Isère: Les Airelles.
Je me souviens des escaliers descendant à la plage d’Houlgate et de la grande maison de vacances des Mercier.
Je me souviens que mon grand père détestait perdre aux boules et qu’il avait la colère facile. 
Je me souviens qu'on disait de moi c'est lui tout craché. C'était aussi mon parrain.
Je me souviens qu’il faisait croire qu’une banane sortait de son aisselle et que cela nous faisait beaucoup rire.
Je me souviens de l’odeur du quartier où mes grands parents avaient loué une maison à Saint Gilles Croix de Vie. Ça sentait le poisson séché.
Je me souviens qu’au cabanon je n’étais, tout l’été, vêtu que d’un short et d’une paire de sandales en lanières de cuir.
Je me souviens de la très haute échelle métallique pour monter tout en haut du bassin d'arrosage rond et de son eau noire, là-haut.
Je me souviens de la nuit du 21 Juillet 69. On allait du cabanon à l'extérieur pour voir si on ne les apercevait pas, là-haut.
Je me souviens de ce blouson blanc à peine rapporté du Japon que j'avais oublié sur un banc du square de la Place des Marronniers.
Je me souviens de la finesse de la lame du couteau à force d’avoir été aiguisé qui servait à mon grand-père pour égorger les poulets et peler les lapins du dimanche.
Je me souviens du S.A.C. : Service d’Action Civique et de la tuerie d’Auriol qu’il avait été soupçonné d’avoir commis. Puisqu’il avait commise.
Je me souviens chez les louveteaux d’Akéla la cheftaine. C’était une vieille, elle devait avoir au moins quinze ans.
Je me souviens de la montée vers Clans et de la place du village et de sa fraicheur, le soir.
Je me souviens de nos balades avec six enfants et une chienne noire si heureuse dans la campagne auxoise.
Je me souviens des salades, des laitues, rangées en cagettes, chargées dans la deux chevaux commerciale et livrées avec un grand-père dans le vieil Antibes.
Je me souviens que le soir des résultats des élections présidentielles de 81 nous avons cru, avec effroi, voir le haut du crâne de Giscard D’Estaing apparaître.
Je me souviens de la maison d’Arzacq Arraziguet, Pyrénées Atlantiques, de sa petite terrasse sur le devant, de ses quatre grandes chambres à l’étage du poêle à bois dans la cuisine et de son atelier interdit d'accès.
Je me souviens très précisément de la douceur de la température dans la cour silencieuse de La Pitié Salpétrière la nuit du jeudi 28 Mars 1985.
Je me souviens qu’elle était tout pour moi. Pas la seule, mais tout.
Je me souviens d’avoir trouvé que l’arrière de la traction avant de mon grand-père était incroyablement spacieux.
Je me souviens d’un spectacle du chanteur Renaud au Grand Rex et de son arbre géant sur la scène.
Je me souviens d’une tristesse après un match de coupe du monde de football France Allemagne.
Je me souviens du chocolat au lait chaud. Sans passer par le casserole, chaud de la chaleur du pis qu’on allait chercher à la ferme d’à côté
Je me souviens des parties de pétanque en nocturne sur le terrain éclairé le long de la maison.
Je me souviens de l’odeur moite et tiède des immenses serres de roses en fleurs.
Je me souviens de la Celtique qu’elle allumait et se collait dans le coin de la bouche pour faire sa vaisselle et qu’à cet instant, il fallait dégager de sa cuisine.
Je me souviens du premier fast food de Paris à l’angle de Saint Michel et Saint Germain.
Je me souviens d’une visite au musée de la mode et d’une exposition Shisheido.
Je me souviens de sa Renault Gordini, de sa MG coupé verte et de son Opel manta.
Je me souviens d’une longue balade à pied sur les berges de la Seine vers Chessy lors d'un week-end excessivement pluvieux. Tellement qu'il a fini par pleuvoir à l'intérieur.
Je me souviens que la douche du cabanon était une lessiveuse peinte en noir mat et montée sur une structure en bois.
Je me souviens de l’attentat de la rue des Rosiers, de celui du métro Saint Michel, des pleurs, des cris, des morts et des blessés.
Je me souviens du long couloir enfumé du Bar Le temps perdu juste en face du Lycéeet toutes les heures qu’on y a passées à refaire le monde. On a échoué, c'est un Mac Do aujourd'hui. Il y avait aussi celui de La Croix souris mais on ne le fréquentait pas, celui-là. Il existe encore.
Je me souviens d’un figuier dans le fond de la campagne. On pouvait accéder à la première grosse branche, s’y allonger, cueillir les figues sans bouger et les manger sur place.
Je me souviens de son désir. Comme il faisait naître le mien.
Je me souviens de Ferreux sous Quincey de son bar, de ses blancs limés et de la petite largeur transparente de la rivière  Ardusson.
Je me souviens de L’Auberge du Cygne de la Croix à Nogent sur Seine et des repas que nous y avons partagés, en bande.
Je me souviens du square Henri IV et des projecteurs éblouissants des bateaux-mouches.
Je me souviens combien j’aimais la regarder. Juste la regarder. Je la trouvais si belle. Et marcher à côté d’elle.
Je me souviens d’avoir visitéle journal l’Équipe et son imprimerie qui était au même endroit que la rédaction.
Je me souviens de la couleur de la peinture de ce couloir de la maternité Esquirol de Saint Maurice ce samedi 7 Aout 1982.
Je me souviens des pleurs d’une amie sur le parking d’un cinéma d’une ville naissante à la sortie du film Série Noire avec Patrick Dewaere. Bouleversés.
Je me souviens de la bouffée de chaleur ressentie sur le haut de la passerelle de l’avion dans la nuit de Fort de France.
Je me souviens d’un moulin en Normandie, d’un court de tennis et d’une rivièreàtruites pêchéespar la fenêtredu séjour.
Je me souviens du jardinet de Chilly Mazarin et de sa toute petite maison branlante poséedessus. Au bout du jardin le bruit lancinant du passage sur l’autoroute A6.
Je me souviens de tout le chagrin que j’ai pu lui faire.
Je me souviens que j’avais la collection complète du journal Pilote et que j’étais abonné, j’attendais chaque semaine avec impatience sa livraison.
Je me souviens des bouses de vache à même la rue de la vieille ville après le passage du troupeau deux fois par jour. Et des mouches qui suivaient.
Je me souviens de l’instant où elle a attrapé ma main pour courir plus vite sur une aire de supermarché.
Je me souviens de l’intensité de son regard quand elle a croqué dans une tartine de confiture de groseille grande comme une assiette.
Je me souviens du train à vapeur qui passait près de chez un ami. Quand nous entendions la locomotive arriver nous courrions sur la passerelle pour être enveloppés par la fumée blanche.
Je me souviens de Monsieur et Madame Haudricourt. Lui directeur de l’école, elle institutrice. Deux vraies peaux de vache. Les deux. Je me souviens que sa spécialité, à lui, c’était de tirer vers le haut, sur les cheveux fins des tempes jusqu’à ce qu’on soit sur la pointe des pieds et là, tombait la double gifle simultanée, cinglante. Des deux mains.
Je me souviens qu’on avait tiré sur le Président Kennedy et qu’il en était mort. Et nous tristes.
Je me souviens du chat siamois Jojo et de la jolie Elsie qui étaient des usines à câlins.
Je me souviens que je me demandais qui pouvait bien être à la radio cet Emile dans le jeu d'Emile Franc.
Je me souviens des encriers remplis chaque matin en haut à gauche des bureaux pentus.
Je me souviens de mon pull de louveteau bleu marine en laine avec ses trois galons de sizenier. Et de tous les badges le long de la manche gauche.
Je me souviens des bocaux de verre pleins de sucres candy chez le marchand de bonbons du boulevard de Créteil.
Je me souviens du caniche noir qui venait à ma rencontre quand je revenais de l'école et de la fête qu'il me faisait.
Je me souviens qu’on jouait aux osselets assis par terre dans le préau et que les places étaient chères pour avoir le carrelage qui glisse et pas le goudron rugueux.
Je me souviens de la moiteur odorante dans les longues serres d’œillets Tangerine.
Je me souviens de l’odeur de lessive de l’aronde commerciale du droguiste qui montait péniblement le chemin des Âmes du purgatoire une fois par semaine en klaxonnant. Quand j’étais là, ma grand-mère lui achetait un paquet par semaine de Bonux. Elle dépliait un journal et vidait la poudre pour trouver le cadeau.
Je me souviens de la piscine des Zalewski qui servait aussi de bassin d’arrosage.
Je me souviens que la DS du Général de Gaulle avait été prise pour cible dans un attentat et je me demandais qui pouvait bien être ce petit Clamart.
Je me souviens de mon ami Saka Becher. Nous rentrions ensemble de l’école et durant tout le trajet nous jouions aux billes dans la poussière du caniveau.
Je me souviens d'un chien qui s'appelait Tabac. Parce qu'il était marron?
Je me souviens de la blouse grise de Monsieur Gosset instituteur à l’école Carnot, quartier d’Adamville à Saint-Maur des Fossés.
Je me souviens du boxer de mon grand-père, Mickey, qui mordait au bras celui qui faisait mine de lever la main sur moi.
Je me souviens de Monsieur Christian Dorothé un professeur de français du CES sur la chaise duquel nous mettions des punaises. Nous l'avions punaisé,  il nous avait puni.
Je me souviens des soirées athlétisme du Stade Chéron à Saint Maur Des Fossés de l'odeur d'herbe coupée  et de la rivalité entre Michel Bernard et Michel Jazy.
Je me souviens des martinets pendus en grappes vendus par ma grand-mère dans son magasin rue Monge.
Je me souviens que je croyais que l'insulte suprême était "laborieuse" et qu'une borieuse était vraiment une personne épouvantable.
Je me souviens des pans bagnats de dix heures partagés avec l’ouvrier agricole Jeannot qui était mon colosse ami.
Je me souviens du ciné-club de Maisons Alfort où j’allais voir des films polonais en noir et blanc sous titrés, pour être, un peu plus, avec elle.
Je me souviens du regard de Jeanne Falconnetti dans le Jeannne d'Arc de Dreyer.
Je me souviens de la fanfare de la piste aux étoiles, du costume blanc  et des cernes sous les yeux de Roger Lanzac.
Je me souviens de l’escalier en colimaçon pour monter à l’infirmerie de l’école.
Je me souviens de la librairie marchand de bonbons juste en face de l’école. On y achetait aussi des billes.
Je me souviens de la ligne de métro Châtelet, Pont Marie, Sully Morland, Jussieu qui allait de Louvre à Monge et qui passait sous la Seine.
Je me souviens du cinéma et des bains douches municipaux de la rue Monge où je suis allé avec mon grand-père.
Je me souviens de l’anneau de métal à décrocher qui donnait un tour gratuit au manège du jardin des Tuileries.
Je me souviens du billard français  du bar du Pont de pierre où nous allions jouer en faisant bien gaffe d'éviter l'accroc.
Je me souviens qu’au Printemps sur les trottoirs en terre on attrapait des hannetons qu’on mettait dans des boites d’allumettes.
Je me souviens d’un match de hand-ball à Falaise. Nous y étions allés dans la DS d’un de nos pères. Nous en étions revenus en trombe.
Je me souviens des départs en 4 chevaux le soir et des réveils au petit matin dans les rougeurs de l’Estérel.
Je me souviens qu’il m’arrivait en rentrant de l’école primaire de passer par la charcuterie et d’acheter des tranches de saucisson à l’ail comme j’aurais acheté des roudoudous.
Je me souviens du torrent de sang qui s’écoulait en mer quand à l’abattoir de La Fontonne on tuait les bêtes. L'endroit devenait alors très poissonneux et puant.
Je me souviens du gris Coubertin avec ses briques rouges à l’extérieur.
Je me souviens de la piscine et du terrain de tennis au sous sol de la rue Eblé, des casiers en bois avec des trous d’aération en haut et de l’odeur des vestiaires de la salle d’Armes au dernier étage.
Je me souviens des carcasses de viande dans toutes les boucheries du bout de la rue Saint Honoré vers les halles et le va et vient incessant des camions.
Je me souviens du cinéma Eldorado près de la gare de Saint Maur Le Parc où l’on pouvait fumer. Dans la gare ET le cinéma.
Je me souviens que j’aimais rester à l’étude de l’école pour la grande récréation entre seize heures trente et dix sept heures.
Je me souviens du goût un peu âcre des feuilles d’oseille dans le jardin potager de Rosny sous Bois.
Je me souviens que nous avions répété un spectacle avec Pierre Jolivet. Je me souviens d'un sketch où il était question d'amour l'un plus que l'autre qui finissait par un affrontement. On ne l’a jamais joué.
Je me souviens du repas de communion solennelle dans un restaurant des bords de marne et de la montre que j’y avais reçue. Je l’ai toujours mais elle a perdu ses aiguilles et je ne porte plus de montre.
Je me souviens de tous ces après-midis dans sa chambre, elle n'habitait qu'à deux pas du lycée.
Je me souviens des lanières des patins à roulettes qui tenaient mal sur les pavés de la Cour carré du Louvre, d'avant la pyramide.
Je me souviens de l’odeur du crottin de cheval venue de la caserne des gardes républicains de la Place Monge.
Je me souviens de Mademoiselle Lerner notre professeur de français qui, pendant ses cours a suivi, inquiète, à l’aide d’un petit transistor l’évolution de la guerre du Kippour. Mais sans jamais nous en parler.
Je me souviens que j’aimais les jours d’élection. Le lendemain il n’y avait pas d’école à cause de la désinfection. Désinfectent-ils encore les locaux, aujourd'hui?
Je me souviens que « je me souviens » est la devise du Québec.

Je me souviens d’avoir vu deux fois dans un théâtre parisien Samy Frey, pédalant sur une bicyclette jouer la pièce "Je me souviens" de Georges Perec…

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