18 février 2018

Bérézina.

Il anticipe, il prévoit, il prévient, il préfère être clair avant l'heure, que tout le monde soit bien au courant, qu’il n’y ait pas de surprise désagréable, que personne ne soit pris au dépourvu: D’ici à quelques mois, on n'aura aucun intérêt à se pointer, la gueule enfarinée, l’esprit farceur, le sourire en coin, avec, enveloppé dans du bolduc rouge, un transat pliant de quelque marque que ce soit ou de tout ce qui peut  ressembler, de près ou de loin, à un siège de repos,  pliant ou pas. Pendant qu'on y est, oublions aussi les boules de pétanque gravées à son prénom, il y a de gros risques de s’en prendre une dans la figure. Il ne plaisante pas et,  désormais, le monde en vaut deux. Même punition,  tout autant douloureuse, pour une paire de charentaises à glands, un vélo d’appartement en alu brossé, un hamac en toile des Philippines ou un tapis de course avec écran plasma. Si on plonge dans ces eaux là, ça risque d’être éruptif, orageux, sanglant. Idem évidemment, pour un sécateur électrique, une bêche plate, ou une scie sauteuse. Dans le plein milieu de la tronche et la rallonge avec. Pareil pour la pléïade de Jean D’Ormesson ou de Lagaff… Pas de: Maintenant Que Tu As Le Temps De Lire… Sinon, c'est retour à l’envoyeur direct sans passer par la case Fedex. Evitons également les fauteuils stressless autovibrants pour les massages de la colonne lombaire ainsi que déambulateurs  tripodes (même envisagés en poilade).

En revanche, le carton de bouteilles de champagne il ne dit pas non. Qu'ils en aient assez pour le descendre à plusieurs pour pouvoir y revenir plusieurs fois sans être trop regardant sur les doses.

On l'aura compris mais c'est mieux de le dire de suite, ici et maintenant : Pour lui, il n’y a que deux retraites qui valent : celle de Leprest et celle de Russie. Les autres ne sont que des sorties de route, des mises au placard, des exfiltrations, des: Dégage maintenant on t’a assez vu, des arrêts définitifs au stand, des quarantaines faites pour durer, des abandons en rase campagne, des agitages de drapeaux blancs, des renoncements, des clairières de Rethondes, des capitulations, des sifflages de fin de partie, des: neuf Mai quarante cinq, des: Rentre chez toi Tu as assez donné ou plutôt: Va t’allonger  Maintenant qu’on t’a tout pris, des directions Le dépôt voire le rebus, des mises à la réforme, des poussages dans les orties...
Il n'est pas dupe, il voit bien les affaires tourner, il sait très bien comment tout ça va se passer, il sait ce qui lui pend au nez. Si tout va bien, très vite, après les quelques mois d’euphorie douce au calendrier baroque, après quelques voyages et longs séjours là où on ne restait qu’une ou deux semaines, après les joies des quinzaines hors vacances scolaires, après les départs en milieu de semaine et les arrivées en milieu de mois, après les progrès formidables au golf à force d’y jouer tous les deux ou trois jours, après l’Irlande en Mai, Marie Galante en Janvier, et Chamonix en Novembre, il va, un sale jour beaucoup trop proche, se retrouver grabataire, ou quasi, à manger des soupes à la paille, à ne plus pouvoir s’habiller seul, à traîner la patte même pour prendre l'ascenseur, il en passe et des pires... Sa boite mail commence déjà à se remplir de pubs pour ascenseurs de maisons, baignoires à portes et autres prothèses auditives...
Et pourtant, il n'est pas si pressé que ça de savoir ce que signifient, vraiment les cinq  lettres  fameuses: E. H. P. A. D...

___ Ben, mon vieux il a l’air bien bien chon chon ton gars, ce matin.
___ Dans quelques mois, on va le foutre au rencard tu penses qu’il y a de quoi être abonné aux anges souriants, toi…
___ Mais alors, chou, qu’est ce qui lui ferait retrouver sa joyeuseté communicative, son humeur d'ordinaire légère, sa si légendaire gaité ?

___ Heu… Avoir quarante ans de moins, j'imagine.


10 février 2018

Elle, si.

Le chat qui en était une, me fixait comme une idée entêtante, comme un point lumineux dans le noir d’une nuit profonde, comme un doigt d’imbécile pointé vers une lune de demi nuit. Elle me fixait l’enveloppe, un point précis de l’enveloppe tant son regard était droit, direct, pénétrant, acuit.
Elle doit me regarder l’intérieur, je me suis dit, en bout de course, épuisé par la densité de son regard. Elle pointait sur moi un rayon laser, une lame sidérale de photons concentrés. Du reste, elle me regardait l’intérieur, elle allait jusqu’à l’âme avec ses yeux de couteaux, les longues griffes blanches de ses moustaches sensibles frémissantes de tension. Je me sentais autre que dévisagé, je me sentais dévoilé, déshabillé, nu, comme un ver dans  un bal de charité, mal ordonnée, gigotant sur un carrelage gelé.
Pire, dès que je bougeais, elle me suivait de ses deux yeux jaunes chatoyants avec son M sur le front,  j’allais à gauche, elle y était avant moi, chaloupante, je tentais la droite, elle m’attrapait dans sa ligne de mire et, chavirante, ne me lâchait plus. Elle ne manifestait rien d’autre que cette vive attention, cette concentration extrême à mon endroit.
Si j’avais eu le cœur à m’amuser, j’aurais certainement tenté d’explorer jusqu’où elle irait, mais le temps n’était pas à la fête. Il était même bien morose, le temps.
Elle me fixait, elle,  et ce n’était malheureusement pas le cas de sa, soit disant maîtresse, sur les genoux de laquelle elle était lovée. Cette dernière se foutait pas mal de moi depuis plusieurs semaines, je dirais cinq bonnes, sans me tromper, moi… Son, encore, maîtresse qui regardait bien ailleurs, au travers de la fenêtre du salon, semblant surveiller la cour, comme une soubirous de supérette, dans l’attente d’une quelconque apparition…

Depuis cette soirée chez les autres là, ceux que je détestais maintenant cordialement, où je l’avais surprise au détour d’un couloir, sur la pointe de ses deux pieds aimés, ses mains vénérées, autour de son cou, ses lèvres adorées plongées dans la bouche grande ouverte de ce grand con d'Achille, charpenté comme un étalon…


31 janvier 2018

Dans l'après.

Ils y sont arrivés en fin de matinée, ils ont garé la voiture dans la pente de l’étroit chemin, ils ont fermé les portes et vérifié qu’elle ne gênait pas, puis ils sont descendus vers la rivière. Ils n’avaient pris qu’une grande serviette de bain et le peu qu’ils avaient acheté pour un rapide pique nique. Il faut dire qu’ils n’arrivaient plus à manger depuis un ou deux jours. Depuis qu’ils savaient tous les deux qu’à chaque minute ils s’approchaient du moment de leur séparation.
Il faisait une chaleur de juillet, dans le sud. L’air était de plomb, les cigales s’en donnaient à cœur joie, le chemin était pour l’instant désert mais il ne tarderait pas à être envahi, le coin était prisé paraît-il. Le chemin caillouteux descendait vers une rivière pas très  large, trois pas d’homme pressé, mais d’un vert amande et d’une transparence étonnante. Elle était aussi fraîche qu’une rivière peut l’être même au cœur d’un été de feu. Elle courait vivement guidée par des rives accueillantes et ombragées. On venait ici pour se tremper, pour s’ensiester gentiment sur ses berges de mousse douce, pour s’alléger du poids de la chaleur accablante qui faisait vibrer le ciel. On venait ici pour oublier les ennuis du moment, comme pour renouveler ses écailles, faire peau neuve.
Les deux qui venaient de garer la petite voiture rouge, ceux qui, maintenant, marchaient au plein milieu du chemin étaient silencieux. À dire vrai, ils étaient partagés entre le bonheur et la tristesse ce qui n’est pas si facile à vivre. Le bonheur d’être encore ensemble, pour quelques heures, la tristesse de devoir se séparer à la fin du jour. Ils voulaient cependant profiter de leur après-midi. Pleinement, entièrement, absolument mais quelque chose leur disait qu’ils n’y arriveraient pas. Ils n’avaient pas tort, malgré la fraîcheur de l’eau, malgré les caresses assidues du courant, malgré la beauté de l’endroit, ils étaient déjà dans l’après. Dans l’un sans l’autre qui se profilait sombrement. Et ça leur était insupportable. Au fond, ils savaient que cette séparation n’était pas pour quelques jours, ni même quelques mois. Ils avaient compris qu’elle serait définitive et que leur fragile union ne survivrait pas au retour à la « vraie » vie. Ils se donnaient encore la main mais comme des naufragés s’accrochent à des bouées qu’ils savaient  crevées.
Et puis, le soir venant, l’ombre des saules s’épaississant, il a fallu remonter le chemin. Ils sont arrivés près du rouge de la voiture.
Une vitre arrière avait été brisée, leurs sacs de voyage qui étaient restés dans le coffre avaient disparu. Ils étaient au bout de leur route. Nus.
Leurs deux vies étaient comme la vitre arrière de la voiture : brisée, éparpillée en dix mille morceaux.

Alors de peur, de colère de tristesse et de dégoût, elle s’est laissée prendre par de longs sanglots en refusant l’enveloppe de ses bras.








29 janvier 2018

Les dix couleurs du lac.

La veille du deuxième jour, ensemble, ils ont décidé de monter voir le Lac des neuf couleurs. 
Ils l’avaient choisi comme destination d'abord pour son nom, ensuite parce qu’ils n’en étaient pas si loin et aussi parce qu’on leur avait parlé de l’endroit comme on décrit un Caravage à un aveugle. Ils se sont mis d'accord assez vite d'autant qu'ils étaient d'accord sur à peu près tout, ils n'étaient en équipe que depuis très peu. En fin d’après midi, ils ont préparé leurs sacs, ils ont emmené une tente, on ne sait jamais, puis ils sont montés en voiture jusqu’à Saint Paul sur le torrent où ils ont acheté de quoi se nourrir à la seul épicerie, boulangerie, boucherie, charcuterie, mercerie du village. Et puis, ils sont montés à pieds pour s’échauffer les jambes jusqu’au refuge où ils avaient décidé de dormir avant d'en partir au petit matin s’éveillant. En quittant Saint Paul, ils avaient franchi le Pont du Chatelet, un doigt tendu au-dessus d’un torrent entre deux rochers abrupts, puis ils étaient montés au refuge d’où ils partiraient le lendemain à l’aube. Arrivés à la vieille bâtisse qui sentait le feu de sarments, l'abbé Pierre et la soupe chaude, ils ont monté une tente dans le pré tout près et puis ils ont passé un long moment à regarder le soleil disparaître derrière la pointe de l’Aigle. Ils ne se disaient rien, ils regardaient autour d’eux et se regardaient et ça leur suffisait. Deux benêts. Deux ravis.
La nuit venant, ils sont entrés dans la salle commune descendre un ou deux bols de soupe de chou au lard fumé à devenir végétalien. La nuit était noire quand ils ont tiré sur la fermeture à glissière de la tente. Le froid qui était tombé et l’humide qui montait du torrent grondant s’étaient posés sur leurs épaules. Elle avait frissonné, il lui avait passé sa veste, elle lui avait souri. Ils étaient comme deux imbéciles, définitivement heureux.
Ils n’avaient pas mis très longtemps à s’endormir. S’endort-on plus vite quand on ne se couche pas seul ? Une trace archaïque, un restant de l’âge des cavernes ? Rahan, le pauvre et solitaire Rahan, lui, devait souffrir de ça s’était-il dit bêtement avant de sombrer. Sa main dans les siennes. Son corps à lui autour du sien à elle.
Ils n’avaient pas eu besoin de réveil pour l’être. Une lueur, les oiseaux, quelque chose dans l’air les avait tiré gentiment de leurs deux sommeils pourtant si profonds. Se réveillerait-on mieux quand on ne dort pas seul ? Qu'en aurait pensé Rahan... s'était il dit en souriant.
Ils s’étaient habillés en riant à cause des contorsions dans l'étroit de la toile. Ainsi, la journée commençait comme l’autre avait fini. Ils avaient laissé la tente montée pour y dormir une fois encore, le soir, au retour. Il avait fait chauffer de l’eau dans une gamelle noircie, culottée, pour un thé et un café, elle avait tranché deux planches de pain dans la miche qu’ils avaient englouties assis sur une des tables du refuge dont le ventre commençait lui aussi à s’animer. Puis ils avaient bouclé leurs sacs à dos.
Le jour se levait.
Le rose bleuissait, le vent de la veille avait chassé tous un à un les nuages et c’est un bleu vibrant qui a accompagné leurs premiers pas. Le chemin montait gentiment comme pour une mise en train, un échauffement. Ils avanceraient au milieu des cris des marmottes, surveillés par les vols de choucas jusqu’au refuge du Chambeyron où ils feraient une courte halte. Ils étaient partis pour plusieurs  heures de marche, qui les feraient côtoyer ou longer trois lacs. Le Lac long, le Noir et celui de l’Etoile pour arriver à leur but, celui des Neuf couleurs. Là-haut, ils furent soufflés, il n'en manquait pas une. Un bijou, une perle, plutôt, de lac d’altitude. Ils posèrent leurs sacs et s'assirent sur une herbe mousseuse dans un des abris de pierre, construits là pour bivouaquer. Ils s’installèrent un peu en hauteur pour mieux LE voir, lui et tout le reste? Ils le  regardèrent en silence en grignotant des fruits secs et en buvant de l'eau de source. Il y a parfois des instants où les mots n’ajoutent pas à grand chose, et même ils  encombrent. Dans ces moments, il faut savoir ne pas s’en servir. Alors, ils se sont tus avec application. Ils se sont un petit peu embrassés mais pas trop, le paysage était si intimidant qu'ils se tenaient à carreaux.
Puis, ils se sont décidés à revenir. Ils s’arrachèrent de sa beauté.

Sur le retour, gagné par la fatigue, philosophe à deux roubles, il se dirait qu’au fond, c'est peut être avec les mollets du coeur qu’on se fabrique des souvenirs pour plus tard, comme des lumières avec pour les jours sans…
Malgré leurs ampoules aux pieds, ils sont arrivés alors que la nuit était déjà bien noire. Ils s'en foutaient pas mal, conscients d'avoir ajouté une couleur au lac.

Pour ces deux là, une autre lumière était, maintenant, en eux...



20 janvier 2018

Une photo.

L’image, un format carré qu'il a rencontré au hasard d'une errance sur la toile, est une photo dans l’esprit de ce qui se fait beaucoup de nos jours, un de ces égotiques selfies. Du reste ce doit en être un. On ne voit que leurs deux têtes et un peu des épaules, très près des bords du cadre avec une tranche de blanc, surexposé, au-dessus. Lui, il est à droite, c’est à dire qu’en vrai, il est à sa gauche. Il porte sur son nez des lunettes de soleil qui semblent être de la marque Dolce Gabana avec un cordon noir pour ne pas les perdre. (Ceinture ET bretelles ?). Il a des cheveux plutôt courts coiffés en brosse, dressés au dessus du front comme une petite barrière, sur les joues, un vague cordon de barbe taillée de près, d’une densité légère avec les prémices, sur les tempes et le menton, de quelques poils blancs marquant l'avancée du temps. Il est vêtu chaudement d'une veste polaire au col relevé sans doute de la marque canadienne Arc'teryx spécialisée dans les vêtements chauds pour traileurs. Il porte peut-être, un sac à dos, en effet, sur son épaule gauche on voit ce qui pourrait être une anse de sac Lafuma puisqu'on on aperçoit en bas de l’image un « a » suivi de la feuille de peuplier, reconnaissable de la marque. Les deux si proches sont à l’extérieur, il ne doit pas faire chaud, enfin, ils ne sont visiblement pas à la plage, plus surement à la montagne, enfin c'est en hiver. De lui, on voit son profil gauche puisqu’à l’instant du déclic, il tourne la tête vers elle et joint ses deux lèvres en tordant la bouche pour un baiser qu’il dépose sur sa lèvre supérieure. Le contact de sa bouche à lui se fait à cet endroit précis. Leurs têtes se touchent puisque son front à elle fait remonter les verres de ses lunettes à lui, elle les soulève un peu de son nez. Derrière le sombre de ses lunettes, on ne peut pas distinguer qui il regarde, lui. L'objectif ou son visage à elle. Elle, elle porte un chapeau ou bonnet en polaire noire, on ne voit que son oeil gauche qui fixe l’objectif comme si c’était elle qui décidait du déclic.
C’est un œil sombre, elle les avait marrons or. Au coin de cet oeil, quelques jolies rides de celles qui se font remarquer quand les yeux sourient. Elles ne sont pas trop marquées, comme si le temps lui avait fichu la paix. On peut penser que c’est elle qui prend l’image. Elle porte à son oreille droite une boucle d’oreille en or qui représente une goutte stylisée et, juste au-dessus, un point comme une fine perle. Un foulard noir, peut-être de soie, avec des motifs blancs entoure et protège son cou.
Elle sourit au moment où il l’embrasse. Un sourire qu'il aurait reconnu entre six mille. Il illuminait encore ses jours sombres, égayait ses matins lourds, et éclairait ses idées les plus noires. Il l'avait encore quelque part dans une boite chez lui malgré trois déménagements. C'était le sourire à la tartine de confiture  dans laquelle elle croquait à pleine bouche, un matin d'été dans un refuge des Alpes... Là, elle sourit comme quelqu’un d’heureux. En le voyant, il se dit comme elle semble joyeuse, comme elle à l’air heureuse à cet instant cette femme embrassée par cet homme. Comme il sait un peu par où elle était passée, ce qu’elle avait vécu, ce que furent la plupart de toutes ces dernières années, son sourire se partage, il est dans l’empathie de ce sourire, il se dit: Enfin, elle sourit à nouveau. Il est heureux pour elle.


Le matin où, au détour d'un clic, il est tombé dessus, par hasard, (tu parles), cet éclatant sourire lui a proprement lacéré le cœur. C’est un sourire dont il se souvenait intensément, qu'il n'a jamais réussi à oublier, même après tout ce temps... 
Elle, toute entière à ce sourire, se souvenait-elle, seulement, de lui, de son prénom?





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