18 août 2017

Accident tellement.

Le monde est ce qui arrive. 
Ludwig Wittgenstein.                                 
                                                
La  nuit  s’était plantée sur la terre comme une certitude dans l’âme d’un imbécile et, si nous sommes sortis du resto vers minuit, c’est uniquement à cause du serveur. 
Il était lent comme une limace sous bêta bloquants... Souriant, affable, compétent, mais lent, lent... À faire pâlir de jalousie une escouade de moines bouddhistes trépanés. Au début ça nous a agacé, puis amusé. Aussi, vers la fin du repas nous en avions pris notre parti et comme l’endroit était agréable nous nous sommes dit :  Autant en profiter! C’est donc après quatre heures passées à  table, à le regarder ne pas s'agiter, ne pas se dépêcher, ne pas se presser, que nous en sommes sortis. Alors, la nuit, sans doute. Nous avons repris le gris presque de suite après être sortis du restau. Quelques mouvements pour nous dégourdir les jambes, pour refaire circuler le sang à vitesse normale... Oui, il nous a semblé que sa lenteur nous avait contaminés... Il nous restait pas mal de kilomètres à avaler et on avait hâte d’être débarrassés. Bien sur, ce n’était pas une très bonne idée ce festin au beau milieu de la traversée d’un pays de part en part mais si vous savez quoi faire contre la volonté d’une femme, surtout, surtout, ne le gardez pas pour vous... À table, nous avions perdu quelques forces et gagné quelques lourdeurs. Malgré la fraîcheur de cette nuit d’Août, le sommeil dégommait tout ce qui bougeait. Il avait vidé les villes et les villages, les bourgs et les bourgades, les routes et leurs abords et c’était impressionnant de silence étouffé. Il avait même profité de l’ouverture des fenêtres pour nous grignoter la cervelle. À l’arrière, on comptait déjà un abandon et à l’avant droit, l’arbitre avait un genou à terre. Il ne lui manquait plus que deux doigts pour atteindre le dix. Ce que moi je souhaitais le plus à part baisser le rideau, c’était d’allumer une cigarette, mais je me retenais à cause de la vie, là qui roupillait. Le moteur ronronnait comme un chat en décembre et je faisais mon possible pour ne céder à aucune tentation. Pas même celle de poser une main sur la  cuisse de la passagère qui dorminouillait gentiment. J’avais laissé le haut de la vitre entre ouverte et je goûtais avec délice le filet d’antarctique qui me perçait la nuque comme une béquille de tête. Elle me la tenait bien droite et l’empêchait de se répandre aux doux paradis des oreillers moussus. Bon sang, mettre l’engin sur pilote automatique et le laisser glisser seul dans le noir de la nuit, se laisser partir comme une noisette dans du chocolat mou et fermer les yeux juste une seconde... pour voir. À côté, elle venait de se recouvrir d’un duvet de plumes et je l’avais prévenue, avant qu’elle ne quitte définitivement la planète, de ne pas s’en faire : Si jamais je m’arrête c’est pour m’en fumer une, ne t’inquiète pas... Je n’avais pas rajouté: et peut-être pisser...  Diurétique des étoiles mais discrétion policée...
Nous venions de sortir d’un village plongé dans un paquet de coton noir où même les chouettes semblaient s'être planquées sous des couettes chauffantes. J’avais quelques secondes avant un virage tout au bout d’une ligne droite en descente, comme un pare feu entre deux tranches de forêt.
Du creux, montait une flaque de brume jaunie par le jaune des phares...  
C’est de suite après être sorti de la nappe de brume que j’ai vu l’orange clignotant des feux de détresse d’un engin rangé sur le bas côté, juste à la frontière sombre des arbres. Dans la nuit, les lumières vibraient comme des lucioles énervées. Bien sûr que j’ai ralenti. Un peu pour savoir ce qui se passait et beaucoup pour retarder le moment où nous plongerions dans les ennuis, car c’était certain, nous y allions tout droit. Pas que les femmes qui ont droit à l’intuition... Devant la bagnole posée dans l’herbe haute, j’ai entrevu les silhouettes agitées d’un couple. Un type et une fille, jeunes. Elle serrait un paquet clair dans le berceau, justement de ses bras. Elle avait la danse de Saint Guy ou d’un de ses amis très proche, ma parole, elle avait aussi le visage en sang. Ça lui dessinait des coulures rouges du front à la poitrine... Un poil de secondes j’ai failli remettre les gaz et m’arracher de l’endroit comme on décolle d’un porte emmerdes... Se refait-on ? Je me suis arrêté un peu en avant d’eux. Je n’ai pas coupé le contact à cause du chauffage, je n’ai pas non plus branché les feux clignotants pour ne réveiller personne par chez moi. Je suis descendu sans bruit. Les trois autres dehors avaient besoin d’une sacrée livraison de valium. C’est simple, il n’y en avait pas un qui ne hurle pas. Je ne me souviens pas non plus d’avoir coupé la radio. Un concert de Parker et même si on n’est plus là pour l’entendre, il vaut mieux ne pas lui couper le sifflet à celui-là !!! Il y a des musiques qui résistent à tout. J’ai refermé la porte pour que le froid reste un peu à sa place, c'est-à-dire DEHORS, ça le changera pour cette fois. Je me suis approché des hurleurs avec une démarche assurée, rassurante, genre Conducteurs sans frontières, routier de l’impossible, enfin vous voyez n’est ce pas ? Bref je n’en menais pas large. La trouille m’avait sauté à la gorge comme des pop corn dans une poêle d’huile bouillante, et ça a un dôle de goût, la trouille... La fille gueulait : IL A TUE MON BEBE, CE CON, Il L’A TUÉ !!! 
Cette fois, j’y étais, en plein... Elle serrait si fort ce truc dans ses bras qu’il allait lui imploser au  visage, elle le regardait de son œil valide, oui, l’autre était couvert de la trace rouge sombre d’un filet de sang qui lui coulait le long de la joue. Le type, lui cherchait dans les fourrés... Bon Dieu, ils ont perdu un autre bébé, j’ai pensé.
Et le gars disait en farfouillant dans les herbes hautes: Mais merde, il est où ce con ?  C’était pas son enfant qu’il cherchait.
Mais pourquoi le serveur avait-il tant traîné ? Une demi-heure de moins et nous n’en serions pas là... Non pas ça, pas ça, je n’étais pas tombé au plein cœur d’une bagarre de couple ? Ce sont les plus terrifiantes, pas ici, pas cette nuit, pas moi, on n’est jamais passé là et on y repassera jamais de notre vie toute entière, s’il vous plaît Mon Dieu épargnez moi ça... J’ai essayé de trouver plus horrible que ça, il ne m’est rien venu. Comme dans cette nouvelle de Carver où les deux s’envoient un couffin garni dans la figure... À leur hauteur, j’ai dit : Je peux vous aider" d’une voix blanche  Tout va bien ?
 Tu parles... Tout allait pour le mieux. Nous nous trouvions au beau milieu d’une nuit noire comme un camion de zan avec trois excités dont l’une en sang, et je n’avais même pas une trousse de pharmacie vide sous la main.
Le cauchemar absolument ... absolu... (Trouvez mieux, vous !)

L’homme des fourrés a paru récupérer un milligramme d’esprit en me voyant. Il s’est approché de moi. J’ai reculé d’un bon mètre comme s’il s’était agi du diable en pieds.  Il s’est arrêté, pas question de danser une java, lui et moi et m’a mis au courant :
___« J’ai touché un type en mobylette qui traversait la Nationale. Le bébé dormait à l’arrière dans son landau et sous le choc, il a volé dans la voiture. Ma femme a tapé dans le pare-brise. Mais ce n’est rien qu’une petite coupure. Le pare-brise n’a presque rien. (Je sais que vous n’allez pas me croire mais c’est exactement ce qu’il a dit...) Je ne lui ai fait aucune remarque désagréable. Je cherche le type, je ne le trouve pas... Je l’ai cru et d’un coup j’allais mieux. Moi qui n’avais pas de compétences particulières pour la gestion (si, si, gestion) des relations dans un couple, je n’avais pas à aller loin pour écrire ça, je préférais cette option à une dispute qui aurait mal tourné. Je savais qu’une arcade éclatée sur une vitre ça saigne  salement mais qu’à moins d’être hémophile ça finit pas s’arrêter bien avant que le flacon soit vide. Le plus difficile serait de calmer la mère en elle... Le bébé, suivrait.
Pour tenter de faire un peu baisser la tension, je lui ai dit sur un ton admiratif :
___  Pfuiiit, vous ne vous êtes pas loupée... On dirait que vous vous êtes maquillée avec un marteau...
Ça n’a fait rire que moi et encore intérieurement. Le gars m’a demandé :
___ Vous pouvez les ramener chez ses parents ?  Ils n’habitent pas très loin.
Ils auraient habité à l’autre bout de la terre, j’aurais dit oui volontiers. Là, j’ai sorti : ___ Mais le gars de la mobylette ? 
___ Je m’en charge. 
À lui les morts, à moi les vivants ça m’apparaissait être une bonne répartition des tâches... Il s’est enfoncé plus avant dans le noir derrière la flamme vacillante d’un briquet qui n’éclairait que sa main mais tous ses doigts.
Après tout, c’est lui qui l’avait envoyé dinguer. Je n’avais fait que passer par hasard à la mauvaise heure, au mauvais moment. Pendant tout ce temps où lui et moi nous répartissions les rôles à venir, la femme sa femme en avait profité pour se remettre à hurler. Je lui ai arraché son bébé des bras... Ils sont souvent plus raisonnables que les grands, ceux là et j’ai entrepris de le calmer, lui.
Et c’est ainsi qu’au milieu de cette effroyable nuit, je me suis entendu fredonner une mélopée d’un autre age, d’une douceur ancestrale où il était question de tout sauf de tôles froissées, de traînées de sang, de hurlements sauvages. Ma voix qui venait d’ailleurs, d’un fond de grotte noire ne voulait transmette rien d’autre qu’un peu de douceur et d’humanité. Et ça a marché Dieu sait pourtant si je chantais faux. Mais ça a marché. Suffirait-il d’un peu plus d’humanité et d’un peu moins de peur pour que ça fonctionne ?
Il commençait à cailler. Et ça n’était pas le moment qu’il nous attrape une bronchite l’autre bouddha. J’ai juste dit à la mère :
___  Allez venez, je vous ramène chez vous. 
Elle m’a suivi docilement et je n’en fus pas plus fier pour autant, là où elle en était elle aurait suivi n’importe quelle voix enveloppante pourvu qu’elle l’éloigne de là. Nous nous sommes approchés de la voiture où ça dormait ferme. En marchant je me disais qu’il ne fallait pas que je frappe à la vitre, si elle se réveillait, elle allait mourir de peur. Je me suis entendu y donner deux coups secs, le temps nécessaire à l’ensanglantée pour se pointer derrière mon épaule.
De dessous les plumes, une paire d’yeux a jailli. Elle n’a vu que le sang. J’ai fait c’est pas moi de la main, mais trop tard, son visage à peine éveillé s’est creusé d’un coup, tous les pores de sa peau se sont ouverts en scope, elle a transpiré de la peur, je l’ai vu. J’ai redit c’est pas moi en ouvrant la porte, elle a mis un bout de temps avant de le croire, je ne lui en ai pas voulu, mettez vous à sa place...De là où elle venait cotons roses et plumes légères, petites maisons dans les prairies et sommeil tranquille et je débarquais avec fracas, diable noir avec un double diable rouge. J’ai passé une main d’une douceur tendant vers l’infini dans ses cheveux ébouriffés et je lui ai dressé un tableau le plus juste possible de la situation.
Elle s’est dépliée les ailes, touchée mais pas coulée et elle est passée à l’arrière, avec son sommeil, le duvet, mes explications et encore quand même quelques soupçons d’inquiétude.
La mère est montée à l’avant. Je lui ai collé sa sirène dans les bras et je suis venu m’asseoir au volant. Entre deux hoquets, elle est revenue à la vraie vie.
___Son lait ? Son lait en poudre, il a biberon dans une heure, et j’ai laissé le lait dans la voiture...
___Manquerait plus qu’il le saute, j’ai fait en souriant...
Ne bougez pas, j’y vais.
Et me voilà de nouveau dehors. L’autre cherchait toujours dans les fourrés touffus en appelant : «  Où tu es ? Réponds !  Hello ! Je suis arrivé à leur voiture, finalement le pare brise était bien éclaté. Merde un crâne c’est solide j’ai pensé. J’ai fouillé dans le désordre. Bien sûr je me suis coupé les doigts aux morceaux de verre qui traînaient un peu partout, Evidemment j’ai récupéré une boîte de lait en poudre, fatalement, elle s’est ouverte et bien sûr que la poudre a fait un joli petit terril blanc sur le vert du talus... Allais-je en sortir ? Oui ou non ?
J’ai ramassé ce que j’ai pu et je l’ai enfourné dans la boîte. Le couvercle s’était tordu et refermait mal.
Je me suis aussi cogné la tête au montant de leur voiture mais là je n’ai rien dit, ni même rien pensé.
À un moment aucun mot n’est utile à rien.
Je suis revenu vers notre véhicule et là dedans c’était le Titanic, une minute après...
A l’arrière, la Belle s’était réveillée et d’entendre le bébé crier lui avait donné la mauvaise idée de se mettre à l’unisson. Des chorus de hurlements. Et là-dessus, la mère s’y était remise avec eux en embrassant son enfant à pleines joues. Ce faisant, elle le tartinait de sang sur tout le visage.
Là, j’ai eu un doute sérieux sur une fin sereine à cette impensable nuit.
___Bon guidez nous j’ai dit d’une voix vacillante...
J’étais à deux cils de me laisser pleurer.
Entre deux sanglots, trois cris, quatre spasmes à peine contenus, cinq gémissements, six reniflements, huit  plaintes douloureuses l’équipage a atteint une villa plongée dans le silence et le noir. Nous avions roulé six kilomètres j’ai pensé que ça avait duré six jours. La fille a bondi hors de la voiture, elle s’est précipitée vers la porte d’entrée et s’est mise à lui taper dessus avec un poing fermé comme une possédée.
___ PAPA, MAMAN, elle était redevenue une petite fille. OUVREZ VITE, C’EST MOI! Elle tapait en criant et criait en tapant...
Exactement ce que je voulais éviter. J’ai foncé derrière elle et au moment même où je l’ai rattrapée, la porte s’est entre ouverte sur une robe de chambre rose en nylon gaufré. Si possible pas collective, l’hystérie... Trop tard. Dans le rose froissé, une dame qui, a la vue du sang sur le visage de sa fille, s’est vite mis au diapason de tout le monde...Un flot d’angoisse s’est engouffré dans la porte ouverte et tous ensemble se sont mis à beugler. La femme me fixait avec des yeux de procureur fou. J’ai encore une fois tenté de calmer tout ce petit monde bien agité mais pour tout dire j’étais concentré comme un rayon laser sur un fusil que je venais d’apercevoir trônant sur un râtelier dans l’entrée. Je m’attendais à ce qu’à chaque seconde une paire de mains s’en empare et m’en balance une giclée.
L’auteur de ce cirque ne pouvait être que moi, mettez vous à leur place. J’avais agressé sa fille, frappé leur petit et bousillé leur gendre et je venais achever le travail si ça se trouve. L’évidence est tellement plus crédible que la vérité.
Après tout ce qu’on venait de vivre, n’avais je pas sacrément raison de craindre le pire?
Celui qui devait être le grand père, le chasseur, s’est pointé derrière sa femme. Une chance, il baillait et se frottait les yeux. Une fenêtre de survie. Il dormait encore un peu. Il a fait taire ses femmes d’un geste et heureusement pour moi, il m’a écouté sans broncher jusqu’au bout. Si les hommes parviennent à mieux garder leur calme dans les moments de crise c’est qu’ils évaluent moins bien les situations ou se réveillent moins vite. Dans les deux cas ça me servait.
Quand j’ai eu fini de raconter toute l’histoire, il a juste dit complètement réveillé :
___« Je prends une lampe et je vous suis. » C’était un homme de décision. Il a enfilé un blouson sur son pyjama rayé et j’ai souri quand j’ai vu qu’il avait gardé ses charentaises. Avant de sortir il a organisé les évènements dans la maison. Et j’aime autant vous dire que ça a filé droit. Rétrospectivement j’ai pensé qu’il n’aurait pas hésité à m’envoyer une cartouche s’il avait eu le moindre doute. Je me suis dit que j’avais eu chaud.
 Et nous voilà repartis dans la nuit. Nous sommes arrivés près des clignotants orange qui fonctionnaient toujours. Le gendre était près de sa voiture et faisait le ménage.
___Finalement j’ai mis la main dessus, il a lancé, il est là, juste derrière le gros frêne. On est allé voir. Une masse sombre était allongée au pied de l’arbre... J’ai demandé :
___ Il est mort ?   
___ De fatigue, ouais !  a répondu le gars dans un souffle. Il a ajouté : 
___  Il est saoul comme une armée de polonais .
De la masse montait un ronflement qui faisait trembler les frondaisons... Il avait gardé son casque sur la tête. C’est ça qui avait fendu le pare-brise.
Merde c’est solide un casque j’ai pensé... Les deux autres avaient montré le Réné, un  cousin proche et se demandaient s’ils allaient le laisser là ou pas.
Comme plus personne ne s’intéressait à nous, j’ai décidé de ficher le camp le plus vite possible avant qu’une nouvelle catastrophe s’annonce. J’ai vaguement dit qu’on s’en allait, qu’on avait de la route à faire, je n’ai pas attendu les remerciements qui ne sont pas venus. Et j’ai roulé droit devant. Tous les hérissons du monde auraient pu se jeter sous nos roues, je n’aurais pas varié ma trajectoire d’un demi centimètre.
Après une centaine de kilomètres, que j’ai fait tendu comme les câbles d’un Tancarville, je me suis arrêté dans une station service pour faire le plein. En enfonçant le tuyau dans le réservoir, j’ai aperçu le sac à main de la fille qui était au pied de la place du passager. J’ai fouillé dedans... Je n’aurais pas dû. D'une écriture presque scolaire, un déroulé précis de l'accident avec des indications de lieu et les horaires supposés de passage... À la minute... Ils avaient bien goupillé leur affaire, les salauds. De là à penser qu'ils l'avaient saoulé exprès, il n'y avait qu'un pas. Plus ça allait moins ça ressemblait à un accident...
Et merde.
Avant de repartir, j’ai attrapé le sac, j’ai regardé le tout un long moment en attendant qu’il se passe quelque chose et, comme aucune lumière divine n’est descendue du Ciel pour m’éclairer sur ce que je devais faire de ce foutu sac, avec rage je l’ai balancé dans la première poubelle venue.
Les autres, il ne fallait plus qu’ils comptent sur moi pour leur venir encore en aide.
Désormais, il leur faudrait apprendre à vivre sans moi.
C’était le cas de pas mal de gens sur terre, ils ne s’en sortaient pas plus mal pour autant.
Il nous restait pas mal de route à faire.

Derrière ça s’était rendormi, autour, le clair recommençait à monter...






14 août 2017

Haut perché.

Ce n'est surement pas de briller qui nous empêchera de tomber. 
Pierre Lapointe. Chanteur Québecquois.

Il était resté de longues minutes assis sur le bleu électrique du tartan tout neuf, une serviette sur la tête. 
Après ce que lui avait soufflé son entraineur, sa décision était prise mais il avait encore besoin de se concentrer sur son possible dernier saut. Dans quelques secondes il devrait se lever, s’emparer de son engin, ils avaient opté pour une perche un peu plus dure que la précédente, donc plus délicate à manier mais qui renverrait une énergie plus grande. C’était sa préférée, celle à laquelle il devait l’or des Jeux, l’année passé. Avec elle, pendant ce magnifique concours final des Olympiques, il avait battu ce qui se faisait de mieux au monde et le record, en plus. Un an déjà…
En vrai, s’il avait su ce qui s’est passé après, cette médaille, il ne l’aurait pas gagnée. Il pouvait dire, maintenant, qu’il l’avait payée très cher cette victoire. Et elle n’y était pour rien, tout était de sa faute à lui. Après le podium, il avait perdu la raison, comme si une escouade de diables s’était emparée de lui. Les jours suivants, les semaines suivantes, il avait fait tout et n’importe quoi. Comme un adolescent explosé, il était devenu inaccessible, imbuvable. Ses proches ne le reconnaissaient pas et pas un n’a été capable de mettre un frein à ses bêtises. Il était parti en vrille et ça avait duré trois bons mois. Il était sorti, beaucoup, il avait bu, beaucoup, il avait régalé tout le monde, beaucoup dépensé, il avait testé beaucoup de substances, il les avait toutes essayées. Il était devenu en quelques mois l’ombre pâle du champion qu’il avait été. Un boxeur en pleine descente. La Motta des sautoirs. Il s’était payé de quinze ans de privations, de disciplines, de rigueur et de privation. Il avait tout envoyé promené et, à la fin du bout, c’est lui qui était allé se faire voir. Un petit matin en rentrant de virée une fois de plus vaguement saoul, il avait trouvé son appartement vide. Sa femme était partie leur enfant sous le bras. Elle l’en avait menacé plusieurs fois si les choses ne changeaient pas. Elles n’avaient pas évoluées. Pour couronner le tout, ne voulant plus être associés au désastre, un à un ses sponsors l'avaient lâché. Il avait touché des dix doigts l’idée que le succès peut causer davantage de dégâts que l’échec. Il l’avait vérifié, cruellement. De très près, la vie lui avait botté le derrière, il en avait encore les fesses rouges. Alors il n’avait plus eu que le choix entre continuer à s’enfoncer ou revenir. Heureusement pour lui, il avait opté pour la deuxième voie et il avait repris le chemin du stade et de l’entraînement. Sous certaines conditions, son entraineur aussi l'avait repris. Et ça avait payé. Il avait retrouvé son niveau au prix d'un travail acharné. Il en était là, ce soir. Après neuf mois d’une rigueur retrouvée, il n'était qu'à UN saut d’une médaille en or.
Il était maintenant temps de se mettre en bout de piste, d’attendre un signe de son entraineur, de laisser son cerveau sous la serviette et de se mettre à courir. Il lui restait un essai à cette hauteur. Le bulgare, lui, avait déjà échoué à son premier. Il avait tout emporté en montant puis était retombé comme une flaque dans les tapis, le regard noir. Maintenant, c’était l’or ou rien. S’il échouait, le concours était fini. S’il passait, il se retrouvait seul premier. Et l’autre avait encore deux essais mais avec ce qu’il avait montré sur le saut précédent il faisait plus peine que peur. Son engin posé sur une épaule, il a demandé à la foule de l’encourager en frappant ses deux mains en rythme au dessus de sa tête. Elle a répondu avec entrain. Il en a souri. Elle était avec lui, il sentait son souffle dans sa nuque.
Il a levé son engin droit au-dessus de sa tête et il a attaqué la première des vingt foulées. Bonne course, ample, je me sens bien il s’est dit. Il a planté sa perche dans le butoir. Longtemps que je ne l’ai pas si bien chopé celui-là. Pour une fois qu'il me parait large.
Il a plié la perche, tiré sur les bras et il s’est renversé les pieds sont montés droit au ciel. La vache ça n’a jamais si bien fusé. C’est super, tout va bien…
Il s’est retourné, calmement, il était un bon demi-mètre dessus la barre. Ne pas lâcher trop tôt, pousser encore un peu sur la perche, penser à finir le saut. Il était entièrement passé. Il allait réussir. Dans le temps de suspension, il a revu l’année qu’il venait de vivre. Plus jamais ça. Il ne s’accordait aucune confiance pour résister à nouveau. En redescendant, alors que le saut était une magnifique réussite, il a regardé intensément la barre puis il l'a poussée avec son index  afin qu’elle tombe…
Pas grand monde n’a pu comprendre son geste parce que là-haut, sur les sommets, si très  peu y accèdent, encore moins en reviennent…

Le champion si haut perché, lui, ce soir là, n’avait trouvé qu'une pichenette de l'index pour rester parmi les humains.



11 août 2017

P.O.G.

Je lui en voulais quand même pas mal. 
Pas un signe, pas un petit bonjour, durant toute l’année, il a fallu qu’il recommence à se manifester dès les premiers jours des vacances. Que cela arrive pendant la période de boulot ne faisait pas moins souffrir mais là, on pouvait s’arrêter, on pouvait donc y trouver un vague réconfort. En été, non. On en bavait et c'était tout. Dès lors, il ne m’a plus lâché. Malgré deux séances chez mon ostéopathe préféré, en passant, il me doit sa piscine celui-là, rien n’y a fait. Il ne voulait pas me ficher la paix. Il s’agrippait à mes malheureuses lombaires comme une arapède à son rocher, comme une sale idée dans la tête d’un xénophobe. J’avais même tenté le mépris mais sans plus de résultat. J’avais mal au dos un point c’est tout. Un point bien ciblé, dans le bas, à gauche qui m’envoyait des décharges électriques quand je le sollicitais et qui me semblait un opinel planté là entre la trois et la quatre et oublié de tous, sauf de moi, bien entendu. Je ne m’empêchais de rien, j’avais bien des difficultés à enfourcher ma moto, un John Wayne en rééduc, je ne nageais pas mais me trempais, je ne marchais pas mais j’avançais à mon rythme, je faisais tout mais au ralenti, je me déplaçais en douze images secondes. Je pensais pareil. Ce dont j’étais le plus heureux, enfin façon de parler, était de n’enquiquiner personne d’autre avec ça. Personne d’autre que moi, même si parfois je me laissais aller à penser, j’en étais intimement persuadé, qu’une petite plaintounette sur une épaule amie m’aurait  soulagé et fait un bien fou. Et puis, un jour, en surfant à deux à l’heure sur le net, j’ai vu passer un reportage à propos d’une chamane vivant, soit disant dans un tepee, pas très loin de chez moi, au pied d’un mont connu dans le coin comme le loup blanc, qui, la chamane, garantissait de soulager, en quelques séances, tous les maux articulaires, lombaires et même cérébraux les jours de grande forme.
D’après le reportage, le journaliste avait dû avoir droit à quelques séances gratuites si vous voulez mon avis, elle était aussi originale qu’efficace. Elle tenait son savoir d’une dizaine d’années passée à Watonga dans une tribu Comanche auprès d’un sorcier réputé. Expérience qu’elle avait enrichie d’une autre dizaine d’année passée en Chine où elle avait appris à faire sécher puis infuser les plantes, les insectes et les crapauds…
D’après les images, c’était une jolie petite vieille aux yeux noirs malicieux, mince comme une corde à grimper, les cheveux longs, libres et gris avec des bras noueux finis par des mains de maçon. Elle était  habillée d’un vieux jean et d’une tunique en daim, ornée de colliers de toutes sortes, les pieds nus. Encore une qui prospère des malheurs des gens, je me suis dit, persifleur. Elle vivait sous une tente indienne mais elle avait un zéro six… J’ai attendu deux trois jours que mon dos se fasse pas oublier et pour finir, j’ai appelé, vaincu.
Je suis tombé sur une musique sirupeuse s'écoulant d’une flûte de pan. Un savant mélange de Pérou et de musique indienne relative comme sur les marchés du dimanche. Exactement ce que je redoutais. Et puis sa voix. Posée, sereine, claire, grave, envoûtante. Sa voix me disant de laisser mon numéro parce qu'elle était en rendez vous. Je l’ai laissé, elle m’a rappelé le soir même et après avoir échangé quelques mots, nous avons pris rendez vous pour la semaine suivante. C’est que je suis très occupée, m’a-t-elle dit. Puis elle m’a expliqué comment monter chez elle. 
À partir du dernier village sur la route du mont c’était facile mais il ne fallait pas louper l’embranchement avec un petit chemin de terre. Vous trouverez si vous êtes motivé avait elle ajouté.
Quand je prends rendez vous avec l’ostéopathe, j’ai très souvent moins mal en raccrochant. Là, rien du tout. La douleur ne m’a pas quitté. Y aller guéri m’aurait contrarié. Je ne monterai donc pas là-haut pour rien.
Le jour est enfin venu. Je suis parti de chez moi avec une marge de psychopathe, j’avais de quoi faire trois fois le trajet mais je voulais mettre tous les atouts de mon côté. Je n’ai pas manqué l’embranchement, j'y suis resté un long moment, ni la grille ouverte, ni le chemin de pierre assez roulant, ni le TePee flambant neuf, en peau de vache, qui avait plutôt fière allure posé dans le haut du champ d’herbe sèche. Comme on était au sommet d'une colline, de l'autre côté, la vue devait y être magnifique. Certains avaient de ces bureaux... Le chemin lui continuait sur la droite et semblait mener vers le sombre d’une bâtisse dont on devinait les tuiles anciennes des toits. Je n’osai penser à la taille de la piscine dont j’allais certainement contribuer à payer le changement du robot…
Elle était debout à l’entrée de la tente comme pour m’attendre.
Vous êtes en avance, c’est bien, vous devez souffrir a-t-elle soufflé. Elle m’a tendu sa main de marin et m’a proposé d’entrer. À l’intérieur c’était comme dans un tee pee. Flottait dans l’air une entêtante odeur d’encens. C’était spartiate mais on marchait sur un vaste tapis Kiwara en laine, tissé à la main, épais comme une mousse des bois, qui devait coûter des paires de bras, et on posait ses fesses, douloureuses pour ce qui était des miennes, dans des fauteuils Butterfly Knoll en cuir à plus de mille sept cent euros l’un... Au centre, d'une large vasque au dessin élégant en métal rouillé du Cèdre Rouge, montait d'un petit feu, une fumée claire à forte senteur d'armoise brûlée. Dans le fond, une armoire ancienne vitrée,  pleine de bocaux emplis d'herbes, de poudres et d'autres trucs impossible à reconnaître.
D’entrée, dès les premières secondes,  elle m’a affublé d’un nom de totem, la coutume, un usage en tribu m’a-t-elle dit. Ce qui m'a surpris et que je n'avais pas perçu au téléphone c'est son accent. Il était très prononcé et je ne me souvenais pas avoir lu quelque part que les comanches avaient l'accent belge... 
Elle a continué: On donne un nom qui correspond à ce qu'on perçoit de l'autre, à ce qui le caractérisera le mieux, à ce qui lui sera le plus fidèle. J’avais de suite rêvé à Aigle Souriant, Loutre Agile ou Fouine Curieuse, j'ai été vite déçu. Ici, pour moi, vous serez P.O.G. P.O.G.? J'ai dit, étonné, inquiet. Oui, Petit Ours Gros m’a-t-elle envoyé dans un sourire. Si elle n’était pas d’une délicatesse folle, au moins elle voyait clair et n'y allait pas par quatre chemins. Comme gifler une chamane portait malheur et une vieille dame ça ne se faisait pas, je n’ai pas bronché mais j’avais reçu le coup en pleine face. Juste sur l'arrête centrale du nez. Il fallait bien que ça m’arrive un jour, j'ai grincé dans ma barbe.

J’aime autant dire que ce n’était pas avec ça que Placebo allait débarquer, j’aurais plutôt, depuis cette minute, une petite douleur naissante, mais à droite, cette fois…








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