18 avril 2022

Cogne

 Bats, bats taudis de cœur malmené,

Tape, tape vilain cœur tabassé,

Cogne, cogne  sale cœur égratigné,

Frappe encore vieux cœur cabossé.

 

Force, cogne davantage dans les côtes

Pousse, pousse les pistons dans le circuit

Tant que tu cognes sans fin, sans faute

Rien n’est perdu, rien n’est vraiment cuit.

 

Bouge, gigote, vit, danse, tambourine

Mourir maintenant?  Je n’suis pas pour

Vibre, rougne, ronfle dans ma poitrine

Partir maintenant? Rien prévu pour

 

Allez quoi, et une et deux et une et deux

Bats comme un vrai cœur d’amoureux,

Envoie du rouge dans les artères,

Que ça bouge, des nuages aux parterres.

 

Jusqu’à demain! Sinon laisse au moins

Le temps de dire au revoir, laisse le moi,

Dou doum, dou doum, mille fois ou... deux.

Bats toi, s’il te plait, allez, encore… un peu…






16 mars 2022

La dernière fois

Ils y sont arrivés en fin de matinée, ils ont garé la voiture dans la pente de l’étroit chemin, ils ont vérifié qu’elle ne gênait pas le passage, ils ont fermé les portes et ils sont descendus vers la rivière. Ils n’avaient pris avec eux qu’une grande serviette de bain un petit sac à dos avec leurs papiers et portefeuilles et le peu qu’ils avaient acheté pour un repas vite fait. Deux pommes, un paquet de biscuits et une bouteille d’eau chacun.

Il faut dire qu’ils n’arrivaient presque plus à manger depuis un ou deux jours. Depuis qu’ils savaient tous les deux que chaque minute les rapprochaient du terrible moment de leur séparation. De leur arrachement, plutôt.

Il faisait une chaleur de juillet, dans le sud. L’air était de plomb, les cigales s’en donnaient à cœur joie, le chemin était pour l’instant désert mais il ne tarderait pas à être envahi, le coin était prisé paraît-il. Le chemin caillouteux descendait vers une rivière pas très  large, trois ou quatre pas d’homme pressé, mais d’un vert amande et d’une transparence étonnante. Elle était aussi fraîche qu’une rivière peut l’être même au cœur d’un été de feu. Elle courait vivement guidée par des rives accueillantes et ombragées. On venait ici pour se tremper, pour s’ensiester gentiment sur ses berges de mousse douce, pour s’alléger du poids de la chaleur accablante qui faisait vibrer le ciel. On venait ici pour oublier les ennuis du moment, comme pour faire peau neuve. On venait ici pour se détendre, pour se laisser prendre par le paisible et le soyeux. On y venait aussi pour se rafraîchir la vie.

Les deux qui venaient de garer la petite voiture rouge, ceux qui, maintenant, marchaient au plein milieu du chemin étaient silencieux. À dire vrai, ils étaient partagés entre le bonheur et la tristesse ce qui n’est pas si facile à vivre. Il y a comme ça des mélanges impossible. Le bonheur d’être encore ensemble, pour quelques heures, la tristesse de savoir qu’ils allaient se séparer à la fin du jour. Malgré tout, ils voulaient encore profiter, si possible, de leur après-midi. Pleinement, entièrement, absolument mais quelque chose au profond d’eux mêmes leur disait qu’ils n’y arriveraient sans doute pas. Ils n’avaient pas tort, malgré la fraîcheur de l’eau, malgré les caresses du courant, malgré la beauté de l’endroit, ils étaient ici mais déjà dans l’après. Dans le l’un sans l’autre. Et ça leur était insupportable. En vrai, ils savaient que cette séparation qui s’était annoncée n’était pas envisagée pour quelques jours, ni même quelques mois. Ils avaient compris qu’elle serait définitive et que leur fragile union ne survivrait pas au retour à la « vraie » vie. Ils se donnaient encore la main mais comme des naufragés s’accrochent à des bouées qu’ils savaient crevées. Plus le temps avançait plus la douleur montait comme un goutte à goutte s’instille dans un organisme et répand  son liquide. Ils s’emplissaient peu à peu de souffrance. Alors ils ne se disaient pas grand chose eux qui avaient commencé leur ensemble par des mots échangés.

Et puis, l’heure tournant, le soir venant, l’ombre des saules s’épaississant, il a fallu plier serviettes et remonter le chemin. Il n’avait pas paru si pentu à l’aller…

Ils sont arrivés en nage près du rouge de la voiture.

Quand ils en ont fait le tour, ils se sont aperçu qu’une vitre arrière avait été brisée, que leurs sacs de voyage qui étaient restés sur les sièges avaient disparu. 

Ainsi, ils étaient au bout de leur route. Nus. 

Leurs deux vies étaient comme la vitre arrière de la voiture : brisée, éparpillée en dix mille éclats.

Alors de peur, de colère de tristesse et de lassitude, elle s’est laissée envahir par de longs sanglots mais en refusant l’enveloppe de ses bras.

Une fois apaisée, une fois ses larmes séchées, elle s’est installée au volant puis elle a roulé sans un mot jusqu’à la ville la plus proche et, avant d’aller à la gendarmerie pour leur parler du vol et porter plainte, elle l’a déposé sur le devant de la gare. « Tu trouveras bien un train » elle a dit.

Puis sans descendre, sans même le regarder elle lui a demandé de sortir de la voiture : « Sors, maintenant » Comme si elle lui demandait de sortir aussi de sa vie.

Il est sorti. Elle a démarré.

Ils ne se sont plus jamais revus. 

14 mars 2022

En un éclair

Alors, leurs regards se sont croisés et, en un éclair étincelant, tout ce qui était vivant dans le coin a été emporté à des années lumières.

Jusqu’à présent, ils s’étaient aperçus  plusieurs fois sans qu’il ne se passe rien. Le calme plat. Oh ils s’étaient bien regardés un peu mais comme on le fait quand on entre dans un bus ou dans une rame de métro et qu’on cherche une place libre. Ce ne sont pas vraiment les gens assis qui vous intéressent. On jette un œil vite fait sur les éventuelles places libres, les endroits possibles où se poser, on jauge le voisinage pour savoir lequel nous sera le moins désagréable, on mise sur le confort voire sur  l’odeur éventuelle et puis on choisit, on se détermine, on tranche, on s’assoit. On ne pose pas vraiment le regard sur les personnes autour de la place conquise. Avec eux deux ça c’était joué comme ça au départ. Ils s’étaient croisés dans les couloirs, ils s’étaient aperçus dans les assemblées, ils s’étaient salués certains matins quand ils étaient arrivés ensemble à la grille, ils s’étaient souris une fois ou deux à la cantine mais rien de plus, rien d’autre. Très peu de mots échangés, très peu de phrases. Un bonjour, bonsoir, le tout venant le poli, le civil, le minimum. Il faut dire qu’ils étaient chacun engagés et se pensaient heureux de ce côté là.  Ils n’avaient rien derrière la tête, aucun projet, aucun désir autre que celui en cours. En tous les cas, ils n’avaient surtout pas l’idée d’aventure qui pouvait leur venir au cerveau. Du moins se croyaient ils à l’abri de ça. Evidemment, il avait remarqué son joli carré court blond frisé, ses yeux noisettes brillantes, son sourire en coin, malgré sa rareté, et la grâce de ses mains. Il avait aussi, vite fait, aperçu sa silhouette fine et son élégance simple et sa démarche altière, son port de tête sans doute de danseuse, mais rien de plus que déjà pas mal.

Et pour dire vrai si jamais l’idée se pointait, ça pouvait arriver, on ne vit pas non plus dans un couloir d’hôpital psychiatrique, comme une tentation, un interdit à braver, comme une barrière à franchir, un mur à escalader, ça leur paraissait représenter un tel bazar, un tel dérangement, une telle montagne à gravir ou a déplacer qu’aussitôt ils  la viraient de leurs têtes. Pas de ça. Pourquoi faire ? N’as-tu pas déjà tout ce qu’une personne sensée peut désirer ? N’es-tu pas déjà de ce côté là béni des dieux, de ses apôtres, des fées bienveillantes et de quelques anges amicaux et bienveillants ? De quels frissons aurais tu besoin ? Pourquoi voudrais-tu te sentir davantage vivant que tu ne l’es ? Parce que tu l’es bel et bien, vivant. Tu as tout ou presque ce qu’on peut envier. Alors, d’où te vient cette pensée qui t’a traversé l’espace qu’une seconde. Oublie ça de suite. Dans ta situation, c’est de l’ordre de l’impensable. L’injonction était puissante. C’était oublié, chassé, évacué et tout redevenait normal. Les choses se rangeaient immédiatement.

Ils ont passé six mois de cette façon, travaillant dans le même lieu, mais sans se croiser vraiment, en s’apercevant de temps à autre et de loin. Intérieurement ils étaient même sans le savoir contents que ÇA n’aille pas plus loin, que rien ne se passe autre que ces « bonjour, bonsoir »tirés à quatre épingles, légers comme des plumes nouvelles, ne disant rien d’autre chose que bonjour, bonsoir. Ravis de ne pas s’être engagés sur le difficile et menaçant chemin de l’attirance, voire de l’attraction. Ils avaient chacun leur vie de leur côté, il se trouve simplement qu’ils travaillaient dans le même espace et qu’ils se croisaient parfois. Mais ils ne se devaient rien, ils n’échangeaient rien, rien de plus que tu vas bien ? Merci moi aussi.

Et puis il y eut ce repas de fin d’année auquel participait qui voulait venir. Lui ne voulait pas y aller. Pas question que je passe une soirée de libre avec des collègues de travail auxquels je n’ai pas grand chose à dire en dehors du travail. On avait insisté, on lui avait demandé comme un service de participer. Il s’était laissé faire, il avait dit oui bon je viens mais c’est bien pour te faire plaisir.  Ils s’étaient tous retrouvés un soir sur le trottoir devant la porte d’Aux bonheurs de Chine. Certains s’étaient demandé pour la contrepèterie, ça les avait fait rire… Ils étaient entrés. Il s’était retrouvé assis à côté d’elle. Elle lui avait souri en coin et un moment, avec son index droit, elle avait relevé une mèche échappée du carré pour la replacer derrière son oreille et elle s’était tournée vers lui.

 

Alors, leurs regards s’étaient croisés et, en un éclair foudroyant, tout ce qui était un peu vivant dans le coin avait été emporté à des années lumière.

 

18 février 2022

Pour un type

 Elle aussi... Elle l’a bien cherché… Mais pourquoi m’a-t-elle dit ça ?

C’était dimanche. Je m’étais réveillé un peu plus tard que d’habitude, c’est à dire que je m’étais réveillé à la même heure mais comme depuis plusieurs mois je n’avais plus aucune obligation, cette fois je m’étais rendormi. Et pas parce que nous étions dimanche, non là où j’en étais, les jours de la semaine n’avaient plus guère d’importance. Lundi se confondait avec mardi, qui pouvait être mercredi. Bref, je pouvais boutonner ma vie n’importe comment. Pour les semaines c’était pareil. On finit par perdre contact avec les calendriers, il n’y a plus que la douceur du soir ou la brume du matin pour nous donner quelques repères. Se lever à pas d’heure, se recoucher, se faire un film au beau milieu de la nuit parce qu’on sait qu’on pourra dormir le lendemain, aller pisser douze fois si l’envie nous prend, attaquer un livre à l’aube, plus rien n’importait. Les jours ressemblaient aux jours et les semaines à elles mêmes. Il se trouve que ce jour précis c’était dimanche.

Je me suis fait un café, je me suis douché et j’ai regardé le temps qu’il faisait dehors pour m’habiller. Depuis quelques jours une douceur exquise avait enfin débarquée, on commençait à ne plus s’entourer le cou d’écharpe, on laissait les gants dans la boite, on mettait une épaisseur de moins et quand on ne le faisait pas on finissait par crever de chaud. Ce dimanche là, j’ai juste enfilé une veste légère sur un polo manches courtes et je suis sorti.

Je suis allé jusqu’à la ville proche et je me suis garé là où je me range d’habitude puisque cette fois encore ma place habituelle était libre. J’ai marché un peu le long de la rivière où les couples de canards se formaient. Ça se voyait à l’insistance bornée des mâles à suivre la nage des femelles au centimètre près. Et puis j’ai longé les premiers étalages. J’ai salué les connaissances d’un sourire ou d’un geste de la main.

Quand je suis arrivé à la hauteur de son stand de fromages, je me suis dit tiens une nouvelle, je ne la connais pas, elle… Elle m’a proposé de goûter à un morceau de roquefort qu’elle me tendait sur un morceau de pain. Je lui ai juste dit non merci de la main, je venais de me brosser les dents et je ne voulais pas l’avoir fait pour rien. 

« Oh il boude le monsieur ! » m’a-t-elle envoyé. C’était à côté de la plaque, je ne boudais pas du tout, j’étais même plutôt content d’être là dans ces ruelles connues par cœur, j’étais un peu comme le ravi de sentir à nouveau le chaud sur les épaules, le vent qui avait tant soufflé ces derniers jours avait calé, on sentait dans l’air comme une odeur de sève montante, j’avais même vu en sortant la voiture, les premiers bourgeons apparaître sur les branches de l’amandier, non non je ne boude pas… Pas du tout, j’ai pensé mais je n’ai rien dit. J’ai fait pire…

Je me suis arrêté, je me suis tourné lentement vers elle comme dans un western de Leone et je l’ai fixée deux trois secondes et puis comme un torero enfonce son estocade dans la nuque ensanglantée de la bête fauve, en détachant bien les syllabes qu'elle puisse entendre clairement malgré le masque, j’ai balancé : 

« Pour un type qui vient d’apprendre qu’il n’en avait plus que pour trois mois, je trouve que je ne m’en sors pas trop mal… »

Et je me suis barré en lui faisant une pécresse, la laissant en plan avec ma sortie dans les oreilles et j'espèrais en plein coeur. 

Intérieurement, je me disais : Quel dommage que tu ne puisses pas voir sa tête, elle doit être… 

Je voulais juste que le malaise ait changé de camp.





05 février 2022

Comme two (outils)

 On peut, parfois, se détester comme le feu et l’eau

comme la racine et la binette

La bêtise et la bienveillance

Le mensonge et la vérité

Les cheveux et le vent

Le jour et la nuit

L’aube et le crépuscule

L’amour et le temps

L’avenir et le cancer

Le brouillard et l’horizon

Le virus et le vaccin

L’intelligence et la certitude

La tour de Pise et le fil à plomb

...

MAIS on peut aussi

S’entendre comme le papier et le feu

comme tes lèvres et mon cou

Le vent et les plumes

l'herbe et le mouton

le bus et l'arrêt

la vitesse et la lumière

La mer et l’horizon

La vague et l’embrun

Ma peau et ta main

Ma pomme et tatin

L’aile et l’oiseau

Les cigales et l’été

Cinq heures et le thé

La vache et le lait

La pluie et le jardin

Le s et le T 

Le vert et tes yeux

Le À et le suivre…




13 décembre 2021

L'un et l'autre

Comme l’un avait quelques jours libres devant lui, il a proposé à l’autre de les passer avec lui, là-haut, dans un village de moyenne montagne où il avait construit presque entièrement de ses mains un joli chalet.

Ils y étaient déjà venus ensemble, eux deux seuls, à plusieurs, en famille. L’endroit était superbe, le chalet confortable et la compagnie agréable. Il faut dire que même s’ils ne se voyaient pas tous les jours, ils se connaissaient depuis une bonne quarantaine d’année et que si ils avaient dû se fâcher, ils l’auraient fait bien avant. Tout ça pour dire qu’ils s’entendaient bien. Sans doute parce qu’ils partageaient à peu de choses près une même vision de la vie, des choses et des gens. Ils avaient les mêmes valeurs comme on dit. 

Ça aide à une entente cordiale. 

Et même en vieillissant, même en étant devenus presque tout à fait vieux, mais pas encore trop, ce qui désormais en faisait plus guère de doute, ils n’avaient pas encore réussi à devenir si pénibles. Ni pour eux mêmes, ni pour les autres. Ils ne marchaient sur les pieds de personne, ils écoutaient ce que racontait l’autre quand ils parlaient avec quelqu’un et disaient bonjour poliment aux boulangères. Certes, ils n’avaient pas découvert le vaccin contre l’arthrose spongiforme, ils n’avaient pas non plus écrit « Belle du seigneur », ils n’avaient pas réalisé « La leçon de piano », ni peint Guernica, ni composé la Pastorale, ils n’avaient pas trouvé le remède imparable à la si dramatique salopation générale des rivières, des fleuves, des deltas, des mers et des océans qui menaçait de plus en plus mortellement la terre entière d’une catastrophe planétaire pourtant depuis longtemps annoncée, ni comment éviter que les routes du monde se peuplent de pauvres gens en marche vers un endroit simplement vivable, ils étaient défaits et mettaient du temps à s’en remettre  quand par malheur ils avaient écrasé un écureuil, un hérisson qui traversait la route sous leurs pneus,  ils n’avaient trouvé aucune solution pour les trop nombreux qui dormaient dehors sous la pluie et dans le froid sans l’espérance qui rend la vie simplement supportable. Ils n’avaient rien fait de toutes ces grandes choses qui font avancer l’humanité mais ils avaient essayé leur vie durant d’être les meilleurs maris possible pour l’un, les meilleurs parents, et grands parents, fils et amis possible pour les deux et ça n’a pas l’air de grand chose mais pour l’harmonie d’ici bas, pour tenter de rendre ce monde moins moche, ça pouvait, peut-être,  aider.

Aussi, l’autre avait accepté la proposition. Et comme aucune objection ni réticence n’avait été avancée, ils s’étaient donné rendez vous un certain jour à une certaine heure et ils avaient pris route.

Après cinq bonnes heures de voyage, ils étaient arrivés sous une pluie battante mais ils s’en fichaient car la météo annonçait une belle journée le lendemain.

Après un tour de village comme on fait le tour du propriétaire, comme on va voir les nouveautés, comme on va essayer de savoir ce qui s’est passé pendant l’absence, on rencontre toujours quelqu’un pour raconter, ils ont passé une soirée tranquille à se remettre du trajet. Le lendemain, ils se sont préparés  parce que l’un, celui qui connaissait le coin mieux que le fond de sa poche a suggéré d’aller faire un tour par là. L’autre était d’accord. Alors ils se sont équipés, ils ont préparé un casse croûte. Le ciel était d’un bleu lumineux, la neige avait recouvert les sommets, les champs et les bois et c’était juste beau à regarder. Un grand soleil d’hiver avait, dès son levé, viré tous les nuages et la journée s’annonçait superbe même si le vent n’avait pas encore tout à fait lâché l’affaire. Ils avaient roulé un peu puis ils avaient garé la voiture près d’une chapelle aux proportions si douces. Ils étaient montés le long du torrent de Chasse jusque sur les plateaux au-dessus. Ils avaient avancé dans le profond du blanc à pas lents sans trop de paroles. Ils ont fait une halte auprès des cabanes de Marie. Ce qu’on appelait ici des cabanes étaient des refuges d’alpage où, avant, quand la montagne était travaillée, les bergers qui montaient l’été y passaient la plupart de Juillet Aout en gardant les troupeaux avant de les redescendre dans la vallée pour l’hiver. Les cabanes étaient construites avec les matériaux trouvés sur place et permettaient de s’abriter des pluies d’orage et du frais des petits matins. Certaines étaient maintenant retapées mais elles n’étaient habitées que très peu de jours dans l’année. Il n’y avait ni eau ni électricité et seul un petit poêle à bois permettait de se chauffer si besoin. Elles étaient souvent aux abords d’un plateau sur lequel le troupeau pouvait brouter en paix, pendant qu’ils le regardaient faire et veillaient sur lui. Autant dire que leur emplacement avait été choisi avec soin et qu’à chaque fois ou presque on pouvait dire à leur côté : On est pas bien là ?

On était bien là. Mais poussés par le vent frisquet ils ne se sont pas attardés, ils ont vite avalé leur casse croûte, ils ont fini par un thé encore chaud du thermos et  ils sont redescendus à l’heure des loups, à l’heure où l’ombre des arbres s’étire comme une escouade de chats silencieux et se répand en nappes sombres sur les champs enneigés. Ils ont mis moins de temps qu’à l’aller mais le retour comme l’autre partie de la vie paraît souvent moins long.

Le lendemain ils se sont levés presque de bonne heure. Le soleil étincelant commençait à peine à éclairer les sommets d’en face. Au fur et à mesure de sa montée dans  le bleu, la vallée s’éclairerait et le froid de la nuit s’estomperait. Le vent glacial avait calé, les promesses d’une belle journée étaient souriantes. Comme ils avaient décidé d’aller voir LE lac, ça tombait bien. Celui là, c’était un peu la vedette du coin. Il faisait la une de toutes les brochures du pays, il était celui qu’on monte voir surtout  l’été en tongs et en hordes, celui qui donne son nom à toute la vallée, du col à l’autre lac dans lequel la rivière finissait par se jeter, celui dont on demande : Vous l’avez vu ?…

Là, au plein milieu de l’hiver c’était une autre histoire, IL ne s’offrait pas au tout venant. Du reste, là-haut, de l’endroit où ils ont garé la voiture jusque au retour,  ils ont passé la journée seuls. À part quelques chamois dans les tours rocheuses qui le dominaient et le protégeait à la fois et la vibration devinée dessous la neige des ronflements sourds des marmottes endormies ils n’ont vu ni senti dégun de toute la journée. Personne à la montée, personne là-haut au pied de la chapelle fermée où ils ont fait leur pause, personne à la descente. Même les choucas n’ont pas, ce jour là, volé si haut. Trois heures de montée dans une neige profonde mais légère à cause du froid, trois heures à souffler comme des éléphants de mer, trois heures à  ne pas transpirer que du bas du dos, engoncés dans des épaisseurs de pulls et tee-shirts, empêtrés de bonnets, gants et écharpes. Trois heures à se maudire Mais qu’est ce que je fous là ? De quoi me punis-je ? Qu’ai je donc commis pour m’infliger ça ? Pour l’un, trois heures à penser au moment où on va renoncer et lui annoncer : Vas y, finis toi je t’attends là, je te récupère à la descente, je n’en peux plus. Et puis, au détour d’une dernière grimpette, d’un dernier virage on finit par arriver au bout du chemin, on s’approche de l’autre qui attend patiemment et, là, là on LE voit.

Alors toutes les questions, tous les doutes sont d’un revers effacés comme une éponge humide passe sur le tableau désormais comme neuf. On sait pourquoi on a fait tout ce chemin. On comprend pourquoi dans sa poitrine ça a cogné, on comprend pourquoi ses poumons se sont enflammés, pourquoi la sueur a coulé à flots le long du dos. On saisi les mollets douloureux, les reins à bout et les cuisses en souffrance… C’était pour voir ÇA ! Calmement pour ne pas troubler cet instant, on jette un œil à l’autre, on pose les quatre fesses sur  l’humide de la  la neige, on descend une demi bouteille d’eau gelée et on regarde en se taisant ou on se tait en regardant, les deux fonctionnent assez bien.

On ne s’attarde pas parce qu’il faut encore descendre avant que la nuit arrive et qu’on ne puisse plus voir le chemin. Après deux bonnes heures de descente, on arrive à la voiture épuisé, rincé, pétri mais le cœur empli d’une joie intense. Une joie à la mesure de la fatigue.

On était venu le voir, on l’a vu on est conquis.

Ils ne verront pas tout du film du soir, ils anticiperont un peu sur la nuit…

Le lendemain ils se lèveront un peu plus tard que la veille, des courbatures plus délicates à déplacer. Le ciel sera déjà passé au bleu, le soleil aura déjà inondé l’angle de la forteresse qui domine le village. Ils prendront le café et l’un dira : Ça te dit d’aller manger des côtelettes là, au dessus, à la ferme abandonnée de Chastelas? Au début tu verras ça monte un peu mais rien à voir avec hier, on sera au soleil, une balade tranquille, on reviendra sans doute par le Pont de Misson, au début ça monte un peu (air connu) et cerise sur le gâteau on risque de voir des chamois c’est leur quartier par là. 

Allons-y ! Si tu dis que c’est une balade facile, je te crois.

Ils ont préparé les sacs à dos, ils y ont mis une grille ronde de barbecue et tout ce qu’il fallait pour un repas copieux ce n’est pas parce qu’on ne s’attable pas qu’on ne peut pas se gâter, et ils sont partis à pied du chalet.

Pour grimper fort ça grimpait fort. Droit. De suite. En quelques minutes ils ont aperçu là en dessous, à oeil droit, les toits du village blotti dans ses remparts, les faïences colorées des tuiles du clocher, les fumées de quelques foyers allumés qui montaient droit dans le bleu du ciel. Eux, ils étaient déjà en nage, rougis par l’effort et sacrément réchauffés. Après une heure d’efforts soutenus, sans trop de parole, ils sont arrivés sur une sorte de plateau où trônait une ferme abandonnée. Devant les bâtiments une esplanade d’herbe couchée, son exposition faisait que la neige n’y avait pas tenu. Au beau milieu de cette placette, des pierres posées en rond dessinaient un foyer. Ils sont allés ramasser du bois mort alentour ils ont arrangé quelques pierres et ils ont allumé un feu. Après un moment ils ont posé la grille sur les braises nouvelles et ils y ont glissé quatre côtelettes d’agneau sorties du sac à dos. Elles ont été vite grillées, saupoudrées de sel, de poivre et d’un mélange d’herbes sèches thym, romarin, sarriette, comme il fallait, et avalées avec gourmandise. Là, ils étaient passés dans la ligue supérieure. Le casse croûte vite englouti avait fait place à un repas de choix pris le cul dans l’herbe les yeux dans le bleu. Ils se sont régalés autant du repas que de l’instant. Et puis ils ont rangé et sont redescendus en passant par le Pont de Misson. Le jour commençait à faiblir quand ils ont posé leurs sacs.

Le lendemain ils ne sont pas sortis à cause de la neige qui tombait à gros flocons leurs jambes et leurs cœurs ont passé la journée à  rendre grâce aux éléments.

Le jour d’après, le grand beau temps était revenu et avec lui le frais d’hiver sec et sans vent.

Ils ont fait la balade du canal avec de la neige au-dessus des chevilles. Au début ça monte un peu… et puis après on passe sur un chemin étroit qui longe un canal de la largeur d’un avant bras qui servait autrefois à irriguer les champs exposés sud qui dominent le village. Une merveille de balade au plein soleil avec toujours à vue, à œil gauche les toits là bas, tout en bas. Il faisait  une douce fraicheur et la neige accumulée sur les branches des  sapins ou des chênes tombait en pluie de diamants à leur passage. Puis au bout du canal, après une halte au pied d’un chalet inhabité en hiver d’une harmonie incroyable. Ils ont bu au filet d'eau claire descendu en ligne directe du ciel, comme un elixir de jouvence magique qui, malgré le gel, coulait dans un tronc évidé puis ils ont poursuivi leur descente.

C’était leur dernier tour, pour cette fois. Le lendemain, ils sont retournés dans leurs plaines. Avant de se quitter, l’un a remercié l’autre pour ces jours suspendus. L’autre a dit juste : De rien, merci à toi d’être venu.

Ils avaient passé cinq jours ensemble à partager simplement des plaisirs simples à se faire plaisir et à se le dire. Où qu’ils aillent, désormais, ils emmèneraient avec eux les souvenirs de ces jours en espérant qu’ils les gardent si vifs en mémoire que le souffle leur manque un peu quand ils y repenseront...









29 novembre 2021

Cette fois

Cette fois on commençait enfin à pouvoir l’évoquer. La menace se précisait jour après jour. On n’allait pas tarder à entrer dans le dur. Il ne s'annonçait plus, il frappait à la porte, il était là.

Jusque là, la nappe avait à peine finie d’être repassée, on avait juste pu plonger une main dans la coupelle de cacahuètes à la sortie de la cuisine mais, si quelques bouteilles avaient été débouchées, les verres n’avaient pas encore été remplis. Cependant, une horde de serveurs en livrées blanche immaculée, la démarche tonique s’approchait martialement et en rangs serrés de la table du banquet au son d’une musique du genre militaire. 

Oh nous savions tous qu’il nous restait encore quelques belles heures devant nous mais au fond nous savions aussi qu’avec les amuse-bouches c’était le début de l’hiver qui pointait le bout de son vilain nez. Gris, vents, pluies, froid, absence de ciel seraient notre lot commun désormais et encore nous nous avions la chance de vivre sous un toit.

En nous il y avait toujours cette croyance qui nous persuadait que l’été avait  à peine fini de s’installer, qu’il venait tout juste de prendre ses aises, que nous n’étions pas encore complètement habitués à ses douceurs. Du reste s’habitue-t-on aux douceurs des choses ? N’est-on pas à chaque fois surpris par elles ? Ne provoquent-elles pas toujours d’agréables étonnements ?

Dans les rues glacées, les feuilles qui n’avaient pas eu le temps d’être ramassés avec aucune pelle s’amoncelaient en immenses tas humides qui commençaient à pourrir, dans les recoins épargnés des courants d’air, les jours se levaient de plus en plus tard et la nuit désormais pressée débarquait en plein milieu des après-midis. Il nous fallait nous envelopper chaudement, il fallait nous dissimuler sous des couches de vêtements alors qu’hier encore un vague vieux tee-shirt suffisait. Et le cou et le cou et les mains et les mains et le nez et le nez. Couverts, protégés, enfouis à l’abri du monde extérieur de ses virus et de ses intempéries. L’hiver était une saison de nez qui coulent, de rabougris, de frileux, de craintifs, d’enfermés.

Les terrasses étaient vides, les tables et les chaises empilés, bâchés, rangées de côté, inutiles. Jusqu’à l’envie de s’y attarder nous avait quittés. Fini le partage, les heures animées, les chants, les flots de parole enjoués. L’hiver est une saison de solitude,  de silence et de repli sur soi ce qui n’est pas forcément une compagnie souhaitable…

Tout ça ne laisse pas de marbre, ça a des effets qu’il vaut mieux regarder plutôt que de les nier Et oui, « Je dors moins bien la nuit, j’écoute patiemment, de la maison les bruits... »

Et oui, je recherche fréquemment la compagnie du silence du chat dans la maison duquel je vis.  Oui aussi, je suis orphelin et depuis un an, déjà.

Oui, encore, j’ai des douleurs à apaiser mais je ne saurais laquelle choisir pour en être débarassé en premier, une cheville, un dos ou des épaules et depuis quelques années, je fais une cure d’énergisant dont j'ai vu à la TV la pub: Pion3 version senior... J’ai désormais une patience de beurre mou. J'ai arrêté de fumer et je ne peux plus boire tous les verres que je voudrais.  Je suis maintenant obligé de choisir entre entrée et dessert. Je me lève à l’aube, je n’aime plus flaner au lit. Du reste, je n’ai plus de raison d’avoir envie de flaner au lit puisque je ne suis plus tenu de me lever ou alors pour des rendez vous médicaux. Je suis saisi plus facilement par des sanglots lors d’un film même s'il 'est pas si émouvant. Je commence à me poser des questions sur la diction des acteurs français, j’ai le sentiment qu’avant je les comprenais mieux… J’aime aussi écouter la musique un ou deux volumes au-dessus, je l'entends mieux voyez vous. Je m’intéresse de moins en moins à ce qui m’ennuie, j’ai autre chose à faire qu’essayer de comprendre. J’ai des avis de plus en plus tranchés, je suis de moins en moins enclin à disons expliquer, envisager une autre voie, pardonner, même. J’accomplis de plus en plus sans les retarder les taches domestiques qui doivent être effectuées comme nettoyer la hotte aspirante, changer les torchons de cuisines, jeter les éponges usagées, passer la poussière sur les meubles, vider le sac des emballages, remplir le compost, changer les draps, étendre les lessives. Je me fiche de plus en plus de ma façon de m’habiller aller faire les courses, le jugement des autres n’est plus un critère. Ceux que j'aime le plus vivent loin, on ne se voit plus que par petits bouts ou par écran interposé quelques minutes ça et là. On ne partage plus leur quotidien, leur quotidien s'organise ailleurs puisqu'ils en ont eux aussi fondé une. Ce qui bizarrement est plutôt un signe d'une certaine réussite. Le boulot a été fait. Mais la question de leur bonheur reste toujours posée. On se le demande toujours ça: Sont-ils heureux?

Tout ça finit par attrister, un peu.

 

Au fond, ce qui me chagrine le plus c’est que je n’arrive pas à savoir, avec certitude, ce qui, entre l’arrivée imminente de l’hiver et celle qui s’annonce, inexorable de la vieillesse, des deux me serre le plus le cœur.

J’y étais, en plein, sauf qu’après la saison dure nous savons que les jours finiront par rallonger alors qu’avec la vieillesse… Aurais-je le bonheur de voir encore refleurir ce rosier que j'aime tant?

___ Dis donc pépère, on t’a pas livré en joie de vivre ces derniers temps ? Si j'étais toi, vieux,  je doublerais la dose de Pion 3... 

___ Heu là, dis, si tu la fermais un peu ? Pour cette fois.



Des racines et du vent

 Reçu d'Alchimer, de  l'été là-bas au milieu de cette nuit d'hiver ici: 


29°49'S 179°29'W 

 

Note bien cette longitude. 

Dans la journée, nous allons franchir ce terrible méridien, celui qui te blanchit de 24 heures d'un coup. 

À la seconde du passage au 180°, nous serons demain. 

L'exact antipode de Greenwich, le degré originel, ce zéro qui passe tout près de chez toi. 

Si tu plantais un arbre là, devant ta porte, et que sa racine puisse pousser tout droit à la vitesse de l'éclair, elle ressortirait devant notre étrave.

On s'arrêterait un moment, le temps d'écouter battre le cœur des aimés, car on le sait, l'arbre est la voix de ceux qui l'ont planté, puis on lui montrerait l'île à quelques milles par notre travers, L'Esperance Rock, la plus sud des Kermadec. 


La racine saura, c'est là qu'elle prendra terre. Qu'elle fera branches et que bientôt l'arbre frère, à l'envers du tien, fasse croix tout au sud pour que ton nord et le mien jamais ne se perdent. 

Martial


Vertiges...




Reçu Jeudi 2 Décembre dans la nuit:

2 heures,

 

je prends mon quart, dans le cockpit désormais, plus question de ne jeter qu'un coup d'oeil de temps en temps et s'endormir sur son bouquin au chaud dans le carré. À 24 h de l'arrivée, on est en approche. D'ailleurs hier, on a croisé notre premier cargo à 8 milles de distance, un porte-containeurs de 146 m de long ... Pas le genre à se dérouter facilement. 
Donc un bon coussin, café, frontale, bloc-notes, blouson, bonnet, paré pour la nuit. Non pas qu'il fasse froid, juste un peu frais, mais interdiction de ne serait-ce qu'un bout de rhume ; par les temps qui courent, ça pourrait être mal vu. Déjà qu'on sera testé covid en arrivant, consignés sur un quai non relié à la terre, pendant les 3 jours d'attente des résultats. 
Pourtant, après 19 jours de mer, ils se voient à l'oeil nu, les résultats.

À vrai dire, voilà la véritable appréhension de cette traversée : l'arrivée. Puis, d'une certaine manière, la vie à terre. Certes, on ne rentre pas de trop courtes vacances pour reprendre le boulot. Mais le bruit du monde au travers des nouvelles des uns et des autres résonne tellement comme de mauvais roulements de tambours ....? Vivre en mer se réduit tellement à l'essentiel, consiste à tant de beaux silences. Comment garder une telle ouverture, une si vaste harmonie ?  


Au cours de ces milliers de kms de ciel et d'eau, on peut connaître des moments de profonde sérénité, la vérité de toutes les lumières, l'horizon, la beauté simple de sa courbe, le vol d'oiseaux inconnus, trouver confiance en leurs solitudes, imaginer la nuit comme un jour, comprendre les étoiles, ne plus avoir à douter. Mais on peut connaitre aussi la peur, l'authentique, celle qui te tord le ventre, toucher d'extrêmes fatigues, être malade jusqu'au délire, se voir soudain si petit, avoir froid, avoir mal, ne plus penser qu'à survivre. Mais alors tu vis. Tu vis sur ta peur, sur tes élancements, sur ta concentration, sur ton humilité. Ton esprit intègre chaque rugissement, embrasse l'énormité du ciel, perçoit l'impensable mouvement des eaux, et s'y conforme ; tu n'as plus à lutter, tu ne possèdes plus rien. N'existe que l'explosion de vie dont tu deviens un éclat ; toi, cet être si présent dans ce minuscule instant du monde.  

Ce même sentiment, nous l'avons eu hier, au crépuscule, sur une mer apaisée, tandis que le jour flambait ses derniers pastels et qu'un banc de dauphins vint se mêler à la fête. Peut-être une centaine autour du bateau. Ils mitraillaient la surface de leurs dos luisants, lançant dans chaque gerbe le chuintement joyeux de leur souffle. Quelques rigolards montaient parfois en chandelle et tentaient le miracle : tenir sur la queue plus longtemps que le grand frère. Mais quand lui s'y mettait, c'est d'un salto qu'il terminait sa course ... Ce jeu entre eux -qu'ils venaient nous offrir, était un signe de reconnaissance, et ce soir là, dans nos cœurs émerveillés, de bonté. On sait depuis longtemps qu'ils ont eu la parole bien avant nous.  

Rien de mystique dans toutes ces fréquentations, même si se fondre dans une nature aussi totale, nous pousse parfois à questionner les vagues ; un peu d'animisme tout au plus quand, avec Rimbaud, je clame "l'aube exaltée, ainsi qu'un peuple de colombes". Car tout ce que j'attends, au fond, de mon prochain passage à terre, est de pleurer ma joie dans les bras de mes filles, et de trouver intact le sourire de ceux-là qui ne m'ont pas quitté. 
Premières lueurs du jour, le vent adonne, je vais pouvoir prendre quelques degrés au sud. Puis mettre la bouilloire et préparer le thé. Dans un moment, une main caressante me touchera l'épaule, puis s'appuiera un peu, "c'est l'heure ?", La voix encore lointaine, à peine sortie des limbes, cette voix que je n'aurai pas à espérer demain au bout du quai, puisque, béni des dieux, mon quart fini, elle est de tous mes sommeils.


Martial.


09 octobre 2021

Venu de l'autre côté (Du lagon de Tikehau dans les Tuamotu)

Quitter les Marquises 

On a quitté les Marquises avec un goût de trop peu malgré les 4 mois passés. C'est tout juste le temps de se glisser derrière les premiers sourires et de commencer à parler autant qu'à se taire.  Tu poses ton ancre au pied de leur montagne, tu foules l'unique allée de leur village, ils savent qui tu es mais ne savent pas encore comment tu es, ils t'observent. Tu dis le mot dont eux seuls savent souffler le h, "kaoha", "bonjour", leurs yeux rient, ils te font signe. 

"Tu viens d'où ?". À toi de choisir : est-ce l'île où tu es passé avant celle-ci ? 

Ou bien ton pays d'origine ? Tu t'arrangeras pour répondre aux deux. 
"Et toi, tu es né ici ? ". Il faut aimer le temps qu'ils prennent à ce petit hochement de tête, le menton un instant suspendu, l'oeil légèrement arrondi, pour dire oui. 

Et... et rien. Une phrase derrière ? Un supplément ? Tu devras comprendre que "oui", ici, est déjà une phrase.  

Plus tard, après un silence, tu sauras -ou pas- de quelle île est sa femme, où sont ses enfants, l'aîné à Papeete, le cadet au collège, la dernière encore là. Souvent, tu repartiras avec des fruits en se disant à demain. Reviens le lendemain, c'est important. 

Pour les mots. 

Là, on a encore rien dit. Il faut du temps pour faire une parole. On ira cueillir des goyaves, tu m'aideras, je fais des confitures. À quelle heure on vient ? 
Sourire, un blanc, le sourcil comme pointant une planète jusqu'alors inconnue, puis le verdict, "plus tard, le matin, quand tu es prêt".  Ici, l'horloge a des rondeurs que les aiguilles caressent en attendant la bonne heure. Mieux que s'immobiliser, je crois bien qu'aux Marquises on a vu le temps mourir. Pas une seconde nous l'avons regretté. 

Embrassement fort,

 

Martial Barriel




07 octobre 2021

Le jour du long couteau

 Ça faisait plusieurs semaines qu’on se cherchait tous les deux. 

En vrai, lui cherchait un peu tout le monde tout le temps. Il était arrivé en cours d’année et comme d’habitude on ne nous avait pas demandé notre avis : Machin va arriver demain, il est là, débrouillez vous avec. Aussi comme tous ceux qui se pointent en milieu d'année, c’est souvent qu’ils ont été virés d’ailleurs, qu’un échange a été fait entre chefs, entre ici et là-bas: Tu me prends Machin, je t’envoie Truc et hop, l’affaire est pliée. Au début ils râleront comme d'habitude et puis ils feront avec, on leur passera la pommade en leur disant qu’ils savent faire et basta. Lui, dès son débarquement,  il avait voulu marquer son territoire, rattraper le temps perdu, mettre les pendules à sa bonne heure, bien montrer de quel bois il se chauffait, prendre toute sa place, bref il s’était mis à pisser un peu partout sur les chaussures des autres comme un chiot fou qui aurait décidé de marquer TOUT le territoire. Et donc il emmerdait son monde à chaque fois que c’était possible. Il n’en manquait pas une. Il cherchait à provoquer, moi, les autres, tous les autres, la terre, le ciel sa mère et le destin qui s’acharne à l'éplucher vivant.

Tous ceux qui avaient un peu de bouteille dans le boulot savaient bien que les plus enquiquinants sont la plupart du temps les plus malheureux ce qui ne les rend pas plus faciles à vivre mais qui explique. Celui là il avait dû recevoir son lot de misères et d’emmerdements plus souvent qu’à son tour parce que pour être pénible, il l’était bien comme il faut. Il ne s’arrêtait pas et je commençais à en sentir plus d’un qui avait une belle envie de se l’offrir et de lui rendre la monnaie de ses pièces. Ça ne contribuait pas à la paix civile, à l’entente amicale, à une ambiance sereine. Pendant l’heure et demie, les chakras de tous restaient bien bien fermés et la tension commençait à dangereusement s’approcher de la zone affrontement. Le groupe devenait une bonbonne de nitro prête à exploser à chaque cahot. Jusque là, tant bien que mal,  j’avais réussi à désamorcer tous les conflits potentiels mais je sentais que la situation m’échappait doucettement. Tout ou presque tout était devenu prétexte à dégoupillage et c’est avec un soulagement grandissant, en vrai à la mesure du risque encouru qu’à la fin du cours  je sifflai la fin des hostilités avec un sourire béat si les gifles étaient toutes restées dans toutes  les poches.

Et puis il s’est passé ce qui est arrivé.

Je l’ai viré de l’endroit où on était autant pour être un peu tranquilles que pour l’éloigner du reste qui commençait à le regarder avec des missiles sol sol dans les yeux et des démangeaisons dans les paumes. Alors il a foutu le camp en claquant très fort  la lourde porte. Je l’ai vu au travers des grandes baies vitrées qui sortait  carrément par la grande entrée et qui a disparu dans la ville.  J’étais un peu embêté parce que j'étais le responsable, s’il lui arrivait quelque chose pendant qu’il était censé être avec moi. Une bêtise, un accident et c’est sur moi que ça retomberait je ne me faisais aucune illusion, l'expérience m'avait appris qu'il n’y en aurait pas un pour me défendre. Au contraire. On travaillait dans un domaine où rien de ce que tu peux faire de bien n’est reconnu mais en revanche si tu as le malheur de faire un demi pas de côté on te tombe dessus à bras raccourcis. Il valait mieux le savoir et d’ailleurs tout le monde l'apprenait très vite.

À la fin de la séance j’irai en parler à MF je me suis dit comme ça quelqu’un d’autre sera au courant. Nous avons fini notre affaire dans un calme bienvenu : il n’était plus là tout le monde semblait souffler un peu et puis ils se sont éparpillés.

J’étais sur le chemin qui mène au bâtiment principal quand je l’ai vu arriver d’en bas. Il montait la petite côte d’un pas décidé, saccadé, énervé, même. Mais au moins rien ne lui était arrivé et il revenait. Il s’est planté devant moi, c'est le cas de le dire et il m’a toisé du regard. Tu es revenu c’est bien je lui ai dit un peu bêtement. Là, il a ouvert son blouson et m’a montré un couteau de cuisine long comme un avant bras dont il avait entré le fin de la lame dans son pantalon pour l'abriter des regards : Je vais vous percer si vous me virez, il a dit menaçant. Mais je t’ai déjà viré j'ai répondu et puis qu’est-ce-que tu fous avec ça ? Tu es rentré chez toi juste pour aller le chercher ? Tu vas finir par  te blesser, tu vas te couper avec ce truc…

Je ne sais pas pourquoi, je ne ressentais presque aucune peur. J’avais juste eu la crainte qu’il s’entaille la cuisse. Alors, j’ai ajouté, convaincant : Ferme ton blouson et rentre chez toi, va vite ranger ce couteau où tu l’as pris et personne ne parlera de rien à personne. 

Il m’a fixé quelques longues secondes et il a refermé les pans de son bomber puis il a fait demi tour et il a refichu le camp.

Dans le bureau de la CPE juste après : Il paraît que tu as eu des ennuis avec Machin qui vient d'arriver ? J’ai presque menti:  Oh rien de grave ça s’est vite arrangé...

Vers la fin de l’année, on a pas mal rigolé lui et moi quand il m'a appris que finalement, il avait bien réfléchi, il partait faire un CAP boucherie.







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