19 juin 2018

Justice pour Abbo?

Abbo, appelons le Abbo est un tout jeune berger du sud tchadien agé d’une quinzaine d’années. Un gamin. Comme quelques uns de ses amis, après un long voyage (comme on dit une longue maladie) il a atterri, depuis cet hiver dans la région d’Annecy. Il ne sait ni lire, ni écrire mais il apprend. Vite.
Il est insomniaque, on ne peut pas dormir beaucoup quand on est responsable d’un troupeau dans le sud tchadien. Comme il n’arrive pas à trouver le sommeil pendant cette nuit pluvieuse, il va quand même se balader dans la ville qu’il commence à bien connaître.
Mais les rues d’Annecy ne sont pas sûres la nuit, comme dirait l’autre, même et surtout pour les gars comme Abbo.
Il fait une mauvaise rencontre qui a la forme d’un groupe de jeunes gens guère plus âgés que lui, ils ont une vingtaine d’années. Ils le prennent à partie.  Il leur explique qu'il ne parle pas français et ne veut pas d'histoires et essaie de poursuivre son chemin. Avant qu'il ait eu le temps de s'expliquer, espiègles, ils l'ont balancé à la flotte, dans le Thiou, une rivière qui traverse le centre puis, ils se sont barrés. C'est un brave type qui passait par là qui a plongé pour le repêcher, parce qu'Abbo ne sait pas nager. Il appelle la police, et l'éducatrice qui s'occupe du gamin. Elle demande aux flics de l'emmener au poste où elle va le récupérer à minuit passés. Il est trempé, glacé, et en état de choc. Elle lui donne de quoi se changer et explique aux flics qu'elle veut déposer une plainte, mais qu'elle reviendra le lendemain avec un interprète pour que le gamin puisse donner des détails. 
La réponse des policiers (gardiens de la paix et de la sécurité des citoyens) est encore plus glaçante que le Thiou : C'est pas la peine, c'est franchement pas grave, et puis de toute façon on va pas les retrouver.
Pas la peine ? Pas grave? On ne va pas les retrouver ? 
Dans une ville truffée de caméras de surveillance (46 en Centre ville) ? 
Ils ne se foutraient pas un peu de notre gueule les policiers ?

En vrai, Abbo ne s’appelle pas Abbo mais le Thiou, lui reste gelé et la lâcheté,  la saloperie et la connerie insondables. 
Il est difficile de croire que nous vivons dans un pays où on peut foutre un gamin à la baille. 
Et que ça reste impuni sous prétexte qu'il est tchadien.




18 juin 2018

Brune comme un bel accident.

C’est un peu après  la sortie du virage que je n’ai plus rien maîtrisé. Ma vie est partie en vrille pile à cet endroit là.
Jusque là tout s’était plutôt bien passé. C’était une belle journée de Juillet installée dans une tiédeur raisonnable, sous un ciel bleu limpide d’un seul tenant, le vent d’hier l’avait nettoyé, sur  une autoroute pas trop fréquentée, lors d’un trajet  bien connu du conducteur.  L’engin que je pilotais, une bagnole neuve de bas de gamme, même s’il avait un volant, un moteur et quatre pneumatiques en commun avec les Facel Vega ou autre Aston Martin n’en était que très éloigné du confort légendaire mais si on mettait à fond le volume sonore du lecteur de CD, la musique pouvait étouffer tous ses bruits parasites si agaçants à l’oreille, bref il suffisait de n’être pas trop exigeant sur le confort et les kilomètres s’entassaient gentiment sous le plancher. Chacun accumulé me rapprochait sans trop d'encombre de la fin du voyage. Je ne pensais pas si bien dire. On commençait à apercevoir les premiers signes d’une arrivée prochaine, les champs se rétrécissaient comme des peaux de chagrin, les pylônes électriques se dressaient comme une armée prête à en découdre, les bandes de bitumes s’élargissaient, les panneaux publicitaires étaient de plus en plus présents en menaçants, les avions de ligne au dessus passaient de plus en plus bas et le trafic s’intensifiait légèrement. Encore quelques kilomètres et ce serait la barrière du péage. Il s’agissait maintenant de ne pas manquer l’aiguillage vers la bonne autoroute finale.
J’allais attaquer un grand virage à gauche qui me remettrait sur la route de l’Est quand je me suis aperçu que je roulais un peu trop vite. À force d’avancer à une certaine allure, on ne fait pas gaffe, on ne se donne plus la peine de ralentir, on garde la même pour doubler, on ne décélère pas quand les courbes se pointent, on s'endort un peu. C’est exactement ce qui m’est arrivé. J’ai laissé le pied droit sur la pédale. Au fond. En début de virage, tout s’est bien passé mais c’est à la fin que ça s’est gâté. En vrai, je ne sais toujours pas, des années après, ce qui s’est réellement passé. Je suis encore aujourd’hui absolument incapable de décrire avec précision ce qui m’est arrivé Je me souviens juste d’une sorte de longue glissade et d’un désordre incroyable dans l’habitacle de la voiture. Tout ce qui n’était pas fixé s’est mis à voler autour de moi. Tout ce qui était posé sur le siège passager l’a quitté : Cartes, sac, portefeuille, portable, appareil photo, cigarettes du paquet, lunettes, cd et ça tournait, ça tournait, ça n’en finissait pas de tourner. Et puis, le gris de la barrière de sécurité s’est jeté sur l’avant de ma bagnole. Il n’a pas aimé, l'avant. Il s'est comprimé comme un poumon malade. Après le choc que j’avais un peu amorti en serrant fort les bras, j’avais aussi la ceinture, quand le silence est revenu une jolie fumée blanche est montée droit dans l’azur. Le radiateur, explosé, venait de rendre l’âme ainsi sans doute qu’une grande partie du moteur. J’ai dégrafé ma ceinture, je suis sorti de la voiture, la porte a couiné, bien heureux de n’avoir pas de miroir, je devais avoir une de ces têtes d’abruti apeuré, hébété, perdu.
Je me suis assis sur le gris gondolé. Au passage, j’ai attrapé une clope qui trainait sur le tapis de sol et je me la suis allumée.
C’est là que ma vie a basculé. Elle est arrivée d’en face, elle avait tout vu de l’accident, elle s’était garée en quatrième sur la bande d’arrêt d’urgence et elle avait, cette folle, traversé les deux fois quatre voies en cavalant. Elle avait franchi ça comme qui rigole, sa jolie silhouette dansante si légère au-dessus des obstacles... Je l’ai juste vue se pointer lumière dans la lumière, j’en avais rarement vu d’aussi jolie. Une débutante en quarantaine, brune presque noire, aux cheveux très très courts, un sourire éclatant, une robe de soie collée à elle à cause de la chaleur, aussi courte que ses cheveux, bronzée comme une baguette sortant du four, des yeux d’un vert à le peindre, profond, dense, une sorte de miracle sur jambes fines…  Une Marie Madeleine tenant une bouteille d’eau minérale à la main et me l'offrant :
___ Ça va ? Vous n’avez rien ? J'ai tout vu, dites, vous avez eu chaud, c'est votre jour de chance, aujourd'hui... Votre voiture par contre, comme un Bourvil d’autoroute : Elle va rouler beaucoup moins bien maintenant…
___ Je me doute, j’ai dit bêtement.
Elle s’est assise sur le gris pendant que j’appelais l’assurance. Je voyais bien qu’elle me regardait, qu’elle me jaugeait. Je me sentais scruté. Quand j’ai raccroché, après qu’ils m’aient promis une dépanneuse dans le quart d'heure qui vient, elle m’a fixé et, le plus sérieusement du monde, elle a posé entre nous :
___ Ça tombe bien votre accident, finalement, je vais passer huit jours à Ré dans une maison que des amis me prêtent, j’y vais seule mais je déteste ça. Vous ne viendriez pas la passer avec moi, cette semaine ? Pour vous remettre ? Je vous emmène et je vous ramène… Pendant qu'ils réparent votre voiture? La maison est grande, en bord de plage, il y a plusieurs chambres et même une piscine...
J’ai laissé un temps de silence, je ne voulais pas qu’elle pense que je suis un garçon facile et puis, vaincu, j’ai menti sans vergogne :
___ Heu... Je n’ai rien à faire les jours qui viennent et en plus, je ne suis jamais allé à Ré… 
Mon jour de chance, elle avait dit…


09 juin 2018

Un si joli raccourci.

Nous avions décidé de nous offrir une soirée et une nuit mémorables. 
Nous avions choisi d’y descendre à pied et de n’en remonter que le lendemain. C'était une crique en U, comme elles l'étaient toutes par ici. Bien abritée, protégée des vents dominants, comme dessinée au crayon par un paysagiste de génie, bref, un rêve de crique... Elle n'était accessible qu'en bateau ou bien par un sentier tortueux qui descendait de la route et qui traversait le maquis en contorsions alambiquées. Comme nous n'avions pas de bateau, il ne nous restait que peu de solutions, mais n'en avoir qu'une évite le choix. Et, ça peut aider dans une décision à prendre. Nous nous étions chargés de tout le nécessaire pour que notre nuit soit la moins inconfortable possible. Nous n'avions pas regardé la météo, nous nous en foutions un peu. Et si jamais, il venait à pleuvoir, ici, en cette saison, ce serait un miracle tant tout était sec dans le coin. Même les pierres avaient soif. À la vue du ciel, tout s'annonçait pour le mieux. L'ambiance était à la robinsonnade enfantine. Nous allions dormir dehors, sur une plage, comme seule cette île et quelques milliers d'autres peuvent en proposer. Une eau limpide, transparente... un cauchemar de narcisse. Un sable doux, fin... le rêve absolu des dos malmenés. Nous n’étions pas seuls à la fréquenter, d’autres descendaient parfois du maquis et venaient se baigner aussi mais cette fois elles n’étaient pas présentes.
Au menu du soir ce serait grillades, blanc frais, fromages et fruits, enfin de quoi voir venir la nuit et ses étoiles filantes un peu apaisé. Il nous a fallu une belle heure de marche, en descente douce, plongés dans les parfums des cistes, de la myrte, des lentisques et des arbousiers, griffés aux mollets par les ronces, mais des griffures qui valaient le coup, pour une fois. Arrivés en bas, nous avons installé notre campement comme des princes définitifs.
La nuit était presque déjà là. Nous allions nous offrir des souvenirs inachetables.
Avant d'allumer le feu, nous nous sommes trempés dans le vert de l'eau, puis nous avons mangé et bu. La nuit, maintenant, était noire comme une encre de poulpe. Le ciel au-dessus commençait à scintiller. L'un de nous a proposé encore un bain. Il n'était que dix heures du soir, nous avions deux heures d'avance mais nous nous en foutions. Nous nous sommes déshabillés et nous avons plongé et éclaboussé la plage de nos rires.
Le ciel s'était illuminé d'étoiles. En revenant du bain, sur la plage silencieuse, nous avons levé les têtes vers la coupole de diamants. C'est Paul, les pieds souillés, qui nous a fait remarquer que, sur la toute merveilleuse langue de sable phosphorescent, des bêtes à cornes, aussi, venaient se vautrer… 
___ La vache, j’en ai partout entre les doigts de pied! C'est dégueulasse!
Nous autres, en chœur:
___ Paul chéri, tu te fais du mal! Viens donc finir ton verre...
Le rosé l'avait rendu grandiloquent. Il se mit à déclamer comme un shakespearien déjanté:
___ Alors, nous voilà, nus, humbles, humides, dans l'obscure clarté, la tête dans les étoiles et... les pieds dans la merde...
Un assez joli raccourci de notre misérable condition, au fond.


04 juin 2018

Une dernière bière.

Le hall passé,  dans la vaste salle de réception décorée de l’immeuble de trois étages, elles sont une dizaine aux cheveux bleuis autour d’une grande table, occupées à dresser de leurs mains malhabiles, déformées par l’arthrose des bouquets de fleurs coupées. Ikebana de banlieue. Ça sent le mauvais parfum, le lys sucré, l’ennui profond et le vieux, ça sent cette saleté d'endroit à plein nez avec son putain de h qu'on ne sait jamais où placer. En avançant, on leur dit bonjour d’un signe de tête et d’un sourire un peu forcé. Aucune ne répond, aucune n’a vu ou entendu nos signes de politesse bienveillante. Je n’ai jamais à ce point détesté autant les bouquets de fleurs, j’ai fini par ne plus regarder que le dessus de mes chaussures jusque devant  la porte de l’ascenseur.
Depuis quelques mois c’était devenu un rituel. Toutes les fins de semaine, nous venions là, à deux, l’arracher à ce lieu, à ses habitants, à sa désormais nouvelle tribu, pour une heure ou plus et l’emmener boire une bière à l’extérieur. Dès la première fois, ce fut son seul plaisir de la semaine. Dès la deuxième, il n’avait plus été question de l’en priver. C’est qu’il n’avait pas  encaissé de gaité de coeur, c'est le moins qu'on puisse dire, son déménagement après la mort de son amour. Il n’avait pas aimé ni l’immeuble, ni les couloirs, ni les ascenseurs, ni la chambre, ni la salle à manger collective où les moins atteints devaient encore se rendre à heures fixes. Il n’avait pas aimé les gens qui y travaillaient, ceux qui y survivaient pour un temps. Il n’avait rien aimé de tout ce bazar. On n’avait pas pu lui donner tort. Il suffisait de se mettre un peu à sa place. Dans une autre vie, il avait été chef d’une entreprise, d’une dizaine de salariés. Il avait été un cador dans sa partie, celui qu’on venait consulter de tout le département et au-delà. Il avait été celui qui prend des décisions, fait des choix, les assume, dirige, organise, suggère, ordonne, engueule, paye. Il avait eu trois maisons : la sienne, enfin, la leur, celle de tous les jours, celle qu'il avait dû quitter, une de campagne à une heure de route de chez eux, pour les belles fins de semaine de printemps, une sur une île pour l’été avec un bateau à quai. Et là, aujourd’hui, il n’était presque plus que l’ombre de l’homme qu’il avait été. Un type orphelin de son amour, sourd, ne voyant plus très bien, avec du mal à se déplacer, incapable de se laver seul, qui restait assis toute le long des jours vautré dans un fauteuil près de la fenêtre,  à ne pas regarder dehors, une couverture sur les genoux, ce n’est pas le moment que vous nous attrapiez froid, hein? 
Il y avait quand même de quoi l’avoir mauvaise et enrager.
Alors pour adoucir un peu ses tourments, on avait pensé à ça : prendre deux heures et l’emmener en terrasse si le temps le permettait pour qu’il puisse tremper ses vieilles lèvres dans la mousse d’une blonde. Le sortir un peu de là où rien n’avait grâce, à juste titre, à ses pauvres yeux.
Et puis, on le raccompagnait.
En le laissant après l’avoir embrassé, on lui disait à samedi prochain. On fermait la porte de sa chambre en lui envoyant d’un ton faussement enjoué : Tu es sage, hein ? Tu ne fais pas de bêtises ? Et on allait pleurer dans l’ascenseur le temps qu’il nous redescende vers la vie.

C’est en rangeant sa pauvre chambre que sur sa table on a trouvé le mot griffonné d’une écriture tremblante qu’il nous avait laissé. Il disait : 

Vous allez être triste et puis trouver que c’est un soulagement. C’en est un. J’ai tellement aimé cette vie que je ne veux plus qu’elle soit réduite à celle que je vis ici. Je vais rejoindre mon amour. Ne soyez pas triste. Je vous embrasse. Vivez. Et commandez moi une dernière bière. 
À ma taille.


Le coucher.

C’est le soir...
Dès le matin, la journée s'était acharnée à te coller un sac de sable sur chaque épaule plus un sur la nuque pour enfoncer le clou et, c'est donc en trainant des pieds comme une limace convalescente que tu finis de l'arpenter… Tu as eu beau ouvrir le frigo et engloutir des verres frais, tu n'es pas arrivé à faire baisser la température. Tu as eu beau t'échiner à te perdre dans le sombre de l'ombre, tu n'es pas arrivé à sécher ta chemise. Tu as eu beau t'éventer, comme une vieille andalouse, c'est toujours de l'air d'haleine qui a balayé tes joues...
Il a fait chaud, tout le long des longues heures du jour.
Dehors, les vols des hirondelles sont restés poussifs, ceux des papillons empruntés... jusqu'aux escadrilles de mouches qui n'ont décollé, ni des vitres, ni des abat-jours. Le goudron des rues était comme une glace molle à la réglisse et les arbres penchaient les têtes vers des caniveaux de poussières. N'ont manqué, que les incantations à la fin du monde d'un Philippulus barré... Pour une journée de canicule, ce fut une journée de haute canicule. Et puis, doucement, le soleil a commencé à plier les genoux, baisser la garde et se passer une éponge sur le front, les ombres se sont allongées, l'air est devenu sensiblement plus respirable, un vent léger s'est remis à souffler, on a commencé de ci, de là, à entendre de gentils glaçons tinter dans les verres, les volets se sont entre ouverts libérant l’air contenu, les persiennes décillées, les ifs ont redressé le faîte, les rouges gorges ont soupiré, les brins d'herbe se sont requinqués, bref, l'univers, un poil apaisé, s'est abandonné au soir naissant à une fraîcheur revenue.
Un dernier verre et ce fut l'heure. On s'est enfilé un tee-shirt qui trainait, un vieux en coton usé jusqu'à la corde mais qu'on aimait porter parce qu'il faisait comme une deuxième peau. On a glissé ses pieds dans une paire de tongs fatiguée, ses fesses dans un short sans âge et sans fermer la maison à clé, on est parti sur la droite du chemin maintenant à l'ombre de la haie. On a tourné à gauche après le grand pin maritime et on a attaqué la montée le mollet presque vif et la cuisse alerte. Le souffle un peu court pour ces premiers mètres, après le corps s'habitue et rembourse sa dette. On en a pour une bonne demi-heure à marcher en grimpant. On en profite pour s'en raconter, un peu. Se moquer, aussi beaucoup. On ne se presse pas, on sait le temps dont on dispose, et là on serait même un poil en avance ce qui nous permet de ralentir et d'attendre les moins rapides. On vérifie plus d'une fois qu'on a rien oublié, mais tout est là. Chacun a pris ce qu'il devait prendre. On se regarde et on se sourit. On est heureux d'être ensemble, à cet instant précis. On éprouve un bonheur profond à l'idée de l'heure qui vient et qu'on va vivre à plusieurs. On le sent à ces ondes qui passent entre nous et apaisent nos dernières inquiétudes. C'est une petite troupe calmement joyeuse qui a pris route et qui ne va pas tarder à arriver. Elle s'est faite silencieuse parce qu'elle sait, exactement, ce qui va se passer...
Elle sait que ce sera un beau moment. Un de ceux dont on se souviendra...
Un de ceux qui marquent, qu'on porte toujours sur soi, qui sert à se défendre contre tous les autres...
Et pourtant, nous sommes juste allés le regarder se coucher.


22 mai 2018

Et pluie, plus rien.

Et c’est à l'instant précis où j’ouvris la bouche que le ciel a fini de se fâcher.
On a attendu une bonne heure dans la voiture que le silence revienne un peu, que le vent se calme et que les sacs de grains nous déversent, avec rage, leur contenu sur la cafetière.
De tout ce temps, enfermés, on n’a pu prononcer une seule phrase tellement le barouf dehors était puissant, comme une grande colère divine. Ce sont des gouttes grosses comme des poings qui ont cabossé le capot, qui ont frappé les vitres et ondulé les tôles. On entendait à peine le poste, même à fond. On avait passé un plaid en polaire sur nos épaules. Si ce n’était le déchaînement à l’extérieur, nous, dedans, étions au sec, à l’abri, au chaud. Nous ne risquions rien d’autre que d’être emportés par le cours puissant des flots bruns, épais. On se serait cru au beau milieu d’un torrent en furie, des langues de boue qui descendaient de la colline,  entouraient la voiture en rigolant et, des arbres, c’était les branches qui tombaient. Heureusement que pas une n'a écrasé le toit. Nous qui étions venus là pour la vue et pour nous en dire, nous n’en n’avions pas pour notre argent. J’avais avancé sur le chemin de la Collégiale, à mi pente, j’avais fait demi-tour et garé la voiture sur le bas côté, juste avant le grand virage, en plein face à la vue. J’avais choisi cet endroit parce que je trouvais que ce que j’avais à lui dire méritait un bel endroit. Un endroit qui pouvait être digne d’entendre des choses profondes, importantes, qui allaient peut-être marquer notre vie, du moins une partie. Il fallait qu’on puisse dire dans cinq, dix ans tu te souviens ? On était monté là-haut ce soir où tu m’as dit… La forme vaut parfois le fond, non ? Ce soir là, c’est le ciel et lui seul qui a parlé. 
Nous, on s'est contentés de l'écouter en se caressant un peu, gentiment les avant bras, les bras, en se croisant et décroisant les doigts, en s'embrassant tendrement dans les cous, en s'appuyant les têtes contre les épaules pendant qu'il hurlait. À sa fureur, nous avons opposé notre douceur mais nous avons gardé nos bouches muettes. Pas un son n'en est sorti. Deux cisterciens sous tempête. 
Quand le calme est revenu, quand le vent s’est apaisé quand les gouttes ont minci, j’ai fait une tentative pour ouvrir la fenêtre et, ainsi évacuer la buée qui s’était accumulée, on se serait cru à l’intérieur d’une cocotte vapeur, je voyais à peine le volant devant moi. L’air frais s’est engouffré dans l’habitacle et nous a fait grelotter. J’ai refermé de suite et je l’ai regardée. La clarté était revenue. Elle était belle comme un jour d’automne, elle s’était mis du rose à lèvres et de dessous son vilain chapeau cabossé, filaient des mèches rousses de ses cheveux pourtant coupés courts. Elle portait des bottes de cuir sur un collant de laine marron et un manteau trois quart caramel avec une large ceinture, sans doute en cachemire vu l'allure générale et la beauté du tombé du tissu. Elle me souriait, lumineuse, tranquille. Elle a tourné la tête vers le pare-brise et d’une voix très calme, comme on attend un train sur le quai, elle a dit :
___ Alors qu’avais-tu de si important à me dire ?
J’ai eu peur de la réaction du ciel, j’ai juste pu répondre :
___ Rien rien, rentrons, j’ai un peu froid, maintenant. Une autre fois peut-être...

De peur de changer d'avis, j'ai, comme le ciel, démarré en trombe, projetant des perles de boue sur presque toutes les  feuilles des branches des arbres du chemin…






17 mai 2018

Mon pauvre Chri.


___ Ce que tu peux être épais mon pauvre Chri! 
Le jour de la distribution, tu regardais ailleurs ou bien tu avais les yeux fermés, ou bien tu n'étais pas là. Mais, pour sûr, tout est tombé à côté! Toi, tu n'as rien reçu! Oublié des fées, banni des dons, le Chri! Il n'est pas Dieu possible d'être aussi sot que tu l’es ! Il y aurait un roi, ta tête ne serait pas très loin de la couronne !
___ Dis, je suis peut-être stupide comme une poubelle sans fond, comme un robinet qui fuit, mais j’arrive quand même à comprendre  que ce que tu es en train de me dire n'est, ni bienveillant ni gentil, alors s'il te plait ménage-moi un poil, vas-y- mollo, veille à ne pas trop me froisser... Fais comme si parfois j'arrivais à comprendre deux trois trucs au hasard. Même les plus niais d’entre les niais ont des fulgurances de comprenette !
___ Tu as raison, Chri chéri, je vais te le dire autrement :
Ces gens là, ceux avec lesquels tu veux pacifier, ceux que tu penses amadouer en t'avançant vers eux les bras grands ouverts, ce sont des dogues, des dragons de pas comodo, mon Chri. Les penses-tu capable de la moindre once d'empathie? Figure-toi que s'ils peuvent te becqueter le foie, ils le feront et avec le sourire, en plus! Ils ont des cœurs de granit, des ventricules d'airain des mâchoires en acier trempé, tu peux me croire, sur parole. Et, surtout, un coeur de granit. À chaque fois que tu cherches à faire ami ami avec eux ils commencent par te faire un grand sourire mielleux mais en vrai, ils s'aiguisent les crocs au fond des gorges. Ce sont des carnassiers sans morale ni principe, Chri, ils ne pensent qu’à te dévorer les mains que tu leurs tends et quand ils en restent là tu peux encore t'estimer heureux. En vrai, c'est le bras et l’épaule et, si possible tout le reste qui les intéresse... Il ne faut pas s’en approcher, jamais ! Ils sont un feu du diable, un brasier de Satan! Dès que tu y mets la main, elle s’enflamme et tu finis charbon. As-tu envie de te retrouver au caniveau, sale, racorni, inutile ? Est-ce cela que tu te souhaites, Chri ? Ce ne sont que des hyènes sanguinaires assoiffées de profits. N’attends rien de bon d’eux et de tous leurs congénères, Chri. Ils feraient travailler les enfants dix heures par jour pour une poignée de cailloux s’ils le pouvaient. Du reste, ils le font ! Ils mettraient en péril la terre entière, du reste, ils n'hésitent pas. Ils foutraient à la rue dans le froid et le vent des familles entières si on leur laissait l’occasion. Du reste, ils les guettent. Du moment que ça leur rapporte. Ils jetteraient dehors des salariées pour une pince à cheveux de cinq euros oubliée dans un sac ET ils le font, Chri, ouvre les yeux sur le monde dans lequel tu vis désormais. Ils ont quitté le navire commun Chri, ils voguent dorénavant sur le leur, entre eux et se foutent pas mal des tsunamis qu'ils provoquent. Ils n’ont plus aucun scrupule, aucune retenue, ils vivent sur une autre planète, ils ne sont plus à nos côtés, ils habitent dans des réserves loin de notre monde à nous. Ils prennent leurs avions, ils habitent leurs résidences protégées, ils ont leur monnaie, leurs règles, leur monde en parallèle au notre. En cas de besoin ils créent les conflits qui les arrangent. Chez eux, on les adule, on les vénère, on leur baise les mains, on leur éponge le front, on leur ouvre les portes, on ne les regarde même plus dans les yeux, en leur présence on baisse le regard. Et, sans même nous le dire, c’est bien ce qu’ils attendent de nous, Chri ! Qu’on s’allonge devant eux, dans la boue pour qu’ils ne salissent pas leurs chaussures à dix mille. Et ne me dis pas que j’exagère, Chri ! C'est l'inverse! J'aplanis, je tempère, j'édulcore! La réalité est encore pire. Il suffit de regarder ce qu'ils font à ceux qui ne sont pas eux, aux forêts, aux océans, aux guépards, aux sous sols... Ils sont capables de t'arracher le poignet qui porte la montre que tu ne peux pas t’acheter si il leur prend l’envie de savoir l’heure, tu le sais bien.

Alors s’il te plait, Chri chéri renonce à ton achat, reporte le, ça n'est pas si urgent,  passe toi de ce que tu souhaitais t'offrir, dis toi qu'au fond tu n'en as pas besoin. Vis sans, tu le peux et dis toi que ce sont eux qui ne peuvent vivre sans toi... 
Et surtout, surtout n’entre dans aucune banque pour y souscrire le moindre petit crédit, si non, je te le jure comme Dieu et Dieu font cloître: tu ne t’en relèverais pas.



11 mai 2018

Un monde marteau.

Si j'avais un marteau, je cognerais le jour, je cognerais la nuit, j'y mettrais tout mon coeur. Claude François.


___Ça a commencé comme ça.  Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'était très clair entre nous. J'ai jamais rien dit sur sa façon de vivre. Je la prenais comme elle était. J'essayais pas de la changer. J'étais pas fou. Pas grand monde y serait arrivé. Pas plus moi qu’un autre. Je l'aimais, c'est tout....

J’entendais cette litanie depuis deux jours. Elle finissait par me bassiner, elle m'éreintait, elle m'exténuait, elle me courait sur le haricot. Mais c’est, pour l'instant tout ce qui sortait de sa bouche de pourri. La saleté d’ordure, je ne voyais pas d’autre noms pour ce genre de type qui lève la main sur leurs femmes, ne savait que psalmodier ces quelques phrases.  Et, cette enflure, il l’avait, autre que levée, sa putain de main… Tout juste si de temps en temps, ce salopard ne se mettait pas à pleurer comme un saule. Mais sur son sort. Je l’aurais baffé. On l’avait alpagué au plein milieu du boulevard, un marteau sanglant dans une main, quand même. Le légiste en avait compté trente deux. Trente deux. Des coups. De marteau, les coups. Il l’avait démolie. On se demandait encore à quel moment et pourquoi il s’était servi du tournevis. Douze, des coups. La plupart dans le cou. Un cruciforme, mais lui, il l’avait laissé sur place. Près du corps étendu, baignant dans une mare de sang à même le carrelage glacé de la salle de bain. Va savoir ce qui se passe parfois dans leurs têtes de déglingués...
___Prends nous pour des passoires, vas-y mon gars ! Fais-toi plaisir ! Tu sais quand même qu'à ce train là, tu es parti pour trente ans de cabane. Un par coup, en somme. 
Ce virus nous servait des :
___Et j’ai trouvé ma femme dans cet état, quand je suis entré, il n’y avait plus rien à faire, j’ai ramassé le marteau machinalement, j’étais secoué et je venais vous voir quand vous m’êtes tombé sur le dos…
___Le téléphone, dis, pourriture,  c’est  que pour les papes, le téléphone ?
___ J'avais les mains pleines de son sang, j'étais bouleversé.
Un putain de bricoleur, aussi que ce gars là. On a fini par apprendre qu’il avait acheté tout son matériel (dans le lot, il y avait aussi une pince multiple, une coupante et une tenaille mais il ne s’en était pas servi de celles là, heureusement, on en tremblait…),  juste une petite semaine avant le crime chez Mr Brico. Le vendeur qu’on était allé interroger se souvenait bien de lui. Et pas dans des termes très élogieux. Un vrai casse couille avait-il témoigné familièrement. Mauvais genre, mais bien vu... Il a repris: Du solide, il voulait des outils solides, pas de ces trucs chinois qui pètent à la moindre difficulté. Il a laissé tomber la sentence apprise par coeur: un bon outil, c’est la moitié du travail fait… Putain, on lui demandait pas non plus une thèse, à çui là… C’est bon, c’est bon… On va noter tout ça…
Nom de Dieu de nom de Dieu, le monde était devenu un opéra fou et nous étions debout aux premières loges. On y assassinait les petites filles à coups de couteaux après deux verres dans le nez, on s'y déclarait la guerre pour un tuyau de gaz, on y laissait mourir de faim des peuples entiers sous prétexte qu'ils étaient loin, qu'on entendait pas leurs cris d'ici, on y frappait sur les femmes comme on dégomme des chamboule tout à la fête foraine et cette sinistre liste pourrait s'allonger encore de quelques pages sans qu'on arrive à en voir le bout. Pire, on se contentait, la plupart du temps de compter les points. On se le disait souvent ça : Nous sommes sur un paquebot ivre et on ne voit  pas les issues de secours. On avait posé nos fesses dans un train dément dont les freins avaient lâché depuis belle lurette. On ne se demandait plus si on allait s’écraser ou couler corps et biens, mais QUAND ça nous arriverait. Et malgré cette conscience froide là, il nous fallait quand même continuer nos enquêtes sur ces hordes de barbares menteurs comme des arracheurs de dents, contre des voleurs escrocs et pour certains meurtriers sans foi, ni loi, ni honte, ni remord, ni regret, ni sens moral… Nous avions dans la bouche, en permanence  une amertume. Pour nous, Le monde était amer... un torrent de fange folle… Et nous devions le stopper avec les doigts. Nous en  sommes les dernières digues, avec les urgences et les pompiers. Si nous lâchons c’est tout le système qui lâche…
___Ben dis donc t’as pas trop le moral toi, aujourd’hui ! Tu devrais te reposer un jour ou deux, filer à la campagne voir s’envoler les canards sauvages, admirer les reflets bleus sur le  miroir du lac, assister au passage silencieux des nuages sur le dos des champs, entendre le silence étendu des brumes, le chant des mésanges qui nous sauvera de tout, monter sur la colline pour prendre un peu de recul, aller regarder l'ensemble, mais d’en haut… Ça te ferait certainement du bien parce que là tu as mauvaise mine, gars…
__T’occupe de ma mine ! Elle a un rat à débusquer, ma mine !
__ De qui parles-tu ?
__ De la crapule qui a trucidé sa femme à coups de marteau et de tournevis. Il nous fait le coup de la blancheur candide ce saligaud…
__ Et vous avez quoi contre lui ?
___Bien sûr, il était un peu jaloux, comme tout le monde et lui,  il avait de quoi! Apparemment, elle, c’était une fille impossible à foutre en cage, comme un joli courant d’air, un vol de passereaux, un banc de poisson. Tous ceux qui avaient essayé de la grapiner s’en étaient mordus les doigts. Elle les avait planté là, sur le champ. Celui qui allait réussir à l’entraver n’était pas né. Lui, il s’était équipé une petite  semaine avant en outils de bricolage qui ont servi au meurtre.
___ Si on doit arrêter tous les gusses qui passent leur samedi à Casto on a pas fini…
___Ah oui, on l’a arrêté à peine deux heures après la mort présumée, une des deux armes à la main, le marteau, ensanglanté, hébété, hagard… Pas net, quoi !
Depuis, on cherche dans tous les coins, la routine. On cherche surtout à savoir où ils en étaient les deux. Douze ans de mariage, douze piges de vie commune on devrait trouver des traces de quelque chose, non ? Z’ont bien dû s’engueuler un peu avant pour en arriver là, non ? Il n’est pas passé directement du romantisme à l’âge de pierre, le lascar. Ils avaient bien un contentieux, les deux tourtereaux !
___Et il dit quoi, lui ?
___ Lui ? Qu’il l’aimait. A crane fendre! Qu’il n’avait jamais rien fait contre elle, qu’il n’avait jamais protesté contre sa façon de mener sa vie, qu’elle était libre d’elle même, qu’il savait qu’elle était comme une anguille mais qu’il avait été prévenu, qu’il savait à quoi s’en tenir, qu’il l’avait épousée en connaissance de cause et qu’il était juste heureux de l’entendre rentrer le soir, enfin certains soirs, pas tous. Mais qu’il s’en foutait qu’il préférait être avec elle comme ça que sans elle. Qu’il n’aurait jamais levé la main dessus que ça n’était pas dans sa nature, alors un marteau, vous pensez bien, encore moins…  Qu’il donnerait cher pour qu’on attrape le fêlé qui lui a fait ça et qu’il mériterait, celui-là,  d’être en cabane pour le restant de ses jours…

C’est trois jours après les obsèques qu’on a arrêté le vrai meurtrier. Un des amants de la belle qui ne supportait plus de ne pas l’avoir pour lui seul. On l’a chopé qui rôdait rongé de remords près de la tombe fraîchement refermée.
Putain d’amour ! Quand on a la chance de le connaître,  on meurt de peur de le perdre et quand il nous manque, on devient fou...
___ Belle épitaphe ! Dis, t’es sur que tu ne veux pas prendre quelques jours ? Pour décompresser?
Je te sens vraiment à cran…





07 mai 2018

Sur le chemin de Saint Jacques.

Parler à personne, au début ça repose, puis on s'y fait et ça finit par bien peser.
Il y a bien eu ces deux sœurs, Leen et Nienke, deux hollandaises qui, au printemps de la première année passaient par là en venant du Nord, soit disant sur la route de Compostelle.  Compostelle avait bon dos. Il faut dire qu’elles se baladaient sacs sur le dos, à pied mais sans carte ni gps. Comment avaient-elles atterri en haut? Le mystère était complet, ce qu'on a pu débrouiller, elles et moi, c'est qu'elles s’étaient paumées quelque part, entre le départ et ici mais l’important c’est le chemin disaient-elles avec un accent à couper au couteau. Elles sont d'abord restées une nuit qui est  vite devenue dès le lendemain quelques semaines, deux ou trois, je ne m'en souviens plus, je n'ai pas tenu le compte… 
Elles étaient fabriquées à la frisonne : Immenses, charpentées, blondes, solides, musclées, de grands yeux bleus et un large sourire toujours accroché à leur visage. Pas grand chose ne leur faisait peur, pas grand chose ne pouvait s’attaquer à leur sourire, c’est plutôt celui-là qui emportait le morceau. Elles étaient du genre enthousiastes, balèzes comme pas deux pour descendre une bouteille de blanc ou quelques bières, raffolaient du soleil d’ici et avaient un sacré coup de fourchette. Dès qu’il se montrait, elles en faisaient autant. Et, ma foi ce n’était pas désagréable. Comme elles voulaient aider en échange d’un endroit  où dormir et de quoi manger, j’ai sorti les balais et les serpillères et je leur ai montré, justement, la grande salle. Elles ont éclaté de rire : Nous ce qu’on veut c’est monter des murs pas passer le balai ont-elles baragouiné. Vaincu par leur rire, je leur ai confié la bétonnière et ce qui va avec. Je leur ai montré le mur Nord de  la grange et son toit de tuiles rondes qui commençait à s’effondrer. Elles s’y sont mis avec ardeur. Elles maniaient cet engin bien mieux que moi et pour les murs, elles étaient imbattables. Je les regardais faire de loin. Elles chantaient, l’une en donnant à bouffer à la bétonneuse qui tournait sans répit, l’autre en alignant les pierres. De temps en temps, elles changeaient de tâche mais elles gardaient leur humeur. Elles avaient l’air heureux et le boulot avançait si bien que j’ai été à court de ciment assez vite. J'ai dû descendre refaire le plein. 
Je les ai emmenées. C’était le 27 Avril, je m’en souviens encore et ceux d’en bas aussi. Il s’en est raconté quand on a déboulé mes arpettes et moi dans le magasin de matériaux. Elles s’étaient habillées en orange des pieds à la tête et durant tout le trajet, elles avaient levé les coudes à tours de bras. Le jour du Roi m’ont-elles dit. Tu parles, le jour de l’alcool, oui.  Elles m’ont fait acheter ce qu’il fallait pour la charpente des remises, on va s’y mettre après les murs de la grange. En bas,  ils n’avaient, sans doute, jamais vu pareil équipage. Je dois dire que j’étais plutôt fier avec mes deux beautés mastoques. J’en ai profité pour faire un tour de ville avec elles dans le dos. Un tour des bars, en vrai. Après un passage remarqué au Bar Central où je me suis rendu compte qu’elles descendaient les bières comme elles montaient les murs, on a laissé la ville derrière nous. J’avais à peine passé le panneau qu’elles dormaient effondrées à l’arrière, leurs deux queues de cheval claires sur le gris des sacs de ciment… 
Evidemment,  je suis tombé éperdument amoureux. Des deux. Mais pas en même temps. Un jour l’une, un jour l’autre. Elles n’en ont jamais rien su. Enfin, elles ont fait comme si elles n’en avaient rien su. Et puis la grange et son toit à nouveau comme neufs, au début de Septembre, elles ont endossé leurs sacs et repris leur route soit disant vers Saint Jacques. 
M’est avis qu’elles se sont arrêtées à la première plage venue.

Elles ont levé le camp, comme elles étaient arrivées, en marchant, des ampoules aux mains en plus.



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