03 novembre 2014

Quatre saisons.

Tomber amoureux c'est comme un mal de tête, ça vient et puis ça passe...
Arno (chanteur belge).

C'est vers la fin d'un hiver qui avait été si rude que certains arbres s'étaient fendus en deux, leurs troncs ouverts en long, comme des fruits mûrs, qu'il a débarqué dans le pays.
Il y avait encore, un peu partout sur les trottoirs, des tas de neige sale qui n'en finissaient pas de fondre. Ce n'était pas avec le froid qu'il faisait encore la nuit qu'ils allaient en être vite débarrassés. A chaque fois qu'Antonio en enjambait un, lui venaient des images de champs entiers recouverts d'une épaisseur de blanc et le bruit étouffé de pas crissants dans le silence. Mais à ces tas là, personne ne semblait s'y intéresser, comme si, finalement, on avait décidé d'attendre qu'ils disparaissent d'eux mêmes. Le routier qui l'avait amené jusque dans le bourg l'avait laissé dans le haut en lui disant d'aller se poser au Bar de la Gare, il savait qu'on y cherchait quelqu'un pour en remplacer un autre qui, un vilain matin de colère, avait levé le camp sans prévenir:
« Tu verras, ils ne sont pas chiens lui avait-il dit. C'est un couple, Pedro et Rose, les Pédrose on les appelle quand on parle d'eux, qui tient l'affaire. Je crois qu'ils ont même des chambres meublées à louer sous le toit. Ils les gardent pour les saisonniers. »
Il y est allé. Ils lui ont demandé s'il connaissait le métier, il a répondu : oui. Ça leur a suffit. Il n'a  pas voulu connaître le montant de son salaire. Comme s'il s'en moquait. En vrai, il s'en foutait. Complètement. Il s'est seulement renseigné sur les heures d'ouverture de la bibliothèque municipale.
Ils ont juste ajouté : Il suffit que tu sois disponible et que tu n'envoies pas trop chier les clients emmerdants. Il a commencé le jour suivant. Pour s'installer dans la chambre, ce fut à la portée de tout voyageur. Il lui a suffi de lâcher son sac. On était le premier du mois et ça faisait un compte rond. Derrière le comptoir, il était efficace, rapide, prévenant mais ne parlait pas beaucoup, ainsi il disait moins de conneries qu'il n'en entendait. Mais il écoutait comme personne.
Avant d'attaquer au bar, il a écoulé sa première journée dans le pays à la Bibliothèque. Et c'est là que tout le temps où il est resté dans les parages il a passé le plus clair de son temps libre. Au début, on a cru que c'était pour Carmen-Lou, la bibliothécaire une jeune femme qui n'en finissait pas d'être mariée, d'une élégance imparable. Elle se serait mis des sacs poubelles sur le dos, on lui aurait demandé où les acheter. Elle en savait des kilomètres sur la littérature nord américaine, elle lui avait tout fait lire. Des grands maîtres aux singeurs (pour faire la différence, lui disait-elle).
Brune aux yeux d'un bleu de lac de montagne, aux cheveux noirs coupés très courts, ce qui faisaient encore davantage rejaillir le bleu. Qu'elle soit sourde n'enlevait rien à son immense attraction. Bien au contraire, elle avait de fines mains joyeuses, dansantes, expressives, séduisantes et sans doute joueuses s'était-il dit très vite. Mais il ne se passa rien d'autre entre eux que des livres et leurs avis sur les livres. Pas des discours, des impressions. Oui, non, celui là m'a plu. Je l'ai relu dans la foulée, je n'ai pas aimé, rien de bien développé, il n'est pas allé assez au fond, il m'est tombé des yeux etc.
Mais non, il ne s'est rien passé d'amoureux entre eux parce que les deux s'y sont mis. Si elle n'a pas eu envie d'avoir à supporter d'être peut-être éconduite, elle vivait déjà tellement dans la frustration, lui même n'avait pas trouvé la force d'essayer de la séduire. A quoi bon? Il en était à ce point  là.
Bien sur, ils ont partagé quelques repas au cours desquels ils sont allés jusqu'à flirter gentiment mais ça leur a suffi, ils ne sont jamais allés plus loin. Il y en a toujours eu un qui a dit : Il faut que je rentre, maintenant. À quoi l'autre a répondu. Je te raccompagne. Et basta.
Il savait quoi faire de ses journées, le bar, il savait quoi faire de ses nuits, les livres, il se regardait de temps en temps dans la glace abimée de la chambre et se disait qu'il avait tout pour n'être pas malheureux et pourtant. Certains jours de repos, et de beau temps, il partait un ou deux bouquins à la main et montait vers la collégiale d'où le regard embrassait une belle partie de la région. Une fois là-haut, il s'adossait à un chêne et lisait en entrecoupant sa lecture de regards vers le paysage en dessous de lui. Il s'amusait du vol tranquille d'une buse au dessus des champs, des cris d'une fouine dans le lointain, des gais appels d'un geai plongeant dans le profond d'une haie. Puis, il assistait concentré, au coucher du soleil comme s'il s'était agi d'une personne. Quand il était comme bordé par l'horizon noircissant, il redescendait se coucher aussi.
Tout ce qu'il espérait du côté de ses fringues c'est que son jean tienne. Qu'il soit habillé comme la chienne à Jacques le préoccupait le moins du monde... Il lavait, faisait sécher et remettait. En salle, il était tellement efficace qu'ils n'ont pas eu besoin d'embaucher d'extras et il a assuré tout l'été, seul. Il s'est aussi bien entendu avec les touristes hollandais qui venaient, en masse, nager nus dans la rivière, qu'avec les parisiens qui avaient retapé des anciennes bergeries dans le coin. En fait, ce sont les gens qui s'entendaient bien avec lui. Il écoutait plutôt bien. Comme il était souriant mais pas très curieux, ils se racontaient volontiers à lui. Et ils adoraient ça, les gens, se raconter... Il n'était pas rare de le voir après le service, endormi dans un fauteuil sur la terrasse. Il lui est arrivé d'y passer la nuit entière.  Quand le jour se pointait, il s'étirait, allait se passer de l'eau fraîche sur le visage et repartait pour une longue journée, comme si de rien n'était.
Et puis les vacanciers sont partis, l'endroit a récupéré son calme d'avant la foule, les soirées sont devenues plus frisquettes, la nuit s'est amenée  plus vite, on n'a plus traîné dehors comme avant, on a changé de boissons, le thé et le chocolat chaud ont remplacé les grenadines et les demis, les feuilles se sont mises à jaunir, à tomber, elles ont formé des tas comme des montagnes mouvantes dans les coins de rues. On les a ramassées. Novembre, déjà, s'en est venu. Il n'a plus dormi sur la terrasse. Il s'est alors dit qu'il allait être temps de partir. Il s'est donné jusqu'aux premiers vrais froids. Il avait compris qu'ici, il ne se passerait rien d'autre que ce qui lui était arrivé. Tout en se félicitant de ce qui était arrivé. Une pause. Il s'est dit que ce n'était qu'une simple pause. Mais il n'a pas eu le sentiment d'avoir perdu son temps. Donc il avait gagné quelque chose. Il avait rencontré une fille qui s'appelait Carmen-Lou, il en connaissait maintenant un rayon sur la littérature nord américaine et il y avait appris une langue nouvelle. Celle des signes. Si ça n'en était pas un... Pour le reste, l'avenir se chargerait de lui dire.
Il s'est mis à réfléchir sur son prochain cap. Il se verrait bien faire de l'Ouest, s'approcher de l'Océan, de ses horizontales infinies, de ses plages à perte de vue, de ses immenses dunes de sable fin, de ses colères d'hiver soudaines mais fugaces, de ses fins de jour renversantes, de ses ciels de traîne à s'y baigner, de ses couchants à tomber, de ses marées changeantes... Il avait en tête que, là-bas, l'hiver y serait plus doux à vivre. Il venait de passer environ une année dans les parages et ça suffisait. Tout en lui avait, désormais, besoin de douceur. C'est à ça qu'il aspirait de tout son coeur.
Quelques jours après son départ, en faisant le ménage dans la chambre, Rose qui n'y était pas entrée depuis qu'il s'y était installé, a trouvé dans le tiroir de la petite table de nuit un sac en plastique des mousquetaires de la distribution (une belle brochette de gangsters). Elle en a sorti un paquet de lettres froissées et jaunies ainsi qu'un bracelet en or avec un prénom de femme gravé dessus...
Le tout était entouré d'une page écrite. Rose l'a dépliée et a lu:



« J'ai passé presque une année entière par ici. Je n'ai ni aimé, ni été aimé. Je n'ai pas non plus été désiré, ni n’ai désiré ou à peine. Je n'ai que très peu parlé, encore moins de moi, je ne me suis pas emmerdé plus que ça avec vous autres. Mais je ne me suis soigneusement pas attaché à personne. Ni à l'endroit. Au moins, je n'ai pas souffert plus que d'habitude. Je peux laisser tout ça ici, en plan, il me semble que c'est fait, que je suis sur le chemin... C'est à la fin de l'hiver que je vais lever le camp de ce pays... Pour aller voir ailleurs si, par hasard, je ne m’y trouverais pas... »

Comme celui-là, d'hiver, avait été un peu plus doux que d'ordinaire, il n'y avait, dans les ruelles, et même dans celles qui étaient le plus à l'ombre, aucun tas de neige sale, de celle qu'on enjambait avec dégoût, de celle qu'on veut oublier comme une vilaine plaie, de celle qui mettait un temps fou à fondre.
De lui, personne, dans le village, n’a plus, désormais, reparlé. Personne n'a plus jamais demandé de ses nouvelles...
Il n'en a pas non plus donné…


À personne.


01 novembre 2014

Atlantic dachrioserum 7cc.










À quoi que vraiment ça serve de partire
Puisqu'il me faut, un jour, reviendre...

Christophe Maé?

18 octobre 2014

Une balade en douce.

Nous avancions gentiment dans l’automne mais rien d'autre ici, ne pouvait le laisser penser, que la date et le trop rapide raccourcissement des jours. Le clair, il faisait chaud comme au plus beau de l’été, gare à qui sortait tête nue, les filles portaient toujours leurs robes légères, même les nuits y étaient douces. Malheureux ceux qui avaient sorti les couettes et les lourds vêtements  d’hiver. Bien que les cheminées aient été proprement ramonées, elles restaient  désespérément vides. Elles patientaient. Jusqu’aux feuilles des arbres qui avaient à peine commencé de jaunir. Il faisait tellement beau que dès qu’on le pouvait, dès qu’on en avait le temps, on montait en voiture et on parcourait les kilomètres qui nous séparaient de la mer. On y allait et mieux on s’y baignait avec délectation comme au ventre de juillet. Et c’était pur délice. Comme les vacanciers et les touristes étaient rentrés chez eux, le plaisir en était augmenté. Les plages n'étaient occupées que par nous autres, ceux d'ici et somme toute ça  laissait pas mal de place. Nous avancions gentiment dans l’automne et ça ne se voyait pas. L'été s'était allongé sur la région comme un ogre y fait sa sieste.
Pourtant, il ne nous restait plus que deux jours avant d’en arriver aux vacances de la Toussaint. Deux petits jours pour terminer sept longues semaines de travail. Quinze jours de repos qui étaient presque les plus attendus puisque les premiers après tous les efforts de la rentrée. Et, mieux vaut dire que tout le monde en avait plutôt besoin. Nous étions tous fatigués, harassés, épuisés, vidés, sur les jantes. Ne plus, ni nous voir, ni nous fréquenter, ni nous entendre, ni être confinés dans le même espace pendant toute une quinzaine allait nous faire un bien fou… Du moins, c’est ainsi que tout un chacun voyait la chose.
Dieux du ciel, comme il était difficile à envisager cet avant dernier jour, comme il semblait insurmontable, comme on s’en passerait si volontiers, comme on voudrait qu’il n’ait pas lieu, comme on paierait cher pour ne pas le vivre… Alors une idée s'est pointée. Elle s'est amenée au milieu de la nuit profitant sans doute d'une vague insomnie: Et si on n’y allait pas ? Si, au matin, on disait qu’on est malade et qu’on n'ira pas ce jour là, qu'on est désolé mais que c'est ainsi, qu'on ne peut pas faire autrement, Du reste pouvait-on faire autrement que ne pas pas y aller ce jour là. Celui-là seulement. Rien que lui. Lui seul. Comme une parenthèse, comme un cadeau qu'on se fait, comme une exception, comme un moment suspendu...
Et si à la place, on profitait de ce superbe jour d’automne pour s'en aller commettre une virée à Lourmarin ?
Après avoir téléphoné, pour prévenir de mon absence, je me recoucherais une heure ou deux, ensuite je me lèverais, je m’habillerais et je roulerais gentiment. J’irai par Venasque et le Col de Murs, j’en profiterais au passage pour saluer comme ils le méritent les deux chênes, et les deux noyers de Murs, ensuite, je descendrais sur Gordes, la route doit être si belle cet Octobre. Puis, je monterais vers Bonnieux et enfin, je replongerais sur Lourmarin en passant par le creux de la combe. Arrivé sur le plateau, je me garerais le long du terrain de football, à l'ombre épaisse des grands platanes. Puis, je me baladerais tranquillement au calme des ruelles étroites de ce si beau village, je lècherais les vitrines encore ouvertes avec application et sérieux, je monterais sans doute au cimetière où j’irais, comme à chaque fois, saluer la tombe généreuse du Nobel écrivain enterré là. Puis, j’irais m'installer à une table en terrasse au plein soleil du midi, pour me régaler d’un plat et d’un verre de vin Corse, histoire de penser à mes amis qui y vivent, que j’aime et que je ne vois pas si souvent.
Enfin, je passerais une bonne partie de  l’après midi ou dans la prairie au pied du village ou dans la cour du vieux château, près du bassin aux poissons et, ensuite, quand le soleil se mettrait à descendre, à pâlir, à moins chauffer, je me rentrerais sagement... Par la route de la plaine.

J’aurais, alors, à n'en pas douter, le sourire ravi de celui qui, en plein automne, un jour de travail, se sera délecté d'une virée buissonnière à Lourmarin mais qui n’aura manqué à personne…





13 octobre 2014

Prune.

Pour les Impromptus de la semaine, il fallait écrire à partir de: poussières et balais...

Ils sont là, les têtes baissées, presqu’en cercle sous une pluie violente et glacée, une de début Novembre. Ils sont là sur un parking de cimetière, entourés d’immeubles, au cœur pollué d’une banlieue sinistre d’une ville sans âme. Ils sont quatre, ils sortent comme allégés d’un crématorium (Quel joli mot qui vous a un petit côté caramel...). L’un allume une cigarette, deux qui peuvent être jumeaux se parlent en douce, l’une, la plus jeune, toute de noir vêtue tient entre ses deux bras une urne funéraire contre laquelle elle semble se réchauffer. L’un, l’ainé sans doute, celui de la clope, dégoulinant de flotte, les épaules trempées, dans un souffle, parlant assez fort pour couvrir le bruit des gouttes sur les capots des voitures :
__ Ah ça on peut pas dire, elle nous aura bien fait chier jusqu’au bout.
__ Un peu de respect quand même fait l’un des deux sans trop y croire.
__ Quoi dis moi que j’ai tort ? Calancher en Novembre alors que ça fait deux ans qu’on attend, elle n’aurait pas pu faire ça en Juin ? Au moins on se les gèle pas, en Juin. Et puis si un jour on m'avait dit que je devrais casquer pour la récupérer, merci bien...
__ Arrête, c’est notre mère malgré tout, tu pourrais modérer… Au moins aujourd’hui…
__ Notre quoi, as tu dit ? Notre mère ? Elle ? Ah ça si il y a un truc qu’elle n’a jamais été c’est bien notre mère ! Tu as vu où que c’était ça une mère ? Qui  t’as élevée, toi ? C’est elle ou c’est moi ? Notre mère ? C’est la meilleure de la journée ! Il faut que je te rappelle tous les soirs de toutes les semaines de tous les mois de toutes ces années où elle foutait le camp, où elle disparaissait dans les valises d’un type de passage et qu’elle nous laissait seuls au monde à nous démerder avec rien. Combien de fois elle t’a emmené en vacances, ta soit disant mère ? Combien de fois elle est venue te chercher à l’école ? Combien de goûters  t’a-t-elle préparés ? Combien de chansons pour s’endormir elle t’a appris ? Combien de fois es-tu allé quelque part avec elle ? Cette femme là, elle vivait de temps en temps avec nous, de passage. Entre deux hommes, entre deux boulots, entre deux amours. Tu te rappelles que notre père en est mort de chagrin et qu'on s'est occupé de tout parce que Madame était ailleurs ? Tu t’en souviens de ça ? Dis ? Tu sais Prune il y des choses qu’on ne peut pas oublier. La seule chose un peu jolie qu’elle t’ait donnée cette femme là, enfin ce qu’il en reste et que tu tiens dans tes bras, c’est tes yeux verts. Pour le reste tu n’as rien reçu d’elle,  pas même  ton prénom. Prune c’est moi qui t’a appelé comme ça.  Elle,  figure-toi qu’elle avait choisi Cindy. Alors, tu vois bien. Je n’exagère pas, je ne dis pas du mal, je ne charge pas la barque, je fais le bilan. Et il n’est pas très jojo le bilan, si tu veux mon avis. Et ne va pas t'imaginer qu'elle nous a donné davantage à nous troisElle a été équitable. Nous avons reçu exactement la même chose que toi, c'est à dire, rien. 
Les deux autres qui n’avaient rien dit se sont approchés d’elle,  ils ont entouré Prune de leurs bras solides et lui ont soufflé à l’oreille :
__ Il a raison tu sais. C’était pas une bonne mère parce que ce n’était pas une mère. Regarde, elle ne nous a rien laissé d’autre que quelques dettes et deux, trois manteaux pourris. Tout ce qu’on possède aujourd’hui, le petit peu qu'on a c’est à nous que nous le devons, pas à elle.
L’un a essuyé une larme qui venait de naître au coin de l’œil de Prune et puis il a lancé :
__ Bon, si on rentrait, maintenant ?
Ils se sont engouffrés dans la bagnole et sont partis sur les chapeaux de roues. Pendant le trajet, ils ont gueulé ensemble sur un truc qui passait à la radio, qu’ils aimaient chanter à tue-tête. Pour une fois ça tombait bien. Et puis, ils ont ri, aussi.
Arrivés chez eux, ils se sont un peu bousculés dans l’entrée et Prune a lâché l’urne qu’elle tenait dans les mains. En tombant, en arrivant au sol, elle s’est ouverte et une bonne partie du gris des cendres s’est répandue en pluie fine sur le lino blanc de l’entrée...
__ Oh merde !
Prune a filé dans la cuisine. Elle est revenue un balai et une pelle à la main.
Alors, l’ainé dans un éclat de rire a lancé :
__ C’est le comble : Elle qui a toujours détesté tout ce qui est ménage, de près ou de loin, finir dans une pelle… En cendres et poussières, brossées par les poils d’un balai. Quelle misère. C’est à pleurer.
Les trois autres étaient pliés.
Au bout d’un moment d’une petite voix mais toute ferme, à genoux:

__Va chercher l’aspi, tu veux, a dit Prune, je m’en sors pas avec la pelle…


12 octobre 2014

Eau douce.

C'est une chaude fin de journée de printemps, on avance dans le sirop de l’air comme dans une étuve étouffante, la rivière étale en langueurs aplanies sa fraîcheur sous terrienne, elle se donne des allures de jeune fille à l'approche de la ville pour qu'on oublie le gouffre d'où elle vient, elle offre sa nuque aux murs costauds des digues, une mère cane y surveille du coin d'un œil ses trois canetons curieux et agités, le vert des peupliers joue avec d'autres, ceux des algues ondulantes, une couleuvre d’eau comme une route de montagne s’insinue dans le clair de la vive, le soleil déclinant allume les dessous d’arbres d’un rose naissant, des bleus de libellules s'attardent sur des coupelles de verts, un souffle léger étincelle des tourbillons éphémères, un couple de hollandais rougis et ventrus s’en reviennent de baignade en parlant, comme ils savent, c'est-à-dire, haut et fort, des insouciances s’éclaboussent de leurs rires en cascades, d'un autocar géant débarquent des cyclistes belges au bronzage ridicule, un chien tout entier, fou follet charge une compagnie bruyante de poules d’eau, une cloche lointaine sonne les vingt heures et la tombée du jour, la mouche leurre de laine d’un pêcheur, droit dans ses cuissardes, habillé comme un sous-bois, planté dans le plein des draps du courant secoue, à grandes volutes, la moiteur de l’air, des intrépides crient en se pendant au bout d’une corde centenaire attachée à un platane aussi vieux qu'elle, puis se lâchent pour se bassiner dans le frais, quelques rainettes dérangées par les passages sautent dans la lumière et disparaissent à fortes cuisses sous les chevelures vertes et ondoyantes, les cigales amoureuses répètent pour le récital d’avant nuit, l’ombre d’un geai passe au tellement ras de l’eau que le bout de ses ailes s’enmouille, arrivent, de la guinguette, pas loin, portées par une brise légère, des odeurs de cuisine qui ensalivent les bouches et parle franc aux papilles, les ailes bleu électrique d’un Martin Pêcheur affolent  des alevins livides, une truite en chasse s’attarde derrière la cache d’une pierre, une chorale de crapauds en désirs accorde ses voix pour un concert de rauques, des peaux  douces d'amants amoureux se tissent des souvenirs pour les soirs de disette, une femme d’un autre âge soigne son arthrose dans une flaque de lumière et d'eau, un large chapeau de paille sur la tête pour moins souffrir du chaud, des martinets joyeux planent et viennent flanquer leurs becs à la surface comme des canadairs minuscules, un canoë glisse, laissant derrière lui des vaguelettes silencieuses qui s’en vont s’adoucir sur les berges comme des mains de mère, le musclé du frais nous passe entre les jambes et pousse à l’étonnement, alors, rafraîchi, séché puis réchauffé au soleil encore donnant, une cigarette imaginaire aux lèvres on se pense qu’on vit un bel instant, on remercie le Partage de l’avoir offert, on se congratule, en silence, de savoir le vivre et de derrière une île, arrivent les notes d’une musique chaloupée, elles atteignent les oreilles attentives, en les tendant davantage, on entend la voix d'un Claude épuisé qui, comme les pêcheurs du coin, fait mouche :

"L’eau de cette rivière fofolle mais pas farouche, 
l’eau si fraîche et claire vous met l’eau à la bouche, 
là on peut s’asseoir en l’écoutant jazzer, 
en cascadant sur les pierres usées… 
On s’y fond, on y ondule, là, quand on retrouve l’air libre, 
on sent que rien n’est plus beau que vivre… "


Ici, on engrange, pour les jours plus difficiles, la peau douce du bain béni, le cul posé sur une pierre, le pied droit battant la mesure comme un Mingus d'Assise allumé par les derniers feux du jour, un sourire vaguement niais accroché au coin des lèvres, comblé, une fois n'est pas coutume...


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