22 avril 2016

Uchronie.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Il fallait écrire une uchronie.

Ce jour là.

Il y a environ plusieurs milliards d’années. Quelque part. Ailleurs.
___Dieu Chérinou où files-tu comme ça ?
___Je vais juste faire un truc M’an, je fais ça vite fait et j’arrive…
___Non, non pas maintenant, Amour, maintenant c’est l’heure de faire la sieste. Embrasse Papa va te laver les mains et monte dans ta chambre…
Hop hop hop…
Comme cet enfant était plutôt du genre obéissant, personne, nulle part, n’a, du moins ce jour là, rien su, ni vu, ni entendu d'un univers…




15 avril 2016

Il gardera d'elle.

Il y a au fond de tous nos attachements la certitude que nous en serons un jour détachés. L'amour est une invention de la mort.
Claude Roy. Le malheur d'aimer.

D'eux deux, il gardera:
Cette après-midi  de Juillet en aval du Pont de Monvert, passée à se baigner dans une vasque du Tarn naissant et à lire allongés sur les larges pierres  chauffées par un soleil d’été éclatant.
Cette fin d’après-midi au bord de la piscine d’un gîte des Cévennes et la soirée où pour aller dîner elle a sorti de ton sac de voyage une petite robe noire toute en boule, si bien roulée, comme elle.
Ces quelques après-midi au fond des gorges de l’Ardèche, du Toulourenc ou du Gardon, passées à se tremper dans l’eau verte et douce entre deux passages de canoës, les peaux, aussi et la remontée épuisante vers la route, là-haut...
Ces heures vécues sous les caresses du soleil sur une des plages du lac d’un bleu si vert.
Le bonheur d'avoir connu avec elle des lieux si chargés d'émotion: majestueuses  Maguelonne, Montmajour, Senanque...
D'elle, il gardera le souvenir de son matériel, toujours dans la boîte à gants, pour dévisser les panneaux de signalisation sortant de l’ordinaire, ses enthousiasmes devant un tronc à emporter, une souche à ramener, une palette abandonnée qui puisse servir, on ne sait jamais, ça peut être beau et ça l’était, souvent.
Le Petit lézard, une plage de Palavas, la nuit après un repas au lézard, le sable sauvage de Beauduc, Les Saintes Marie de l'amer et le Cassis en hiver, les ruelles  d’Aix… Ah non, Aix ils n’y sont jamais allés, ni Marseille, ni Sète, ni…
Il gardera d'elle les taches de peinture ici ou là sur ses doigts, ses vêtements, sa légèreté profonde, le problème qu'elle avait avec son accent, disait-elle… Cet accent qu'elle... n’avait pas… 
À garder d'elle, son amour des paysages grand large, des rivières et des pierres chauffées, du soleil lui-même,  son immense besoin de  solitude et son absolu désir de liberté.
Il gardera encore, son amour des chanteurs à voix rauques, éraillées, rapeuses, râpées et des chanteuses délurées, ce penchant pour les textes profonds envisagés légèrement, à chaque fois cette volonté d’être tout sauf pesante, de se faire oublier, d’être la pas sage de passage.
Il gardera d'elle le respect profond, absolu de l’autre à chaque occasion exprimé.
Son obstination sans faille mais pas insistante pour rapporter du fin fond des Cévennes,  trois bornes jaunes et noires de route nationale en granit abandonnées et leur installation épuisante dans son jardin.
Ses tenues si recherchées, élégantes mais attrapées à la va vite dans l’armoire, son souhait d’être simple à cause de cette crainte de l'alambiqué… Sa volonté de simplicité.
Tous ces repas dans les restaus du coin, en en changeant souvent pour éviter l’habitude qui endort, installe, assoupi, éteint...
Les départs vers où ? On verra bien, allons-y… Ce qui compte c’est d’être en route. Mais c'est à deux cent bornes! Et alors, on est assis, non? À moins que ça t'embête, sinon, évitons l’habitude, l’installé, l’établi, le connu.
Pendant ce temps, il n'a été qu'une parallèle… La logique: n'être qu'une parallèle et puis perdre.
Un peu comme le cinquième côté du carré, le septième chiffre du dé, le quatrième appui du trépied. On s'en amuse, on aimerait bien qu'ils existent mais, en vrai, ils ne servent à rien.
Aussi, il finira, plus tard, par ne garder d'elle que tout ce qu'ils n’avaient pas fait ensemble : Prendre l’avion, le train, monter un week-end à Paris, descendre un autre à Barcelone, manger à Sète, aller voir  les plages de l’Atlantique, passer huit jours aux Antilles ou même à la maison… Une semaine à la maison, dans une maison, juste une seule petite semaine. Jamais.
Et d’autres inavouables… 
Il agira ainsi pour le cas où il y aurait quelque part, en un temps différent, une autre vie à vivre…
En attendant, malheureusement,  pour ne pas souffrir davantage, lui se gardera...  d'elle.





13 avril 2016

Soir de Scala.

Pour Les impromptus littéraires. Le thème de la semaine était : La concierge est à l'opéra.


Ça faisait, maintenant six mois qu’il avait mis les bouts. Définitivement. 
C’était un soir de Novembre, entre le quatrième et le troisième. Une vilaine crise d’asthme que le samu n’avait pas pu stopper. Gino avait attrapé cette saleté qui hache le souffle à force de manipuler les chimies nocives des peintures acryliques, toutes les années où il avait été peintre en bâtiment avant de finir concierge à Garnier…
Ils s’étaient rencontrés dans un bal d’été, dans leur village près de Milan et ne s’étaient plus quittés. Ils étaient revenus ensemble et, pendant toutes ces années il lui avait transmis son amour du beau chant. Sur les échafaudages, Luigi peignait en chantant des opéras entiers dont il connaissait toutes les voix. Pour lui, il n’y avait que les italiens, Verdi, Puccini, Rossini. Il tolérait à peine Mozart mais ne supportait ni Wagner, ni les contemporains, ni bien entendu les "français". Troppo pesanti...
Au long de toutes ces années, ils étaient même devenus amis de Pavarotti, LE Pavarrotti qui,  lorsqu'il chantait à Paris, lassé des palaces, venait régulièrement manger des pâtes dans leur loge. Ils le suivaient partout dans le monde grâce aux concierges des opéras où il se produisait. Dans chacune, il y avait une enceinte qui retransmettait ce qui se passait sur scène. Il suffisait alors d’appeler au téléphone la loge d’Hong Kong, de Sidney, de Venise et de poser le combiné près de l’enceinte. Les notes de téléphone payées par l’opéra étaient astronomiques mais heureusement, personne n’y avait jamais mis son nez.
Après le départ forcé de Gino, elle avait dû déménager de Garnier, c’est lui qui était titulaire du poste et la place était si convoitée. 
On lui avait trouvé une autre loge dans un immeuble bourgeois beaucoup trop calme du dix septième.
En partant, Gino n’avait pas tout emporté. Elle avait gardé de lui sa collection de CD, son amour des grandes voix et quelques numéros de téléphone…
Ce soir là, le grand Emiliano Donzetti chantait La Bohème à Milan. Aussi son travail terminé, elle avait  glissé son carton préféré devant sa fenêtre : La concierge est à l’opéra. Elle avait fermé le rideau donnant sur l’entrée, s’est vêtue de sa robe de soirée, la petite noire droite toute simple, elle s’est assise devant une petite enceinte posée sur la table, elle a sorti le Limoncello du réfrigérateur puis elle a pris le téléphone, éteint les lumières et appelé Milan… Ce soir, elle avait rendez-vous avec Gino, Rodolfo, Marcello et Mimi, il ne fallait plus compter sur elle, ni dans l'escalier, ni ailleurs, elle n’y serait pour personne excepté peut-être Luciano...
Fièvreuse, tendue, impatiente, heureuse, dans le silence revenu, elle a attendu: Questo mar rosso...


Maintenant, dans la loge minuscule,  c’est grand soir de Scala...


04 avril 2016

Le salon dormait dans la pénombre.

Pour Les Impromptus littéraires de la semaine, le texte devait commencer par: Le salon dormait dans la pénombre.

Le salon dormait dans la pénombre, enfin le salon… 
Ce qu’il en restait. En le parcourant du regard, on voyait plutôt un vague terrain, une friche, un champ mais APRÈS la bataille. Ici et là, quelques victimes débraillées, les chemises ouvertes, les robes remontées, ronflaient en bavouillant la bouche netre ouverte comme des forges affalées aux creux des fauteuils et des canapés défoncés. Un peu partout d’autres cadavres de bouteilles couchées, ouvertes finissaient de se vider, sur une moquette méprisée, des assiettes en carton, à moitié repliées sur des restes de bouffe écrasés, des cendriers débordés, puants. Ça empestait l’alcool, la sueur et le tabac froid. Il faut dire que la soirée et une grande partie de la nuit avaient été agitées. Ici-même, il y a quelques heures, une bonne trentaine de personnes s’agitaient encore. Parlaient fort, dansaient comme des dératés, sautaient en l’air, se rentraient dedans, se tamponnaient comme aux plus belles heures des foires foraines, gigotaient à tous bras, buvaient à pleines gorgées quand ce n’était pas à même la bouteille, s’invectivaient, riaient aux éclats, se bousculaient, flirtaient à bouches que veux-tu dans les embrasures de porte…
Une horde de jeunes gens éructait en un vacarme étourdissant. Du reste, ils étaient étourdis, tous. Ils donnaient la joyeuse impression d’avoir complètement perdu le sens de la bienséance, de la modération, de la tempérance et pour certains celui même de la dignité. Des dossiers plutôt regrettables pour les réseaux sociaux étaient en train de s’accumuler dans cette pièce et personne ne semblait s’en soucier.
Bref, une fête y battait son plein.
Maintenant, au beau milieu du lendemain, l’ambiance avait changé. Les diables avaient levé le camp, les démons s’étaient enfuis, désormais, ici-bas, c’était morne plaine et gueule de bois. On apercevait au fond du couloir qui menait aux toilettes les jambes d’un type allongé qui devait encore avoir la tête dans la cuvette, on l’entendait furtivement râler. En entrant dans la cuisine, on pouvait se dire qu’une ou deux  mines y avaient sauté. Les placards étaient éventrés, la porte du frigo ouverte, le lave-vaisselle avait dû être attaqué à la grenade. Partout du verre cassé, des assiettes brisées, empilées, amoncelées en déséquilibres précaires, l’évier regorgeait de plateaux jetés, sur les plaques de la cuisinière deux ou trois pizzas froides, molasses, attendaient, sans plus y croire,  d’être coupées en parts.
De la fenêtre de la cuisine, une vague lueur, dehors, brillait un pâle soleil d’hiver qui faisait cligner des yeux, en tirant un peu les rideaux on pouvait voir qu’il avait neigé dans la nuit, le jardin et la maison étaient amadoués de blanc comme saupoudrés de sucre glace.
Nous étions maintenant deux ou trois réveillés, en vrac,  fantômes convalescents mais debout, à nous sourire bêtement en repensant à ce que nous venions de traverser.
Nous nous sommes embrassés en nous serrant comme des rescapés après une catastrophe aérienne.
En ce premier de l’an, jour citrate, le salon dormait dans la pénombre, nous étions, pour l'instant, encore peu de survivants, mais nous faisions nombre, nous avions chacun une boule de bowling sur la langue et un tomahawk planté dans la nuque. Et,  malgré les  tragiques réalités du monde extérieur, nous faisions comme si  une année nouvelle de joie et d'espérance  s'annonçait. 

Si on avait passé la nuit à refaire le monde on l'avait laissé dans un sale état, mais à cet instant précis, je  ne pensais qu'au temps et à l'énergie qu'il me faudrait déployer   pour venir à bout de  tout ce bordel... 



Après une bonne demi-heure encore un peu calme, tous ceux qui avaient dormi là, ils étaient, somme toute assez nombreux, ont fini par réapparaître... Peu à peu, le salon a pris les allures d'une assemblée générale de zombies geignards... Il en avait pris un sacré coup, il allait falloir réparer.

02 avril 2016

Deux Avril.


Journée de sensibilisation à l'autisme...



Pour illustrer le parcours des parents qui ont des enfants touchés par l'autisme...




01 avril 2016

Les égarées.

Un des gros avantages, avec aussi quelques menus inconvénients, je ne suis plus ce crétin idéaliste et décérébré, de vivre seul, est que, lorsque tu ne retrouves pas tes clés de bagnole au moment de partir, tu ne peux t'en prendre à personne d’autre que toi.
Bien qu’ils soient plutôt de nature espiègles, les chats les planquent rarement et si, par hasard ils s’amusaient à le faire, ce ne serait que par pur sadisme. La jouissance de te regarder te démener comme un beau diable en les traquant dans toute la maison, alors qu’ils sont très exactement couchés dessus. Lui, là, celui auquel j’appartiens, il est tranquille et continue de bouler en ronflant sur son coussin au beau milieu du canapé blanc. Pourtant, je lui ai déjà expliqué que les poils noirs sur le tissu blanc se voyaient trop, il serait gentil de bien vouloir dormir ailleurs mais il n’en fait qu’à ses moustaches ce petit salopard.
Je voulais aller voir le chef d’oeuvre d’Hitchcock que je n’avais pas vu depuis longtemps « Le crime était presque parfait ». Il était projeté à la séance de midi, j’aimais cette heure de projection là, il y avait moins de monde, elle était moins chère et si on était déçu ça n’empiétait pas sur l’après-midi. De plus entre midi et quatorze heures, les parcmètres autour de la salle étaient gratuits. Que des avantages.
Il me fallait bien la demi-heure pour approcher de la ville et me retrouver devant le ciné. Un vieux cinoche de quartier installé dans une ancienne manufacture d’où son nom : L’usine. Le seul endroit où l’on pouvait tomber sur un film polonais en noir et blanc de trois heures vingt deux montrant la journée d’une novice dans un couvent perdu en plein moyen-âge…
Il était onze heures vingt et j’aurais déjà dû être en route. Et pas une clé de bagnole à l’horizon. J’ai refait le  dernier trajet supposé, j’ai soulevé les coussins du canapé, le cul du chat noir, les journaux sur la table basse, j’ai fait le tour de la salle de bain où je m’étais rasé de près, je suis monté dans la chambre, le bureau, j’ai reparcouru le chemin de la bagnole à la maison, je suis allé voir du côté des poubelles puis DEDANS, je l’ai renversée, la grande, j’ai éventré le sac du matin, je l’ai vidé sur les graviers de l’allée, j’ai enfourné le tout dans un sac neuf, je suis revenu vers la salle d’eau, je me suis lavé les mains, j’ai sorti le placard aux serviettes, j’ai regardé l’heure, il était moins vingt dans deux minutes je n’aurais plus besoin d’elles, j’allais louper la séance, j’ai retenté la chambre, j’ai secoué la couette, j’ai ouvert la fenêtre, je l’ai balancée à cheval au dehors, la couette, pour lui faire prendre l’air, rien n’en est tombé. Pas la moindre petite clé de rien. En courant comme un dératé, il va de soi que je m’insultais intérieurement : Quel con, mais où je les ai mises ? Quel con, non mais quel fichu con tu fais à les poser sans faire gaffe à l’endroit où tu les poses, ça ne va pas s’arranger pépére, si Alzheimer t’agrippe, tu peux leur dire adieu à tes clés, mais pourquoi Dieu es-tu aussi con, pauvre garçon ? D’où elle te vient ta bêtise, à ce niveau olympique ? Champion, tu ne pourrais pas, une fois, les poser au même endroit à chaque fois que tu rentres et tu les retrouverais  sans problème, ce serait sans doute trop simple, oh merde tu as vu l’heure, c’est foutu maintenant tu peux courir moins vite tu as tout le temps de les récupérer. Tu as manqué ta séance. L'Hitchcock ne sera pas pour toi, tu te contenteras du film sud coréen de cinq heures douze sur un village de pêcheurs de crevettes après l'explosion d'une centrale nucléaire …
Je me suis redressé, j’ai ralenti, j’ai soufflé plus profondément, j’ai coupé le gaz sous la casserole, j’ai fait en sorte que le calme revienne, que les bouillons s’apaisent et je me suis mis droit, d’aplomb, à réfléchir plus intensément, en enfonçant mes deux poings dans les poches…

Quel est le crétin qui a mis ces foutues clés dans la poche gauche de mon pantalon ?


Mais toi Régis chou, toi, seul...


29 mars 2016

Les oeufs de Madame Alma.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Il devait être question d'oeufs.


On dirait qu’on serait en guerre… 
J’avais passé l’après-midi à jouer aux petits soldats avec Cristiano, le fils des voisins,  dans le jardin, sur le tas de sable laissé par Monsieur Basilio, son père, lors du chantier de la nouvelle véranda qu’il venait de construire en deux mois pleins avec mon grand–père, même qu’ils étaient bien fiers de leur travail ces deux là… Regardez les comme ils haussent le col disaient ma grand mère et Alma la femme de Monsieur Basilio qui était arrivée avec lui du fin fond du Portugal vers la fin des années soixante après s’être arrachés de leurs terres du Nord et pour fuir la dictature qui sévissait dans leur pays et parce qu’ils n’arrivaient plus à vivre de leur travail. Alors comme des milliers d’autres mal lotis, ils avaient choisi d’atterrir dans ce coin de banlieue parisienne, le plus grand bidonville de France. Les dix premières années n’avaient pas été roses mais au fur et à mesure, ça c’était arrangé et c’était de toutes les façons toujours mieux que là-bas. Un peu comme ce qui se passait maintenant, quoi. Si eux avaient été digérés, et comment, ils étaient même devenus une source de richesses, le pays pouvait bien en digérer d’autres qu'on ne nous raconte pas d'histoires disait mon grand-père en haussant les épaules… En vrai il disait "conneries" mais ma grand-mère n'aimait pas trop ça qu'il parle mal en notre présence...
__Hey les garchons, on dirait que vous avez bâti l’Arc de Trioumpffe, deschendez un peu, ch’est qu’oune véranda, se moquait-elle en finissant de la poser, la moquette dans la véranda toute neuve…(Toutes ces années passées loin du pays n'avaient rien pu contre leur accent à couper, qu'ils avaient gardé tous les deux, et c'était aussi bien ainsi!).
On était le vendredi du week-end de Pâques et Alma n’en finissait pas de se rire d’eux, ce qui les laissait complètement indifférents. 
__Rrrigole, rrrrigole, en attendant tou en es bien countente de ta véranda, Madame Alma. Chaque année ou presque une pièce nouvelle s’ajoutait aux anciennes, ainsi  le minuscule petit pavillon de l’origine était devenu une vaste maison. Son aspect extérieur était quand même un peu bizarre, avec ses grilles en fer forgé comme dans les châteaux suisses. Il faut dire que comme paysan, comme électricien,  comme maçon, comme carreleur, comme peintre, comme plombier, Basilio avait tous les talents mais comme architecte décorateur, il lui restait quand même un paquet de progrès à faire.
___ En parlant de ça, il m’en faut pour dimanche ne cessait de lui rappeler Alma. Il m’en faut pour dimanche. 
À part Basilio, personne, ni ne savait, ni ne comprenait de quoi il s’agissait. 
__Tou en auras, Madame Alma... Oui, aussi étrange que ça puisse paraître Monsieur Basilio appelait Madame Alma, Madame Alma. Depuis toujours, pas seulement depuis leur arrivée en France. 
__Tou en auras, t’inquouiète pas. Tou n’a pas confianche ?
__ Joustement, tou vois, je me fais du souchi, Monsieur Basilio. On est vendredi Saint et je n’en ai plouch oun seul. Il m’en faut absoloumente pour dimanch.

Mon grand-père lui ne disait rien, il ne voulait pas se mêler de leurs affaires. Il se contentait de vider la bière qu’ils avaient ouverte, comme ça pour la boire ensemble, pour fêter une fin de chantier, oun chtite brrriikol, et ne rien se dire. Juste être ensemble.
Et puis, Basilio a disparu. On ne l’a plus vu. Personne n’est allé voir dans la rue vers son camion, celui qui lui servait tous les jours, la Mercédes, ancienne mais flambante garée dans le garage carrelé de blanc, c’était pour la fin Juillet  et le retour au pays, uniquement, elle y était mais pas lou camioun. On était tous sortis sur le trottoir quand on l’a entendu arriver du bout de la rue, il s’est garé comme il montait les murs, vite mais un peu de travers,  il a coupé le moteur, un diesel hors d’âge qui fumait comme une centrale fatiguée et il en est sorti, un sourire comme une plage d’Algarve accroché au visage. Il tenait dans une seule main trois poules noires encore vivantes attachées par les pattes. Il s’est approché d’Alma qui le regardait faire les mains sur les hanches et, sans trop de précaution, il lui a balancé les trois poules aux pieds. Elle les a regardées un long, long, long, moment, sans se baisser pour les prendre, puis elle s’est tournée vers lui :
__Ma, ce n’est pas d’oune poule dont j’ai besoin c’est d’œufs qu’elle a dit fâchée, Madame Alma.
Et alors, a fait Basilio, si tou as une poule tou auras les œufs non ? Et si tou as trèch poules tou auras plouss d’œufs, non ?
Et en se tournant vers mon grand-père et nous qui assistions à la scène en nous retenant d’éclater de rire, en fonçant droit vers le frigo du garage où étaient entassées les Sagres, en levant les yeux au ciel pour le prendre à témoin, en en ajoutant comme au théâtre, il a crié :


Ma, les femmes, les femmes pourquoi que vous z'êtes jamais countentes ?



Publications les plus consultées