14 février 2019

Chez lui

Celui-là, se disait-il sans doute, en lui tournant autour, c’est un humain qui m’appartient. C’est le mien. Il me nourrit, me loge si j’en ai besoin, il veille à mes plaisirs, devance mes désirs, me cherche et m’appelle quand je disparais, m’accueille sans reproche quand je reviens. Il me touche quand l’envie me prend, il me parle même et je fais mine de comprendre pour satisfaire son égo. Il m’ouvre la porte, me laisse entrer en premier, il me sert ma nourriture dès que je lui demande. Il est à ma botte. Je l’aime bien cet humain là qui, désormais, vit chez moi. J’ai essayé quelques années les voisins d’à côté, du reste ils étaient persuadés que j’étais à eux. Encore  des gens qui se sont illusionnés dans les grandes largeurs. Ce que les humains peuvent être naïfs parfois. Pour finir, je me suis installée chez lui. Il vit seul, il n’a pas d’animaux, pas d'espace à partager, donc, c’est l’idéal. Il n’a pas non plus d’enfants bruyants, joueurs, ou alors seulement de temps en temps, il est  calme et mène une vie tranquille, tout à fait ce qui me convient. 
De temps en temps, pour le tester, pour tester sa soumission, je lui réclame à manger, de préférence quand il est en train de faire une chose qui l’absorbe. J’en fais des tonnes, je mets toute ma persuasion à l’œuvre, dieu sait que je suis têtu, jusqu’à ce qu’il abandonne son occupation. Il daigne alors se lever, ils adorent faire comme s’ils nous comprenaient, il me sert et je viens en grignoter un peu en remerciement de son dérangement mais pas plus afin qu’il comprenne, qu’il voit clairement qui mène la danse. Et puis je tourne le dos, le laissant désemparé, vaincu et vaguement énervé. Ce que j'aime aussi chez lui c'est sa totale naïveté, lorsqu'il rentre, je le trouve très pratique pour me dépoussiérer la fourrure aussi, je me frotte contre ses jambes en des allers retours nombreux. Hé bien figurez vous qu'il prend ça pour des marques d'affection et qu'il se pâme, le niais.
Ce que je déteste et que je suis obligé de subir c’est que de temps à autre il lui prend l’envie, l’idée de ma saisir dans ses bras. J’ai horreur de ça. Je me tends comme un câble de Golden Gate, je le regarde en coin l'oeil effaré, je me contracte, j’essaie de toutes mes forces de lui faire comprendre que NON c’est une mauvaise idée, LÂCHE MOI, POSE MOI MAINTENANT mais il me garde là serré au creux des ses bras, souriant. Je lui crèverais volontiers les yeux d'une seule de mes griffes si je pouvais. Puis cet âne me pose au sol avec un air imbécile de vainqueur tordu. Je le déteste quand il fait ça.
Il n’y a qu’une chose à laquelle, pour l’instant il résiste encore. Mais je ne désespère pas, je ne renonce pas à le compter dix là-dessus. Il ne me laisse pas dormir dans sa chambre. Dès que j’en ai l’occasion, je fais mine de rien, je lui jette un œil en coin et je monte direct dans là-haut m’allonger sur sa couette mais il a repéré mon manège, il veille au grain et me traque. Je ne reste sur son lit jamais bien longtemps, il monte, me chasse et ferme la porte de la chambre. Il le fait avec constance et détermination, il est à peu près aussi têtu que moi cet humain là. J'aime ça. Je prends maintenant des chemins détournés, je ne cherche plus vraiment à monter de suite les escaliers, je fais comme si je me contentais de l’assise d’une chaise sous la table de la salle à manger tout près du radiateur et là je lui donne le change, je fais semblant de m’endormir, mais en vrai, je ne surveille que la montée des escaliers que j’ai en ligne de mire et j’y grimpe dès qu’il regarde ailleurs.
Le temps que j’y reste est déjà du temps gagné. 
Je n’en ai pas fini complètement avec lui, jusqu’à ce que j’accède à son lit définitivement, je vais continuer à tolérer, un temps, qu’il s'agite encore sous mon toit.



25 janvier 2019

Si ternes

L'alarme nous avait expulsés du sommeil vers les quatre heures. 
On l’avait maudite avant de lui clouer le bec. Alors, dans le noir de la nuit, des frontales s’étaient allumées. L’air de là dedans ne sentait pas très bon. Un mélange de sueur froide, de sueur chaude et de transpiration. Ils ne devaient ouvrir grand les fenêtres qu’un jour ou deux, en début et en fin de saison. Sortaient-ils les matelas pour leur faire prendre l’air? Les exposaient-ils au soleil pour dézinguer les acariens? On l’aurait tous éxigé. Malgré les ronflements et autres bruits de bouche, la veille, on s’était, pour la plupart endormi assez vite et on avait continué profondément. C’était sans doute dû à ce mélange subtil entre la fatigue de la montée et le génepi d’après le repas du soir. On avait trop mangé, curieusement, la montagne ça creuse. Les tagliatelles étaient cuites comme il fallait et la bolognaise qui les accompagnait  était magnifique et endiablée. Angèle, la gardienne, cuisinière, gérante, nounou du refuge avait la main. Les vrais cuisiniers c’est dans ces exercices là qu’on pouvait le mieux les juger. Ceux qui savaient faire des miracles avec rien, dans la réussite des plats simples, les très bons  y mettaient leur touche et rendaient le moment inoubliable. 
L’accueil avait été chaleureux, il n’y avait pas grand monde, les dortoirs étaient loin d’être pleins, nous n’étions qu’en Mai, ils venaient à peine d’ouvrir, personne n’était encore ni lassé ni épuisé ni pressé. 
Ils nous ont donné des nouvelles d’en haut. Il fallait se méfier, à certains endroits il y avait encore des plaques de neige mais dans l’ensemble elle avait fondu. Ils nous avaient aussi dit leur inquiétude, qu’il y en avait de moins en moins que si on s’avançait vers une montagne au futur sans neige ça allait foutre un de ces bordels qu’on imaginait même pas. Et ils espéraient qu’on allait, tous autant qu’on était, arrêter de jouer aux cons avec notre avenir et surtout celui de nos petits.
Bref, ils souhaitaient fermement que nous soyons moins cons. Ce n’était pas gagné gagné. On a avalé un café tonique et on s’est mis en route. Nos frontales faisaient comme une vague de lumière au rythme de nos pas. Nous ne disions rien, qu’y avait-il à dire ? Chacun était tout entier dans sa marche dans l’attention de l’endroit où l’on posait nos pieds, nous savions tous qu’une entorse à ce moment là serait une tannée. Au-dessus de nos têtes, peu à peu le jour se levait dans un froid glaçant. Le ciel, vers les sommets rosissait, l’étroit chemin devenait de plus en plus perceptible et certains avaient même éteint leurs lampes.
Puis, il fit grand jour. Le ciel était vaste et bleu, les vents de la veille avaient nettoyé jusque dans le moindre recoin. Nous fîmes une pause le temps d’avaler deux ou trois fruits secs, une gorgée d’eau et nous reprîmes notre marche. Les trois jours qui nous attendaient ne commençaient pas mal. Nous allions monter et rester deux ou trois nuits aux lèvres du lac Rimal, un des plus beaux du secteur et Dieu sait s'il y en avait beaucoup.  Nous avions dans nos sacs de quoi tenir la semaine si la météo le permettait et, surtout si l’envie nous en prenait.  Prêts à tout, il fallait l'être. La montée était un sas entre le vilain monde d'en bas et la promesse. Il nous fallait la faire sereinement. Comme on se dépouille d'une vieille enveloppe. Nous savions le temps qu’elle nous prendrait, nous ne cherchions pas à le raccourcir, nous l’acceptions. C’était d'une certaine manière le prix à payer.
Arrivés, nous allions nous enivrer du spectacle du lac, de ses bleus merveilleux, de ses silences assourdissants, nous allions écouter, voir, contempler, sentir. Nous allions nous endormir les cheveux dans les étoiles et nous réveiller parmi les pierres et les sifflements des marmottes. Nous allions faire le plein.
Nous nous débrouillerions, pendant ces quelques jours en altitude à nous sentir vivants, la plupart de nos autres  jours, en bas semblaient si ternes.
C’est pour ça que les lèvres de chacun dans l’effort dessinaient un petit sourire si dense qui illuminait les visages. 
Pour une fois, dans leurs vies, ils savaient à quoi s'attendre.






21 janvier 2019

Des bras, du choco

___ Tu ne dis rien ?
___ Parce qu’il faudrait que je dise quelque chose ?
___ Je suppose que tu as des choses à dire, non ?
___ Ecoute, ça part assez mal cette histoire… Tu supposes, tu supposes… mais tu te trompes ! Tu m’annonces de but en blanc, entre le fromage et la mousse que nous c’est fini… Que nous allons nous quitter, enfin que TU vas me quitter… je veux croire que tu n’as pas pris cette décision sur un coup de tête, qu’elle est, comme on dit, mûrement réfléchie, que tu y as un peu pensé avant, que tu as, comme on dit «préparé ton coup», que tu ne changeras pas d’avis… C’est, il me semble, avant tout ça que nous aurions pu parler un peu. Là, j’entends ce que tu viens de me dire, je le reçois comme on reçoit un semi-remorque dans son salon... Hé bien, je n’en n’ai rien à dire. Que veux-tu que je dise du reste ? Que pourrais-je dire d’un peu intelligent ?
___ Je ne sais pas, ce que tu ressens…
___ Tu voudrais donc qu’en plus d'encaisser en pleine face cette si gentille nouvelle, cette si agréable annonce, je t’en dise quelque chose… Tu ne trouves pas que tu m’en demandes un peu trop ?
___ Tu ne ressens rien, alors ? Je le savais. Je m’en doutais. Je te quitte et ça t'est égal, calme plat, rien, le vide... Tu m'épouvantes, tu le sens ça?
___ Tu pousses un peu, là, si je peux me permettre. Tu sais que tu me fais peur parfois ?
Tu as un côté monstrueux qui peut effrayer.  Que je n’ai rien à dire ne signifie pas que je n’en pense rien. Tu as de ces raccourcis… Tu aimerais, sans doute, me voir trépigner, me jeter à tes genoux, qui sait, recevoir une belle paire de gifles, une de celles qu’on sait "méritées"…  Tu aimerais que je m’emporte, que je geigne? que je hurle, que je proteste, que je t’insulte, que je chouine? Que je pleure, si ça se trouve? Ou bien souhaiterais-tu m’en vouloir pour quelque chose et ainsi ne pas me quitter pour rien, comme ça, dans un souffle parce que les choses ont changé, c’est ça que tu désires ? Je suis désolé mon bel amour, tu n’auras droit à aucun de ces plaisirs. Je ne t’offrirais aucun de ces bonheurs. Je ne t'accorderais aucune de ces grâces. Tu vas devoir affronter ça toute seule, comme une grande. Je ne t'aiderais pas. Du reste, j’en ai déjà trop dit.
___ Voilà tu te tais, finalement c’est ce que tu fais le mieux… Depuis toujours. 

Elle me cherchait vraiment querelle et je n’avais rien vu venir. J’étais si éloigné de ça… J'avais passé une bonne partie de l'après-midi à courir dans toute la ville pour trouver les meilleures tablettes... Elle venait de plonger sa petite cuillère dans le brun du ramequin de mousse que je venais de préparer. Comme d'habitude, avec amour et une lichette de citron. J'avais cavalé partout pour trouver des gaufres de chez Meert (celles à la vanille de Madagascar). J'en ai dégoté chez un épicier arabe qui avait vécu vingt ans à Lille et qui s'était installé plus au Sud pour se rapprocher de chez lui. Encore à L’Isle, mais sur la Sorgue cette fois... C’était son dessert préféré. Nous avions dîné sur le canapé devant la télé qui était restée éteinte, en attendant le film du soir, un truc en noir et blanc que nous avions vu plusieurs fois, nous avions juste posé sur la platine, un vinyle de Weather Report (Black Market, Joe était au plus mal et cela nous attristait) en attendant la bonne heure, la musique envahissait la pièce, elle avait bercé le repas et notre jeunesse. Elle m’avait seulement dit en posant les assiettes sur la table basse : 
___ J’ai un truc à te dire… 
___ Oui, quand tu veux. 
___ Pas maintenant. Après le repas. 
Et puis plus rien. Tandis qu’une pointe d’inquiétude comme un stylet de tortionnaire me pénétrait le cerveau, elle a englouti sa mousse avec des hummm et des hummm et une mine de chatte alanguie s’offrant à un doux soleil d’automne. Je la trouvais belle comme un rayon… 
___ Je voulais juste te dire… 
Comme pour retarder un peu l'échéance, repousser un poil ce que j'allais entendre, j'ai tenté un: 
___ Quoi, elle n'est pas bonne? Tu avais l'air de te régaler, pourtant? Là, je me suis mis à transpirer doucettement, j’ai senti les gouttes se former, en haut, sur mon front… J'ai commencé à trembler de la jambe gauche (celle qui tremble toujours en premier en cas de trouble)... 
Mes acouphènes se sont mis à me susurrer Ramona... Mes mains se sont enmoities, je les ai essuyées en douce sur le lin des coussins du canapé en me tordant la bouche. Elle a repris: 
___ Je voulais juste te dire... Puis, après un siècle et demi de silence... Elle a fini par lâcher : Je suis bien avec toi. J'aimerais beaucoup que ça dure...

Alors, vous comprendrez qu'après ça, je me suis détendu d’un coup, j’ai tout bien nettoyé le saladier, avec tous les bouts de tous les doigts, un sourire un peu stupide bretellé au visage, des pépites fondues collées au coin des lèvres et une petite musique joyeuse dans la cervelle…
Elle m’a attiré vers elle, appelant un blotissage…  
J’étais dans le creux de ses bras, enfoui dans son odeur, les yeux mi-clos, j'avais deux ans et demi, du chocolat sur le nez, j'étais repu. Je tutoyais le bonheur...

Repu ET pour un temps, un temps seulement, vaguement rassuré.
Un genre de bonheur suspendu. Et si c’était ça le bonheur ? 
Un malheur qui, comme une comète familière, nous aurait loupé de peu.




Merci à Marie-Pierre pour le titre...

05 janvier 2019

Reiki, qui?

"Qu’est-ce-que tu fous ? T’appuies pas ?"
J’avais le doigt sur la sonnette, depuis quelques lurettes mais je ne bougeais pas d’un index, j’attendais qu’il se passe quelque chose. 
Elle est revenue à la charge:
"Allez appuie on va se geler les fesses là."
Normalement on ne devrait pas avoir à le faire, j’ai dit. J’ai tout bien lu sur le net, mettre le doigt au-dessus devrait suffire à la faire sonner.
Au lieu d’une approbation légitime, j’ai juste eu droit à un: 
"Ce que tu peux être con quand tu t’y mets." Ce qui n’était pas faux même si ça ne m’a pas ravi. La plaque brillante à gauche de la sonnette indiquait : Yolande Goudda Énergéticienne. Spécialiste. Diplomée de Reiki.
Spécialiste de quoi n’était pas expliqué sur la plaque.
Un mal de dos de chien ou plutôt un mal de chien de dos me coupait en deux depuis plusieurs semaines. J’avais fait appel à tous et dépensé une petite fortune: Ostéopathe, chiropracteur, acupuncteur, sorcier, rebouteux, ma tante, rien n’y avait fait. J’avais une pointe de lance pimentée dans le bas du dos et elle y restait. Le jour et surtout la nuit. Si vous n’avez jamais dormi avec une  flèche d’acier figée en vous, essayez et venez me raconter vos doux rêves, qu’on rigole. Je ne dormais plus que par séquences ultras brêves. J’étais bon pour la transat Jacques Vabre. Et toujours cette terrible douleur à chaque mouvement. Aussi quand elle m’avait parlé de reiki j’avais tendu l’oreille comme un canasson aguiché. C’était la première fois que j’entendais parler de ce truc. J’ai d’abord pensé à une façon de cuire les poteries en disant si c’est bon pour les pots ça peut l’être pour les dos. Mais le raku n’avait rien à voir là-dedans. Reiki, raku… 
Et pourtant c'était bien japonais. Eux, ils ont le chic pour ce genre de truc. En vrai, ils ont le chic pour tout. Ils prennent leur temps, ils ne sont pas comme nous pressés d'en finir. Je les ai vu faire des omelettes cubiques! Tu leur donnes une feuille de papier A4, ils t'en font un troupeau d'éléphant, deux feuilles de thé, un peu d'eau chaude et tu as une cérémonie, trois glaïeuls et tu admires une sculpture. J'aimais leur rigueur intense, raffinée alors pourquoi pas le Reiki? J’avais fait la bêtise d’aller lire sur internet ce qui se disait sur la reikologie. Misère. À mi-chemin entre le gourouisme et l’illusionisme. L’imposition des mains ! Le dernier qui avait fait ça chez nous avait fini les bras en croix. La circulation des énergies ! Tu crois vraiment que je dois faire appel à ça ? J’avais dit « ça » comme on manipule avec des pincettes aux longs manches en évitant d’avoir les doigts qui sentent. Son argument avait été imparable : Tu as tout essayé, rien n’a fait, pourquoi pas « ça » comme tu dis. Tu as raison, « ça » peut faire comme le reste : rien. En tous les cas « ça » peut ne pas aggraver la situation. Il n’y a ni manipulation ni contact. J’appelle. J’avais eu un rendez vous pour deux jours plus tard. Et là, nous étions devant chez la fameuse Yolande. Fameuse c’est son site qui le disait. Elle en avait guéri des paquets de quidams si tu lisais jusqu’au bout.
"Je te laisse, je vais faire une course et je reviens te prendre après ta séance. " 
Et elle avait disparu. J’ai fini par appuyer sur la sonnette d’un doigt volontaire mais inquiet. La porte s’est ouverte. Je suis entré. La salle d’attente était à droite. J’ai poussé la porte. Un bouddha géant en terre,  des piaillements d’oiseaux exotiques et une musique indienne m’ont accueilli. En revanche, il n’y avait pas de chaise mais des futons à même le sol. Yoyo testerait aussi notre souplesse? Quand on est plié en huit à cause du dos, chez Yoyo, on reste debout. Des bâtons d’encens au benjoin empestaient la pièce. On y était, jusqu’au bout, je me suis dit. Peu de temps après, une force de la nature brune  en gandoura bleue profond des panchos de laine aux pieds est entrée, les mollets poilus comme des coiffes de Welsh Guard. Ça m'a étonné de la part de quelqu'un que j'imaginais volontiers anti-fourrure. Elle m’a regardé de haut en bas comme on regarde la Vénus de Milo et puis elle a fait demi-tour.
J’ai suivi Yolande. Elle était comment dire ? Massive, solide et charpentée. Elle avait la ligne mais la deuxième ligne. Grande large et costaude. Un joli visage d’après mon souvenir, là je la voyais de dos et les murs du couloir n’en menaient pas large. J’ai regardé ses mains. Dix francforts, cinq  au bout de chaque poignet. Pour l’imposition des phalanges, elle devait couvrir une surface conséquente, un bonus dans sa branche. Elle m’a fait allonger sur le dos sur la table de massage, trouée vers la tête. Elle m’a demandé ce qui m’amenait. Mon dos, j’ai dit. Mon dos, j’ai une baïonnette dans le creux des reins et ça me fait souffrir. Tu m’étonnes a fait Yolande. Détendez vous elle a rajouté. Alors, en fermant les yeux, elle a commencé. Elle passait ses mains à cinq centimètres de ma peau, les Francfort grandes ouvertes. Au début je l’ai regardée faire et puis, une fois sur le ventre, la tête dans le trou de la table, l'énergie a tellement bien circulé qu'elle a foutu le camp: je me suis endormi en bavant. 
Elle m’a réveillé et m’a dit que normalement elle avait fait ce qui devait être fait. J’étais bien content. J'avais un peu dormi mais toujours aussi mal. Je me suis rhabillé avec difficulté, et au moment de payer, oui j'ai été surpris. Elle m'a tendu un morceau de papier imprimé sur lequel il y avait une liste de légumes frais de fruits frais, de fruits secs, de riz et le tout faisait environ soixante euros. Pas d'argent entre nous elle a dit, mais que du bio! Revenez plus tard, vous m'apportez ce qui est sur la liste et nous serons quittes. En ce moment je manque de fruits secs, elle a précisé. Elle se faisait payer selon ses besoins et elle ne perdait pas le Nord. C'est les impôts qui vont faire la gueule, j'ai pensé, mais ce n'était pas mes affaires. Elle a poursuivi: reposez vous quelques jours, votre douleur devrait passer et elle m’a tiré vers la porte. Je suis revenu le lendemain déposer mon cageot plein. 
Deux jours après j’en étais au même point.
Je tournais en rond plié en deux dans la baraque en chouinant :
Et ma lance, hein qui va m'en débarasser vraiment du feu qui me ronge ?

C'est à cet instant qu'avec sa petite voix douce et gentiment moqueuse, elle a proposé: Alors, là où tu en es, il ne te reste plus qu'à essayer la bouche d'une Sandy.







01 janvier 2019

Il arrive

Il arrive. Patience, encore un peu.( C'est à moi que j'adresse: Patience!)




Belle et bonne année à vous. 

Des sacs de bises, des charrettes de poignées de main, des cargos de caresses sur les joues, des tonnes de serrages, des floppées de bicous dans la counille, des tombereaux de  câlins... 

Au choix, servez vous.




En cadeau la première et la dernière strophe du poème d'Allain Leprest Les Passous-Cotentin:


Le Passous - Cotentin
Je t'écris de janvier.
La marée, bonne poire,
A fini la vaisselle
Laissant nos habits nus
Sur le bord de l'évier
Et quelques grains de sel.

Je t'écris de janvier
Cotentin - Le Passous
Mes cheveux sont troués,
Mon cœur fait une escale.
On est premier de l'an,
Jour Perrier, un poil saoul,
La mer est verticale.


19 décembre 2018

Retour de flammes

J’étais sur la terrasse, allongé sur un transat à moitié déglingué mais qu’on avait gardé pour services rendus. J’avais posé mon verre, dans lequel fondaient encore deux ou trois glaçons, à même le bois blond du plancher et je regardais devant moi. Loin. Ailleurs. Je connaissais le paysage par cœur, j’aurais pu le décrire les yeux fermés. Nous l'avions tant contemplé. En vrai, j'étais échoué.
La chaleur lourde de ces derniers jours avait pratiquement disparu. Elle avait fait place à une douceur caressante venue avec le vent d’Ouest chargé d’iode et des odeurs précieuses des immortelles. On supportait maintenant un pull léger. Entre deux gorgées, j'avais somnolé gentiment. Je n'arrivais pas à me décider de me lever pour m’en verser un autre, je sentais que les trois premiers avaient directement échoués dans les genoux et que ce serait une difficulté d’atteindre la cuisine. Comme j’avais arrêté de fumer depuis quelques mois, je mâchonnais un bâton de réglisse. Le bout en était déchiqueté, en bouillie, j’en avais des fibres humides entre les dents mais je m’en foutais pas mal. Je n’attendais personne. Je n’avais plus à être présentable. J’avais autour de moi, posés par terre, ouverts et renversés, deux ou trois bouquins mais je n’arrivais pas à lire. J’attrapais une phrase ici où là que j’étais obligé de relire plusieurs fois pour la comprendre et je ne les comprenais pas. Je n'étais plus atteint par rien. Au fond, je m’ennuyais. Mais c’était un ennui profond, douloureux, palpable. J’étais un bloc pur d’ennui. Mais ça ne me dérangeait pas, au contraire. J'étais au calme. Rien à faire, rien à penser. Plus envie de rien, donc pas de frustration. J'étais juste vivant. J’attendais que la journée se termine, que le soir vienne, que la nuit s'impose. Je n’étais même pas certain de pouvoir admirer le couchant qui, ici, pouvait être sublime. De la terrasse on voyait loin devant, plein Ouest. Les ombres des grands arbres commençaient en s’allongeant à gagner sur le châlet. Je redoutais plus que les autres ces heures là parce qu’elles annonçaient la nuit à venir et depuis son départ théâtral voilà six mois, j'avais arrêté de dormir. Il y a des absences qui remplissent la vie.
Finalement je me suis déplié, je me suis levé, je suis allé vers le frigo. À chaque pas ou presque mes genoux s'affaissaient et c'était comme une punition divine Arrivé tant mal que bien, j’ai commencé à m’en servir un. Un dernier pour la soute. J’ai tordu la bouche.
C’est à ce moment là qu’une voiture s’est approchée du châlet. Quand on les entendait monter c’est qu’elles venaient là. Il n’y avait pas d’autre chemin où aller. Je l’ai entendue s’arrêter. Une porte s’est ouverte puis refermée et l’engin est reparti après un demi-tour difficile. J’ai entendu nettement des pas sur le gravier, ils ont monté les trois marches et la porte s’est ouverte.
Elle se tenait là debout dans l’entrée, ses deux sacs de cuir noir qui semblaient bien lourds encore pendus aux bouts de ses bras. J'étais planté devant elle comme une bécasse devant un renard affamé. Après un long, très long silence, que je n’ai troublé par aucun geste ni aucun mot, en les montrant du menton, elle a juste dit :
Je peux les poser? Ils pèsent leur poids.

J’ai attendu quelques secondes et, en évitant de croiser son regard, j’ai répondu à sa question.



09 décembre 2018

La semaine passée 4

La semaine passée, j’ai appris que ce sera une fille. Pour une fois, le  bonheur de n’être pas indou…
Je suis allé voir et j’ai bien fait le très beau film Carmen et Lola. Où l’amour, quel que soit l’amour, finit par vaincre à l'endroit, quel que soit l'endroit et c’est bon.


Le lundi, on m’a dit dans une queue de supermarché : Mais c’est la guerre, Monsieur, vous savez pas ? C'est la guerre! 
Heu, non, je ne savais pas.

Le mardi, je suis allé à l’Hôtel Caumont d’Aix en Provence voir la très belle exposition consacrée à Marc Chagall: Du noir et blanc à la couleur. 



J’ai échangé longuement avec un des gardiens d’une salle qui visiblement en avait marre de se tenir là immobile, silencieux, sans échange avec personne. D’origine africaine comme il s’est présenté lui-même, il m’a dit être suffoqué que le tableau le plus cher soit le plus moche. Il me l’a montré, il avait raison.  J’ai trouvé une belle interview de son fils David Mac Neil bel auteur de chansons (Melissa de Julien Clerc, J’veux du cuir de Souchon c’est lui, entre autres).

Comme dire de soi-même combien on est élégant est la marque d’une inélégance criarde, dire de soi-même combien on est à l’écoute est la marque d’une surdité coupable et combien on est intelligent est, déjà, un aveu de bêtise.

Mercredi, je suis allé voir Leto. 


Un film de Kirill Serebrennikov sur une jeunesse qui joue, aime, vibre, danse et le film lui aussi joue, aime vibre, danse. Dense. 
Je suis allé pleurer à chaudes larmes à Pupille. Forza petit Théo, le monde t’appartient, il ne sera pas si moche qu'il en prend le chemin. Si on s’y met.




Même si j’ai quelques réserves, je ne suis pas défavorable à l’idée du téléthon mais j’ai entendu l’autre soir, l’histoire d’une jeune fille qui, guérie, grâce aux thérapies conséquentes aux dons, allait pouvoir sortir enfin de la bulle stérile où elle était enfermée. Elle allait réaliser son rêve qui est de devenir, je vous le donne en mille, traideuse internationale. J’en suis tombé de mon tabouret. La bulle aurait laissé des traces?
36.37

À voir des hordes forcer les vitrines des boutiques et se servir, ne devrait-on pas parler de pilleurs plutôt que de casseurs ? À Mantes La Moche cent cinquante jeunes gens à genoux les mains sur la tête. 
Il m’a semblé, il me semble qu’il y a une vie possible, une vie souhaitable entre le pillage et l’humiliation.

 Ainsi, la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile,allons tenter de la vivre le moins mal possible.

Son premier baiser

Ce qu’elle ne savait pas c’était comment s'y prendre, comment le lui dire, mais elle était certaine, absolument certaine que, là où ils en étaient tous les deux, elle devait  lui parler sans plus attendre. 
Elle avait tout tenté pour éloigner ce mur au pied duquel elle se trouvait. Sans y parvenir. Malheureusement. Pour elle et pour lui. Encore quelques jours et elle ne pourrait plus reculer. En vrai, le pied du mur était derrière elle. Elle savait ce qui viendrait avec ses mots, elle n’en avait pas du tout envie. L’affronter lui semblait au-dessus de ses forces, continuer à se taire lui paraissait pire. Elle savait qu’il allait tour à tour sangloter, pleurer, rejeter, ne pas croire, s’emporter, hurler, menacer, s’affaisser, tomber, se murer. Elle aurait aimé s’épargner cette cascade de réactions, s’en préserver pour pouvoir passer directement des sanglots à l’effondrement. Elle lui aurait bien suggéré, puisque c’est ce qui allait inévitablement arriver, autant gagner du temps, autant ne pas gaspiller d’énergie, et ainsi éviter de se vautrer dans la comédie, dans le drame, ne pas surjouer, ni la douleur, ni les emportements. Un peu de discernement, de froideur, de raison que diable. Elle savait aussi qu’il finirait par s’en remettre. À part les très grands drames, on se remet toujours, de tout. Alors, soyons adultes. Ne versons pas dans des caprices bêtement enfantins. Tu vois, tu sens bien que ma décision est mûrie, réfléchie, mieux qu’elle est enfin prise, tu as bien compris que cela étant, je ne reviendrai pas dessus, alors épargne moi ces pleurs, ces cris ridicules. Epargne nous les grimaces et simagrées, ne me menace de rien, ne rend pas les choses plus difficiles qu’elles ne sont, affronte les, accepte les, accompagne les tu verras, tu te surprendras, tu en sortiras grandi, tu seras fier de ta réaction, tu pourras te regarder en face. Tu n’auras pas été cet être faible et larmoyant, nom de Dieu tu te seras comporté en homme, sûr de lui et de sa force. Tu seras resté digne et tu t’aimeras davantage. Tu vois tu as tout à gagner dans cette affaire qui ne sera plus une affaire mais une simple péripétie, une petite aventure, un incident de parcours que la vie réserve. Au fond au lieu de te blesser, je vais t’aider à grandir, à déployer tes ailes, à te défaire des chaînes qui t’entravent. Tu vas après cet épisode devenir, enfin cet adulte que tu penses à tort être aujourd’hui. Il te faut faire quelques progrès. Malgré toi, contre toi même je vais te venir en aide. D’ici quelques mois, quand tu auras réfléchi à tout ça, quand ta peine se sera adoucie, quand tu seras capable à nouveau de peser les pour et les contre avec une balance fiable, tu me remercieras.

Mon amour, mon bel amour, je suis devenue végétarienne. À partir de maintenant jusqu’à nouvel ordre, je ne mangerai plus d’animaux morts. 
À cause de Marguerite. La vache ? Non, Duras et ce qu’elle a écrit: Les animaux sont mes amis or je ne mange pas mes amis.
J’ai dit : Mais… Elle a posé un doigt sur ma bouche pour me faire taire, s’est approchée de moi et m’a embrassé doucettement dans le cou.  C’est le baiser le plus tendre que j’ai jamais reçu. Son premier baiser de végétarienne.

Je me suis senti envahi d'un plaisir infini. Désormais, j'étais serein, il n'y avait plus que le froid qui pouvait me mordre.





02 décembre 2018

La semaine passée 3

J’ai reçu le court texte, vingt et une pages, mais quelles pages de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman et ses premiers mots imparables et définitifs pour qui est comme lui : Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux.


On peut l’entendre là mis en musique et chanté par Les têtes raides.
Pourquoi quand LE Consigny dit à Zaz : Dans le vouvoiement on s’adresse à l’autre innombrable, moi j’entends: Doucement gamine, on ne mélange pas les serviettes en dentelles et les torchons de bure?
J’ai vu Amanda. Le premier film où il est aussi question des attentats de Paris et comment ou dans quel état on y survit. Un film émouvant et lumineux. Les attentats de Paris sont déjà dans des films de fiction...


 J’ai vu Jusqu’à ce que la mort nous unisse. Un téléfilm tourné à Colmars les Alpes, un endroit cher. Avec Ophélia Kolb vue dans Amanda. Ce film était comme Un Alex Hugo.
Il a dû faire un temps pourri toute la durée du tournage. Très peu de plan ensoleillé, pas un seul de Rochecline, mais Colmars dans sa beauté si photogénique.
 J’ai pesté contre TF1 et sa triste manie de saucissonner ses propres séries en les rendant ainsi indigestes alors qu’elles semblaient prometteuses. La vérité sur l’affaire Harry Québert aussi tranchée que son titre…


J’ai vu Lola et ses frères de Jean Paul Rouve. Un film français. Servi par de bons comédiens dont certains dans des emplois inhabituels comme Ramzy Bédia. Pour faire un mot j’écrirai que c’est un peu: Travail, Famille, Capri bien que rien ne se passe à Capri pour le volcan de sentiments qui couve entre eux trois ?


Je me suis dit : Si c’était mieux avant, on a plutôt intérêt à profiter de… maintenant.
Je suis allé à la gare TGV d'Avignon. Elle est si photogénique, elle aussi.



J’ai entendu Robert Badinter dire : "Les morts nous entendent quand on parle d’eux."
Je ne suis pas arrivé à comprendre comment une horde funeste peut débouler en ville, tout y casser, piller, incendier, détruire pendant quelques heures et rentrer chez elle en toute impunité.

Ainsi la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile, allons la vivre.

25 novembre 2018

La semaine passée 2

Le jour de l’anniversaire, je suis allé voir High Life de Claire Denis avec Juliette Binoche. Et oui, sa seule présence à un générique mérite le déplacement.
Elle était magnifique d’émotion dans un film qui disons m’a laissé comme le Père Plexe. Un peu con. Si c’est une possible vision de notre monde, tout cela va très mal se terminer.



J’ai vu plusieurs interventions de Mr De Rugy. Le soi disant ministre de la prochaine Apocalypse. Qu’il porte mal son nom François. Il devrait s’appeler Mr De Miaule, ce serait plus juste. 
J'ai, sur un gendarme haut couché, explosé le protège radiateur de ma vieille (350 000 km) voiture diesel. Elle restera sans. Malgré la prime, François, Gérald, Bruno, Emmanuel, je n'ai ni les moyens de la réparer ni d'en acheter une autre. C'est que j'ai été quarante ans enseignant, moi. Ni ministre, ni député. Mes restaurants, quand il y en a, et encore j'ai la chance qu'il puisse y en avoir quelques uns, sont à 20 euros par personne. Vin compris.

Grâce à Tilia j’ai vu de très beaux gilets jaunes. En tous les cas plus jolis que ceux croisés aux différents ronds points du quartier. Quelle que soit la colère exprimée, cela pique un peu la cervelle de voir des range Rover flambants neuves ou des picks up détaxés arborer les dits gilets…


Celui-là est un autoportrait de Desmond Haughton. Beau gilet, et surtout magnifique portrait.

Cette semaine, j'ai, un soir de soufflage de bougie, réécouté ça avec bonheur.

Cette semaine, le ciel, ici, n'était pas si gai. Faut-il y voir un lien avec  la date anniversaire? Une année de plus? Une de moins?


Ainsi la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile, allons la vivre.


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