11 juillet 2019

Ici, l'été

Ici, l’été s’écoulait sans doute comme partout ailleurs, sur terre, du moins dans notre hémisphère. C’est un de nos penchants ça de penser que s’il en est ainsi pour nous, il en va de même pour le monde, voire pour l’univers pour ce qui est des plus mégalomanes. De l’autre côté d’ici, on parlerait plutôt d’hiver. 
Là, les mardis venaient après les lundis et les nuits succédaient aux jours. La lune croissait puis décroissait et disparaissait, les étoiles s’allumaient toutes les nuits sans nuages et, tous les jolis soirs que Dieu faisait,  les chauves souris entamaient leur sarabande alimentaire à la même heure. Alors, les cigales faisaient une petite pause douce et bienvenue à nos oreilles meurtries. Les orages successifs gonflaient comme des colères noires et une fois dégonflées, une fois apaisées, la paix et la chaleur s’en revenaient faire un tour dans le coin. Jusqu’aux prochaines rougnes.
On perdait notre temps à manger et surtout boire, beaucoup, à cause des chaleurs incroyables de cette année, encore plus hautes que les plus élevées de l’an passée qui elles mêmes… Il fallait en prendre son parti ou pas mais ce qui était quasiment certain c’est que ça n’allait pas s’arranger.  On nous promettait le pire, du reste il était déjà là. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. Alors, on se résignait à prendre des douches dans le jardin à même le tuyau en se brûlant les jambes aux premiers litres coulés, puis en frissonnant le froid venu, à aller à la rivière, s’y tremper, à en revenir, en nage et à essayer de dormir la nuit ce qui n’était pas facile à cause encore des températures qui atteignaient des sommets si hauts qu’on avait mis sur le matelas des serviettes éponges en guise de  draps pour tenter d’absorber un peu les litres de sueur perdus.
On passait nos heures à lire donc à vivre d’autres vies, à ressentir d’autres sentiments, à conquérir d’autres cités, à trahir d’autres proches, à assister à la destruction d’autres vies que la notre, à aimer, aimer aimer encore, à lutter contre cette ennui lancinant qui pouvait nous surprendre à la faveur d’un quartier de melon frais ou d’une bouchée de pastèque. On commençait à en avoir un peu soupé des figues trop mûres, celles de début Juillet et des gaspachos glacés.
On se couchait tard, on se levait tôt et il arrivait qu’on dorme comme des souches à même le canapé du salon une heure ou deux dans l’après midi, les volets fermés malgré le bruit zinzinant du vol vert énervé des mouches.
Septembre était encore loin, on n’y pensait même pas. Sauf parfois, la preuve. Et pourtant désormais, Septembre n’existait plus. On était en vacances permanentes de Mai à Septembre, d’Octobre à Juin, du lundi au samedi on n’allait plus au chagrin comme disait l’autre. On était désormais payé pour rester chez soi. Quelle misère.
Pendant des années on nous avait filé quelques pièces pour qu’on se lève à l’aube et maintenant on nous en donnait un peu moins pour qu’on reste couché. C’était à n’y rien comprendre. Du reste pas grand monde comprenait quelque chose. D'ailleurs certains en devenaient fous ou tombaient malades ce qui revenait au même. Il n'était pas rare d'en croiser un ou deux hagards, perdus embistrotés jusqu'aux neurones, attendant hébétés que le soir vienne et qu'il les pousse dans leurs tanières où ils iront rêver avachis, désormais inutiles et soit disant coûteux, à des lendemains joyeux en attendant  le jour inéluctable et glauque de leur entrée en Ehpad. Il savait de quoi il parlait,  figurez vous qu'il était, maintenant à l'âge ou pour la Fête des Pères on lui offrait des chaussettes de contention... Vous me direz: Bonne nouvelle, il n'est pas encore à celui où on lui refile des bas anti-varices de chez Emmaüs. Je sens bien que le souffle chaud de l'immonde Stannah me tourne autour...
Je ne vous donnerai pas tort.

Voilà ce qu’il se disait au bord de la piscine à l'eau bleue grise, allongé dans un hamac en filets, un bouquin ouvert sur la poitrine, la tête sur un coussin doux, sous l’ombre bienveillante du tilleul, bercé par le chant zigzagant des cigales excitées et caressé par un mistral frais du matin  se levant.




04 juillet 2019

Pas cher payé

                           À la faveur d’un nid de poule carabiné, accueillir avec bonheur l’irruption d’une phrase qu’on rêvait d’écrire depuis des semaines, s’arrêter devant le passage bondissant de la fourrure rousse d’un écureuil traversant le chemin sous ses pas, faire toujours le même parcours parce que justement il n’est jamais le même, les lumières changent, les bruits changent, les couleurs changent, les odeurs sont à chaque fois nouvelles et surprenantes comme dans la vie de couple l’autre n’y est jamais le même, les sentiments qu'on lui porte non plus, on ne l'aime jamais avec la même force, on peut certains matins le détester à lui vouloir du mal et le soir lui tomber dans les bras comme dans un refuge accueillant, l'amour c'est vivant, ça varie, ça ondule, ça secoue, ça transporte, ça s'ausculte et c’est ce qui rend la durée plus intense, faire une petit pause au frais d’un avant bras de la rivière cavalant, surprendre le vol bleu électrique d’un martin pêcheur qu’on aura dérangé, assister au spectacle d’une truite longue comme une cuisse, en attente dans le milieu du courant, se rendre compte amusé que sous l'effet des endorphines les vieilles douleurs de la cheville gauche du genou droit et du bas du dos disparaissent peu à peu, être accompagné du vol tranquille mais concentré d’une buse en chasse au dessus du doré des blés, jeter un oeil à droite à la colline de Thouzon et son château branlant posé dessus comme un noyau de cerise sur un gâteau sec, déplacer du milieu du chemin au bas côté la coquille caramel grosse comme un poing d'un escargot de Bourgogne et lui dire: ne reste pas là, avec tout le chemin que tu as parcouru, ce serait bête de finir écrasé, ici, se sentir une seconde saint François d'Assise et puis vite penser aux granulés bleus balancés dans les pieds naissants du basilic pour dégommer les limaces qui me les bouffent, ça équilibre, engloutir une bouchée entière d’été au pied du figuier du troisième kilomètre, apercevoir l’intense bleu d’un champ de lavande derrière le vert profond de la grande haie de cyprès, contempler la présence d’un troupeau de chêvres, de son odeur et surtout de la joie d’une bande de cabris bondissant comme des balles qui jouent à  se donner des coups de têtes pour de faux avec des poses de kékés des bas quartiers, écouter avec attention le lancinant et répétitif coucou du coucou, prendre un bain chaud de chants de cigales amoureuses sous les pins de la haute pinède, admirer le vol tremblant d’une alouette, regarder en avançant le Ventoux là bas, dans le fond, et son toupet de nuages façon chantilly, annonciateurs d’orages, attraper au passage un brin de liane, tirer dessus et en libérer le cerisier envahi, éviter les insectes traversant vite fait le bitume en quasi fusion, parler à un chien qui aboie derrière la clôture autant pour dire bonjour que pour prévenir : ne pense même pas à franchir la clôture, commencer à organiser son affaire et se dire dans un sourire que cette fois on tient un bon bout, juste après, penser que seul on est bien mais que ce ne serait pas plus mal de la partager, cette marche, croquer dans l’orange tiède du fruit tombé par terre sous l’abricotier du huitième kilomètre, se dire qu’on y est presque et prolonger d’encore mille mètres pour être bien certain de la fin de sa page, entendre le jacassement agressif de pies et espérer qu’elles se disent des choses essentielles sur la marche du monde, qu'il vaille la peine de faire tout ce barouf, qu'elles s'en racontent sur  tout ce qu'il reste encore à faire pour que, demain, des vols d'oiseaux le parcourent encore, le monde,  s'apercevoir que le corps désormais en déficit d'endorphine les douleurs du début repointent leurs museaux, entendre la voix synthétique et pourtant semble-il joyeuse du portable annoncer : dix kilomètres, mille deux cent kilos calories brûlées, , se dire à haute voix: yes, moins une figue et un abricot, il faut tout compter, maintenant se presser de revenir, pousser le portail, entrer, ouvrir la porte du frigo, descendre une bouteille d’eau fraîche à même le goulot, monter au bureau s’y asseoir sans prendre de douche, ruisseler des avants bras et tenter de mettre en phrases qui tiennent la route pour quelles étranges raisons on s’en va chaque jour faire son tour, presque toujours le même, dans sa campagne, le matin juste avant que s'impose à tous la dictature sans pitié de la Grande Canicule.
Mille deux cents kilocalories pour une page, au fond, ce n'est pas cher payé.




23 juin 2019

Le jour de ma fin

Si je ne le fais pas moi, qui va le faire ?
Si je ne le fais pas maintenant que tout va bien quand vais-je l’écrire ?
Si j’attends encore un peu, tout va se déglinguer, le cerveau se liquéfier, le corps fondre et je n’aurais pas assez de recul pour examiner l’affaire avec bienveillance et sourire.
Ça ne va avoir que des avantages, je saurai ce qu’on dira de moi le jour venu, pas de surprise, pas d’intempestif Festen, pas de révélations fourbes. 
Ainsi, je maîtrise jusqu’au bout.
Alors voilà :
Discours à lire pour le jour où on me brulera

Merci à tous d’être venus. Je ne pensais pas que vous seriez si nombreux.
S’il vous plait ne soyez pas tristes, vous, ça me fait déjà assez chier d’être là où je suis! Je compte sur vous pour que vous n’en rajoutiez pas.
Et puis, je vis, si l’on peut dire, un moment qui arrive à tout le monde alors cet instant n’a vraiment rien d’exceptionnel. J’ai une liste longue comme le bras de tous ceux qui sont déjà passés par là.
Autant vous le dire de suite, j’ai aimé profondément vivre. Je ne regrette rien. Non rien de rien même si je n'aurais pas été contre une petite prolongation. Le temps de bien faire ma valise.
Ah si une chose, j’aurais quand même, dans cette vie, beaucoup aimé être un peu plus grand, enfin moins petit mais bon voyons le côté positif : Ça vous a souvent fait rire ce qui n'est pas négligeable et puis des jours comme aujourd’hui, on peut toujours se consoler avec l'idée que ça coutera moins cher. Ne serait-ce qu’en planches. Aussi, en écrivant cette page, je vais m'épargner les poncifs du genre: Petit par la taille mais grand par l'étalon...
Ah des économies de fuel aussi, sans doute…
Dire que j’aurais bien aimé être moins con aussi souvent. Ça m’est arrivé plus qu’à mon tour, je ne suis pas dupe. Je laisse à chacun un temps pour se souvenir d’une ou de plusieurs occasions où vous avez pu vous dire à mon propos : Qu’est ce qu’il peut être con quand il s’y met...  Si je pouvais voir vos visages, je les verrais s’illuminer. La preuve que vous en avez trouvé plein. Des moments.
J’ai aimé vous faire sourire quand j’y suis arrivé. J’ai aimé que vous m’aimiez quand ça vous est arrivé. J'ai aimé quand on m'aimait. Sauf dans les orties.
Au fond, j'ai aimé vivre, j’ai aimé profondément voir les paysages que j’ai vu, j’ai aimé en partager certains avec certains, d’autres avec d’autres. 
En vrai, ce que j’ai le plus aimé dans cette vie vécue c’est partager.
Des coups à boire, des hauteurs de collines, des fins de repas, des senteurs de sous bois, des plages de sable blanc, des tranches de pains frais, des bains dans les rivières cavalantes, des saucisses au sable, des ivresses vagues, des soirs d’étés, des accostages aux quais, des tartines de confiture maison, des bivouacs éphémères, des entrées dans des chambres, des plongeons dans des torrents gelés, des silences complices, des feux de camp, des jours de neige, des caresses appuyées, des levers de jour, des matins brumeux, des désirs tenaces et contagieux, des baisers et langoureux et dans les cous, des fous rires en cascades, des légèretés douces, des atterrissages, des odeurs de feux de feuilles mortes, des grains passagers, des entrées en gare, des balades en montagne, des couchants superbes, des matins merveilleux…
Ce n’est qu’à tout cela que j’aurai envie de penser ce jour. 
Si seulement, je le pouvais encore.
Je demande pardon à ceux que ma bêtise aura pu, un jour, blesser. 
Pour les autres, tous les autres, soyez heureux. Continuez.

PS:
Cette page peut être lue par un inconnu, comme un employé funéraire de permanence par exemple, cela évitera le trop d’émotion et soulagera sans doute un de mes proches qui, sans cela, aurait dû s’y coller.



07 juin 2019

C'est la vie qui l'est

"Et comment on va aller lui rapporter ses merdes! D’où elle à le droit de vendre des saletés pareilles ? On devrait la dénoncer au centre anti poison, oui !? 
À la police, même. 
J’ai manqué d’y laisser la lame du couteau tellement c'était dur ! 
Et moi mes dents. Encore un peu, mon pivot rendait l’âme! On voulait juste manger du fromage, pas faire un stage chez les tailleurs de pierre !
Non vraiment on ne peut pas laisser passer ça. 
Mieux, on ne doit pas laisser passer !"

Ils ont collé les quatre ou cinq pierres au genièvre, au poivre ou aux baies roses, qu’ils avaient achetées la veille à la ferme Sainte Brigitte dans une boite plastique Tuper machin et ils l’ont laissée là sur le rebord de la banque en évidence pour ne pas l’oublier. Le lendemain, ils attendraient l’heure de l’ouverture de la fromagerie ou plutôt de la carrière, c'est à dire vers la fin de l’après midi pour monter à la ferme régler le différend et, au moins, se faire changer les immangeables pour du comestible. Ils étaient remontés comme des coucous et pas vraiment disposés à se laisser enfumer par une vendeuse de fromages durs. Fût-elle la jolie femme qu'elle était. Une cinquantaine pimpante, blonde filiforme loin du cliché convenu de la fromagère rougeaude et bien nourrie. 
Ils  étaient venus dans le coin pour passer quelques jours de ce Mai finissant en altitude. Il faut dire que l’endroit valait le déplacement des trois heures par l’autoroute. Un village fortifié, plein de charme au cœur d’une vallée battue par les torrents qui étaient au moins trois à débouler des sommets et comme il avait neigé tardivement cette année, l’eau courait encore en gros bouillons gris musculeux et faisait en dévalant un raffut du diable. Au Nord et au Sud du village protégé derrière ses remparts encore tous  debout, il y avait de chaque côté un fortin renforçant l’idée de  forteresse imprenable. Le village était à peu près au mitan de la vallée du haut Verdon. D’un côté Saint André des Alpes, de l’autre le col d’Allos et après la bascule, la vallée de l’Ubaye avec la si mexicaine Bercelonnette. Ils étaient montés parce qu’une rumeur disant que cette année les morilles étaient abondantes avait couru partout et était arrivée jusque dans la plaine. Ils voulaient en être. Toutes ces dernières années la fenêtre de ramassage avait été plutôt étroite et on disait que cette fois c’était le bon Mai. Il ne fallait pas louper ça. Le village s’était peuplé de marcheurs un panier à la main qui ne venaient surement pas pour cueillir des abricots. Le lendemain matin les deux sont partis à l’aube pour un coin inconnu de tous les autres, du moins l’espéraient-ils. Ils en ont rapporté une pleine cagette, les ont montrées à certains sans leur dire où ils les avaient trouvées, les ont nettoyées, pesées  puis mises à sécher. De temps en temps ils les regardaient en se disant intérieurement : Putain, si elles sont aussi bonnes que belles, elles vont être bonnes. Ça valait le coup de transpirer un peu. Les veaux n’ont qu’à bien se tenir. On était maintenant en fin d'après midi, l'heure était venue de rapporter leurs achats douteux. Ils ont pris la voiture et la boite plastique avec les cailloux aux herbes et sont remontés vers la fromagerie.
Arrivés devant ils ont été contrariés, il y avait des clients. Comme Ils ne voulaient pas non plus l'humilier, ils ont préféré attendre que les gens s’en aillent pour entrer râler.  Quand les autres sont sortis, ils sont rentrés.
L’un a commencé :
"Voilà, on est venu hier et on a acheté ça. On n’a pas pu les manger, ils sont durs, amers, vieux..."
En prononçant ce mot c’est comme si on avait donné le départ d’une course. La fromagère s'est mise à monter sur un immense cheval : 
« Mais je vous ai dit qu’ils étaient durs, je vous l’ai dit, je vous ai prévenu » et puis elle a continué. Un torrent de misère nous a dégringolé sur les épaules :
« Je n’ai plus de lait depuis Pâques, IL a pété un câble, IL nous fait sa crise de la cinquantaine, IL a foutu le camp, IL a vendu les vaches, IL a laissé tomber sa famille, IL a foutu en l’air tout ce qu’on avait construit en vingt ans… Je tiens parce qu’il y a mes enfants et que je veux me battre" 
Des larmes lui montaient aux yeux et commençaient à couler en grosses cascades sur ses joues, elle nous envoyait ses peines dans une extraordinaire tension d’une tristesse infinie… "IL" On ne le connaissait pas mais d'après le tableau, on n'avait pas très envie de le connaitre. Et puis, elle a continué sur ce ton pendant un bon quart d'heure. Un mélange détonnant de rage et d'abattement. Pour finir elle a balancé:
"C’est la vie qui est dure, pas mes fromages, si vous saviez."
On se retrouvait comme deux crétins avec nos petites pierres parfumées dans leur boite plastique devant ce tombereau de malheur qui n’en finissait pas de se verser dans nos oreilles et nos deux coeurs.
"Mais je vais vous rembourser, je ne sais pas comment je vais finir le mois mais tant pis, au point où on en est, je vous les paie vos fromages"
 Elle nous a refilé quelques euros avec lesquels on a illico acheté une tomme fraiche histoire de ne pas en plus la mettre sur la paille… On s'est surpris à bredouiller : 
"On ne savait pas, si on avait su, on ne les aurait pas rapportés. Là vous ne pouvez pas l'entendre mais ça va s’arranger vous verrez… Dans quelques années vous serez contente d'être débarrassée d'un type capable de ce qu'il vous a fait..."
Entendre ça, elle ne pouvait vraiment  pas! Pour l'instant.
On n’avait qu’une envie c’est de ne pas pleurer avec elle pour ne pas en ajouter mais  ce qu'on souhaitait le plus c'était surtout de ficher le camp de cette boutique que le chagrin envahissait et devenait contagieux.
Alors, d’autres clients sont entrés. Ils en ont profité pour déguerpir. C'est les larmes aux joues qu'ils ont lâchement abandonné la fromagère à ses tourments.

En rentrant, pour se remettre, sans toucher à la tomme fraîche de l'abandonnée, en vidant une bouteille de blanc, ils ont tartiné des portions entières de vaches qui rient crémeuses sur des tranches de pain mou.




15 mai 2019

L'Amma des salades (Portrait de femmes 14)

Elle, elle avait tout pour me déplaire.
Elle était fringuée comme une cracheuse de feu d’un cirque tadjik. En bas, un sarouel sans âge ou mieux, des braies qui avaient dû appartenir à un cousin de Vercingétorix en coton épais comme un brouillard de Novembre en baie de Somme à longues rayures verticales, couleur kaki boue qui lui faisaient des jambes en pipe line. Aux pieds, des knickers éculés, d’un autre siècle, délacés. Qui débordait sur le pantalon un pull de laine dont le mouton avait connu Bonaparte. À trous sur les coudes. Des cheveux en vracs frisés, châtains aux reflets blods, longs réunis en une vague queue fougueuse, d’un cheval indomptable, qui sortaient des manches du pull des mains de ferronnière, noircies par la terre des légumes qu’elle installait sur ses tables. J’étais posé depuis lurette et je la regardais s’agiter avec une énergie volcanique. Elle courait du camion à l’étalage, portant à bouts de bras des cageots de légumes plein champs. À ses côtés deux hommes verticaux, dans le passage, quasiment immobiles le regard vide comme hypnotisés par le tourbillon qu’elle créait et le manque de sommeil. Ils touillaient un bâton de plastique dans une tasse de café noir du même. Elle leur passait autour chargée comme une Rossinante, une lourde caisse bondée de craquantes entre les bras, les décoiffant parfois sans une seule remarque ni reproche. Elle montait son étal avec efficacité et application et eux ne lui servaient à rien d’autre qu’à être là dans le milieu de ses pattes agitées.
Pour elle, je lui ai vu un visage illuminé par un sourire auquel il manquait une dent sur un côté, vers la commissure, elle devait s’en foutre comme de l’an quarante, parce qu’elle ne freinait pas son sourire, elle le laissait s’ouvrir et il inondait l’endroit.  Elle avait une peau mate brunie par l’exposition au soleil qu’ont les gens qui bossent dehors. Elle devait conduire les tracteurs, aller aux serres, couper et entasser les salades dans les cagettes, Pas une trace de maquillage autour des yeux, ni des lèvres, ni des ongles. Pour être nature, elle était nature. Je connaissais bien ces visages, j’en avais vu toute mon enfance, la sueur des fronts essuyés de la terre avec le dessus du poignet vite fait en passant qui laissent des traces jusqu’au soir, la peau creusée de rides, les yeux plissés sous l’éclat de la lumière, les mains blessées par les couteaux, les racines à arracher, le froid de l’eau des bacs. La terre est une piètre manucure. J’étais fasciné par son énergie débordante, par son sourire éclatant et quand elle s’est mise à parler j’ai été foudroyé. Elle parlait espagnol d’une voix grave mais enjouée, chantante et quand quelqu’un s’approchait de son stand, elle posait sa caisse et l’embrassait comme du bon pain en lui demandant de ses nouvelles et surtout, elle touchait. Elle touchait, un bras, une épaule un visage à deux mains, en serrant très fort les corps contre elle, en murmurant à l’oreille. Mon Dieu cette femme en mouvement qui vendait des salades sur un marché était une thérapie ambulante, une machine à sauver le monde, à lui donner de la tendresse et de l’enlacement, une fabrique à câlins, une usine à hugs, un container de sourires et de bien être et ils venaient tous s’y faire cajoler. Chacun qui passait y avait droit, l'un après l'autre. Une Amma du Petit Palais. Après avoir observé ce manège une bonne partie de la matinée, je n'avais rien d'autre à faire, j'étais venu pour tenter de vendre un truc qui n'intéressait personne, je n’avais plus qu’une envie : Etre de la partie, recevoir moi aussi une rasade d’embrassade, bénéficier de cet amour universel déversé.
Ils ne sont pas nombreux les gens dont on ne sait rien de leur vie, pas même leur prénom mais qui laissent tout à voir de la générosité profonde de leur âme. Des salades, elle n'en vendait pas que les feuilles.
À la fin de la matinée, avant de plier bagages, je lui ai demandé si elle était remboursée par la sécu. Elle n'a rien compris de ce que je lui ai dit mais elle m'a envoyé un de ses si vaillants sourires... Il a fait ma semaine. Une citerne de Bion 3 senior au jojoba.

Me retrouver, un temps consolé entre les bras de celle qui, sans la connaître, avait tout pour me déplaire.



12 mai 2019

Les gnocchis de Marie Lu

Apprête-toi à tomber par terre si jusque là, pauvre de toi, tu n'as mangé que des bouts de caoutchouc blanc dégueulasses (Je promets que j'ai cherché un autre mot) des gnocchis d'usine.
Ça commence comme un gnon, ça finit en te serrant le kiki de bonheur.
Il te faut pour les faire pour quatre, un bon kilo de bintje (Il faut tout te dire, alors ? Ce sont des pommes de terre, je me fâche pas j’essplique) de la farine, un œuf, de l’huile d’olive, des tomates, des cèpes ou des chanterelles, un oignon, du thym de garrigue, du laurier, de la sarriette, du parmesan, une certaine habileté de geste qui s’acquiert assez vite mais il faudra t’entrainer un peu et accepter de louper au début, une grande casserole, de l’eau, du feu, du sel, du poivre, de la patience et des convives. 
Prends des amis c’est toujours mieux.

Dans un saladier tu mets les pommes de terre cuites à l’eau salée épluchées, passées au moulin, pas à la fourchette, un peu salées et poivrées.
Tu verses dessus la farine, le principe des proportions  c’est que plus tu en mets moins les gnocchis auront le gout des bintjes, je rappelle qu’on fait de la cuisine pas de l’arithmétrique, donc de la farine mais pas trop, un œuf cassé et une rasade d’huile d’olive.
Tu en fais une pâte que tu malaxes jusqu’à ce qu’elle soit travaillable facilement.
Une fois ta pâte travaillée, tu vas en faire un long boudin gros comme un pouce que tu vas couper au couteau, (tu peux prendre une égoïne mais ce ne sera pas tant facile), en tronçons de deux centimètres environ. (À cet instant je te rappelle que nous ne sommes pas non plus des géomètres mais des cuisiniers).
Farine ta table et passe les tronçons dans la poudre blanche avant de les travailler, pour qu’ils ne pèguent pas sur la fourchette. C’est là que le geste importe. Tu prends chaque tronçon, tu les poses sur les dents d’une fourchette et avec ton pouce, tu le fais rouler d’un demi tour vers toi. On doit y voir les traces des quatre dents de la fourchette. C’est à ça qu’on reconnaît des gnocchis bien faits.
Une fois ça terminé, tu prépares une sauce tomate. Il faut qu’elles soient émondées (Dis, les dictionnaires c’est pas que pour les étrangers…). 
Fais la belle, odorante, pas trop humide, mets y des cèpes si tu en as ou des chanterelles séchées, enfin, fais la aussi bonne que tu peux, mais fais la, toi. N’achète pas de ces sauces fabriquées en usine. C'est comme la mayonnaise ça ils ne devraient plus avoir le droit d'en vendre.
Dans la grande casserole où tu auras mis de l’eau à bouillir verses-y les gnocchis dans l'eau froide. Quand elle bout et qu'ils remontent à la surface, ils sont cuits.
Sors les et égoutte les.
Ensuite four allumé, plat à gratin, sauce tomate dedans avec les gnocchis, parmesan dessus et passage au four pour gratinage final.

Et voilà, tu peux servir avant de tomber à la renverse de plaisir à la première bouchée. Tu  vas manger un plat de gnocchis avec la recette de Marie Lu.

Et t’approcher du bonheur.



05 mai 2019

Lucie Lou dite La luciole (Portraits de fille 13)

Cette fois, c'est fait. Je l'ai vue, je l'ai sentie, je l'ai embrassée, je l'ai eue dans les bras.
Pour la première fois et sans doute pas la dernière, cette fille  toute neuve qui s’appelle Lucie Lou. Dans le quartier, on en avait entendu parler depuis quelques mois mais pas grand monde encore ne l’avait vue. On savait qu’elle existait certains nous en avaient dit le plus grand bien, mais on ne savait pas trop à quoi elle ressemblait. Elle était toute nouvelle dans le coin. Elle était comme tout ces gens connus, précédés par leur réputation, dont tout le monde parle sans les connaître vraiment. On avait déjà connu ces sentiments avec une qui s’appelait Lillie. 
Et puis, dévoré par une curiosité fiévreuse, j’ai voulu savoir.
Je me suis débrouillé pour aller où on pensait qu’elle habitait. Et je l’ai trouvée assez vite. À l’instinct, à l’odeur, à l’oreille.
Ah mes amis ! Avait-on vu depuis six ans une merveille pareille ? Une des cinq ou six plus belles choses que j’avais jamais vues. Une brunette aux grands yeux et tout ce qu’il faut autour, au bon endroit dans des proportions toutes raisonnables.
Quelques heures après notre première rencontre, après que nous ayons été présentés en bonne et due forme, nous avons eu, entre deux repas, il fallait faire vite, le créneau était étroit, nous avons eu, elle et moi, une grande, longue et belle conversation. Pour être tout à fait honnête, j’ai beaucoup plus parlé qu’elle mais je n’en ai pas été blessé, j’ai compris ses réserves, elle ne m'avait jamais vu, elle était comme on dirait sur le qui vive, ça je l’ai bien intégré, tout ça semblait si nouveau pour elle, je ne suis pas non plus si stupide. Alors, comme elle gardait sensiblement le silence,  j’ai mis ça sur le compte du manque évident de vocabulaire mais comment lui en vouloir ? Je me suis mis à lui expliquer avec mes mots à moi, dans quel endroit elle avait atterri, j'ai donné mon avis, je le trouvais plutôt favorable, j'ai évoqué qu’elle avait fait un bon choix de famille, je lui ai aussi raconté comment elle avait été attendue, par où on était passé en comptant les mois, j’ai même fait une blague : Je lui ai dit qu’on l’avait attendue comme Léo (oui le Messi) elle n’a pas trop ri. Je crois qu’elle ne l’a pas bien comprise. Je lui ai vendu qu’elle avait drôlement bien fait de choisir ce terrain d’atterrissage là, qu’au fond, elle ne pouvait pas mieux choisir, qu’ils étaient prêts, magnifiquement prêts à l’accueillir, qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir, qu’elle allait être aimée comme les deux autres, qu’elle se sentirait vite comme un coq en pâte, que c’était formidable ce pouvoir qu’avait le cœur des hommes, enfin des humains, celui de s’agrandir en fonction des besoins, que si on faisait l’effort d’être un peu moins cons, on pourrait être une super espèce, que sa venue, d’une certaine manière nous réconciliait avec eux, que la situation était inquiétante mais pas désespérée, qu’il fallait toujours y croire, qu’en se pointant, sans le savoir encore elle avait rajeuni le cœur de tous ceux qui étaient au courant de sa venue, comme si on avait rafraîchi les murs, et dépoussiéré le dessus des étagères, que depuis elle, on aimait encore davantage les deux qui l'avaient précédée, que désormais on se sentait encore plus responsables de là où elle allait vivre, enfin je lui ai parlé de ce qu’il me semblait utile de lui dire à cet instant là. Je lui ai transmis ma vision des choses. Je compte bien avoir l’occasion de lui en dire un peu plus dans les années à venir.
Pendant que je lui parlais, elle avait ses deux yeux grands ouverts, elle me regardait fixement, intensément et je jure sur la tête des quelques malheureux cheveux qui me restent qu’elle m’écoutait avec intensité. Il m'a même semblé qu'à un certain moment un sourire s'est dessiné sur ses lèvres, mais je n'en suis pas tout à fait certain. Peut-être que je l'ai rêvé.
Décidément, tout avait bien commencé entre elle et moi. 
Vous l’aurez compris, nous n’en sommes qu’au tout début de notre belle aventure à deux, mais Lucie Lou la jolie luciole et moi c’était du sérieux.
Cette fois ma jolie Lucie, tu existes vraiment. J'ai ajouté dans la machine un dossier Lucie à Mes images...



04 mai 2019

Aime (Portraits de femmes 12)

Un sourire à redonner foi dans l’homme. Un port de tête de première dauphine qui aurait fait oublier toutes ses rivales, un corps de danseuse, une élégance naturelle, la vraie, celle de la sortie de sommeil. Un regard d’une intensité rare. Il lui permettait de tout voir surtout ce qui ne se voyait pas. Elle était ce qu’on appelle une femme magnifique, naturelle. Il était si facile de tomber amoureux d’elle. Il y a des gens comme ça, qu’on croise en sachant qu’ils vont nous marquer à vie. Une de celles qui irradient leur éclatante beauté, qui embellit ceux qui l’approchent et qui rendent grandiloquent. Tout ce qui vient d’elles grandit. Et qui ne le savent pas, voire n’en sont pas persuadées et même en doutent. Ce qui les rend encore davantage attirantes. Comment leur dire ?
Avant même de le savoir il était tombé. Les deux genoux dans la poussière et son cœur battant, hors de sa poitrine, pendu à un malheureux fil de laine ténu. 
Du reste, s’était-il jamais vraiment relevé ? Si l’on cherchait bien, n’est-il pas toujours resté là-bas, empoussiéré, plié en deux, la tête baissée, les deux genoux endoloris par les gravillons et la posture, son cœur saignant à gros bouillons ? À peine l’avait-il vue qu’il n’avait rien gagné mais déjà tout perdu. Il n’a pas compris  ce qui lui arrivait. Ça lui a dégringolé sur la tête, les épaules et le reste, ça lui a brouillé la cervelle et les sentiments, ça lui a provoqué des émotions telluriques, ça lui a retourné le cœur. Avec le Nord, il a perdu l’Est et l’Ouest, sa boussole s’est mise à danser la gigue. Elle ne lui avait encore rien demandé qu’il lui avait tout donné. Elle n’avait envoyé aucun signe, elle n’avait fait aucun geste et il se retrouvait en pleine jungle, isolé, perdu. Il l’avait vue, il n’avait échangé que quelques mots avec elle, un bonjour, deux bonsoirs, trois pardons, ils s’étaient un peu souri, ils étaient restés à distance mais, pour lui, ça avait suffi. Désormais, il était lié à elle et pour longtemps en plus. Comme il n’y a rien de définitif sur cette terre il ne pouvait pas se servir de toujours alors, maintenant encore, après toutes ces années passées, il écrivait : longtemps.
Un bouleversement comme ça dans une vie entière on n’en connaissait pas quatre, il avait vécu ces instants si douloureusement éblouissants, il avait connu ces heures qui, à ses côtés passaient comme des secondes, il avait su ce temps si variable : d’une longueur infinie sur un quai de gare à son attente, d’une brièveté inouïe quand ils étaient en présence l’un de l’autre. Se souvenait encore de leurs ballades nocturnes dans la ville en lumières, des concerts de musique où il ne regardait qu’elle, de ces visites d’exposition où c’était elle l’œuvre exposée. Comme il filait vite, le temps. Sa seule présence semblait l’accélérer. Il avait su les regards lourds, intimidants, illuminant chargés de reproches ou de caresses ceux qui rendent beaux n’importe quelle laideur, il avait su le tendre des mots prononcés à qui mieux mieux, cette mièvrance merveilleuse d’une douceur de plume. Il avait encore en lui le souvenir de sa main à elle juste posée sur son avant-bras à lui et l’exacte pression de ses doigts sur deux centimètres carrés de sa peau. Qu’il pouvait lire comme un aveugle déchiffre un alphabet. Il avait recherché longtemps, sans jamais réussir à la retrouver la pression, de cette main qu’elle abandonnait par exemple quand ils étaient en voiture, avant de traverser une rue, dans le noir d’une salle de cinéma ou sur une table de restaurant.
Et puis son regard, son regard. Si profond de ses deux yeux caramels avec des éclats d’or comme le dessus d’une crème brûlée, comme un foyer de braises incandescentes. Ce regard si rieur et si triste à la fois, si incertain de lui-même et si déterminé. Ce regard qu’elle plantait en vous comme pour vous regarder l’intérieur de l’âme et tenter de savoir ce que vous tentiez de dissimuler dedans ?
Et puis son sourire à désarmer un bataillon de sanguinaires, à faire fondre une armée de cœurs d’acier, à adoucir une tempête dans le Grand Sud. Il avait souhaité à tout le monde de provoquer, un jour, une fois, un tel sourire.
Ce qu’il lui restait d’elle à part l’endroit où il vivait désormais à deux battements d’aile de rouge gorge d’où il était venu la rejoindre une première fois, c’était l’image d’une photo sur laquelle on la voyait elle en gros plan qui, un matin d’été, quelque part en montagne s’apprête à dévorer une tartine d’un pain de campagne, grande comme un court de tennis avec un champ de confiture de groseilles rouge sur le dessus. Elle semble être toute entière à cet engloutissement, toute entière au plaisir qui va surgir, qui est déjà là à l’idée de la tartine et de tout ce qui l’entoure. 
Un matin, l’été, la montagne, un refuge, un bol de thé fumant, une tartine, les gens avec elle. 
Le temps, pour cette fois suspendu.



26 avril 2019

Dans les yeux de Marie (Portraits de femme 11)

Ma belle, ma toute belle. Mon petit bout de femme malade:
Comme il paraît grand ce lit pour toi toute seule dans ce vieil hôpital sordide. Comme tu sembles perdue dans le jaune pâle des draps de l'Assistance Publique. Comme ton pauvre corps s’est rapetissé, comme ton vague sourire en me voyant entrer dans la chambre s’est vite voilé, comme ta main s’accroche à la mienne, comme tu as peur, comme tu as mal, comme tu es courageuse de ne pas te plaindre. On a baissé les rideaux de plastique blanc pour que le soleil ne te morde pas les yeux. Il règne une lumière qui t'est familière, c'est celle des serres d'oeillets où tu as passé ta vie et une ambiance étrange, un mélange de terreur et de douceur. C’est sans doute dû à cette sale odeur qui rode. Assis sur le rebord du lit tous nos doigts mêlés, les tiens déformés par l’arthrose, une vie dans la terre et l’eau froide des bacs à fleurs ça laisse des traces, les miens tremblants de frousse et de rage mêlées. Je fais comme toi, je ferme les yeux et je te revois dans ta campagne un foulard noué sur la tête, belle comme une Anna Magnani des asparagus, fleur parmi les fleurs, courbée en deux sur les boutures à couper, sur les fils à nouer, sur les œillets à cueillir. Les pieds dans l'humide d'une boue dense, la tête dans les étoiles. C’est courbée qu’à chaque fois je t’y revois. Et pourtant il n’y en a pas de plus droite que toi.
Sauf quand tu piquais des cigarettes dans le paquet de ton homme, mon grand-père, pour me les refiler en douce. C'était dans un paquet blanc des Kent à bouts filtres, des américaines... Si un jour j’ai un cancer, je te le devrais, en partie… Du pancréas, le tien, celui qui te recroqueville, aujourd’hui. Une tumeur maligne pour une douceur maline. Qui te fait me dire dans un souffle devenu faible, si faible, toi qui était forte, si forte: « Je n’y arrive plus, je n’ai plus envie, je ne veux plus être couchée, je veux être debout... » Qui t'empêche de te nourrir toi, toi qui se mettais en cuisine comme on s'habille en dimanche. Vous ne l'avez jamais vue, vous, d'un coup de fourchette magique faire d'une boulette de pomme de terre un gnocchi parfait? Elle les faisait par mille et c'était mille magies.
On venait de loin pour gouter ses calamars. À l'américaine, aussi.
Au plein milieu des serres de fleurs coupées, le Château de mon enfance, ta maison, enfin: le cabanon. Un cabanon n’est pas une cabane dit la chanson. Pas loin. Désormais chaque jour qui passe j'en vois la clé. La grosse clé de métal, elle est accrochée chez moi,  au mur  près de l'entrée. Elle protège les vivants de la maison. Le cabanon était une seule pièce en dur, presque perdue entre les serres, au beau milieu de la campagne, un ancien mazet qui vous servait de chambre et le reste autour construit en châssis de verre. Il y avait encore l'anneau de métal auquel, autrefois, on accrochait la mule. Protégé du soleil par un cerisier qui donnait des fruits gros comme le poing, rouges comme le sang, des bigarreaux d'un autre monde. Collée à lui, une pièce fraîche tout l’été. Il y avait dedans les frigos, les bacs pour tremper les œillets, les roses et la table à monter les bottes. Cinquante fleurs par botte, cent bottes à chaque envoi... Entre les deux, un citronnier qui, lui, sans mentir, pondait des citrons gros comme des pastèques. Plus loin quelques pêchers qui nous faisaient les babines humides.
C’est là que j’ai passé mes étés d'enfance. C’est là que tu t’échinais jusqu’à pas d’heure. Il les fallait bien rangées, ces bottes pour les vendre à la Criée. Tu me l'as sans doute transmise ta main verte ...
On imagine mal, quand on a huit, neuf ans, qu'on court toute la sainte journée pieds presque nus sous un soleil écrasant, qu'on côtoie des vies d’esclaves. Tu en étais une, d'esclave. Au toujours si beau sourire. Une belle femme disait-on de toi. J'ai su plus tard que tu avais eu une jeunesse dansante... que la vie avait  un peu gâtée, une esclave de la terre, accrochée à elle parce que c’est comme ça, c’était ton chemin, ton destin. Une vie qu'on ne discute pas, qu'on ne remet pas en cause et cette campagne où tu trimais était mon terrain de jeux. Mon préféré de tous.  On l'imagine assez mal surtout quand l'esclave ne se plaint pas, quand il a l’élégance de sourire. À chaque fois que j’en repartais j’en avais les larmes aux yeux jusqu’à l’âge de seize, dix sept ans. Après, on s'endurcit. Un peu. Et puis, un jour on perd la première de ses grands-mères, Jeanne, vidée de toutes ses forces quand l'amour de sa vie s’en était allé. C’est quand ceux là nous abandonnent que notre enfance meurt.
En passant devant la salle de pause des infirmières, je les ai vues les oreilles tendues, les yeux humides écouter Arno chanter "Dans les yeux de ma mère", sa voix de fin de nuit rocailleuse m’a poursuivi jusque dans l’escalier et dehors, j'ai murmuré avec lui : "Dans les yeux de Marie"… en sachant, bien, au fond, que je venais de te voir vivante pour la dernière fois.
De la colère et des larmes me sont venues.
Dehors, le jaune éclatant des mimosas explosait en silence. Saletés de boules jaunes. 
Il arrive que, le mimosa, putain, parfois,... pue.


21 avril 2019

Prune (Portrait de femme 10)

__ Ah ça on peut pas dire, elle nous aura bien fait chier. Jusqu’au bout.
Ils sont là, les têtes baissées, presqu’en cercle sous une pluie violente et glacée, une de début Novembre. Ils sont là sur un parking devant le cimetière, entourés d’immeubles, au cœur pollué d’une banlieue sinistre d’une ville sans âme. Ils sont quatre, ils sortent comme allégés d’un crématorium (Quel joli mot qui vous a un petit côté caramel mou...). L’un allume une cigarette, deux qui peuvent être jumeaux se parlent en douce, l’une, la plus jeune, toute de noir vêtue tient entre ses deux bras une urne funéraire contre laquelle elle semble se réchauffer. L’un, l’ainé sans doute, celui de la clope, dégoulinant de flotte, les épaules trempées, dans un souffle, parlant assez fort pour couvrir le bruit des gouttes sur les capots des voitures :
__ Ah ça on peut pas dire, elle nous aura bien fait chier jusqu’au bout.
__ Un peu de respect quand même fait l’un des deux sans trop y croire.
__ Quoi dis moi que j’ai tort ? Calancher en Novembre alors que ça fait deux ans qu’on attend, elle n’aurait pas pu faire ça en Juin ? Au moins on se les gèle pas, en Juin. Et puis si un jour on m'avait dit que je devrais casquer pour la récupérer, merci bien...
__ Arrête, c’est notre mère malgré tout, tu pourrais modérer… Au moins aujourd’hui…
__ Notre quoi, as tu dit ? Notre mère ? Elle ? Ah ça si il y a un truc qu’elle n’a jamais été c’est bien notre mère ! Tu as vu où que c’était ça une mère ? Qui  t’as élevée, toi ? C’est elle ou c’est moi ? Notre mère ? C’est la meilleure de la journée ! Il faut que je te rappelle tous les soirs de toutes les semaines de tous les mois de toutes ces années où elle foutait le camp, où elle disparaissait dans les valises d’un type de passage et qu’elle nous laissait seuls au monde à nous démerder avec rien. Combien de fois elle t’a emmené en vacances, ta soit disant mère ? Combien de fois elle est venue te chercher à l’école ? Combien de goûters  t’a-t-elle préparés ? Combien de chansons pour s’endormir elle t’a appris ? Combien de fois es-tu allé quelque part avec elle ? Cette femme là, elle vivait de temps en temps avec nous, de passage. Entre deux hommes, entre deux boulots, entre deux amours. Tu te rappelles que notre père en est mort de chagrin et qu'on s'est occupé de tout parce que Madame était ailleurs ? Tu t’en souviens de ça ? Dis ? Tu sais Prune il y des choses qu’on ne peut pas oublier. La seule chose un peu jolie qu’elle t’ait donnée cette femme là, enfin ce qu’il en reste et que tu tiens dans tes bras, c’est tes yeux verts. Pour le reste tu n’as rien reçu d’elle,  pas même  ton prénom. Prune c’est moi qui t’a appelé comme ça.  Elle,  figure-toi qu’elle avait choisi Cindy. Alors, tu vois bien. Je n’exagère pas, je ne dis pas du mal, je ne charge pas la barque, je fais le bilan. Et il n’est pas très jojo le bilan, si tu veux mon avis. Et ne va pas t'imaginer qu'elle nous a donné davantage à nous trois. Elle a été équitable. Nous avons reçu exactement la même chose que toi, c'est à dire, rien. 
Les deux autres qui n’avaient rien dit se sont approchés d’elle,  ils ont entouré Prune de leurs bras solides et lui ont soufflé à l’oreille :
__ Il a raison tu sais. C’était pas une bonne mère parce que ce n’était pas une mère. Regarde, elle ne nous a rien laissé d’autre que quelques dettes et deux, trois manteaux pourris. Tout ce qu’on possède aujourd’hui, le petit peu qu'on a c’est à nous que nous le devons, pas à elle.
L’un a essuyé une larme qui venait de naître au coin de l’œil de Prune et puis il a lancé :
__ Bon, si on rentrait, maintenant ?
Ils se sont engouffrés dans la bagnole et sont partis sur les chapeaux de roues. Pendant le trajet, ils ont gueulé ensemble sur un truc qui passait à la radio, qu’ils aimaient chanter à tue-tête. Pour une fois ça tombait bien. Et puis, ils ont ri, aussi.
Arrivés chez eux, ils se sont un peu bousculés dans l’entrée et Prune a lâché l’urne qu’elle tenait dans les mains. En tombant, en arrivant au sol, elle s’est ouverte et une bonne partie du gris des cendres s’est répandue en pluie fine sur le lino blanc de l’entrée...
__ Oh merde !
Prune a filé dans la cuisine. Elle est revenue un balai et une pelle à la main.
Alors, l’ainé dans un éclat de rire a lancé :
__ C’est le comble : Elle qui a toujours détesté tout ce qui est ménage, de près ou de loin, finir dans une pelle… En cendres et poussières, brossées par les poils d’un balai. Quelle misère. C’est à pleurer.
Les trois autres étaient pliés.
Au bout d’un moment d’une petite voix mais toute ferme, à genoux:
EndFragment
__Va chercher l’aspi, tu veux, a dit Prune, je m’en sors pas avec la pelle…

15 avril 2019

La sans (Portraits de femmes 9)

À part la tristesse et le faucon pélerin, on n’avait jamais vu un truc fondre sur un autre à une telle vitesse et une détermination si implacable. J’avais pas posé le pied en dehors de la bagnole qu’elle était à un mètre et m’adressait la parole.
Je n’avais rien vu venir, je ne m’étais pas aperçu de suite de sa présence plongeante. Il faut dire que je venais de passer deux heures au volant d’un four, thermostat huit et, à mon âge, après  deux cent bornes de ce régime là, la seule chose dont j’avais besoin était de me dégourdir les jambes et la vessie. Aussi, j'avais mis le clignotant à droite à la première station service venue. Je me foutais pas mal de la marque, je n’avais aucune préférence un peu comme si j’avais eu à choisir entre Al Capone et Pablo Escobar… Du moment que les toilettes, le sandwich étaient propres et les caissières souriantes, je me fichais bien du reste.
Comme je faisais le trajet régulièrement, j’avais fini par les connaitre toutes. Celle-là était dans la case correcte. Et bien que les filles y soient payées comme un peu partout désormais avec un lance-pierre quand ce n’était pas à coups de pieds au cul, elles restaient joviales au-delà du nécessaire ce qui rendait les kilomètres plus faciles à avaler.
___ S’il vouplait, vou allez où ?
___ Heu Bonjour…
Elle avait la trentaine, blonde avec des mèches, cheveux longs, fine, plutôt jolie, les yeux légèrement maquillés et un accent à couper au cutter. Europe centrale, à la musique j’aurais dit Europe centrale. C’était Pologne.
Si j’avais été elle, je ne me serais pas habillée comme ça en cette saison mais je n’étais pas elle. Des bottes en cuir noir sur un jean, un débardeur vert et du jean on voyait nettement sous le débardeur le haut d’un collant bleu marine. Un collant sous le jean ici en Juillet ?
___ S’il vous plait ? Vous allez où ?
___ Je vais aux toilettes…
___ Meuh non voyage voiture où vous allé?
___ À Antibes.
___ Vous pouve prrendre moi jousqu’à prochain sorrtie lé zadrretsse ?
Coincé. En montrant les toilettes, j’ai dit :
___ Oui, d’accord, je vous emmène, mais avant, je vais là-bas et je reviens, attendez moi là.
___ C’est que j’ai valises deux et grros sacs, là bas… Elle me montre un tas de valises et de  sacs pas dans une forme olympique regroupées sous un arbre. Les deux valises vaguement éventrées ne semblaient plus tenir fermées que par une sangle qui les bardait. Les deux sacs Leclerc Edouard en plastique eux, étaient si fatigués et si pleins qu’ils suffoquaient…
Elle avait toute sa vie avec elle cette fille là, je me suis dit…
___ Gens pas prrendre moi, oiturres pleines…
On était le treize de juillet, jour de départ en vacances sûr que les bagnoles fermaient mal. Pour trouver un peu de place où mettre tout ce barda, il faudrait avoir un trente tonne vide.
___ On va trouver de la place, je reviens.
Quand je suis revenu, j’ai compris qu’elle avait bien bien mal au dos et que je devais aller chercher ses sacs et ses valises.
J’y suis allé j’ai installé le tout à l’arrière et j’ai été surpris de vois que ça tenait. Ça ne sentait pas très bon mais ça tenait.
Et on a démarré. Je n’aime pas trop poser de questions aux gens que je ne connais pas, je n’en pose déjà pas à ceux que je connais… La peur de l’intrusion… Je n’aime pas que ça ressemble à un interrogatoire et en même temps n’en poser aucune peut vouloir dire que vous vous foutez pas mal de ce qu’il vit… Le fil n’est pas si épais que ça…
On a fini par parler comme deux vieux potes de Bardot, Belmondo et Delon, de la côte qu’était un bel endroit mais fait pour les riches, du soleil qu’est pas bon pour la peau, du boulot qu’elle allait avoir comme aide soignante dans une maison de retraite, de Plascassier où elle avait habité, de la Pologne d’où elle venait, des loyers qui sont hors de prix, de la vie qu’est difficile, de la clim qu’est bien agréable quand il fait si chaud mais que c’est idéal pour choper un rhume, des médocs qui sont si chers, de son magasin préféré qu’était Lidl… Bref d’un peu tout ce qui fait la vie. J’en prenais, j’en laissais et au fond, je me disais qu’elle n’avait pas une vie facile et que les paquets que j’avais enfourné à l’arrière de la voiture était toute sa vie….
On est sorti aux Adrets, je n’ai pas pu la laisser là, je lui ai proposé de l’emmener jusqu’aux prochains mousquetaires, elle avait faim, elle n’avait pas mangé depuis le matin, elle voulait faire des courses avant le soir puisque le lendemain, elle craignait qu’il soit fermé….
On a fait dix bornes pour le trouver, j’ai porté ses paquets à l’intérieur du magasin et je lui ai souhaité bonne chance…
___Gé soui dézole gé né pa arrrgent…
___ Mais, vous en auriez, je n’en voudrais pas, je n’ai pas fait ça pour être payé…
___ Ah non vous Mossieur Chri pas comprrendrre… Vous pouvoirr donner un peu arrgent pour manger moi ?

Quel crétin je faisais! Evidemment qu’elle n’avait pas un rond sur elle… J’ai ouvert mon portefeuille et lui ai donné un des deux billets bleus qui y étaient rangés.

Sur le coup je ne lui ai pas demandé où elle dormirait le soir, bien qu’aucun orage ne soit annoncé dans le secteur, je crois que j’ai eu peur de sa réponse…

08 avril 2019

Julie, qui sème la vie (Portrait de femmes 8)

Elle est fine comme un crayon papier bien taillé. Pas un gramme de gras. Une pointe sèche. Une femme qui marche, mieux, une qui court.
Qui sortaient de son gilet jaune de chantier d’autoroute, le visage et les bras déjà brunis de ceux qui passent leur temps dehors et les mains de ceux qui travaillent avec. Une silhouette élancée de coureuse  longues distances. Elle est sèche comme une ficelle bien cuite sortant du four. Les cheveux gris blancs coupés très court, presque ras, une petite perle de culture ronde claire à une oreille, un sourire large comme un Atlantique, un jean tombant sur des baskets qui ont été blanches, un accent américain à couper à l'Opinel. Des yeux bleus Paul Newman. Elle n’est pas provençale d’origine et n’a pas de la tapenade dans la voix, ça c’est certain. Elle a un sécateur à la main et s’active en bord de route, au pied du haut mur ceinturant et soutenant le petit village provençal perché à flanc de falaise de La Roque. Elle travaille sur une bande de terre d’un mètre de large et d'une centaine de long qu’elle façonne, modèle, bine, sème, plante, nettoie, ratisse, embellit à son gré. Pour le nôtre. 
Son jardin des remparts est en bord de route, le long du village, visible par tous, sans même descendre de voiture.
J’ai rangé mon engin à deux roues au bord de la route et nous avons papoté elle et moi comme deux vieux potes d’un quart d’heure qu’on était. Elle venait des amériques et elle avait travaillé au New Yorker, elle s'était réfugiée dans ce village un peu perdu (pas un commerce, pas un médecin, pas une galerie, juste un château hôtel là-haut).Elle en avait un peu après les gens du village qui regardaient d’un mauvais œil tout le travail qu’elle abattait, qui trouvaient qu’elle en faisait beaucoup, que c’était louche quelqu’un qui fait les choses, d’autant plus qu’elle faisait tout ça  gratuitement. Dans ce pays où plus de la moitié des gens se sont choisis une jeune députée blonde, nièce d’une autre, au discours de repli sur soi, d’exclusion et de rejet de tout ce qui n'est pas d'ici, ce n’était pas très étonnant. Elle avait un peu de mal avec ça parce qu’elle s’échinait aussi pour eux. Pour son plaisir à elle d’abord évidemment mais également pour le leur.
Ici, il n’y a que le maire qui est un peu content dit-elle. Tu parles, elle lui embellissait gratos son petit village perché du Vaucluse et, sans doute, un paquet de gens comme moi passait par là pour, simplement, admirer son explosion de couleurs, ses déflagrations de formes, ses entrelacs savants de tuteurs de branches fines de bois tressées, ses grillages attendant les hampes de volubilis, les rhizomes d’iris flambants neufs prêts à mauvir, jaunir bleuir ou blanchir. 
Là, elle était en train de gratter au pied les roses trémières qu’elle avait débarrassées des branches de l’an dernier. 
Et tout ce que ça me coûte... Je ne reçois pas un centime de personne. Ceci dit sans plainte. Mais il faut accomplir son œuvre et ce jardin c’est le mienne.
Tu parles que le maire était heureux. Il avait une cantonnière qui venait bosser tous les jours, lui fournissait les graines, les plans, les boutures, qui s’achetait ses propres outils, ne comptait pas ses heures, nettoyait le chantier et ne demandait rien en échange, qu’un peu de reconnaissance.
« C’est mon projet de fin de vie.. » m'a-t-elle dit en souriant mais d’un coup plus grave. 
À l’heure où le projet de vie de certains est de s’en mettre plein les poches, quitte à devenir député, voire Président, le sien est simplement d 'embellir nos vies en nous en mettant plein le coeur et les yeux et en cultivant son jardin.
Que soit fleurie comme elle le mérite l’âme de l’embellisseuse de La Roque sur Pernes.
Merci à vous Madame, je repasserai pour la floraison des trémières  en pensant à Giono L'homme qui plantait des arbres pour pouvoir dire:

Quand je réfléchis qu’une femme seule, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable.

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