18 juillet 2019

Je me souviens


Je me souviens du jeu de jambes et du revers de Miroslav Mécir. Il ne donnait jamais l'impression de courir. Il ne donnait jamais l'impression de frapper. Ses adversaires ne savaient jamais où allaient atterrir ses balles.
Je me souviens de mon premier disque, on me l’avait rapporté des Etats Unis. C’était Bridge over trouble water de Simon et Garfunkel.
Je me souviens du circuit de voitures de course miniatures dans le grenier de Guy Claude en Belgique.
Je me souviens qu’elle était toujours de notre côté. Plutôt une vieille grande soeur qu’une grand-mère.
Je me souviens d’un petit tricycle rouge en métal.
Je me souviens du bac à sable en forme de bateau dans le tout petit square près de la Grande Mosquée de Paris.
Je me souviens que chaque semaine j’attendais avec impatience la livraison du journal Pilote auquel j’étais abonné.
Je me souviens de la première fois où j’ai mis les pieds sur l’île d’Oléron.
Je me souviens qu’à Noël ma marraine m’offrait le livre de l’année du Reader’s Digest.
Je me souviens de la première fois et de la seule, où au Lycée, j’ai répondu à une question en disant qu’en Inde les gens vivaient castrés. Mortifié de honte.
Je me souviens de la voix de crécelle des frères Gibb des Bee Gees dans "I started a joke".
Je me souviens que dans certains cinémas de Paris, il n’est pas rare de trembler sur son siège quand, en dessous, un métro passe.
Je me souviens du petit court de tennis en terre battue près du Pont du Petit Parc à Saint Maur.
Je me souviens du nom du chalet que mes parents avaient loué avec des amis, un été à Val d’Isère: Les Airelles.
Je me souviens des escaliers descendant à la plage d’Houlgate et de la grande maison de vacances des Mercier.
Je me souviens que mon grand père détestait perdre aux boules et qu’il avait la colère facile. 
Je me souviens qu'on disait de moi c'est lui tout craché. C'était aussi mon parrain.
Je me souviens qu’il faisait croire qu’une banane sortait de son aisselle et que cela nous faisait beaucoup rire.
Je me souviens de l’odeur du quartier où mes grands parents avaient loué une maison à Saint Gilles Croix de Vie. Ça sentait le poisson séché.
Je me souviens qu’au cabanon je n’étais, tout l’été, vêtu que d’un short et d’une paire de sandales en lanières de cuir.
Je me souviens de la très haute échelle métallique pour monter tout en haut du bassin d'arrosage rond et de son eau noire, là-haut.
Je me souviens de la nuit du 21 Juillet 69. On allait du cabanon à l'extérieur pour voir si on ne les apercevait pas, là-haut.
Je me souviens de ce blouson blanc à peine rapporté du Japon que j'avais oublié sur un banc du square de la Place des Marronniers.
Je me souviens de la finesse de la lame du couteau à force d’avoir été aiguisé qui servait à mon grand-père pour égorger les poulets et peler les lapins du dimanche.
Je me souviens du S.A.C. : Service d’Action Civique et de la tuerie d’Auriol qu’il avait été soupçonné d’avoir commis. Puisqu’il avait commise.
Je me souviens chez les louveteaux d’Akéla la cheftaine. C’était une vieille, elle devait avoir au moins quinze ans.
Je me souviens de la montée vers Clans et de la place du village et de sa fraicheur, le soir.
Je me souviens de nos balades avec six enfants et une chienne noire si heureuse dans la campagne auxoise.
Je me souviens des salades, des laitues, rangées en cagettes, chargées dans la deux chevaux commerciale et livrées avec un grand-père dans le vieil Antibes.
Je me souviens que le soir des résultats des élections présidentielles de 81 nous avons cru, avec effroi, voir le haut du crâne de Giscard D’Estaing apparaître.
Je me souviens de la maison d’Arzacq Arraziguet, Pyrénées Atlantiques, de sa petite terrasse sur le devant, de ses quatre grandes chambres à l’étage du poêle à bois dans la cuisine et de son atelier interdit d'accès.
Je me souviens très précisément de la douceur de la température dans la cour silencieuse de La Pitié Salpétrière la nuit du jeudi 28 Mars 1985.
Je me souviens qu’elle était tout pour moi. Pas la seule, mais tout.
Je me souviens d’avoir trouvé que l’arrière de la traction avant de mon grand-père était incroyablement spacieux.
Je me souviens d’un spectacle du chanteur Renaud au Grand Rex et de son arbre géant sur la scène.
Je me souviens d’une tristesse après un match de coupe du monde de football France Allemagne.
Je me souviens du chocolat au lait chaud. Sans passer par le casserole, chaud de la chaleur du pis qu’on allait chercher à la ferme d’à côté
Je me souviens des parties de pétanque en nocturne sur le terrain éclairé le long de la maison.
Je me souviens de l’odeur moite et tiède des immenses serres de roses en fleurs.
Je me souviens de la Celtique qu’elle allumait et se collait dans le coin de la bouche pour faire sa vaisselle et qu’à cet instant, il fallait dégager de sa cuisine.
Je me souviens du premier fast food de Paris à l’angle de Saint Michel et Saint Germain.
Je me souviens d’une visite au musée de la mode et d’une exposition Shisheido.
Je me souviens de sa Renault Gordini, de sa MG coupé verte et de son Opel manta.
Je me souviens d’une longue balade à pied sur les berges de la Seine vers Chessy lors d'un week-end excessivement pluvieux. Tellement qu'il a fini par pleuvoir à l'intérieur.
Je me souviens que la douche du cabanon était une lessiveuse peinte en noir mat et montée sur une structure en bois.
Je me souviens de l’attentat de la rue des Rosiers, de celui du métro Saint Michel, des pleurs, des cris, des morts et des blessés.
Je me souviens du long couloir enfumé du Bar Le temps perdu juste en face du Lycéeet toutes les heures qu’on y a passées à refaire le monde. On a échoué, c'est un Mac Do aujourd'hui. Il y avait aussi celui de La Croix souris mais on ne le fréquentait pas, celui-là. Il existe encore.
Je me souviens d’un figuier dans le fond de la campagne. On pouvait accéder à la première grosse branche, s’y allonger, cueillir les figues sans bouger et les manger sur place.
Je me souviens de son désir. Comme il faisait naître le mien.
Je me souviens de Ferreux sous Quincey de son bar, de ses blancs limés et de la petite largeur transparente de la rivière  Ardusson.
Je me souviens de L’Auberge du Cygne de la Croix à Nogent sur Seine et des repas que nous y avons partagés, en bande.
Je me souviens du square Henri IV et des projecteurs éblouissants des bateaux-mouches.
Je me souviens combien j’aimais la regarder. Juste la regarder. Je la trouvais si belle. Et marcher à côté d’elle.
Je me souviens d’avoir visitéle journal l’Équipe et son imprimerie qui était au même endroit que la rédaction.
Je me souviens de la couleur de la peinture de ce couloir de la maternité Esquirol de Saint Maurice ce samedi 7 Aout 1982.
Je me souviens des pleurs d’une amie sur le parking d’un cinéma d’une ville naissante à la sortie du film Série Noire avec Patrick Dewaere. Bouleversés.
Je me souviens de la bouffée de chaleur ressentie sur le haut de la passerelle de l’avion dans la nuit de Fort de France.
Je me souviens d’un moulin en Normandie, d’un court de tennis et d’une rivièreàtruites pêchéespar la fenêtredu séjour.
Je me souviens du jardinet de Chilly Mazarin et de sa toute petite maison branlante poséedessus. Au bout du jardin le bruit lancinant du passage sur l’autoroute A6.
Je me souviens de tout le chagrin que j’ai pu lui faire.
Je me souviens que j’avais la collection complète du journal Pilote et que j’étais abonné, j’attendais chaque semaine avec impatience sa livraison.
Je me souviens des bouses de vache à même la rue de la vieille ville après le passage du troupeau deux fois par jour. Et des mouches qui suivaient.
Je me souviens de l’instant où elle a attrapé ma main pour courir plus vite sur une aire de supermarché.
Je me souviens de l’intensité de son regard quand elle a croqué dans une tartine de confiture de groseille grande comme une assiette.
Je me souviens du train à vapeur qui passait près de chez un ami. Quand nous entendions la locomotive arriver nous courrions sur la passerelle pour être enveloppés par la fumée blanche.
Je me souviens de Monsieur et Madame Haudricourt. Lui directeur de l’école, elle institutrice. Deux vraies peaux de vache. Les deux. Je me souviens que sa spécialité, à lui, c’était de tirer vers le haut, sur les cheveux fins des tempes jusqu’à ce qu’on soit sur la pointe des pieds et là, tombait la double gifle simultanée, cinglante. Des deux mains.
Je me souviens qu’on avait tiré sur le Président Kennedy et qu’il en était mort. Et nous tristes.
Je me souviens du chat siamois Jojo et de la jolie Elsie qui étaient des usines à câlins.
Je me souviens que je me demandais qui pouvait bien être à la radio cet Emile dans le jeu d'Emile Franc.
Je me souviens des encriers remplis chaque matin en haut à gauche des bureaux pentus.
Je me souviens de mon pull de louveteau bleu marine en laine avec ses trois galons de sizenier. Et de tous les badges le long de la manche gauche.
Je me souviens des bocaux de verre pleins de sucres candy chez le marchand de bonbons du boulevard de Créteil.
Je me souviens du caniche noir qui venait à ma rencontre quand je revenais de l'école et de la fête qu'il me faisait.
Je me souviens qu’on jouait aux osselets assis par terre dans le préau et que les places étaient chères pour avoir le carrelage qui glisse et pas le goudron rugueux.
Je me souviens de la moiteur odorante dans les longues serres d’œillets Tangerine.
Je me souviens de l’odeur de lessive de l’aronde commerciale du droguiste qui montait péniblement le chemin des Âmes du purgatoire une fois par semaine en klaxonnant. Quand j’étais là, ma grand-mère lui achetait un paquet par semaine de Bonux. Elle dépliait un journal et vidait la poudre pour trouver le cadeau.
Je me souviens de la piscine des Zalewski qui servait aussi de bassin d’arrosage.
Je me souviens que la DS du Général de Gaulle avait été prise pour cible dans un attentat et je me demandais qui pouvait bien être ce petit Clamart.
Je me souviens de mon ami Saka Becher. Nous rentrions ensemble de l’école et durant tout le trajet nous jouions aux billes dans la poussière du caniveau.
Je me souviens d'un chien qui s'appelait Tabac. Parce qu'il était marron?
Je me souviens de la blouse grise de Monsieur Gosset instituteur à l’école Carnot, quartier d’Adamville à Saint-Maur des Fossés.
Je me souviens du boxer de mon grand-père, Mickey, qui mordait au bras celui qui faisait mine de lever la main sur moi.
Je me souviens de Monsieur Christian Dorothé un professeur de français du CES sur la chaise duquel nous mettions des punaises. Nous l'avions punaisé,  il nous avait puni.
Je me souviens des soirées athlétisme du Stade Chéron à Saint Maur Des Fossés de l'odeur d'herbe coupée  et de la rivalité entre Michel Bernard et Michel Jazy.
Je me souviens des martinets pendus en grappes vendus par ma grand-mère dans son magasin rue Monge.
Je me souviens que je croyais que l'insulte suprême était "laborieuse" et qu'une borieuse était vraiment une personne épouvantable.
Je me souviens des pans bagnats de dix heures partagés avec l’ouvrier agricole Jeannot qui était mon colosse ami.
Je me souviens du ciné-club de Maisons Alfort où j’allais voir des films polonais en noir et blanc sous titrés, pour être, un peu plus, avec elle.
Je me souviens du regard de Jeanne Falconnetti dans le Jeannne d'Arc de Dreyer.
Je me souviens de la fanfare de la piste aux étoiles, du costume blanc  et des cernes sous les yeux de Roger Lanzac.
Je me souviens de l’escalier en colimaçon pour monter à l’infirmerie de l’école.
Je me souviens de la librairie marchand de bonbons juste en face de l’école. On y achetait aussi des billes.
Je me souviens de la ligne de métro Châtelet, Pont Marie, Sully Morland, Jussieu qui allait de Louvre à Monge et qui passait sous la Seine.
Je me souviens du cinéma et des bains douches municipaux de la rue Monge où je suis allé avec mon grand-père.
Je me souviens de l’anneau de métal à décrocher qui donnait un tour gratuit au manège du jardin des Tuileries.
Je me souviens du billard français  du bar du Pont de pierre où nous allions jouer en faisant bien gaffe d'éviter l'accroc.
Je me souviens qu’au Printemps sur les trottoirs en terre on attrapait des hannetons qu’on mettait dans des boites d’allumettes.
Je me souviens d’un match de hand-ball à Falaise. Nous y étions allés dans la DS d’un de nos pères. Nous en étions revenus en trombe.
Je me souviens des départs en 4 chevaux le soir et des réveils au petit matin dans les rougeurs de l’Estérel.
Je me souviens qu’il m’arrivait en rentrant de l’école primaire de passer par la charcuterie et d’acheter des tranches de saucisson à l’ail comme j’aurais acheté des roudoudous.
Je me souviens du torrent de sang qui s’écoulait en mer quand à l’abattoir de La Fontonne on tuait les bêtes. L'endroit devenait alors très poissonneux et puant.
Je me souviens du gris Coubertin avec ses briques rouges à l’extérieur.
Je me souviens de la piscine et du terrain de tennis au sous sol de la rue Eblé, des casiers en bois avec des trous d’aération en haut et de l’odeur des vestiaires de la salle d’Armes au dernier étage.
Je me souviens des carcasses de viande dans toutes les boucheries du bout de la rue Saint Honoré vers les halles et le va et vient incessant des camions.
Je me souviens du cinéma Eldorado près de la gare de Saint Maur Le Parc où l’on pouvait fumer. Dans la gare ET le cinéma.
Je me souviens que j’aimais rester à l’étude de l’école pour la grande récréation entre seize heures trente et dix sept heures.
Je me souviens du goût un peu âcre des feuilles d’oseille dans le jardin potager de Rosny sous Bois.
Je me souviens que nous avions répété un spectacle avec Pierre Jolivet. Je me souviens d'un sketch où il était question d'amour l'un plus que l'autre qui finissait par un affrontement. On ne l’a jamais joué.
Je me souviens du repas de communion solennelle dans un restaurant des bords de marne et de la montre que j’y avais reçue. Je l’ai toujours mais elle a perdu ses aiguilles et je ne porte plus de montre.
Je me souviens de tous ces après-midis dans sa chambre, elle n'habitait qu'à deux pas du lycée.
Je me souviens des lanières des patins à roulettes qui tenaient mal sur les pavés de la Cour carré du Louvre, d'avant la pyramide.
Je me souviens de l’odeur du crottin de cheval venue de la caserne des gardes républicains de la Place Monge.
Je me souviens de Mademoiselle Lerner notre professeur de français qui, pendant ses cours a suivi, inquiète, à l’aide d’un petit transistor l’évolution de la guerre du Kippour. Mais sans jamais nous en parler.
Je me souviens que j’aimais les jours d’élection. Le lendemain il n’y avait pas d’école à cause de la désinfection. Désinfectent-ils encore les locaux, aujourd'hui?
Je me souviens que « je me souviens » est la devise du Québec.

Je me souviens d’avoir vu deux fois Samy Frey au théâtre, pédalant sur une bicyclette jouer Je me souviens de Georges Perec…

11 juillet 2019

Ici, l'été

Ici, l’été s’écoulait sans doute comme partout ailleurs, sur terre, du moins dans notre hémisphère. C’est un de nos penchants ça de penser que s’il en est ainsi pour nous, il en va de même pour le monde, voire pour l’univers pour ce qui est des plus mégalomanes. De l’autre côté d’ici, on parlerait plutôt d’hiver. 
Là, les mardis venaient après les lundis et les nuits succédaient aux jours. La lune croissait puis décroissait et disparaissait, les étoiles s’allumaient toutes les nuits sans nuages et, tous les jolis soirs que Dieu faisait,  les chauves souris entamaient leur sarabande alimentaire à la même heure. Alors, les cigales faisaient une petite pause douce et bienvenue à nos oreilles meurtries. Les orages successifs gonflaient comme des colères noires et une fois dégonflées, une fois apaisées, la paix et la chaleur s’en revenaient faire un tour dans le coin. Jusqu’aux prochaines rougnes.
On perdait notre temps à manger et surtout boire, beaucoup, à cause des chaleurs incroyables de cette année, encore plus hautes que les plus élevées de l’an passée qui elles mêmes… Il fallait en prendre son parti ou pas mais ce qui était quasiment certain c’est que ça n’allait pas s’arranger.  On nous promettait le pire, du reste il était déjà là. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. Alors, on se résignait à prendre des douches dans le jardin à même le tuyau en se brûlant les jambes aux premiers litres coulés, puis en frissonnant le froid venu, à aller à la rivière, s’y tremper, à en revenir, en nage et à essayer de dormir la nuit ce qui n’était pas facile à cause encore des températures qui atteignaient des sommets si hauts qu’on avait mis sur le matelas des serviettes éponges en guise de  draps pour tenter d’absorber un peu les litres de sueur perdus.
On passait nos heures à lire donc à vivre d’autres vies, à ressentir d’autres sentiments, à conquérir d’autres cités, à trahir d’autres proches, à assister à la destruction d’autres vies que la notre, à aimer, aimer aimer encore, à lutter contre cette ennui lancinant qui pouvait nous surprendre à la faveur d’un quartier de melon frais ou d’une bouchée de pastèque. On commençait à en avoir un peu soupé des figues trop mûres, celles de début Juillet et des gaspachos glacés.
On se couchait tard, on se levait tôt et il arrivait qu’on dorme comme des souches à même le canapé du salon une heure ou deux dans l’après midi, les volets fermés malgré le bruit zinzinant du vol vert énervé des mouches.
Septembre était encore loin, on n’y pensait même pas. Sauf parfois, la preuve. Et pourtant désormais, Septembre n’existait plus. On était en vacances permanentes de Mai à Septembre, d’Octobre à Juin, du lundi au samedi on n’allait plus au chagrin comme disait l’autre. On était désormais payé pour rester chez soi. Quelle misère.
Pendant des années on nous avait filé quelques pièces pour qu’on se lève à l’aube et maintenant on nous en donnait un peu moins pour qu’on reste couché. C’était à n’y rien comprendre. Du reste pas grand monde comprenait quelque chose. D'ailleurs certains en devenaient fous ou tombaient malades ce qui revenait au même. Il n'était pas rare d'en croiser un ou deux hagards, perdus embistrotés jusqu'aux neurones, attendant hébétés que le soir vienne et qu'il les pousse dans leurs tanières où ils iront rêver avachis, désormais inutiles et soit disant coûteux, à des lendemains joyeux en attendant  le jour inéluctable et glauque de leur entrée en Ehpad. Il savait de quoi il parlait,  figurez vous qu'il était, maintenant à l'âge ou pour la Fête des Pères on lui offrait des chaussettes de contention... Vous me direz: Bonne nouvelle, il n'est pas encore à celui où on lui refile des bas anti-varices de chez Emmaüs. Je sens bien que le souffle chaud de l'immonde Stannah me tourne autour...
Je ne vous donnerai pas tort.

Voilà ce qu’il se disait au bord de la piscine à l'eau bleue grise, allongé dans un hamac en filets, un bouquin ouvert sur la poitrine, la tête sur un coussin doux, sous l’ombre bienveillante du tilleul, bercé par le chant zigzagant des cigales excitées et caressé par un mistral frais du matin  se levant.




04 juillet 2019

Pas cher payé

                           À la faveur d’un nid de poule carabiné, accueillir avec bonheur l’irruption d’une phrase qu’on rêvait d’écrire depuis des semaines, s’arrêter devant le passage bondissant de la fourrure rousse d’un écureuil traversant le chemin sous ses pas, faire toujours le même parcours parce que justement il n’est jamais le même, les lumières changent, les bruits changent, les couleurs changent, les odeurs sont à chaque fois nouvelles et surprenantes comme dans la vie de couple l’autre n’y est jamais le même, les sentiments qu'on lui porte non plus, on ne l'aime jamais avec la même force, on peut certains matins le détester à lui vouloir du mal et le soir lui tomber dans les bras comme dans un refuge accueillant, l'amour c'est vivant, ça varie, ça ondule, ça secoue, ça transporte, ça s'ausculte et c’est ce qui rend la durée plus intense, faire une petit pause au frais d’un avant bras de la rivière cavalant, surprendre le vol bleu électrique d’un martin pêcheur qu’on aura dérangé, assister au spectacle d’une truite longue comme une cuisse, en attente dans le milieu du courant, se rendre compte amusé que sous l'effet des endorphines les vieilles douleurs de la cheville gauche du genou droit et du bas du dos disparaissent peu à peu, être accompagné du vol tranquille mais concentré d’une buse en chasse au dessus du doré des blés, jeter un oeil à droite à la colline de Thouzon et son château branlant posé dessus comme un noyau de cerise sur un gâteau sec, déplacer du milieu du chemin au bas côté la coquille caramel grosse comme un poing d'un escargot de Bourgogne et lui dire: ne reste pas là, avec tout le chemin que tu as parcouru, ce serait bête de finir écrasé, ici, se sentir une seconde saint François d'Assise et puis vite penser aux granulés bleus balancés dans les pieds naissants du basilic pour dégommer les limaces qui me les bouffent, ça équilibre, engloutir une bouchée entière d’été au pied du figuier du troisième kilomètre, apercevoir l’intense bleu d’un champ de lavande derrière le vert profond de la grande haie de cyprès, contempler la présence d’un troupeau de chêvres, de son odeur et surtout de la joie d’une bande de cabris bondissant comme des balles qui jouent à  se donner des coups de têtes pour de faux avec des poses de kékés des bas quartiers, écouter avec attention le lancinant et répétitif coucou du coucou, prendre un bain chaud de chants de cigales amoureuses sous les pins de la haute pinède, admirer le vol tremblant d’une alouette, regarder en avançant le Ventoux là bas, dans le fond, et son toupet de nuages façon chantilly, annonciateurs d’orages, attraper au passage un brin de liane, tirer dessus et en libérer le cerisier envahi, éviter les insectes traversant vite fait le bitume en quasi fusion, parler à un chien qui aboie derrière la clôture autant pour dire bonjour que pour prévenir : ne pense même pas à franchir la clôture, commencer à organiser son affaire et se dire dans un sourire que cette fois on tient un bon bout, juste après, penser que seul on est bien mais que ce ne serait pas plus mal de la partager, cette marche, croquer dans l’orange tiède du fruit tombé par terre sous l’abricotier du huitième kilomètre, se dire qu’on y est presque et prolonger d’encore mille mètres pour être bien certain de la fin de sa page, entendre le jacassement agressif de pies et espérer qu’elles se disent des choses essentielles sur la marche du monde, qu'il vaille la peine de faire tout ce barouf, qu'elles s'en racontent sur  tout ce qu'il reste encore à faire pour que, demain, des vols d'oiseaux le parcourent encore, le monde,  s'apercevoir que le corps désormais en déficit d'endorphine les douleurs du début repointent leurs museaux, entendre la voix synthétique et pourtant semble-il joyeuse du portable annoncer : dix kilomètres, mille deux cent kilos calories brûlées, , se dire à haute voix: yes, moins une figue et un abricot, il faut tout compter, maintenant se presser de revenir, pousser le portail, entrer, ouvrir la porte du frigo, descendre une bouteille d’eau fraîche à même le goulot, monter au bureau s’y asseoir sans prendre de douche, ruisseler des avants bras et tenter de mettre en phrases qui tiennent la route pour quelles étranges raisons on s’en va chaque jour faire son tour, presque toujours le même, dans sa campagne, le matin juste avant que s'impose à tous la dictature sans pitié de la Grande Canicule.
Mille deux cents kilocalories pour une page, au fond, ce n'est pas cher payé.




23 juin 2019

Le jour de ma fin

Si je ne le fais pas moi, qui va le faire ?
Si je ne le fais pas maintenant que tout va bien quand vais-je l’écrire ?
Si j’attends encore un peu, tout va se déglinguer, le cerveau se liquéfier, le corps fondre et je n’aurais pas assez de recul pour examiner l’affaire avec bienveillance et sourire.
Ça ne va avoir que des avantages, je saurai ce qu’on dira de moi le jour venu, pas de surprise, pas d’intempestif Festen, pas de révélations fourbes. 
Ainsi, je maîtrise jusqu’au bout.
Alors voilà :
Discours à lire pour le jour où on me brulera

Merci à tous d’être venus. Je ne pensais pas que vous seriez si nombreux.
S’il vous plait ne soyez pas tristes, vous, ça me fait déjà assez chier d’être là où je suis! Je compte sur vous pour que vous n’en rajoutiez pas.
Et puis, je vis, si l’on peut dire, un moment qui arrive à tout le monde alors cet instant n’a vraiment rien d’exceptionnel. J’ai une liste longue comme le bras de tous ceux qui sont déjà passés par là.
Autant vous le dire de suite, j’ai aimé profondément vivre. Je ne regrette rien. Non rien de rien même si je n'aurais pas été contre une petite prolongation. Le temps de bien faire ma valise.
Ah si une chose, j’aurais quand même, dans cette vie, beaucoup aimé être un peu plus grand, enfin moins petit mais bon voyons le côté positif : Ça vous a souvent fait rire ce qui n'est pas négligeable et puis des jours comme aujourd’hui, on peut toujours se consoler avec l'idée que ça coutera moins cher. Ne serait-ce qu’en planches. Aussi, en écrivant cette page, je vais m'épargner les poncifs du genre: Petit par la taille mais grand par l'étalon...
Ah des économies de fuel aussi, sans doute…
Dire que j’aurais bien aimé être moins con aussi souvent. Ça m’est arrivé plus qu’à mon tour, je ne suis pas dupe. Je laisse à chacun un temps pour se souvenir d’une ou de plusieurs occasions où vous avez pu vous dire à mon propos : Qu’est ce qu’il peut être con quand il s’y met...  Si je pouvais voir vos visages, je les verrais s’illuminer. La preuve que vous en avez trouvé plein. Des moments.
J’ai aimé vous faire sourire quand j’y suis arrivé. J’ai aimé que vous m’aimiez quand ça vous est arrivé. J'ai aimé quand on m'aimait. Sauf dans les orties.
Au fond, j'ai aimé vivre, j’ai aimé profondément voir les paysages que j’ai vu, j’ai aimé en partager certains avec certains, d’autres avec d’autres. 
En vrai, ce que j’ai le plus aimé dans cette vie vécue c’est partager.
Des coups à boire, des hauteurs de collines, des fins de repas, des senteurs de sous bois, des plages de sable blanc, des tranches de pains frais, des bains dans les rivières cavalantes, des saucisses au sable, des ivresses vagues, des soirs d’étés, des accostages aux quais, des tartines de confiture maison, des bivouacs éphémères, des entrées dans des chambres, des plongeons dans des torrents gelés, des silences complices, des feux de camp, des jours de neige, des caresses appuyées, des levers de jour, des matins brumeux, des désirs tenaces et contagieux, des baisers et langoureux et dans les cous, des fous rires en cascades, des légèretés douces, des atterrissages, des odeurs de feux de feuilles mortes, des grains passagers, des entrées en gare, des balades en montagne, des couchants superbes, des matins merveilleux…
Ce n’est qu’à tout cela que j’aurai envie de penser ce jour. 
Si seulement, je le pouvais encore.
Je demande pardon à ceux que ma bêtise aura pu, un jour, blesser. 
Pour les autres, tous les autres, soyez heureux. Continuez.

PS:
Cette page peut être lue par un inconnu, comme un employé funéraire de permanence par exemple, cela évitera le trop d’émotion et soulagera sans doute un de mes proches qui, sans cela, aurait dû s’y coller.



07 juin 2019

C'est la vie qui l'est

"Et comment on va aller lui rapporter ses merdes! D’où elle à le droit de vendre des saletés pareilles ? On devrait la dénoncer au centre anti poison, oui !? 
À la police, même. 
J’ai manqué d’y laisser la lame du couteau tellement c'était dur ! 
Et moi mes dents. Encore un peu, mon pivot rendait l’âme! On voulait juste manger du fromage, pas faire un stage chez les tailleurs de pierre !
Non vraiment on ne peut pas laisser passer ça. 
Mieux, on ne doit pas laisser passer !"

Ils ont collé les quatre ou cinq pierres au genièvre, au poivre ou aux baies roses, qu’ils avaient achetées la veille à la ferme Sainte Brigitte dans une boite plastique Tuper machin et ils l’ont laissée là sur le rebord de la banque en évidence pour ne pas l’oublier. Le lendemain, ils attendraient l’heure de l’ouverture de la fromagerie ou plutôt de la carrière, c'est à dire vers la fin de l’après midi pour monter à la ferme régler le différend et, au moins, se faire changer les immangeables pour du comestible. Ils étaient remontés comme des coucous et pas vraiment disposés à se laisser enfumer par une vendeuse de fromages durs. Fût-elle la jolie femme qu'elle était. Une cinquantaine pimpante, blonde filiforme loin du cliché convenu de la fromagère rougeaude et bien nourrie. 
Ils  étaient venus dans le coin pour passer quelques jours de ce Mai finissant en altitude. Il faut dire que l’endroit valait le déplacement des trois heures par l’autoroute. Un village fortifié, plein de charme au cœur d’une vallée battue par les torrents qui étaient au moins trois à débouler des sommets et comme il avait neigé tardivement cette année, l’eau courait encore en gros bouillons gris musculeux et faisait en dévalant un raffut du diable. Au Nord et au Sud du village protégé derrière ses remparts encore tous  debout, il y avait de chaque côté un fortin renforçant l’idée de  forteresse imprenable. Le village était à peu près au mitan de la vallée du haut Verdon. D’un côté Saint André des Alpes, de l’autre le col d’Allos et après la bascule, la vallée de l’Ubaye avec la si mexicaine Bercelonnette. Ils étaient montés parce qu’une rumeur disant que cette année les morilles étaient abondantes avait couru partout et était arrivée jusque dans la plaine. Ils voulaient en être. Toutes ces dernières années la fenêtre de ramassage avait été plutôt étroite et on disait que cette fois c’était le bon Mai. Il ne fallait pas louper ça. Le village s’était peuplé de marcheurs un panier à la main qui ne venaient surement pas pour cueillir des abricots. Le lendemain matin les deux sont partis à l’aube pour un coin inconnu de tous les autres, du moins l’espéraient-ils. Ils en ont rapporté une pleine cagette, les ont montrées à certains sans leur dire où ils les avaient trouvées, les ont nettoyées, pesées  puis mises à sécher. De temps en temps ils les regardaient en se disant intérieurement : Putain, si elles sont aussi bonnes que belles, elles vont être bonnes. Ça valait le coup de transpirer un peu. Les veaux n’ont qu’à bien se tenir. On était maintenant en fin d'après midi, l'heure était venue de rapporter leurs achats douteux. Ils ont pris la voiture et la boite plastique avec les cailloux aux herbes et sont remontés vers la fromagerie.
Arrivés devant ils ont été contrariés, il y avait des clients. Comme Ils ne voulaient pas non plus l'humilier, ils ont préféré attendre que les gens s’en aillent pour entrer râler.  Quand les autres sont sortis, ils sont rentrés.
L’un a commencé :
"Voilà, on est venu hier et on a acheté ça. On n’a pas pu les manger, ils sont durs, amers, vieux..."
En prononçant ce mot c’est comme si on avait donné le départ d’une course. La fromagère s'est mise à monter sur un immense cheval : 
« Mais je vous ai dit qu’ils étaient durs, je vous l’ai dit, je vous ai prévenu » et puis elle a continué. Un torrent de misère nous a dégringolé sur les épaules :
« Je n’ai plus de lait depuis Pâques, IL a pété un câble, IL nous fait sa crise de la cinquantaine, IL a foutu le camp, IL a vendu les vaches, IL a laissé tomber sa famille, IL a foutu en l’air tout ce qu’on avait construit en vingt ans… Je tiens parce qu’il y a mes enfants et que je veux me battre" 
Des larmes lui montaient aux yeux et commençaient à couler en grosses cascades sur ses joues, elle nous envoyait ses peines dans une extraordinaire tension d’une tristesse infinie… "IL" On ne le connaissait pas mais d'après le tableau, on n'avait pas très envie de le connaitre. Et puis, elle a continué sur ce ton pendant un bon quart d'heure. Un mélange détonnant de rage et d'abattement. Pour finir elle a balancé:
"C’est la vie qui est dure, pas mes fromages, si vous saviez."
On se retrouvait comme deux crétins avec nos petites pierres parfumées dans leur boite plastique devant ce tombereau de malheur qui n’en finissait pas de se verser dans nos oreilles et nos deux coeurs.
"Mais je vais vous rembourser, je ne sais pas comment je vais finir le mois mais tant pis, au point où on en est, je vous les paie vos fromages"
 Elle nous a refilé quelques euros avec lesquels on a illico acheté une tomme fraiche histoire de ne pas en plus la mettre sur la paille… On s'est surpris à bredouiller : 
"On ne savait pas, si on avait su, on ne les aurait pas rapportés. Là vous ne pouvez pas l'entendre mais ça va s’arranger vous verrez… Dans quelques années vous serez contente d'être débarrassée d'un type capable de ce qu'il vous a fait..."
Entendre ça, elle ne pouvait vraiment  pas! Pour l'instant.
On n’avait qu’une envie c’est de ne pas pleurer avec elle pour ne pas en ajouter mais  ce qu'on souhaitait le plus c'était surtout de ficher le camp de cette boutique que le chagrin envahissait et devenait contagieux.
Alors, d’autres clients sont entrés. Ils en ont profité pour déguerpir. C'est les larmes aux joues qu'ils ont lâchement abandonné la fromagère à ses tourments.

En rentrant, pour se remettre, sans toucher à la tomme fraîche de l'abandonnée, en vidant une bouteille de blanc, ils ont tartiné des portions entières de vaches qui rient crémeuses sur des tranches de pain mou.




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