24 novembre 2014

Evidence alternée.

Pourquoi se sent-on si forte d'aimer un homme et si faible d'en aimer deux? 
Marie-Jo (Ariane Ascaride) dans "Marie-Jo et ses deux amours."

___ Et alors ? Tu as dit quoi ?
___ D’abord, j’ai passé trois ou quatre nuits sans dormir à essayer de tourner et retourner le problème dans tous les sens. Et puis, j’ai fini par n’envisager qu’une solution qui m’a paru être la moins mauvaise. Tu noteras, je n’ai pas dit la meilleure.
___ Je crains le pire…
___ Chut laisse moi te dire : J’en suis arrivé à la conclusion qu’il me fallait lui  proposer une résidence alternée... Quinze jours, trois semaines chacun, pour qu’il y ait un ou deux week-ends entiers au milieu. Je n’ai trouvé que ça comme solution à peu près acceptable. Je n’en pouvais plus de se voir en douce, en vitesse, entre deux absences, profitant d’une occasion, d’un départ imprévu, venant à l’improviste et repartant trop vite. N’être ensemble que quelques heures et avoir le bras arraché à chaque fois qu’il démarrait en me faisant un signe de la main qui ne me disait rien du moment où j’allais le revoir. Je n’avais plus assez de bras, ils ne repoussaient pas assez vite, je n’arrivais plus à l’embrasser comme il fallait. Et, comme je n’avais pas non plus le cœur à me séparer de lui complètement, je n’ai jamais été une trancheuse dans le vif, ça m’était insupportable, inenvisageable, impossible. Aussi, au milieu de la deuxième nuit, il m’est venu cette idée lumineuse de résidence alternée. Alors, tremblante, de tous mes membres, dégoulinant de sueur de peur d’avoir à essuyer un refus, je me suis décidée à lui proposer : Tu viens vivre ici, je lui ai dit, tu t’installes pour quinze jours et tu y rentres le soir après ton travail. Il peut t’arriver d’y être avant moi, tu auras bien entendu un trousseau de clés, tu feras comme chez toi, mieux tu seras chez toi. On y prépare un endroit pour tes vêtements, ainsi tu en auras ici et là-bas, tu finiras bien par remplir par deux armoires facilement et ceux que tu aimes, ceux dont tu ne veux pas te séparer ils tiendront dans une valise. Une valise pour quinze jours, trois semaines. Tu as tout en double. Il n’y a qu’une chose que j’aimerais réserver pour un seul des deux endroits, c’est le parfum, les eaux de toilettes, enfin tout ce qui est odeur, quoi. Il ne me semblerait pas correct d’avoir la même pour les deux maisons. Ce sera la seule différence pour laquelle on sortira la ligne jaune. Les quinze jours, trois semaines suivants, tu les passes dans ton "autre" maison. Et cette alternance est également valable pour les vacances, on les partage à peu près en deux, mais nous ne sommes pas à un jour près, tout se négocie, tout se discute, tout s’envisage, nous pouvons quand même nous comporter en adultes bienveillants que je sache…
___ Ah oui, tu irais jusque là ? C’est dingue, non ? Il en a pensé quoi, lui? Et sa femme?
___ Tout le temps où je lui disais comment je voyais les choses, où je faisais mon cinéma, où je déballais mes arguments, où je détaillais ma proposition, il m’écoutait, un vague sourire un peu triste agrippé au coin de ses lèvres...
Tu le connais, lui qui est plutôt du genre à mettre deux trois fringues dans un sac et se retrouver sur le quai d’une gare en moins de deux sans avoir de billet en poche, ça m’a surpris, il m’a dit qu’il devait réfléchir. Qu’il me donnerait une réponse le plus vite possible.
___ Alors ?
___ Alors ? Hé bien, j’attends, et je tremble, couillon, que veux-tu que je fasse d’autre ?

J’ai si peur de le perdre.


18 novembre 2014

Autopsy.

Pour les Impromptus littéraires de la semaine. Il fallait relier le texte à un divan.


___ … C’est pour cette raison que j’ai acheté un deuxième tournevis, vous comprenez  Un cruciforme Maintenant je vais vous expliquer ce que j’ai envie de faire avec                           Vous avez bien compris que je n’en peux plus que je ne supporte plus d’être depuis huit ans huit fourré tous les samedis et dimanches après-midi dans ce magasin de meubles  suédois Bleu jaune et suédois                                           Quand il était à l’autre bout de la banlieue on n’y  allait qu’une fois par mois et encore mais depuis qu’ils se sont installés à dix minutes de la maison c’est devenu invivable                          Oh j’ai bien essayé de l’en empêcher de la dissuader de la sevrer même mais c’était plus fort qu’elle, ma femme vous savez elle est comme une junky exactement                          J’en connais pas mais si j’en connaissais, elle serait comme ma femme avec ses meubles                                                  Combien de fois lui ai-je recommandé de consulter                              Va parler à quelqu’un ce n’est pas écrit il faut trouver un moyen pour qu’on y aille comme les autres trois ou quatre fois par ans il n’est pas normal d’acheter tant d’étagères d’entasser tant de coussins mais il lui fallait sa dose de KALLAX, de MULIG ou de DRÖNA les pires celles que je déteste le plus à monter ce sont les FJÄLKINGE…                                      Oui parce que les meubles c’est moi qui les monte voyez elle a décrété qu’elle n’y arrivait pas et donc c’est à moi de m’y coller Non seulement j’y vais je les achète je me les coltine et je les monte Tenez, regardez j’ai une ampoule là au beau milieu de la paume à force de visser dévisser                            
        Pas une semaine sans en rapporter une on ne savait plus où les mettre              Un expert du vissage je vous dis Alors vous comprenez mon cauchemar maintenant Si vous saviez comme j’en ai marre si vous saviez dans quel état j’erre Ah Ah très drôle c’est amusant non ça ne vous fait pas rire vous  Vous savez ce que j’ai très envie de faire                  Je voudrais m’en débarrasser       Et pas seulement du catalogue hein je voudrais me séparer de ma femme et d’une manière définitive Un somnifère dans la verveine et hop hop un joli cruciforme droit dans le cœur pendant qu’elle dort J’ai appris à le manier en expert vous savez                         Et depuis qu’on s’est équipé d’un MORGONGÅVA elle fait ses huit heures sans se retourner Comme elle s’est mise à ronfler comme une chaudière ce sera vite fait bien fait Du reste, je me demande pourquoi ils n’en vendent pas encore de chaudières les suédois Je suis certain qu'ils feraient un malheur                      ils doivent s'y connaitre là-haut en chaudières                   Oui au début de notre histoire elle l'était ma femme fallait voir comme mais ça a bien changé                il est fini ce temps là Je vais m’entraîner avec du travers de porc fumé à la suédoise il est en promo Ça devrait rentrer aussi bien non Je n’aimerais pas qu’elle souffre vous savez je ne suis pas un monstre                                 Ensuite je la découperai en morceaux hé hé qu’ils doivent la réassembler à l’autopsie malheureusement je ne les verrais pas faire je leur laisserais peut-être un plan vite fait comme les autres là avec des numéros qu’on ne sait pas par où prendre le truc Je les déteste                    En parlant de ça votre divan c’est bien un KIVIK n’est-ce-pas  Le premier jour la première fois que je suis entré ici je l’ai pris pour un SÖDERHAMN et puis vu la date je me suis dit que ce n’était pas possible c’est un tout nouveau modèle celui là                               Ils ne l’ont sorti qu’en Novembre J’y pense vous devez bien savoir ce que je ressens je suis certain que vous comprenez l’enfer que je vis                                                     
                    Finalement on fait la même chose vous et moi On a la même occupation                      Vous aussi vous essayez d’assembler des trucs éparpillés oui mais vous personne vous oblige et même on vous paie pour ça je me demande si je ne devrais pas postuler chez eux pour un boulot vous êtes payés c’est ça le truc c’est ça votre différence

___ Bien… On va en rester là… L’a-t-il coupé en se relevant. Puis, en lui tendant la main avant de lui serrer, il lui glissa :
___ Toutefois tournevis, tourne vice? Ça évoque quoi pour vous? Vous pouvez essayer d’y réfléchir et de me dire ça la prochaine fois ?
___ Promis, je le ferai. Dites pour vous, j'y pense, avez vous essayé un STRANDMON ? C’est pile ce qu’il vous faudrait, c’est un fauteuil à oreilles…




15 novembre 2014

Arrière toutes.

Le soleil lassé, enfin, s’éloigne un brin de la terre, il soulève sa paume et, ainsi, la caresse, maintenant, de plus loin. Alors, le fond de l’air redevient respirable. Il pèse moins, il étouffe moins, il oppresse moins. Aussi, ici, le jour se lève dans des fraîcheurs et des brumes allongées, les touristes en caravanes ont levé les camps, les routes s'ensilencent, les écureuils et les hérissons les retraversent sans crainte d'être aplatis, le calme vient à nouveau de s‘étendre sur l’arrière pays.
Au vieux port, dans une rue déserte et sableuse, une bouée d’enfant, rouge et dégonflée roule, poussée par un air tranquille. Les terrasses en bord de mer sont presque vides, deux ou trois couples de vieux s’y réchauffent les os, à l’abri du fâcheux qui vient de se lever. Devant eux l’assiette d’une salade, une niçoise un peu triste, un peu fadasse, comme un arrière goût d’été.
Deux chiens en goguette se courent après et chahutent sans entrain en se reniflant l’arrière-train. Ils jouent, se chamaillent et se mordent les truffes sans arrière-pensée. J'ai dû prendre froid avec ce vent maudit, je tousse, moi, c'est dans l'arrière gorge que j'ai un chat.
Sur la plage, quelques corps d’étrangers s’obstinent à faire comme si l’Aout torride était encore de mise, ils sourient et font semblant les touristes de l’arrière ban. Nordistes égarés ? Comme une arrière garde ?
Les vitrines des magasins de souvenirs s’occultent de blanc, certaines sont bardées de planches, la marchandise a été soldée, les réserves sont vides, ici ou là on balaie les arrière-boutiques.
Un marchand de glace emboule ses derniers cornets, il n’ouvre plus qu’en fin d’après-midi, quelques serviettes de bains sèchent sur des fils agités par un vent nonchalant. En fin d’après-midi, on ne revient plus de la plage mais on la regarde du muret de la route. Les feuilles des grands arbres commencent à pleuvoir lentement. Les balais s’agitent dans les arrières cours.

Sur le front de mer, je croise une jeune fille toute emmitouflée que je trouve jolie mais elle ne m’adresse aucun regard. À ses yeux, je dois être devenu transparent. Plus de doute possible, comme on s'approchait d'un anniversaire, j’ai compris que j'avais désormais basculé dans mon arrière saison...
Tandis qu'un autocar presque vide passait en faisant un bruit du diable qui a couvert la fin de ma  phrase je me suis dit en souriant jaune:
"Mon petit bonhomme, pour l'instant ils te laissent au front, mais t'inquiète, ils ne vont pas tarder à  te rapatrier à l'ar..."


05 novembre 2014

Et pluie... Plus rien.

Et c’est à l'instant précis où j’ouvris la bouche que le ciel a fini de se fâcher.
On a attendu une bonne heure dans la voiture que le silence revienne un peu, que le vent se calme et que les sacs de grains nous déversent, avec rage, leur contenu sur la cafetière.
De tout ce temps, enfermés, on n’a pu prononcer une seule phrase tellement le barouf dehors était puissant, comme une grande colère divine. Ce sont des gouttes grosses comme des poings qui ont cabossé le capot, qui ont frappé les vitres et ondulé les tôles. On entendait à peine le poste, même à fond. On avait passé un plaid en laine sur nos épaules. Si ce n’était le déchaînement à l’extérieur, nous, dedans, étions au sec, à l’abri, au chaud. Nous ne risquions rien d’autre que d’être emportés par le cours puissant des flots bruns, épais. On se serait cru au beau milieu d’un torrent en furie, des langues de boue qui descendaient de la colline,  entouraient la voiture en rigolant et, des arbres, c’était les branches qui tombaient. Heureusement que pas une ne s’est écrasée sur le toit. Nous qui étions venus là pour la vue et pour nous en dire, nous n’en n’avions pas pour notre argent. J’avais avancé sur le chemin de la Collégiale et à mi pente, j’avais fait demi-tour et garé la voiture sur le bas côté, juste avant le grand virage, en plein face à la vue. J’avais choisi cet endroit parce que je trouvais que ce que j’avais à lui dire méritait un bel endroit. Un endroit qui pouvait être digne d’entendre des choses profondes, importantes, qui allaient peut-être marquer notre vie, du moins une partie. Il faillait qu’on puisse dire dans cinq, dix ans tu te souviens ? On était montés là-haut ce soir où tu m’as dit… La forme vaut bien le fond, non ? Ce soir là, c’est le ciel et lui seul qui a parlé.
Nous, on s'est contentés de l'écouter en se caressant un peu, gentiment les avant bras, les bras, en se croisant et décroisant les doigts, en s'embrassant tendrement dans les cous, en s'appuyant les têtes contre les épaules pendant qu'il hurlait. À sa fureur, nous avons opposé notre douceur mais nous avons gardé nos bouches muettes. Pas un son n'en est sorti. Deux cistérciens sous tempête. 
Quand le calme est revenu, quand le vent s’est apaisé quand les gouttes ont minci, j’ai fait une tentative pour ouvrir la fenêtre et, ainsi évacuer la buée qui s’était accumulée, on se serait cru à l’intérieur d’une cocotte vapeur, je voyais à peine le volant devant moi. L’air frais s’est engouffré dans l’habitacle et nous a fait grelotter. J’ai refermé de suite et je l’ai regardée. La clarté était revenue. Elle était belle comme un jour d’automne, elle s’était mis du rose à lèvres et de dessous son vilain chapeau cabossé, filaient des mèches rousses de ses cheveux pourtant coupés courts. Elle portait des bottes en cuir sur un collant de laine marron et un manteau trois quart caramel avec une large ceinture, sans doute en cachemire vu l'allure générale et la beauté du tombé du tissu. Elle me souriait, lumineuse, tranquille. Elle a tourné la tête vers le pare-brise et d’une voix très calme, comme on attend une baguette chez le boulanger, elle a dit :
___ Alors qu’avais-tu de si important à me dire ?
J’ai eu peur de la réaction du ciel et j’ai juste pu répondre :
___ Rien rien, rentrons, j’ai un peu froid, maintenant. Une autre fois peut-être...

J’ai démarré en trombe, projetant des perles de boue sur presque toutes les  feuilles des branches des arbres du chemin…





03 novembre 2014

Quatre saisons.

Tomber amoureux c'est comme un mal de tête, ça vient et puis ça passe...
Arno (chanteur belge).

C'est vers la fin d'un hiver qui avait été si rude que certains arbres s'étaient fendus en deux, leurs troncs ouverts en long, comme des fruits mûrs, qu'il a débarqué dans le pays.
Il y avait encore, un peu partout sur les trottoirs, des tas de neige sale qui n'en finissaient pas de fondre. Ce n'était pas avec le froid qu'il faisait encore la nuit qu'ils allaient en être vite débarrassés. A chaque fois qu'Antonio en enjambait un, lui venaient des images de champs entiers recouverts d'une épaisseur de blanc et le bruit étouffé de pas crissants dans le silence. Mais à ces tas là, personne ne semblait s'y intéresser, comme si, finalement, on avait décidé d'attendre qu'ils disparaissent d'eux mêmes. Le routier qui l'avait amené jusque dans le bourg l'avait laissé dans le haut en lui disant d'aller se poser au Bar de la Gare, il savait qu'on y cherchait quelqu'un pour en remplacer un autre qui, un vilain matin de colère, avait levé le camp sans prévenir:
« Tu verras, ils ne sont pas chiens lui avait-il dit. C'est un couple, Pedro et Rose, les Pédrose on les appelle quand on parle d'eux, qui tient l'affaire. Je crois qu'ils ont même des chambres meublées à louer sous le toit. Ils les gardent pour les saisonniers. »
Il y est allé. Ils lui ont demandé s'il connaissait le métier, il a répondu : oui. Ça leur a suffit. Il n'a  pas voulu connaître le montant de son salaire. Comme s'il s'en moquait. En vrai, il s'en foutait. Complètement. Il s'est seulement renseigné sur les heures d'ouverture de la bibliothèque municipale.
Ils ont juste ajouté : Il suffit que tu sois disponible et que tu n'envoies pas trop chier les clients emmerdants. Il a commencé le jour suivant. Pour s'installer dans la chambre, ce fut à la portée de tout voyageur. Il lui a suffi de lâcher son sac. On était le premier du mois et ça faisait un compte rond. Derrière le comptoir, il était efficace, rapide, prévenant mais ne parlait pas beaucoup, ainsi il disait moins de conneries qu'il n'en entendait. Mais il écoutait comme personne.
Avant d'attaquer au bar, il a écoulé sa première journée dans le pays à la Bibliothèque. Et c'est là que tout le temps où il est resté dans les parages il a passé le plus clair de son temps libre. Au début, on a cru que c'était pour Carmen-Lou, la bibliothécaire une jeune femme qui n'en finissait pas d'être mariée, d'une élégance imparable. Elle se serait mis des sacs poubelles sur le dos, on lui aurait demandé où les acheter. Elle en savait des kilomètres sur la littérature nord américaine, elle lui avait tout fait lire. Des grands maîtres aux singeurs (pour faire la différence, lui disait-elle).
Brune aux yeux d'un bleu de lac de montagne, aux cheveux noirs coupés très courts, ce qui faisaient encore davantage rejaillir le bleu. Qu'elle soit sourde n'enlevait rien à son immense attraction. Bien au contraire, elle avait de fines mains joyeuses, dansantes, expressives, séduisantes et sans doute joueuses s'était-il dit très vite. Mais il ne se passa rien d'autre entre eux que des livres et leurs avis sur les livres. Pas des discours, des impressions. Oui, non, celui là m'a plu. Je l'ai relu dans la foulée, je n'ai pas aimé, rien de bien développé, il n'est pas allé assez au fond, il m'est tombé des yeux etc.
Mais non, il ne s'est rien passé d'amoureux entre eux parce que les deux s'y sont mis. Si elle n'a pas eu envie d'avoir à supporter d'être peut-être éconduite, elle vivait déjà tellement dans la frustration, lui même n'avait pas trouvé la force d'essayer de la séduire. A quoi bon? Il en était à ce point  là.
Bien sur, ils ont partagé quelques repas au cours desquels ils sont allés jusqu'à flirter gentiment mais ça leur a suffi, ils ne sont jamais allés plus loin. Il y en a toujours eu un qui a dit : Il faut que je rentre, maintenant. À quoi l'autre a répondu. Je te raccompagne. Et basta.
Il savait quoi faire de ses journées, le bar, il savait quoi faire de ses nuits, les livres, il se regardait de temps en temps dans la glace abimée de la chambre et se disait qu'il avait tout pour n'être pas malheureux et pourtant. Certains jours de repos, et de beau temps, il partait un ou deux bouquins à la main et montait vers la collégiale d'où le regard embrassait une belle partie de la région. Une fois là-haut, il s'adossait à un chêne et lisait en entrecoupant sa lecture de regards vers le paysage en dessous de lui. Il s'amusait du vol tranquille d'une buse au dessus des champs, des cris d'une fouine dans le lointain, des gais appels d'un geai plongeant dans le profond d'une haie. Puis, il assistait concentré, au coucher du soleil comme s'il s'était agi d'une personne. Quand il était comme bordé par l'horizon noircissant, il redescendait se coucher aussi.
Tout ce qu'il espérait du côté de ses fringues c'est que son jean tienne. Qu'il soit habillé comme la chienne à Jacques le préoccupait le moins du monde... Il lavait, faisait sécher et remettait. En salle, il était tellement efficace qu'ils n'ont pas eu besoin d'embaucher d'extras et il a assuré tout l'été, seul. Il s'est aussi bien entendu avec les touristes hollandais qui venaient, en masse, nager nus dans la rivière, qu'avec les parisiens qui avaient retapé des anciennes bergeries dans le coin. En fait, ce sont les gens qui s'entendaient bien avec lui. Il écoutait plutôt bien. Comme il était souriant mais pas très curieux, ils se racontaient volontiers à lui. Et ils adoraient ça, les gens, se raconter... Il n'était pas rare de le voir après le service, endormi dans un fauteuil sur la terrasse. Il lui est arrivé d'y passer la nuit entière.  Quand le jour se pointait, il s'étirait, allait se passer de l'eau fraîche sur le visage et repartait pour une longue journée, comme si de rien n'était.
Et puis les vacanciers sont partis, l'endroit a récupéré son calme d'avant la foule, les soirées sont devenues plus frisquettes, la nuit s'est amenée  plus vite, on n'a plus traîné dehors comme avant, on a changé de boissons, le thé et le chocolat chaud ont remplacé les grenadines et les demis, les feuilles se sont mises à jaunir, à tomber, elles ont formé des tas comme des montagnes mouvantes dans les coins de rues. On les a ramassées. Novembre, déjà, s'en est venu. Il n'a plus dormi sur la terrasse. Il s'est alors dit qu'il allait être temps de partir. Il s'est donné jusqu'aux premiers vrais froids. Il avait compris qu'ici, il ne se passerait rien d'autre que ce qui lui était arrivé. Tout en se félicitant de ce qui était arrivé. Une pause. Il s'est dit que ce n'était qu'une simple pause. Mais il n'a pas eu le sentiment d'avoir perdu son temps. Donc il avait gagné quelque chose. Il avait rencontré une fille qui s'appelait Carmen-Lou, il en connaissait maintenant un rayon sur la littérature nord américaine et il y avait appris une langue nouvelle. Celle des signes. Si ça n'en était pas un... Pour le reste, l'avenir se chargerait de lui dire.
Il s'est mis à réfléchir sur son prochain cap. Il se verrait bien faire de l'Ouest, s'approcher de l'Océan, de ses horizontales infinies, de ses plages à perte de vue, de ses immenses dunes de sable fin, de ses colères d'hiver soudaines mais fugaces, de ses fins de jour renversantes, de ses ciels de traîne à s'y baigner, de ses couchants à tomber, de ses marées changeantes... Il avait en tête que, là-bas, l'hiver y serait plus doux à vivre. Il venait de passer environ une année dans les parages et ça suffisait. Tout en lui avait, désormais, besoin de douceur. C'est à ça qu'il aspirait de tout son coeur.
Quelques jours après son départ, en faisant le ménage dans la chambre, Rose qui n'y était pas entrée depuis qu'il s'y était installé, a trouvé dans le tiroir de la petite table de nuit un sac en plastique des mousquetaires de la distribution (une belle brochette de gangsters). Elle en a sorti un paquet de lettres froissées et jaunies ainsi qu'un bracelet en or avec un prénom de femme gravé dessus...
Le tout était entouré d'une page écrite. Rose l'a dépliée et a lu:



« J'ai passé presque une année entière par ici. Je n'ai ni aimé, ni été aimé. Je n'ai pas non plus été désiré, ni n’ai désiré ou à peine. Je n'ai que très peu parlé, encore moins de moi, je ne me suis pas emmerdé plus que ça avec vous autres. Mais je ne me suis soigneusement pas attaché à personne. Ni à l'endroit. Au moins, je n'ai pas souffert plus que d'habitude. Je peux laisser tout ça ici, en plan, il me semble que c'est fait, que je suis sur le chemin... C'est à la fin de l'hiver que je vais lever le camp de ce pays... Pour aller voir ailleurs si, par hasard, je ne m’y trouverais pas... »

Comme celui-là, d'hiver, avait été un peu plus doux que d'ordinaire, il n'y avait, dans les ruelles, et même dans celles qui étaient le plus à l'ombre, aucun tas de neige sale, de celle qu'on enjambait avec dégoût, de celle qu'on veut oublier comme une vilaine plaie, de celle qui mettait un temps fou à fondre.
De lui, personne, dans le village, n’a plus, désormais, reparlé. Personne n'a plus jamais demandé de ses nouvelles...
Il n'en a pas non plus donné…


À personne.


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