26 février 2019

Ray World (Portraits de femmes 4)

Elle était comme nous tous, elle n'avait pas choisi le sien non plus. 
Elle s’appelait Raymonde. À part les pseudos, personne, jamais, ne choisit son prénom. Elle habitait pile en face de chez moi. J'entrais au 74, elle sortait du 75 . On ne peut pas faire plus face. Elle ouvrait les volets de sa chambre, le matin vers huit heures sept, parfois huit heures huit. Elle ne les poussait jamais en grand. Peur de trop de lumière? Il faisait toujours sombre chez elle, mais il y avait de quoi. 
Son dernier homme était mort, son chien, (qui hurlait comme un loup dès qu’un passant passait) est enterré à côté de son chat, je le sais, c’est moi qui ai fait les trous, dans son jardin grand comme un tiroir de table de nuit, ses rosiers étaient secs de fleurs et ce qui reste de sa  pelouse jaune est envahi d'herbes mauvaises et de chardons piquants. Son pauvre cerisier, lui, ne donnait plus que des noyaux. Il n’y a guère que ses trois ou quatre pieds de framboisiers qui la faisaient sourire un peu. Jusqu'aux oiseaux qui à traverser le tout, s'en sentaient patraques. 
Quelques années auparavant, son minuscule lopin était comme un vase généreux, ce n’est plus qu’un bout de banlieue aride, un avant goût de terrain vague, un désert banlieusard. Elle ne peut plus trop se baisser pour arracher toute cette chienlit, Raymonde. Plus trop, c’est à dire plus du tout. Il lui  est arrivé de m’appeler pour ramasser vingt euros qui avaient glissé de son porte-monnaie... J'en profitais pour lui tondre sa toundra.
Nous avions fini par sympathiser, elle et moi, enfin surtout moi. Avec ce qu’était sa fin de vie il n’y avait pas de quoi être hilare tous les jours. Elle ne l’était pas. Elle était même franchement  rogue, râleuse, aigrie, acariâtre, se plaignant pas mal, c’est à dire beaucoup. Mal au dos, mal au pied, de l’arthrose dans les mains, seule… plus très propre... il y a de quoi vous diminuer le sourire. Vous verrez quand ça nous arrivera, si nous trouvons encore la vie si belle c’est que nous avons une sacrée confiance en l’avenir.     
Les trois quatre choses qui nous liaient étaient le voisinage, les framboises, ses rendez-vous à la banque et la nécessité de faire le plein au supermarché. 
Quand venait la saison des framboises, je recevais un coup de fil : " Vous voulez des framboises ? " 
Ah non, pas de "Bonjour...", pas de "C’est votre voisine" Juste ces quatre mots secs "Vous voulez des framboises ?" envoyés sur un ton qui ne pouvait pas laisser croire qu’on n’en voudrait pas. 
___  Avec plaisir, Raymonde mais je passerais ce soir si vous voulez bien là je suis en train de peindre, j’en ai partout, je ne peux pas me déplacer !  
___  Ah ben non, c’est maintenant, je viens à la grille. 
Et elle raccrochait. Je regardais par la fenêtre et je la voyais sortir de chez elle avec un bol plein de rouge, trotter menu dans l’allée. Je devais tout quitter, là, à la seconde pour douze framboises qu’elle venait de ramasser. Alors je descendais, je traversais la rue, un récipient vide à la main, oui parce qu’elle voulait récupérer le sien, j’y faisais glisser les fruits, nous nous disions deux trois mots à propos de cette vie difficile, de son mal partout, de son triste jardin qui si son pauvre mari voyait ça... et je rentrais chez moi.
Au fond elle me sonnait à la saison des emmerdes, c'est à dire souvent. Un frigo en panne, une machine à laver qui fuit, une ampoule cassée, avant c'était son vieux mari qui réparait  tout ça mais depuis il est mort, je n'ai que vous... On ne va pas se marier de suite, Raymonde, il faut que vos parents soient d'accord, je lui disais en souriant...

Pour ces rendez-vous à la banque, c’était en général le samedi. Il fallait l’emmener à son agence où elle retirait du liquide pour quinze jours… cent euros. CENT.  Je le sais parce que je rédigeais le chèque, elle signait d'une vague croix soulignée. Raymonde était ce qu’on appelle avec des pincettes dans certains milieux, une femme de peu. Peu de retraite, peu d’argent, peu de visites, peu d’amour... Beaucoup d’un peu tout.
Pas trop le genre Liliane vous voyez? 
Elle vivait (appelle-t-on encore ça vivre ?) avec deux cent euros par mois. Autant dire que les Bahamas étaient loin de la tracasser, autant dire que la seule île qu'elle connaisse était flottante, si vous voyez à quoi je pense… Evidemment, plus personne ne venait plus la voir, même le facteur ne savait pas qu'elle habitait là, plus personne ne souhaitait d'elle, c'est simple, même la canicule, en son temps, n'en avait pas voulu. Quand elle avait besoin de liquide, un dé à coudre, elle me passait un coup de fil en début de semaine, et me disait:
___ Samedi vous pouvez ? Je pouvais. Treize heures cinquante, l’agence ouvrait à quatorze. Un autre coup de fil le vendredi soir pour être bien certaine que je n’ai  ni changé d’avis, ni oublié, un autre encore le samedi matin vers sept heures… SEPT heures,  Raymonde se levait bonne heure et le monde autour d’elle devait faire de même, pour vérifier que j’y serais bien… 
___Mais Raymonde, je vous ai dit oui hier soir, je n’ai pas changé d’avis… 
___Mais je préfère être sûre, avec les jeunes (Oula, besoin de lunettes, Raymonde...) on ne sait pas à quoi s’en tenir… 
Je la déposais devant l’agence, elle voulait être la première. Je l'attendais dans la bagnole, et je la ramenais chez elle dare-dare, elle ne pouvait pas manquer le début des "Feux de l'amour"...
Avant de nous quitter, elle me racontait combien il est difficile de vieillir seule, enfin le refrain habituel et me glissait dans les mains une bouteille d'un blanc sec de sa cave, avec une photo d'huitres ouvertes dessus l'étiquette. Je refusais, et pour cause, j’avais essayé la première fois… L’évier avait été comme neuf quand je l’avais vidée dedans, la deuxième j’avais tenté d’en verser sur une dorade en papillote… le poisson avait fait des bonds dans l’aluminium… Je refusais fermement mais je partais avec. 
Parfois, je l’emmenais dans un hypermarché. Je la soupçonnais bien d’acheter toutes ces boites à chat pour elle-même, je le savais, moi, que ses chats étaient morts, mais comment lui dire qu'un humain ne mange pas de nourriture pour chats? 
J’ai aimé qu’elle  soit si peu amène, si peu sympathique, je n’ai pas eu envie, jamais, de l’inviter chez moi prendre un thé ou autre chose, passer un moment. Je lui étais utile, point. Et, ainsi, quand j’ai choisi de faire route au Sud, je ne me suis pas longtemps demandé : 
Et Raymonde, hein? Qui va s’occuper d’elle, qui va l’emmener à la banque ou transbahuter ses packs de flotte ? 
J’en ai juste parlé aux acheteurs de ma maison comme pour leur transmettre le flambeau. Tu parles d’un flambeau, une bougie en fin de mèche, oui. Pour avoir, ce n'est pas le plus difficile, la conscience tranquille? 
Je ne pouvais pas m’empêcher de l’imaginer à vingt ans comme l’Insolente et infidèle de la chanson de Romain Didier: 
« ...Et puis la nuit revient 
Comme un ennemi fidèle 
Glisser entre ses reins 
Des rêves de Demoiselle.
Elle a tellement aimé 
Qu’elle comprend pas toujours 
Qu’il n’y ait guère que la télé 
Pour lui parler d’amour… » 
J’espérais, pour elle, qu’elle ait connu ça, avant.
Raymonde, le vrai monde... à trente euros près, à deux pas d'ici…

24 février 2019

Conter Fleurette (Portraits de femme 3)

Mais oui, je m'en souviens très bien, maintenant, c'est ce soir là que j'ai eu labelle chance de croiser Fleurette.  Que je raconte Fleurette:
C'est seulement quand elle sortait de l’hôpital vivante, avec des trucs en moins à l'intérieur qu'elle se remettait à sourire. Elle était comme ça Fleurette, elle était plutôt bonne vivante, mais il ne fallait pas la faire chier. Or la vie s’y était entendue pour ça. Ses amis l'appelaient Fleurette parce que ça lui allait bien mais ce n'était bien entendu pas son vrai prénom. Si des parents étaient assez dingues pour appeler leur fille Nadège ils auraient pu tenter Fleurette. Son vrai prénom, elle voulait bien qu'on s'en serve mais Fleurette, elle aimait davantage. 
Et puis c’était elle qui avait choisi. En vrai, elle n'était pas compliquée, elle.
 Du moins c’est ce qu’elle nous a dit, à propos de l'hôpital. Pas grand-chose qui pouvait l’entamer cette fille là, même si les coups qu'elle avait reçus de la vie lui laissaient de vilaines marques à l’âme et sur la peau, elle ne faisait rien pour cacher ces traces. Elle s’en foutait pas mal de ses cicatrices de pirate, ça ne l’empêchait pas de se baigner à poil. Elle ne cherchait pas à les montrer mais n’empêchait pas qu’on les voit.  Alors que d’autres les portaient comme un étendard : Voyez, voyez tout l'monde, comment j’ai souffert atrocement… Si vous saviez tout ce qu’ils m’ont enlevé ! Elle c’était, pfffuit, on balaie ça d’un geste de la main : l’important c’est d’être là, aujourd’hui, avec vous…
Elle devait bien peser ses quarante kilos, cette plume d’acier trempé. Mais en face d’elle on était comme devant un pack de rugby juste avant l’introduction de la balle et c’est un visage tout en sourires qui l’accueillait. Je ne la connaissais pas assez pour savoir si en pilier de bar elle avait ses diplômes, mais au jugé, comme ça, à la va-vite, à l’estime, au coude près, j’aurais volontiers parié que oui. Elle avait deux yeux dorés et un joli regard, léger et profond à la fois, comme tous les gens qui ont beaucoup pleuré en douce. Je ne la connaissais pas assez mais j’étais certain qu’elle avait dû en jeter des containers de caisses de paquets de kleenex. Plus que son compte et sans doute seule, dans le noir, après le départ du dernier fumeur. En toute pudeur.
 Elle avait une voix de brume et pourtant elle s’était depuis bien longtemps mise aux blondes et peut-être même à d’autres herbes plus gentilles, de celles qui se fument entre amis, certains soirs après le rhum. 
Contre les douleurs, pour rire. Un peu. Ou pendant. Ou avant… De celles qui consolent après avoir tant pleuré.
 Elle avait fait cent boulots Fleurette, elle avait même été hôtesse sur catamaran, j'aurais gouté avec plaisir à sa cuisine, la meilleure des Caraïbes à ce qu'on entendait dire, mais pour elle c’était facile, ce qui lui plaisait le plus était, quand même, de rendre les autres heureux. Autrement dit, elle avait pas mal navigué, Fleurette. C’est pour ça que ce soir là, qu’elle avait débarqué des pots de confiture bios dans son sac alors qu’elle ne restait même pas dormir :

« C’est pour votre petit déjeuner de demain matin, ce sont mes confitures à moi-même que je fais. Que du bon avec des fruits d'ici. »
Fleurette en bonne maman... Elle avait collé sur les pots, une étiquette avec les fruits, la date de fabrication et son nom, le tout écrit à la main d'une jolie écriture de petite  fille.
 On s’en est léché les babines et on n’a pas attendu le lendemain pour vider les pots. 
Ce qui lui allait le mieux, à Fleurette, c’était le présent, enfin, ce qu’elle était en train de vivre. Elle ne s’attardait pas sur le passé, pas toujours rose, à ce que j’ai vaguement compris, rien que cette histoire d'hôpital où elle avait manqué d'y rester, sortie avec des bouts d'elle en moins, il paraît qu’avec ce qu’on lui avait enlevé on aurait pu en faire une deuxième, elle ne pensait pas à l’avenir, il viendra bien tout seul, sans qu’on s’en préoccupe, disait-elle, alors…
 Alors, elle était gaie d’aménager sa maison sur son ile, à la campagne, de s'échiner à en faire un gîte acceptable et de recevoir ses premiers clients mais elle n’aimait pas trop ce mot là, Fleurette, on avait vite fait quelques chances de devenir son ami. Elle vivait là entourée de cabris, de chats, d’un chien, de sourires, d’alizés et se demandait si elle allait trouver quelqu’un pour lui bricoler une douche et l’aider à refaire la terrasse d'une maison qu’avait tendance à aller voir du coté de la pente qui penche… 
Elle ne se faisait pas de bile, le vent souffle toujours dans le même sens, elle savait qu’elle trouverait en finale, si besoin était, la force de le faire elle-même de ses propres mains.
 Et je la regardais parler, raconter ses malheurs, et surtout ses bonheurs à venir, sans plainte, juste raconter comme ça, pour donner de ses nouvelles, qu’étaient plutôt bonnes en ce moment, en descendant son ti punch, en attendant le deuxième, en scellant, déjà, le sort du troisième…
Bref, si la vie l'avait castagnée dix fois, elle s'était relevée onze, Fleurette.
En l’écoutant, sur le pont de ce bateau au mouillage, dans la nuit tropicale qui s’amenait avec ses habits de paradis, tout en rose et en douceurs cuivrées, dans les odeurs appétissantes d'une langouste en train de griller, je me disais que nous sommes presque tous faits pareils, de petits animaux fragiles, craintifs mais têtus et solides comme des rocs, capable de résister à tout ce que la vie peut proposer de moche, dotés d'une sorte de mignon sourire comme une lance magique, fichus de désarmer une entière armada  d’amers emmerdements… Mais que les femmes l'étaient quand même vachement plus que nous, les hommes, si prompts à chouinasser à la première minuscule écharde enfoncée dans un de nos petits petons si sensibles... Pauvres malheureux que nous étions ! Un rhume et la fin du monde en approche, une douleur et c’est au moins, la mort qui s’amène, un grain de beauté sur le bras et ce sont les mélanomes malins de la Création qui nous tournent autour comme des hyènes malades… Fragiles et vains, les petits bonhommes.
Quoiqu’il en soit, c'est ce soir là que j’avais croisé Fleurette, une crème de femme, le séjour avait été inoubliable, le couchant grandiose, la soirée  magnifique... 
Je m’en souviendrai longtemps de tout ça, je m'étais dit…

21 février 2019

L'éprise de la bastide (Portraits de femmes 2)

Tempête... 
Je l'ai appelée très vite comme ça, bien avant de connaître son prénom. Elle me l'a donné assez vite, finalement, son prénom. Elle s'appelait Clémence, et moi qui l'avais traitée de Tempête ! 
Je l'ai croisée au marché le lendemain de mon arrivée, vous savez ce jour où, à peine le pied posé dans les parages, on avait tordu le cou à une bouteille de Tariquet « Les Premières grives », un peu comme si Neil Armstrong en avait débouché une bonne, tout juste après sa petite phrase.
J'avais filé au marché parce que je suis persuadé que si tu veux en apprendre d'une ville, munis-toi très vite de ses horaires de marché et vas-y donc jeter un œil. J'ai beaucoup compris de Montréal en tournant dans les allées du marché Jean Talon, pareil pour Paris et le marché Mouffetard, ou Marseille et le marché Belsunce... Aujourd'hui, nous étions le lendemain et c'était LE jour. Je suis monté à la Bastide assez tôt pour ne pas trop m'enquiquiner à garer la bagnole.
Quelques étalages tout autour de la place centrale, pas grand monde, beaucoup de production artisanale, aucun marchand de niamas niamas. Vous savez, ces stands ambulants de montres, bracelets, casquettes américaines, statuettes en canettes de cocas etc... Ici, on faisait dans le « maison », l'authentique, l'aveyronnais roots. Confitures et confits, gésiers et miches au levain, tomates et haricots du jardin. Ça sentait le beurre et les épinards à plein nez...
C'est sur cette place que je l'ai remarquée, elle arrivait de la ville haute par la rue en pente. Elle semblait poussée par son cabas à roulettes qui grinçait comme un vieux malade. Elle le freinait pour le retenir un peu comme ces pilotes de schlitte... (La schlitte, ce truc m'obsède depuis le cm2. Il y en avait une illustration dans un livre de géographie, je crois. On y voyait un pauvre bougre qui grimaçait en freinant avec aux fesses au moins deux tonnes de bois coupé. En regardant l'image, j'avais peur pour lui, je me demandais est-ce que le cauchemar de ce type, un jour, prendra fin ?) Je n'ai appris que bien plus tard que vivre c'était un peu comme conduire une schlitte remplie jusqu'à la gueule de tous tes rondins d'enfance... Hé bien, Tempête, elle retenait son chariot de la même manière, avec la même grimace. Ensuite, arrivée sur le plat de la place, elle s'est mise à s'agiter, à aller d'étalage en étalage comme un moro sphinx énervé. Elle était minuscule mais on ne pouvait pas la manquer. Elle devait avoir, au moins, l'âge de la bastide, toute vêtue de noir : chapeau en paille, robe à pois blancs qui laissait ses bras noués, secs, nus, ses jambes recouvertes de collants épais (en Août !) excepté les pieds où, là, elle portait, (cadeau d'un arrière petit facétieux ?) une magnifique paire de ces vilaines chaussures en plastique qui faisaient fureur en ville, des rouge vif, qui lui allaient comme un gant à un manchot, mais, me dirait-t-elle plus tard, ils sont si confortables à mes pieds tordus que je ne les quitte que pour dormir, et encore ! Et, surtout, elle rouspétait ! Contre tout ! La salade molle, le prix des confitures, l'allure des poulets qui n'avaient pas dû courir beaucoup, tout était prétexte à ralâge. Mais elle le faisait dans un sourire de malice qui semblait dire : ne faites pas attention, c'est un médicament. Ma colère me tient vivante. Je me suis amusé à la suivre à distance, je ne l'ai pas entendue une seule fois dire du bien de quelque chose ! Une petite colère noire à pattes rouges. Son cabas rempli, elle a repris le chemin de sa maison. Comme je voulais voir où elle vivait, je l'ai suivie. Après quelques pas, elle s'est tournée vers moi et m'a lancé : Si c'est pour mon porte-monnaie, vous tombez bien mal ! Je l'ai vidé ! Aidez-moi plutôt à tirer ce bazar qui pèse un âne mort ! Je me suis avancé à sa hauteur et j'ai pris la poignée de son cabas blindé. Je vous accompagne jusque chez vous ? J'ai dit. J'y compte bien, elle a fait. Vous ne me laisseriez pas en plan quand même ? Mais dites pourquoi me suivez-vous ? Ça fait un moment que je vous vois faire et je ne comprends pas bien.
Je vous trouve incroyable ! J'ai juste pu dire ça.
Incroyable ? Ça mérite deux doigts de Porto ! Ne me dites pas que vous n'aimez pas ça. Je ne lui ai pas dit.
On est arrivés chez elle, après qu'elle ait rougné contre les cantonniers qui n'avaient pas bouché les trous dus à l'hiver, contre les pigeons qui faisaient des saletés sur les rebords des fenêtres et contre les propriétaires de chiens qui les laissaient faire partout. Je suis entré derrière elle dans une petite maison qui sentait le feu de bois, la soupe et le temps qui passe. J'ai remarqué très vite la pièce bourrée de livres, des romans policiers... Il y avait au moins toute la noire. Depuis le premier numéro !
En sortant la bouteille de Porto et deux jolis verres à pied, après s'être plainte de ne pas voir grand monde, de n'avoir pas si souvent l'occasion de trinquer, de se sentir parfois comme oubliée, elle a envoyé : l'homme africain, il est peut-être pas sorti de l'histoire, mais il ne laisse pas ses vieux crever de solitude, lui...
Et puis, elle m'a raconté un peu sa vie. Sa vie d'esclave avec ses deux métiers, veilleuse de nuit dans un hôtel minable et fleuriste le jour le jour, ses maris, là, elle en avait eu trois, son départ pour l'Indochine à la poursuite de son premier, ses quatre garçons qui avaient fait leurs vies dans le monde entier, un dans chaque continent... Tempête avait fini par s'apaiser un peu en parlant d'eux... Elle m'a raconté, aussi comment elle avait atterri ici, comment elle y avait acheté la maison dans laquelle elle vivait, comment elle était tombée amoureuse du village en y passant lors de vacances. Je me suis éprise de la Bastide m'a-t-elle dit dans un de ses sourires ravageurs...
J'ai écouté en sirotant doucettement son Porto de cinquante ans d'âge... (Au troisième verre, toutes mes réticences sur cette boisson avaient disparu par enchantement, remarque, là où j'en étais, j'aurais pu descendre du Fernet Branca au vinaigre sans faire aucune remarque...)
J'étais simplement heureux de l’avoir croisée. Je suis heureux de vous avoir croisée, Madame…
___ Vla qu’il fait son parisien le petit jeune ! Moi aussi figure-toi, je n’ai pas si souvent l’occasion de parler à quelqu’un… qui m’écoute…
Et nous avons ri comme deux vieux potes, elle et moi.

20 février 2019

Lucie (Portraits de femmes 1)

Elle habitait sur le trajet qu'ils prenaient tous les jours.
Alors, plusieurs fois par semaine, ils passaient la voir, l'embrasser, parler un peu avec elle et voir si elle n'avait besoin de rien. Ils n'y venaient pas parce qu'ils étaient obligés, ils y venaient pour leur plaisir. Ce qu'elle ne voulait pas croire. Alors, toujours, à chaque fois, elle les mettait à la porte au bout d'une demi-heure en leur disant : « Allez, allez vous-en ! Vous avez d'autres choses à faire que venir perdre votre temps avec une vieille ! »
Bien sûr ils protestaient, évidemment, ils lui disaient sincèrement que si ils venaient c'était par égoïsme, mais ça, elle ne pouvait pas l'entendre. Et pas seulement parce qu'elle était sourde. Comme une jarre.
Dans tout le cours de sa vie, ce qui, vu son âge, commençait à faire long, elle avait appris à se réjouir de peu. Elle se serait contentée d'un coup de fil, d'un passage à la grille ou même d'une lettre, voire d'un télégramme. Alors une visite, vous pensez.
C'est ce qu'elle racontait aux pigeons qui venaient bouffer dans son jardin.
« Ils viennent perdre leur temps avec moi les jeunes, ils sont gentils mais ils ont bien mieux à faire. Ils ont leurs vies à mener et c'est pas rien, ça occupe, ils n'ont pas de temps à perdre, ils seront si vite vieux, eux aussi. »
Les visiteurs, eux, sonnaient et entraient, ils s'installaient sur des chaises dans la salle à manger et quelle que soit l'heure, elle plongeait dans le bas du buffet, elle y farfouillait quelques minutes et elle en ressortait comme un joueur de rugby d'une mêlée, une boite en métal dans les bras en guise de ballon. Elle la gardait contre elle comme un coffre de pirate, la posait à même la table, attrapait trois verres à Porto, sans vous demander votre avis y versait une rasade dans chaque et finissait en ouvrant sa boite, lentement comme si une musique divine allait s'en échapper. Dedans, il y avait une bande de biscuits secs. Oui mais des biscuits de chez Machin, le seul pâtissier sur cette terre de misère qui sache faire des biscuits un peu corrects. Même si les siens finissaient par sentir un peu l'humide et l'enfermé ils restaient malgré tout comestibles. Pour tout dire, le trait de Porto, quelle que soit l'heure, emportait l'affaire. En vrai, on ne venait ni pour boire, ni pour manger. On venait se réchauffer de sa chaleur à elle.
Dès qu'on débarquait, son homme, celui avec lequel elle avait passé sa vie, toute sa vie s'enfuyait en maugréant dans un recoin de la maison. Lui, il était bien moins aimable qu'elle. Il n'assistait à rien et trouvait que ces visites n'étaient qu'un dérangement. Tout juste s'il ne les foutait pas dehors. Eux, ils se fichaient pas mal de ses mauvaises humeurs puisque c'est elle qu'ils venaient embrasser. Lui, ils avaient renoncé à lui plaire. Avec lui, ils avaient renoncé à tout, du reste. Ils savaient quel genre d'homme c'était et s'ils ne lui voulaient pas du mal, ils ne lui souhaitaient aucun bien. Ainsi, la balance était équilibrée. Vient un moment où tout se paie et là où il en était c'est ce qui arrivait.
Elle qui n'était que racines, femme de terre, native d'une province perdue, le Béarn... Elle qui avait trimé toute son existence et plutôt deux fois qu'une puisqu'elle faisait deux métiers : infirmière la nuit et femme de ménage le jour, elle qui ne s'était jamais posée, encore moins reposée, lorsqu'elle s'asseyait cinq minutes, elle se passionnait pour les riches et les oisifs. Elle était abonnée à Point de vue Images du monde, la revue des têtes couronnées et des héritiers. Elle disait, pas dupe et vaguement moqueuse, dans un sourire à désarmer Attila et tous ses huns: En le lisant, j'ai des nouvelles de toute la famille...
Et, vrai qu'elle savait tout d'eux, leurs filiations, leurs mariages, leurs désamours, leurs drames, leurs lieux de résidence, leurs châteaux, les endroits où ils partaient en vacances, en week-ends, les bals auxquels ils assistaient, ceux qu'ils donnaient, les réceptions, les dates d'anniversaire des uns et des autres, leurs peines de coeur, leurs déboires conjugaux, leurs séparations, leurs divorces, les frasques de leurs enfants, tout... Tout, pour elle qui vivait dans un plus que modeste pavillon de banlieue et qui n'en bougeait jamais, elle savait tout et dans les moindres détails de la vie des nobles des Cours d'Europe.
S'ils voulaient vraiment lui faire plaisir, ils l'embarquaient en voiture pour une virée dans Paris... Quand elle avait fini par accepter, après des heures de négociation qui faisaient : Mais ne perdez pas votre temps avec une vieille comme moi, vous avez mieux à faire que de me promener... Ils passaient la chercher, elle était prête depuis bien longtemps et pomponnée. Belle comme un jour d’Avril. Ils l'installaient à droite du chauffeur, elle tournait son visage vers l'extérieur et ouvrait ses grands yeux. Durant toute la balade, elle n'en perdait pas une miette. Ils lui faisaient faire un tour de Paris, ils l'emmenaient de préférence dans les quartiers où, jeune, elle avait trimé, elle y revenait ainsi en visiteuse, en touriste, en vacancière et ça lui plaisait, infiniment. Oui, parce qu’elle avait été jeune, avant.
Là pour l'instant, elle avait la tête dans le vague et un chat sur ses genoux.
Ses genoux étaient les préférés des chats. Dès qu'elle s'asseyait quelque part, si un greffier traînait dans le quartier vous pouviez parier qu'il finirait en rond ronronnant sur ses vieilles  jambes maigres...Et qu'elle ne bougerait plus un petit doigt. C'est ce qu'ils devaient aimer d'elle. Elle avait le temps de ne plus bouger.
Avec l'âge, ses dernières phalanges faisaient sécession, se barraient un peu dans tous les sens, son dos la courbait comme un judoka japonais au salut, depuis son attaque, son côté gauche l'était vraiment, elle se cognait un peu aux meubles en se déplaçant parce qu'elle voyait de moins en moins, mais son sourire... Son immense sourire bienveillant de femme douce, son généreux sourire de femme bonne...
Oui, Lucie, cette Lucie là était une sacrée bonne femme. Une de celles dont on dit qu'elles sont des femmes de peu... Femme de peu ? Femme de géant, oui !
Le porto descendu, ils l'embrassaient comme du pain frais et lui disaient : On repasse demain ! Invariablement, elle répondait : Mais non ne perdez pas votre temps avec une vieille, vous avez mieux à faire. 
Ils n'avaient pas mieux à faire.
On ne devrait pas avoir mieux à faire. Jamais.

14 février 2019

Chez lui

Celui-là, se disait-il sans doute, en lui tournant autour, c’est un humain qui m’appartient. 
C’est le mien. Il me nourrit, me loge selon mes besoins, il veille à mon bien être, à mes plaisirs, il devance mes désirs, il me cherche et m’appelle quand je disparais, il m’accueille sans reproche quand je reviens. Il me touche quand l’envie me vient, il me parle même et je fais mine de comprendre pour satisfaire son égo. Il m’ouvre la porte, me laisse entrer en premier, il me sert ma nourriture dès que je lui demande et souvent même bien avant que je réclame. Il est à ma botte. Je dirais que je l’aime bien cet humain là qui, désormais, habite chez moi. J’ai essayé quelques années les voisins d’à côté, du reste ils étaient persuadés que j’étais à eux. Encore  des gens qui se sont illusionnés dans les grandes largeurs. Ce que les humains peuvent être naïfs parfois. Pour finir, je me suis installée chez lui. Il vit seul, il n’a pas d’animaux, pas d'espace à partager, donc, c'était pour moi l’idéal. Il n’a pas non plus d’enfants bruyants, joueurs, ou alors seulement de temps en temps, il est  calme et mène une vie tranquille, tout à fait ce qui convient à ma paix intérieure. 
De temps en temps, pour le tester, pour tester sa soumission, je lui réclame à manger, de préférence quand il est en train de faire une chose qui l’absorbe. J’en fais des tonnes, je mets toute ma persuasion à l’œuvre, dieu sait que je suis têtu, jusqu’à ce qu’il abandonne son occupation. Il daigne alors se lever, ils adorent faire comme s’ils nous comprenaient, il me sert et je viens en grignoter un peu en remerciement de son dérangement mais pas plus afin qu’il comprenne, qu’il voit clairement qui mène la danse. Et puis je tourne le dos, le laissant désemparé, vaincu et vaguement énervé. Ce que j'aime aussi chez lui c'est sa totale naïveté, lorsqu'il rentre, je trouve ses jambes très pratique pour me dépoussiérer la fourrure aussi, je me frotte contre lui en des allers retours nombreux. Hé bien figurez vous qu'il prend ça pour des marques d'affection et qu'il se pâme, le niais, le gentil crétin.
Ce que je déteste et que je suis obligé de subir c’est que de temps à autre il lui prend l’envie, l’idée de ma saisir dans ses bras. J’ai horreur de ça. Je me tends comme un câble de Golden Gate, je le regarde en coin l'oeil effaré, je me contracte, j’essaie de toutes mes forces de lui faire comprendre que NON c’est une mauvaise idée, LÂCHE MOI, POSE MOI MAINTENANT mais il me garde là serré au creux des ses bras, souriant. Je lui crèverais volontiers les yeux d'une seule de mes griffes si je pouvais. Puis cet âne me pose au sol avec un air imbécile de vainqueur tordu. Je le déteste quand il fait ça.
Il n’y a qu’une chose à laquelle, pour l’instant il résiste encore. Mais je ne désespère pas, je ne renonce pas à le compter dix là-dessus. Il ne me laisse pas dormir dans sa chambre. Dès que j’en ai l’occasion, je fais mine de rien, je lui jette un œil en coin et je monte direct dans là-haut m’allonger sur sa couette mais il a repéré mon manège, il veille au grain et me traque. Je ne reste sur son lit jamais bien longtemps, il monte, me chasse et ferme la porte de la chambre. Il le fait avec constance et détermination, il est à peu près aussi têtu que moi cet humain là. J'aime ça. Je prends maintenant des chemins détournés, je ne cherche plus vraiment à monter de suite les escaliers, je fais comme si je me contentais de l’assise d’une chaise sous la table de la salle à manger tout près du radiateur et là je lui donne le change, je fais semblant de m’endormir, mais en vrai, je ne surveille que la montée des escaliers que j’ai en ligne de mire et j’y grimpe dès qu’il regarde ailleurs.
Le temps que j’y reste est déjà du temps gagné. 
Je n’en ai pas fini complètement avec lui, jusqu’à ce que j’accède à son lit définitivement, je vais continuer à tolérer, un temps, qu’il s'agite encore sous mon toit.



25 janvier 2019

Si ternes

L'alarme nous avait expulsés du sommeil vers les quatre heures. 
On l’avait maudite avant de lui clouer le bec. Alors, dans le noir de la nuit, des frontales s’étaient allumées. L’air de là dedans ne sentait pas très bon. Un mélange de sueur froide, de sueur chaude et de transpiration. Ils ne devaient ouvrir grand les fenêtres qu’un jour ou deux, en début et en fin de saison. Sortaient-ils les matelas pour leur faire prendre l’air? Les exposaient-ils au soleil pour dézinguer les acariens? On l’aurait tous éxigé. Malgré les ronflements et autres bruits de bouche, la veille, on s’était, pour la plupart endormi assez vite et on avait continué profondément. C’était sans doute dû à ce mélange subtil entre la fatigue de la montée et le génepi d’après le repas du soir. On avait trop mangé, curieusement, la montagne ça creuse. Les tagliatelles étaient cuites comme il fallait et la bolognaise qui les accompagnait  était magnifique et endiablée. Angèle, la gardienne, cuisinière, gérante, nounou du refuge avait la main. Les vrais cuisiniers c’est dans ces exercices là qu’on pouvait le mieux les juger. Ceux qui savaient faire des miracles avec rien, dans la réussite des plats simples, les très bons  y mettaient leur touche et rendaient le moment inoubliable. 
L’accueil avait été chaleureux, il n’y avait pas grand monde, les dortoirs étaient loin d’être pleins, nous n’étions qu’en Mai, ils venaient à peine d’ouvrir, personne n’était encore ni lassé ni épuisé ni pressé. 
Ils nous ont donné des nouvelles d’en haut. Il fallait se méfier, à certains endroits il y avait encore des plaques de neige mais dans l’ensemble elle avait fondu. Ils nous avaient aussi dit leur inquiétude, qu’il y en avait de moins en moins que si on s’avançait vers une montagne au futur sans neige ça allait foutre un de ces bordels qu’on imaginait même pas. Et ils espéraient qu’on allait, tous autant qu’on était, arrêter de jouer aux cons avec notre avenir et surtout celui de nos petits.
Bref, ils souhaitaient fermement que nous soyons moins cons. Ce n’était pas gagné gagné. On a avalé un café tonique et on s’est mis en route. Nos frontales faisaient comme une vague de lumière au rythme de nos pas. Nous ne disions rien, qu’y avait-il à dire ? Chacun était tout entier dans sa marche dans l’attention de l’endroit où l’on posait nos pieds, nous savions tous qu’une entorse à ce moment là serait une tannée. Au-dessus de nos têtes, peu à peu le jour se levait dans un froid glaçant. Le ciel, vers les sommets rosissait, l’étroit chemin devenait de plus en plus perceptible et certains avaient même éteint leurs lampes.
Puis, il fit grand jour. Le ciel était vaste et bleu, les vents de la veille avaient nettoyé jusque dans le moindre recoin. Nous fîmes une pause le temps d’avaler deux ou trois fruits secs, une gorgée d’eau et nous reprîmes notre marche. Les trois jours qui nous attendaient ne commençaient pas mal. Nous allions monter et rester deux ou trois nuits aux lèvres du lac Rimal, un des plus beaux du secteur et Dieu sait s'il y en avait beaucoup.  Nous avions dans nos sacs de quoi tenir la semaine si la météo le permettait et, surtout si l’envie nous en prenait.  Prêts à tout, il fallait l'être. La montée était un sas entre le vilain monde d'en bas et la promesse. Il nous fallait la faire sereinement. Comme on se dépouille d'une vieille enveloppe. Nous savions le temps qu’elle nous prendrait, nous ne cherchions pas à le raccourcir, nous l’acceptions. C’était d'une certaine manière le prix à payer.
Arrivés, nous allions nous enivrer du spectacle du lac, de ses bleus merveilleux, de ses silences assourdissants, nous allions écouter, voir, contempler, sentir. Nous allions nous endormir les cheveux dans les étoiles et nous réveiller parmi les pierres et les sifflements des marmottes. Nous allions faire le plein.
Nous nous débrouillerions, pendant ces quelques jours en altitude à nous sentir vivants, la plupart de nos autres  jours, en bas semblaient si ternes.
C’est pour ça que les lèvres de chacun dans l’effort dessinaient un petit sourire si dense qui illuminait les visages. 
Pour une fois, dans leurs vies, ils savaient à quoi s'attendre.






21 janvier 2019

Des bras, du choco

___ Tu ne dis rien ?
___ Parce qu’il faudrait que je dise quelque chose ?
___ Je suppose que tu as des choses à dire, non ?
___ Ecoute, ça part assez mal cette histoire… Tu supposes, tu supposes… mais tu te trompes ! Tu m’annonces de but en blanc, entre le fromage et la mousse que nous c’est fini… Que nous allons nous quitter, enfin que TU vas me quitter… je veux croire que tu n’as pas pris cette décision sur un coup de tête, qu’elle est, comme on dit, mûrement réfléchie, que tu y as un peu pensé avant, que tu as, comme on dit «préparé ton coup», que tu ne changeras pas d’avis… C’est, il me semble, avant tout ça que nous aurions pu parler un peu. Là, j’entends ce que tu viens de me dire, je le reçois comme on reçoit un semi-remorque dans son salon... Hé bien, je n’en n’ai rien à dire. Que veux-tu que je dise du reste ? Que pourrais-je dire d’un peu intelligent ?
___ Je ne sais pas, ce que tu ressens…
___ Tu voudrais donc qu’en plus d'encaisser en pleine face cette si gentille nouvelle, cette si agréable annonce, je t’en dise quelque chose… Tu ne trouves pas que tu m’en demandes un peu trop ?
___ Tu ne ressens rien, alors ? Je le savais. Je m’en doutais. Je te quitte et ça t'est égal, calme plat, rien, le vide... Tu m'épouvantes, tu le sens ça?
___ Tu pousses un peu, là, si je peux me permettre. Tu sais que tu me fais peur parfois ?
Tu as un côté monstrueux qui peut effrayer.  Que je n’ai rien à dire ne signifie pas que je n’en pense rien. Tu as de ces raccourcis… Tu aimerais, sans doute, me voir trépigner, me jeter à tes genoux, qui sait, recevoir une belle paire de gifles, une de celles qu’on sait "méritées"…  Tu aimerais que je m’emporte, que je geigne? que je hurle, que je proteste, que je t’insulte, que je chouine? Que je pleure, si ça se trouve? Ou bien souhaiterais-tu m’en vouloir pour quelque chose et ainsi ne pas me quitter pour rien, comme ça, dans un souffle parce que les choses ont changé, c’est ça que tu désires ? Je suis désolé mon bel amour, tu n’auras droit à aucun de ces plaisirs. Je ne t’offrirais aucun de ces bonheurs. Je ne t'accorderais aucune de ces grâces. Tu vas devoir affronter ça toute seule, comme une grande. Je ne t'aiderais pas. Du reste, j’en ai déjà trop dit.
___ Voilà tu te tais, finalement c’est ce que tu fais le mieux… Depuis toujours. 

Elle me cherchait vraiment querelle et je n’avais rien vu venir. J’étais si éloigné de ça… J'avais passé une bonne partie de l'après-midi à courir dans toute la ville pour trouver les meilleures tablettes... Elle venait de plonger sa petite cuillère dans le brun du ramequin de mousse que je venais de préparer. Comme d'habitude, avec amour et une lichette de citron. J'avais cavalé partout pour trouver des gaufres de chez Meert (celles à la vanille de Madagascar). J'en ai dégoté chez un épicier arabe qui avait vécu vingt ans à Lille et qui s'était installé plus au Sud pour se rapprocher de chez lui. Encore à L’Isle, mais sur la Sorgue cette fois... C’était son dessert préféré. Nous avions dîné sur le canapé devant la télé qui était restée éteinte, en attendant le film du soir, un truc en noir et blanc que nous avions vu plusieurs fois, nous avions juste posé sur la platine, un vinyle de Weather Report (Black Market, Joe était au plus mal et cela nous attristait) en attendant la bonne heure, la musique envahissait la pièce, elle avait bercé le repas et notre jeunesse. Elle m’avait seulement dit en posant les assiettes sur la table basse : 
___ J’ai un truc à te dire… 
___ Oui, quand tu veux. 
___ Pas maintenant. Après le repas. 
Et puis plus rien. Tandis qu’une pointe d’inquiétude comme un stylet de tortionnaire me pénétrait le cerveau, elle a englouti sa mousse avec des hummm et des hummm et une mine de chatte alanguie s’offrant à un doux soleil d’automne. Je la trouvais belle comme un rayon… 
___ Je voulais juste te dire… 
Comme pour retarder un peu l'échéance, repousser un poil ce que j'allais entendre, j'ai tenté un: 
___ Quoi, elle n'est pas bonne? Tu avais l'air de te régaler, pourtant? Là, je me suis mis à transpirer doucettement, j’ai senti les gouttes se former, en haut, sur mon front… J'ai commencé à trembler de la jambe gauche (celle qui tremble toujours en premier en cas de trouble)... 
Mes acouphènes se sont mis à me susurrer Ramona... Mes mains se sont enmoities, je les ai essuyées en douce sur le lin des coussins du canapé en me tordant la bouche. Elle a repris: 
___ Je voulais juste te dire... Puis, après un siècle et demi de silence... Elle a fini par lâcher : Je suis bien avec toi. J'aimerais beaucoup que ça dure...

Alors, vous comprendrez qu'après ça, je me suis détendu d’un coup, j’ai tout bien nettoyé le saladier, avec tous les bouts de tous les doigts, un sourire un peu stupide bretellé au visage, des pépites fondues collées au coin des lèvres et une petite musique joyeuse dans la cervelle…
Elle m’a attiré vers elle, appelant un blotissage…  
J’étais dans le creux de ses bras, enfoui dans son odeur, les yeux mi-clos, j'avais deux ans et demi, du chocolat sur le nez, j'étais repu. Je tutoyais le bonheur...

Repu ET pour un temps, un temps seulement, vaguement rassuré.
Un genre de bonheur suspendu. Et si c’était ça le bonheur ? 
Un malheur qui, comme une comète familière, nous aurait loupé de peu.




Merci à Marie-Pierre pour le titre...

05 janvier 2019

Reiki, qui?

"Qu’est-ce-que tu fous ? T’appuies pas ?"
J’avais le doigt sur la sonnette, depuis quelques lurettes mais je ne bougeais pas d’un index, j’attendais qu’il se passe quelque chose. 
Elle est revenue à la charge:
"Allez appuie on va se geler les fesses là."
Normalement on ne devrait pas avoir à le faire, j’ai dit. J’ai tout bien lu sur le net, mettre le doigt au-dessus devrait suffire à la faire sonner.
Au lieu d’une approbation légitime, j’ai juste eu droit à un: 
"Ce que tu peux être con quand tu t’y mets." Ce qui n’était pas faux même si ça ne m’a pas ravi. La plaque brillante à gauche de la sonnette indiquait : Yolande Goudda Énergéticienne. Spécialiste. Diplomée de Reiki.
Spécialiste de quoi n’était pas expliqué sur la plaque.
Un mal de dos de chien ou plutôt un mal de chien de dos me coupait en deux depuis plusieurs semaines. J’avais fait appel à tous et dépensé une petite fortune: Ostéopathe, chiropracteur, acupuncteur, sorcier, rebouteux, ma tante, rien n’y avait fait. J’avais une pointe de lance pimentée dans le bas du dos et elle y restait. Le jour et surtout la nuit. Si vous n’avez jamais dormi avec une  flèche d’acier figée en vous, essayez et venez me raconter vos doux rêves, qu’on rigole. Je ne dormais plus que par séquences ultras brêves. J’étais bon pour la transat Jacques Vabre. Et toujours cette terrible douleur à chaque mouvement. Aussi quand elle m’avait parlé de reiki j’avais tendu l’oreille comme un canasson aguiché. C’était la première fois que j’entendais parler de ce truc. J’ai d’abord pensé à une façon de cuire les poteries en disant si c’est bon pour les pots ça peut l’être pour les dos. Mais le raku n’avait rien à voir là-dedans. Reiki, raku… 
Et pourtant c'était bien japonais. Eux, ils ont le chic pour ce genre de truc. En vrai, ils ont le chic pour tout. Ils prennent leur temps, ils ne sont pas comme nous pressés d'en finir. Je les ai vu faire des omelettes cubiques! Tu leur donnes une feuille de papier A4, ils t'en font un troupeau d'éléphant, deux feuilles de thé, un peu d'eau chaude et tu as une cérémonie, trois glaïeuls et tu admires une sculpture. J'aimais leur rigueur intense, raffinée alors pourquoi pas le Reiki? J’avais fait la bêtise d’aller lire sur internet ce qui se disait sur la reikologie. Misère. À mi-chemin entre le gourouisme et l’illusionisme. L’imposition des mains ! Le dernier qui avait fait ça chez nous avait fini les bras en croix. La circulation des énergies ! Tu crois vraiment que je dois faire appel à ça ? J’avais dit « ça » comme on manipule avec des pincettes aux longs manches en évitant d’avoir les doigts qui sentent. Son argument avait été imparable : Tu as tout essayé, rien n’a fait, pourquoi pas « ça » comme tu dis. Tu as raison, « ça » peut faire comme le reste : rien. En tous les cas « ça » peut ne pas aggraver la situation. Il n’y a ni manipulation ni contact. J’appelle. J’avais eu un rendez vous pour deux jours plus tard. Et là, nous étions devant chez la fameuse Yolande. Fameuse c’est son site qui le disait. Elle en avait guéri des paquets de quidams si tu lisais jusqu’au bout.
"Je te laisse, je vais faire une course et je reviens te prendre après ta séance. " 
Et elle avait disparu. J’ai fini par appuyer sur la sonnette d’un doigt volontaire mais inquiet. La porte s’est ouverte. Je suis entré. La salle d’attente était à droite. J’ai poussé la porte. Un bouddha géant en terre,  des piaillements d’oiseaux exotiques et une musique indienne m’ont accueilli. En revanche, il n’y avait pas de chaise mais des futons à même le sol. Yoyo testerait aussi notre souplesse? Quand on est plié en huit à cause du dos, chez Yoyo, on reste debout. Des bâtons d’encens au benjoin empestaient la pièce. On y était, jusqu’au bout, je me suis dit. Peu de temps après, une force de la nature brune  en gandoura bleue profond des panchos de laine aux pieds est entrée, les mollets poilus comme des coiffes de Welsh Guard. Ça m'a étonné de la part de quelqu'un que j'imaginais volontiers anti-fourrure. Elle m’a regardé de haut en bas comme on regarde la Vénus de Milo et puis elle a fait demi-tour.
J’ai suivi Yolande. Elle était comment dire ? Massive, solide et charpentée. Elle avait la ligne mais la deuxième ligne. Grande large et costaude. Un joli visage d’après mon souvenir, là je la voyais de dos et les murs du couloir n’en menaient pas large. J’ai regardé ses mains. Dix francforts, cinq  au bout de chaque poignet. Pour l’imposition des phalanges, elle devait couvrir une surface conséquente, un bonus dans sa branche. Elle m’a fait allonger sur le dos sur la table de massage, trouée vers la tête. Elle m’a demandé ce qui m’amenait. Mon dos, j’ai dit. Mon dos, j’ai une baïonnette dans le creux des reins et ça me fait souffrir. Tu m’étonnes a fait Yolande. Détendez vous elle a rajouté. Alors, en fermant les yeux, elle a commencé. Elle passait ses mains à cinq centimètres de ma peau, les Francfort grandes ouvertes. Au début je l’ai regardée faire et puis, une fois sur le ventre, la tête dans le trou de la table, l'énergie a tellement bien circulé qu'elle a foutu le camp: je me suis endormi en bavant. 
Elle m’a réveillé et m’a dit que normalement elle avait fait ce qui devait être fait. J’étais bien content. J'avais un peu dormi mais toujours aussi mal. Je me suis rhabillé avec difficulté, et au moment de payer, oui j'ai été surpris. Elle m'a tendu un morceau de papier imprimé sur lequel il y avait une liste de légumes frais de fruits frais, de fruits secs, de riz et le tout faisait environ soixante euros. Pas d'argent entre nous elle a dit, mais que du bio! Revenez plus tard, vous m'apportez ce qui est sur la liste et nous serons quittes. En ce moment je manque de fruits secs, elle a précisé. Elle se faisait payer selon ses besoins et elle ne perdait pas le Nord. C'est les impôts qui vont faire la gueule, j'ai pensé, mais ce n'était pas mes affaires. Elle a poursuivi: reposez vous quelques jours, votre douleur devrait passer et elle m’a tiré vers la porte. Je suis revenu le lendemain déposer mon cageot plein. 
Deux jours après j’en étais au même point.
Je tournais en rond plié en deux dans la baraque en chouinant :
Et ma lance, hein qui va m'en débarasser vraiment du feu qui me ronge ?

C'est à cet instant qu'avec sa petite voix douce et gentiment moqueuse, elle a proposé: Alors, là où tu en es, il ne te reste plus qu'à essayer la bouche d'une Sandy.







01 janvier 2019

Il arrive

Il arrive. Patience, encore un peu.( C'est à moi que j'adresse: Patience!)




Belle et bonne année à vous. 

Des sacs de bises, des charrettes de poignées de main, des cargos de caresses sur les joues, des tonnes de serrages, des floppées de bicous dans la counille, des tombereaux de  câlins... 

Au choix, servez vous.




En cadeau la première et la dernière strophe du poème d'Allain Leprest Les Passous-Cotentin:


Le Passous - Cotentin
Je t'écris de janvier.
La marée, bonne poire,
A fini la vaisselle
Laissant nos habits nus
Sur le bord de l'évier
Et quelques grains de sel.

Je t'écris de janvier
Cotentin - Le Passous
Mes cheveux sont troués,
Mon cœur fait une escale.
On est premier de l'an,
Jour Perrier, un poil saoul,
La mer est verticale.


19 décembre 2018

Retour de flammes

                          J’étais sur la terrasse, allongé sur un transat à moitié déglingué mais que j'avais  gardé pour services rendus et parce que je n'aimais pas jeter. J’avais posé mon verre, dans lequel fondaient encore deux ou trois glaçons, à même le bois blond un peu branlant et je regardais devant moi. Loin. Ailleurs. Je connaissais le paysage par cœur, j’aurais pu le décrire les yeux fermés. Nous l'avions tant contemplé. En vrai, j'étais comme échoué et je m’emmerdais.
La chaleur lourde de ces derniers jours avait pratiquement disparu. Elle avait fait place à une douceur caressante venue avec le vent d’Ouest chargé d’iode et des odeurs précieuses des immortelles. On supportait maintenant un pull léger. Entre deux gorgées, j'avais somnolé gentiment. Je n'arrivais pas à me décider de me lever pour m’en verser un autre, je sentais que les trois premiers avaient directement échoués dans les genoux et que ce serait une difficulté d’atteindre la cuisine. Comme j’avais arrêté de fumer depuis quelques mois, je mâchonnais un bâton de réglisse. Le bout en était déchiqueté, en bouillie, j’en avais des fibres humides entre les dents mais je m’en foutais pas mal. Je n’attendais personne. Je n’avais plus à être présentable. J’avais autour de moi, posés par terre, ouverts et renversés, deux ou trois bouquins mais je n’arrivais pas à lire. J’attrapais une phrase ici où là que j’étais obligé de relire plusieurs fois pour la comprendre et je ne les comprenais pas. Je n'étais plus atteint par rien. Au fond, je m’ennuyais. Mais c’était un ennui profond, douloureux, palpable. J’étais un bloc pur d’ennui. Mais ça ne me dérangeait pas, au contraire. J'étais au calme. Rien à faire, rien à penser. Plus envie de rien, plus de désir donc pas de frustration. J'étais juste vivant comme un lombric. J’attendais que la journée se termine, que le soir vienne, que la nuit s'impose. Je n’étais même pas certain de pouvoir admirer le couchant qui, ici, pouvait être sublime. De la terrasse on voyait loin devant, plein Ouest. Les ombres des grands arbres commençaient en s’allongeant à gagner sur le châlet. Je redoutais plus que les autres ces heures là parce qu’elles annonçaient la nuit à venir et depuis son départ théâtral voilà six mois, j'avais arrêté de dormir. Il y a des absences qui remplissent une vie. On avait essayé de tenir le coup mais on avait raté. J’avais pu vérifier à cette occasion de l’injustice du truc c’est pile poil ce qui l’avait séduit chez moi qui l’avait lassée. J’avais beau tourner ce truc dans ma tête je n’en sortais pas et surtout je n’en voyais aucune issue favorable. Ça devait être le même bazar dans tous les couples. Il faut dire que statistiquement qu’au fur et à mesure des années, on avait peu de chance de s’en sortir avec les honneurs.
Finalement je me suis déplié, je me suis levé, je suis allé vers le frigo. À chaque pas ou presque mes genoux s'affaissaient et c'était comme une punition divine. Arrivé tant mal que bien devant la porte blanche, j’ai commencé à m’en servir un. Un dernier pour le doute. J’ai tordu la bouche avec la première gorgée du nouveau verre. Je l’avais raidi celui-là. J’avais bien fait.
C’est à ce moment là qu’une voiture s’est approchée du châlet. Quand on les entendait monter c’est qu’elles venaient là. Il n’y avait pas d’autre chemin où se perdre. Je l’ai entendue s’arrêter. Une porte s’est ouverte puis refermée et l’engin est reparti après un demi-tour difficile. J’ai entendu nettement des pas sur le gravier avant les premières marches, ils ont monté les trois et la porte s’est ouverte violemment comme sous l’effet d’un coup de savate.
Elle se tenait là debout dans l’entrée, la lumière dans le dos, les jambes écartées que je devinais sous le léger tissu de sa robe, ses deux sacs de cuir noir qui semblaient bien lourds encore pendus aux bouts des bras. J'étais planté devant elle comme une bécasse face à un renard affamé. Après un long, très long silence, que je n’ai troublé par aucun geste, en les montrant du menton, elle a juste demandé :
Je peux les poser, c'est qu'ils pèsent?

J’ai attendu quelques secondes et, en évitant de croiser son regard, j’ai répondu à sa question


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