05 janvier 2019

Reiki, qui?

"Qu’est-ce-que tu fous ? T’appuies pas ?"
J’avais le doigt sur la sonnette, depuis quelques lurettes mais je ne bougeais pas d’un index, j’attendais qu’il se passe quelque chose. 
Elle est revenue à la charge:
"Allez appuie on va se geler les fesses là."
Normalement on ne devrait pas avoir à le faire, j’ai dit. J’ai tout bien lu sur le net, mettre le doigt au-dessus devrait suffire à la faire sonner.
Au lieu d’une approbation légitime, j’ai juste eu droit à un: 
"Ce que tu peux être con quand tu t’y mets." Ce qui n’était pas faux même si ça ne m’a pas ravi. La plaque brillante à gauche de la sonnette indiquait : Yolande Goudda Énergéticienne. Spécialiste. Diplomée de Reiki.
Spécialiste de quoi n’était pas expliqué sur la plaque.
Un mal de dos de chien ou plutôt un mal de chien de dos me coupait en deux depuis plusieurs semaines. J’avais fait appel à tous et dépensé une petite fortune: Ostéopathe, chiropracteur, acupuncteur, sorcier, rebouteux, ma tante, rien n’y avait fait. J’avais une pointe de lance pimentée dans le bas du dos et elle y restait. Le jour et surtout la nuit. Si vous n’avez jamais dormi avec une  flèche d’acier figée en vous, essayez et venez me raconter vos doux rêves, qu’on rigole. Je ne dormais plus que par séquences ultras brêves. J’étais bon pour la transat Jacques Vabre. Et toujours cette terrible douleur à chaque mouvement. Aussi quand elle m’avait parlé de reiki j’avais tendu l’oreille comme un canasson aguiché. C’était la première fois que j’entendais parler de ce truc. J’ai d’abord pensé à une façon de cuire les poteries en disant si c’est bon pour les pots ça peut l’être pour les dos. Mais le raku n’avait rien à voir là-dedans. Reiki, raku… 
Et pourtant c'était bien japonais. Eux, ils ont le chic pour ce genre de truc. En vrai, ils ont le chic pour tout. Ils prennent leur temps, ils ne sont pas comme nous pressés d'en finir. Je les ai vu faire des omelettes cubiques! Tu leur donnes une feuille de papier A4, ils t'en font un troupeau d'éléphant, deux feuilles de thé, un peu d'eau chaude et tu as une cérémonie, trois glaïeuls et tu admires une sculpture. J'aimais leur rigueur intense, raffinée alors pourquoi pas le Reiki? J’avais fait la bêtise d’aller lire sur internet ce qui se disait sur la reikologie. Misère. À mi-chemin entre le gourouisme et l’illusionisme. L’imposition des mains ! Le dernier qui avait fait ça chez nous avait fini les bras en croix. La circulation des énergies ! Tu crois vraiment que je dois faire appel à ça ? J’avais dit « ça » comme on manipule avec des pincettes aux longs manches en évitant d’avoir les doigts qui sentent. Son argument avait été imparable : Tu as tout essayé, rien n’a fait, pourquoi pas « ça » comme tu dis. Tu as raison, « ça » peut faire comme le reste : rien. En tous les cas « ça » peut ne pas aggraver la situation. Il n’y a ni manipulation ni contact. J’appelle. J’avais eu un rendez vous pour deux jours plus tard. Et là, nous étions devant chez la fameuse Yolande. Fameuse c’est son site qui le disait. Elle en avait guéri des paquets de quidams si tu lisais jusqu’au bout.
"Je te laisse, je vais faire une course et je reviens te prendre après ta séance. " 
Et elle avait disparu. J’ai fini par appuyer sur la sonnette d’un doigt volontaire mais inquiet. La porte s’est ouverte. Je suis entré. La salle d’attente était à droite. J’ai poussé la porte. Un bouddha géant en terre,  des piaillements d’oiseaux exotiques et une musique indienne m’ont accueilli. En revanche, il n’y avait pas de chaise mais des futons à même le sol. Yoyo testerait aussi notre souplesse? Quand on est plié en huit à cause du dos, chez Yoyo, on reste debout. Des bâtons d’encens au benjoin empestaient la pièce. On y était, jusqu’au bout, je me suis dit. Peu de temps après, une force de la nature brune  en gandoura bleue profond des panchos de laine aux pieds est entrée, les mollets poilus comme des coiffes de Welsh Guard. Ça m'a étonné de la part de quelqu'un que j'imaginais volontiers anti-fourrure. Elle m’a regardé de haut en bas comme on regarde la Vénus de Milo et puis elle a fait demi-tour.
J’ai suivi Yolande. Elle était comment dire ? Massive, solide et charpentée. Elle avait la ligne mais la deuxième ligne. Grande large et costaude. Un joli visage d’après mon souvenir, là je la voyais de dos et les murs du couloir n’en menaient pas large. J’ai regardé ses mains. Dix francforts, cinq  au bout de chaque poignet. Pour l’imposition des phalanges, elle devait couvrir une surface conséquente, un bonus dans sa branche. Elle m’a fait allonger sur le dos sur la table de massage, trouée vers la tête. Elle m’a demandé ce qui m’amenait. Mon dos, j’ai dit. Mon dos, j’ai une baïonnette dans le creux des reins et ça me fait souffrir. Tu m’étonnes a fait Yolande. Détendez vous elle a rajouté. Alors, en fermant les yeux, elle a commencé. Elle passait ses mains à cinq centimètres de ma peau, les Francfort grandes ouvertes. Au début je l’ai regardée faire et puis, une fois sur le ventre, la tête dans le trou de la table, l'énergie a tellement bien circulé qu'elle a foutu le camp: je me suis endormi en bavant. 
Elle m’a réveillé et m’a dit que normalement elle avait fait ce qui devait être fait. J’étais bien content. J'avais un peu dormi mais toujours aussi mal. Je me suis rhabillé avec difficulté, et au moment de payer, oui j'ai été surpris. Elle m'a tendu un morceau de papier imprimé sur lequel il y avait une liste de légumes frais de fruits frais, de fruits secs, de riz et le tout faisait environ soixante euros. Pas d'argent entre nous elle a dit, mais que du bio! Revenez plus tard, vous m'apportez ce qui est sur la liste et nous serons quittes. En ce moment je manque de fruits secs, elle a précisé. Elle se faisait payer selon ses besoins et elle ne perdait pas le Nord. C'est les impôts qui vont faire la gueule, j'ai pensé, mais ce n'était pas mes affaires. Elle a poursuivi: reposez vous quelques jours, votre douleur devrait passer et elle m’a tiré vers la porte. Je suis revenu le lendemain déposer mon cageot plein. 
Deux jours après j’en étais au même point.
Je tournais en rond plié en deux dans la baraque en chouinant :
Et ma lance, hein qui va m'en débarasser vraiment du feu qui me ronge ?

C'est à cet instant qu'avec sa petite voix douce et gentiment moqueuse, elle a proposé: Alors, là où tu en es, il ne te reste plus qu'à essayer la bouche d'une Sandy.







01 janvier 2019

Il arrive

Il arrive. Patience, encore un peu.( C'est à moi que j'adresse: Patience!)




Belle et bonne année à vous. 

Des sacs de bises, des charrettes de poignées de main, des cargos de caresses sur les joues, des tonnes de serrages, des floppées de bicous dans la counille, des tombereaux de  câlins... 

Au choix, servez vous.




En cadeau la première et la dernière strophe du poème d'Allain Leprest Les Passous-Cotentin:


Le Passous - Cotentin
Je t'écris de janvier.
La marée, bonne poire,
A fini la vaisselle
Laissant nos habits nus
Sur le bord de l'évier
Et quelques grains de sel.

Je t'écris de janvier
Cotentin - Le Passous
Mes cheveux sont troués,
Mon cœur fait une escale.
On est premier de l'an,
Jour Perrier, un poil saoul,
La mer est verticale.


19 décembre 2018

Retour de flammes

J’étais sur la terrasse, allongé sur un transat à moitié déglingué mais qu’on avait gardé pour services rendus. J’avais posé mon verre, dans lequel fondaient encore deux ou trois glaçons, à même le bois blond du plancher et je regardais devant moi. Loin. Ailleurs. Je connaissais le paysage par cœur, j’aurais pu le décrire les yeux fermés. Nous l'avions tant contemplé. En vrai, j'étais échoué.
La chaleur lourde de ces derniers jours avait pratiquement disparu. Elle avait fait place à une douceur caressante venue avec le vent d’Ouest chargé d’iode et des odeurs précieuses des immortelles. On supportait maintenant un pull léger. Entre deux gorgées, j'avais somnolé gentiment. Je n'arrivais pas à me décider de me lever pour m’en verser un autre, je sentais que les trois premiers avaient directement échoués dans les genoux et que ce serait une difficulté d’atteindre la cuisine. Comme j’avais arrêté de fumer depuis quelques mois, je mâchonnais un bâton de réglisse. Le bout en était déchiqueté, en bouillie, j’en avais des fibres humides entre les dents mais je m’en foutais pas mal. Je n’attendais personne. Je n’avais plus à être présentable. J’avais autour de moi, posés par terre, ouverts et renversés, deux ou trois bouquins mais je n’arrivais pas à lire. J’attrapais une phrase ici où là que j’étais obligé de relire plusieurs fois pour la comprendre et je ne les comprenais pas. Je n'étais plus atteint par rien. Au fond, je m’ennuyais. Mais c’était un ennui profond, douloureux, palpable. J’étais un bloc pur d’ennui. Mais ça ne me dérangeait pas, au contraire. J'étais au calme. Rien à faire, rien à penser. Plus envie de rien, donc pas de frustration. J'étais juste vivant. J’attendais que la journée se termine, que le soir vienne, que la nuit s'impose. Je n’étais même pas certain de pouvoir admirer le couchant qui, ici, pouvait être sublime. De la terrasse on voyait loin devant, plein Ouest. Les ombres des grands arbres commençaient en s’allongeant à gagner sur le châlet. Je redoutais plus que les autres ces heures là parce qu’elles annonçaient la nuit à venir et depuis son départ théâtral voilà six mois, j'avais arrêté de dormir. Il y a des absences qui remplissent la vie.
Finalement je me suis déplié, je me suis levé, je suis allé vers le frigo. À chaque pas ou presque mes genoux s'affaissaient et c'était comme une punition divine Arrivé tant mal que bien, j’ai commencé à m’en servir un. Un dernier pour la soute. J’ai tordu la bouche.
C’est à ce moment là qu’une voiture s’est approchée du châlet. Quand on les entendait monter c’est qu’elles venaient là. Il n’y avait pas d’autre chemin où aller. Je l’ai entendue s’arrêter. Une porte s’est ouverte puis refermée et l’engin est reparti après un demi-tour difficile. J’ai entendu nettement des pas sur le gravier, ils ont monté les trois marches et la porte s’est ouverte.
Elle se tenait là debout dans l’entrée, ses deux sacs de cuir noir qui semblaient bien lourds encore pendus aux bouts de ses bras. J'étais planté devant elle comme une bécasse devant un renard affamé. Après un long, très long silence, que je n’ai troublé par aucun geste ni aucun mot, en les montrant du menton, elle a juste dit :
Je peux les poser? Ils pèsent leur poids.

J’ai attendu quelques secondes et, en évitant de croiser son regard, j’ai répondu à sa question.



09 décembre 2018

La semaine passée 4

La semaine passée, j’ai appris que ce sera une fille. Pour une fois, le  bonheur de n’être pas indou…
Je suis allé voir et j’ai bien fait le très beau film Carmen et Lola. Où l’amour, quel que soit l’amour, finit par vaincre à l'endroit, quel que soit l'endroit et c’est bon.


Le lundi, on m’a dit dans une queue de supermarché : Mais c’est la guerre, Monsieur, vous savez pas ? C'est la guerre! 
Heu, non, je ne savais pas.

Le mardi, je suis allé à l’Hôtel Caumont d’Aix en Provence voir la très belle exposition consacrée à Marc Chagall: Du noir et blanc à la couleur. 



J’ai échangé longuement avec un des gardiens d’une salle qui visiblement en avait marre de se tenir là immobile, silencieux, sans échange avec personne. D’origine africaine comme il s’est présenté lui-même, il m’a dit être suffoqué que le tableau le plus cher soit le plus moche. Il me l’a montré, il avait raison.  J’ai trouvé une belle interview de son fils David Mac Neil bel auteur de chansons (Melissa de Julien Clerc, J’veux du cuir de Souchon c’est lui, entre autres).

Comme dire de soi-même combien on est élégant est la marque d’une inélégance criarde, dire de soi-même combien on est à l’écoute est la marque d’une surdité coupable et combien on est intelligent est, déjà, un aveu de bêtise.

Mercredi, je suis allé voir Leto. 


Un film de Kirill Serebrennikov sur une jeunesse qui joue, aime, vibre, danse et le film lui aussi joue, aime vibre, danse. Dense. 
Je suis allé pleurer à chaudes larmes à Pupille. Forza petit Théo, le monde t’appartient, il ne sera pas si moche qu'il en prend le chemin. Si on s’y met.




Même si j’ai quelques réserves, je ne suis pas défavorable à l’idée du téléthon mais j’ai entendu l’autre soir, l’histoire d’une jeune fille qui, guérie, grâce aux thérapies conséquentes aux dons, allait pouvoir sortir enfin de la bulle stérile où elle était enfermée. Elle allait réaliser son rêve qui est de devenir, je vous le donne en mille, traideuse internationale. J’en suis tombé de mon tabouret. La bulle aurait laissé des traces?
36.37

À voir des hordes forcer les vitrines des boutiques et se servir, ne devrait-on pas parler de pilleurs plutôt que de casseurs ? À Mantes La Moche cent cinquante jeunes gens à genoux les mains sur la tête. 
Il m’a semblé, il me semble qu’il y a une vie possible, une vie souhaitable entre le pillage et l’humiliation.

 Ainsi, la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile,allons tenter de la vivre le moins mal possible.

Son premier baiser

Ce qu’elle ne savait pas c’était comment s'y prendre, comment le lui dire, mais elle était certaine, absolument certaine que, là où ils en étaient tous les deux, elle devait  lui parler sans plus attendre. 
Elle avait tout tenté pour éloigner ce mur au pied duquel elle se trouvait. Sans y parvenir. Malheureusement. Pour elle et pour lui. Encore quelques jours et elle ne pourrait plus reculer. En vrai, le pied du mur était derrière elle. Elle savait ce qui viendrait avec ses mots, elle n’en avait pas du tout envie. L’affronter lui semblait au-dessus de ses forces, continuer à se taire lui paraissait pire. Elle savait qu’il allait tour à tour sangloter, pleurer, rejeter, ne pas croire, s’emporter, hurler, menacer, s’affaisser, tomber, se murer. Elle aurait aimé s’épargner cette cascade de réactions, s’en préserver pour pouvoir passer directement des sanglots à l’effondrement. Elle lui aurait bien suggéré, puisque c’est ce qui allait inévitablement arriver, autant gagner du temps, autant ne pas gaspiller d’énergie, et ainsi éviter de se vautrer dans la comédie, dans le drame, ne pas surjouer, ni la douleur, ni les emportements. Un peu de discernement, de froideur, de raison que diable. Elle savait aussi qu’il finirait par s’en remettre. À part les très grands drames, on se remet toujours, de tout. Alors, soyons adultes. Ne versons pas dans des caprices bêtement enfantins. Tu vois, tu sens bien que ma décision est mûrie, réfléchie, mieux qu’elle est enfin prise, tu as bien compris que cela étant, je ne reviendrai pas dessus, alors épargne moi ces pleurs, ces cris ridicules. Epargne nous les grimaces et simagrées, ne me menace de rien, ne rend pas les choses plus difficiles qu’elles ne sont, affronte les, accepte les, accompagne les tu verras, tu te surprendras, tu en sortiras grandi, tu seras fier de ta réaction, tu pourras te regarder en face. Tu n’auras pas été cet être faible et larmoyant, nom de Dieu tu te seras comporté en homme, sûr de lui et de sa force. Tu seras resté digne et tu t’aimeras davantage. Tu vois tu as tout à gagner dans cette affaire qui ne sera plus une affaire mais une simple péripétie, une petite aventure, un incident de parcours que la vie réserve. Au fond au lieu de te blesser, je vais t’aider à grandir, à déployer tes ailes, à te défaire des chaînes qui t’entravent. Tu vas après cet épisode devenir, enfin cet adulte que tu penses à tort être aujourd’hui. Il te faut faire quelques progrès. Malgré toi, contre toi même je vais te venir en aide. D’ici quelques mois, quand tu auras réfléchi à tout ça, quand ta peine se sera adoucie, quand tu seras capable à nouveau de peser les pour et les contre avec une balance fiable, tu me remercieras.

Mon amour, mon bel amour, je suis devenue végétarienne. À partir de maintenant jusqu’à nouvel ordre, je ne mangerai plus d’animaux morts. 
À cause de Marguerite. La vache ? Non, Duras et ce qu’elle a écrit: Les animaux sont mes amis or je ne mange pas mes amis.
J’ai dit : Mais… Elle a posé un doigt sur ma bouche pour me faire taire, s’est approchée de moi et m’a embrassé doucettement dans le cou.  C’est le baiser le plus tendre que j’ai jamais reçu. Son premier baiser de végétarienne.

Je me suis senti envahi d'un plaisir infini. Désormais, j'étais serein, il n'y avait plus que le froid qui pouvait me mordre.





02 décembre 2018

La semaine passée 3

J’ai reçu le court texte, vingt et une pages, mais quelles pages de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman et ses premiers mots imparables et définitifs pour qui est comme lui : Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux.


On peut l’entendre là mis en musique et chanté par Les têtes raides.
Pourquoi quand LE Consigny dit à Zaz : Dans le vouvoiement on s’adresse à l’autre innombrable, moi j’entends: Doucement gamine, on ne mélange pas les serviettes en dentelles et les torchons de bure?
J’ai vu Amanda. Le premier film où il est aussi question des attentats de Paris et comment ou dans quel état on y survit. Un film émouvant et lumineux. Les attentats de Paris sont déjà dans des films de fiction...


 J’ai vu Jusqu’à ce que la mort nous unisse. Un téléfilm tourné à Colmars les Alpes, un endroit cher. Avec Ophélia Kolb vue dans Amanda. Ce film était comme Un Alex Hugo.
Il a dû faire un temps pourri toute la durée du tournage. Très peu de plan ensoleillé, pas un seul de Rochecline, mais Colmars dans sa beauté si photogénique.
 J’ai pesté contre TF1 et sa triste manie de saucissonner ses propres séries en les rendant ainsi indigestes alors qu’elles semblaient prometteuses. La vérité sur l’affaire Harry Québert aussi tranchée que son titre…


J’ai vu Lola et ses frères de Jean Paul Rouve. Un film français. Servi par de bons comédiens dont certains dans des emplois inhabituels comme Ramzy Bédia. Pour faire un mot j’écrirai que c’est un peu: Travail, Famille, Capri bien que rien ne se passe à Capri pour le volcan de sentiments qui couve entre eux trois ?


Je me suis dit : Si c’était mieux avant, on a plutôt intérêt à profiter de… maintenant.
Je suis allé à la gare TGV d'Avignon. Elle est si photogénique, elle aussi.



J’ai entendu Robert Badinter dire : "Les morts nous entendent quand on parle d’eux."
Je ne suis pas arrivé à comprendre comment une horde funeste peut débouler en ville, tout y casser, piller, incendier, détruire pendant quelques heures et rentrer chez elle en toute impunité.

Ainsi la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile, allons la vivre.

25 novembre 2018

La semaine passée 2

Le jour de l’anniversaire, je suis allé voir High Life de Claire Denis avec Juliette Binoche. Et oui, sa seule présence à un générique mérite le déplacement.
Elle était magnifique d’émotion dans un film qui disons m’a laissé comme le Père Plexe. Un peu con. Si c’est une possible vision de notre monde, tout cela va très mal se terminer.



J’ai vu plusieurs interventions de Mr De Rugy. Le soi disant ministre de la prochaine Apocalypse. Qu’il porte mal son nom François. Il devrait s’appeler Mr De Miaule, ce serait plus juste. 
J'ai, sur un gendarme haut couché, explosé le protège radiateur de ma vieille (350 000 km) voiture diesel. Elle restera sans. Malgré la prime, François, Gérald, Bruno, Emmanuel, je n'ai ni les moyens de la réparer ni d'en acheter une autre. C'est que j'ai été quarante ans enseignant, moi. Ni ministre, ni député. Mes restaurants, quand il y en a, et encore j'ai la chance qu'il puisse y en avoir quelques uns, sont à 20 euros par personne. Vin compris.

Grâce à Tilia j’ai vu de très beaux gilets jaunes. En tous les cas plus jolis que ceux croisés aux différents ronds points du quartier. Quelle que soit la colère exprimée, cela pique un peu la cervelle de voir des range Rover flambants neuves ou des picks up détaxés arborer les dits gilets…


Celui-là est un autoportrait de Desmond Haughton. Beau gilet, et surtout magnifique portrait.

Cette semaine, j'ai, un soir de soufflage de bougie, réécouté ça avec bonheur.

Cette semaine, le ciel, ici, n'était pas si gai. Faut-il y voir un lien avec  la date anniversaire? Une année de plus? Une de moins?


Ainsi la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile, allons la vivre.


18 novembre 2018

La semaine passée 1

En début de semaine, j'ai vidé mon sac en grossissant un peu le trait, à propos des collèges dans Théâtre des opérations, ça m'a fait un bien fou. Je suis allé à La Manutention voir Heureux comme Lazzaro parce que j’avais beaucoup aimé le premier film de la réalisatrice italienne, comme son nom ne le dit pas, Alice Rohrwacher. Une jolie, parfois pesante, fable sur le  monde comme il va mal avec un personnage simple et souriant Lazzaro que je n’oublierai pas aisément. 

J'ai terminé de lire? Regarder? L'arabe du futur 4 de Riad Sattouf. Un plaisir.



Le mercredi, au lieu d’assister, contraint, au traditionnel rendez vous annuel de Novembre à l’hippodrome de Roberty, je suis allé voir un film que chaque homme, pour peu qu’il ait une fille, une femme, une mère devrait aller voir ou avoir vu : Les chatouilles. Bouleversant. Grâce aux comédiens, Andréa Bescond, Carole Franck,  Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps (aimé, entre autres, dans le film canadien Le fils de Jean) cette fois tout en onctuosité, si « banalement » criminel et Karine Viard en mère à vive dont on perçoit qu’il serait bon pour et pour elle et pour ses proches, d’aller voir quelqu’un, comme on dit.


 J’ai regardé les deux premiers épisodes de la série Aux animaux la guerre tiré et adapté du premier roman de Nicolas Mathieu Goncourt 2018 avec le très souvent parfait Roschdy Zem et Rod Paradot et Olivia Bonamy et quelques autres brillants comédiens. J’ai pensé aux livres de Gérard Mordillat. Les vivants et les morts ou Notre part des ténèbres où tout un pan social s’invite dans les relations entre les gens, les brise ou les révèle. Décidément la France peut aussi produire de belles séries.  J'y ai entendu une phrase qui résonne étonnamment ces jours-ci: " C'est facile de demander aux autres de se contenter de la merde qu'on leur donne"


J’ai croisé mon jeune voisin T. vingt ans, fiérot, au volant de la voiture de son grand-père. On vient de lui rendre son permis à condition qu’il conduise une automatique. Voilà trois ans il a eu un accident de scooter SANS casque. Il a failli mourir,  il a galéré trois ans, il a quelques séquelles mais aujourd'hui il a reconduit. Son sourire, au volant...
J’ai tenté de blaguer avec de jaunes gilets à un carrefour bloqué. Comme ils exigeaient que je le mette devant le volant, c’est un laisser passer m’ont-ils dit, j’ai demandé si c’était obligatoire. Ben oui. Ah bon. Un laisser passer? 
J'ai vu par hasard La montagne entre nous avec Idriss Delba et Kate Winslet... J'ai trouvé ça plutôt nunuche et vain. Très peu surprenant mais la neige, la montagne  et l'hiver sont de bonnes comédiennes.



Je suis allé à l’Isle  le dimanche matin. Dieu que la Sorgue était belle sous ce pâle soleil de Novembre... Novembre? Déjà.


Je l’ai finie en beauté émouvante avec le film Floride de Philippe Leguay. Le tout dernier de l’immense Jean Rochefort avec Sandrine Kiberlain et Laurent Lucas. En plus de se passer à Annecy avec des scènes à la plage de Talloires, il traite d’un sujet difficile. Je n’en dis rien s’il vous arrivait de le voir.



Ainsi la semaine est passée. Une de plus, une de moins que déjà la prochaine se profile, allons la vivre.

12 novembre 2018

Pierre ou le loup?

« On ne les voit jamais que lorsqu’on les a pris... » 
Léo Ferré La mort du loup.                                 

Il devait pleuvoir depuis trois ou quatre jours et autant de nuits. La banlieue était humide et froide. Le ciel de la journée si noir qu’on pouvait craindre des pluies de poissons morts. Il ne fallait, malheureusement pas s’attendre à autre chose d’autre avant trois bons mois. Il faisait nuit dès quatre heures de l’après midi et la plupart des gens se dépêchait de rentrer chez eux pour ne plus voir ça. Pour ne plus être trempés jusqu’aux os, aussi. Puis, le noir profond s’était installé. Des rafales de vent hargneuses projetaient des trombes agressives de flottes froides sur les volets fermés de bonne heure, les arbres, fagots debout s’agitaient nerveusement sous les attaques incessantes des courants d’air glacé, des soleils de tungstène donnaient aux rues désertes des lueurs orangées. Bref, Il ne faisait pas bon traîner dehors. 
Vers onze heures du soir, il n’y eut plus de vivant dans cet endroit que quelques chats de gouttières fuyant. A une extrémité de rue, les phares jaunes d’une voiture au ralenti sont apparus. Ils ont fait briller les gris océans des flaques d’eau sale puis se sont immobilisés le long du trottoir, les deux roues de l’engin dans le torrent du caniveau. La silhouette à l’arrière, du côté du chauffeur, paya, ouvrit sa portière et sortit. Le taxi redémarra dans des gerbes sombres et disparut à un angle de rue. L’homme resta sur le trottoir, immobile comme un bloc de granit posé, là. Sous les gifles du vent, de la pluie battante, il remonta le col de son manteau d’un geste inutile et dérisoire tant cette ombre dense était ruisselante. L’homme se recula pour que son regard embrasse l’ensemble de la rue. Il y était et tout ou presque lui revenait. Il avait quelque temps avant donné cette adresse au chauffeur, sans trop y réfléchir, en fait, il avait donné la première qui lui était venue... Celle là ou bien une autre, là où il en était, quelle importance ? Le gars avait bien commencé à râler qu’il était tard, que c’était loin, alors, il avait juste répété l’adresse sans hausser le ton, mais d’une voix qu’on ne discutait pas, en le regardant droit dans le fond du cerveau. Et l’autre avait ravalé ses reproches, vaincu. Finalement, elle lui convenait parfaitement cette banlieue, ce n’était pas sur le chemin du retour mais avec ce genre d’homme, il était prêt à s’asseoir sur son confort...C’est ce qu’il avait su se dire. Il y a des regards auxquels on ne résiste pas, même quand on est chauffeur de taxi... L’homme de marbre n’était pas revenu dans cet endroit depuis des siècles, mais rien n’avait changé. Cette virée, ici, c’était comme un plongeon. Avec ce qui tombait, le bassin risquait tout sauf le vide... La rue se décida à le faire traverser. En face, un peu sur la droite, il reconnut la vitrine d’une papeterie. Il s’approcha. Sur la vitre ruisselante, son reflet lui fit peur. Sur la porte, près de la poignée, une étiquette était collée. 
Comme il se penchait pour la lire, la porte s’ouvrit violemment...
Un soleil éclatant jaillit de l’intérieur, à sa suite, trois gamins en blouses grises, les jambes presque nues, les mollets habillés de longues chaussettes blanches tire bouchonnées, s’enfuirent en riant. Derrière eux, un homme chauve, bedonnant, une paire de lunettes sur le front. Il chercha les gosses du regard et lorsqu’il les aperçut, il leur lança:
__ Bande de vauriens ! Revenez ici, de suite ou je vous taille les oreilles en pointe!
Les trois garçons s’arrêtèrent de courir, firent demi-tour et sortirent des poches de leurs blouses des rouleaux noirs. Ils les brandirent à bouts de bras vers le commerçant en éclatant de rire. Avant de reprendre leur course, ils lui tirèrent trois langues noircies par la réglisse. Alors l’homme eut un vague sourire et en se frottant le menton, il lâcha sans grande conviction :
 __ Petits voyous !
Au dessus de son épaule, un client, le visage sévère lui dit :
__ Vous voulez que je vous les rattrape ? Ils n’iront pas bien loin !
 __ Non, pensez donc c’est que des bonbons, c’est que des gosses !
 __ De la graine de racaille c’tengeance, oui !
Le commerçant agacé :
__ Vous n’avez pas été môme, vous ?
 __ Parfaitement, mais je n’ai jamais rien volé, moi ! 
 __ Vous auriez du ! Et puis, ils ne volent rien, je leur donne, c’est un jeu entre nous.
 __ Et en plus vous êtes complices, un jour ils viendront vous faire la peau pour quelques billets, vous ne l’aurez pas volé...Si  ça ne tenait qu’à moi...Ils prendraient une de ces volées...
 __ Dites, vous n’avez pas compris grand-chose, vous. Allez, allez vous en, Monsieur, ne remettez pas les pieds ici. 
Puis il laissa l’air abasourdi du client sur le trottoir et rentra dans sa boutique en lui claquant la porte sur le nez.
L’homme du taxi sourit en revivant ce moment. Sur l’étiquette qu’il lisait était écrit :
Prochènement, ici, ouverture d’une boutique de Jeux Vidéos. Il ne put retenir :
__ Merde, pauvres gosses ! 
Il se releva et traversa la rue balayée par l’hiver, courbé sous les bourrasques. Il longea un mur grillassou, écaillé par le temps en laissant sa main traîner sur les pierres comme pour les lire en braille. Il s’arrêta devant une porte massive surmontée d’un fronton sur lequel était gravé : Ecole de garçons.
Cette porte, il l’avait franchie de nombreuses fois. Il se revit, raide comme un petit caporal, la tête rejetée en arrière à s’en défaire les cervicales, mourant de peur de se faire alpaguer les oreilles par le Directeur surveillant le tout comme un amiral.
Même s’il ne savait pas pourquoi, l’homme qu’il était devenu sentait que c’est là qu’il fallait entrer. Il se souvint d’une porte à l’arrière de l’école, une porte facile à franchir, une porte qu’il avait sauté quelques fois pour se la faire buissonnière. Il se dirigea vers l’angle de la rue, le contourna. Le bleu clignotant d’un gyrophare l’envoya sous une estafette garée là. Le bleu passa à quelques mètres de lui et s’éloigna. En se relevant, il se tint le côté. Il souffrait. Il se remit en marche plus rapidement malgré la douleur.
« Pas maintenant, pas encore, c’est trop tôt, il faut que j’entre là dedans... » se dit-il.
Il arriva devant une porte en métal. Elle lui sembla si petite, comme si le Prince découvrait que les douves du château n’étaient qu’un mince ruisselet.
Il vérifia que le calme était revenu dans la rue, que la voie était libre, grimpa sur la grille et passa de l’autre côté. En retombant, il ne pu retenir un cri de douleur qu’il tenta d’étouffer. La douleur lui avait giflé le flanc.  Il resta de longues minutes dans la cour de l’école habitée par le vent, le froid et le poids pesant de ses souvenirs. Rien n’avait changé, tout était en place, jusqu’aux odeurs. Même les tilleuls de la cour semblaient n’avoir pas grandi. Dans un coin de la cour, une porte. Elle donnait sur un escalier qui menait aux classes de l’étage. Là haut, sa classe. Il traversa la cour dans la grande diagonale. En marchant, il remua sur son passage les cris des enfants qui avaient joué et c’était comme un fleuve à traverser au gué. A plusieurs reprises, il manqua d’être renversé par le courant des vies bruyantes, des vies en train de se courir après, de se battre, de se cache cacher, de se gendarmer, de se trappe trapper. Il monta au premier en prenant appui sur la rampe polie, luisante d’avoir tant servie. Sur le palier, deux portes, il ouvrit celle de gauche. Et là, une odeur lui fila droit dans la cervelle. Une odeur qu’il aurait reconnue entre mille... Un mélange lourd d’éponge sale et de craie humide. Il se laissa emporter. Dans la salle, les tables et les chaises n’étaient plus alignées comme pour un défilé militaire, mais agencées en cercle. Sous le tableau, plus d’estrade sur laquelle il avait tant souffert en essayant de se souvenir des rimes du poème de Coppée à apprendre sous les rires moqueurs et soulagés de ceux qu’on n’avait pas appelé. Tout y était ou presque. Jusqu’à SON radiateur qui ronflait. Il prit une chaise et une table et se les colla contre le ronflement. Il y glissa avec douleur ses pieds dessous et s’assit. Il posa sa tête dans ses bras et s’endormit comme une masse. 
Dans son sommeil il entendit une voix lancinante qui dictait : « Alors virgule quand viennent… quand viennent les longues nuits virgule les longues nuits d’hiver virgule et que et que les loups les loups sortent du bois pour chassser, pour chasssser... » Plus encore que la phrase de Jack London, ce qu’il entend c’est le crissement des plumes sur le papier, c’est la diction lente et appuyée de la femme qui marche dans les rangées en posant son parfum lourd et menaçant sur leurs épaules d’enfants, ce sont les soupirs poussés par les gamins qui se demandent s’il faut mettre un r à chasser... Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de trente ans mais pour eux, vieille, elle l’était. Il se retrouve, oubliant le h de horde parce qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire, en train d’enlever son pantalon. Oui après, dictée, ils avaient gym et sous son pantalon, un short pour être prêt plus vite. Et là, comme un éclair, la voix cassante, agressive, vouvoyante s’adressant à lui: 
__ Serge Proko ? Mais qu’est ce que vous faites sous votre table pendant la dictée ? 
S’adressant aux autres pour davantage d’humiliation : 
__ Non mais regardez le, celui là avec son pantalon baissé... vous vous croyez où, Proko?  Honteux, surpris, terrorisé, il répondit à côté : 
__ Heu...rien m’dame.
 __ Rien Ma dame, reprit elle cinglante. Les porte plumes suspendus des autres et leurs rires...
 __ Comment ça, rien ? Levez vous et sortez de la rangée que tout le monde vous voit bien! 
Serge, effondré, rouge de honte et de colère se leva et se décala de sa table parce qu’elle ordonnait et qu’il ne pouvait qu’obéir, son pantalon sur les chevilles.
 __ Alors, je vous ai posé une question, REPONDEZ ! L’enfant bafouillant : 
__ Je mets mon short pour la gym, m’dame. 
__ MA dame! Je vais vous en faire gagner du temps pour la gym, moi. Vous allez faire trois tours de cour !
 Comme il relevait son pantalon, elle enfonça le clou avec un sourire tordu: 
__ Non laissez-le baissé, et les mains sur la tête en plus !
Il sortit de la classe marchant avec difficulté, sous les rires des autres qui cascadaient dans ses oreilles. Hors de la classe, il le remonta et descendit les marches en pleurant. Une fois dans la cour, il le rebaissa, mit les mains sur sa tête, se cacha le visage avec les coudes et se mit en marche pour son calvaire. Aux fenêtres des classes, il sentit les regards rieurs de toute l’école que cette saleté n’avait pas manqué de prévenir... Il se réveilla d’un coup. Il était en nage il se leva et c’était comme s’il avait un couteau planté dans le ventre. Il passa une main sous son manteau et la ressortit rouge, poisseuse. En bas dans la cour, une rumeur enflait. Il s’approcha d’une fenêtre et vit la cour était bruissante d’enfants. Il courut vers la fenêtre opposée, celle qui donnait sur la rue. Il l’ouvrit et commença à enjamber l’appui. Cette douleur terrible plantée en lui. Trop haut pour sauter, il renonça. Une cloche sonna et un murmure grimpa l’escalier. Les enfants montaient à l’étage. 
Il était coincé, soulagé et coincé. Déjà, la porte s’ouvrait sur une bouille ronde toute étonnée de le trouver là : 
__ Qu’est ce que tu fais dans notre classe ?  
__ Moi ? 
__ Ben, oui, t’es dans notre classe ? 
__ Heu je suis là pour vous raconter une histoire.
 D’autres gosses poussaient derrière. La maîtresse entra, voyant l'homme:
__  Mais que faites vous là ? Qui êtes vous ?  
Les gamins ne lui laissant pas le temps de répondre : 
__  Il est là pour l’histoire, il va nous raconter la fin. 
Il s’était approché du bureau sur lequel un livre ouvert attendait. 
 __Il vient nous raconter, M’dame, laissez le !
 Ils se dépêchèrent d’aller s’asseoir, Serge se mit entre la maîtresse et la porte lui bloquant la sortie, puis la regarda droit dans les yeux, le même regard qu’il avait adressé au taxi. 
___  Ne faites rien d’autre que vous asseoir et écouter.
Ce qu’elle fit. Il prit le livre sur le bureau. Pierre et le loup. 
__  Vas y M’sieur, elle est bien celle là ! 
Alors devant la maîtresse médusée, sidérée, il raconta l’histoire de Pierre et le loup, sans presque lire le livre. Il s’installa au centre du cercle et devint Pierre, les chasseurs, les canards, le grand-père. Il courait, nageait, volait, chassait, sautait sur les tables, changeait de voix, grimaçait, horrifiait, surprenait. Plus il avançait dans l’histoire, plus il était dedans. Une si grande débauche d’efforts, de mime et de jeu qu’il transpirait à tordre. Les gamins de la classe étaient sous le choc, sans souffle, suspendus à ses lèvres, éblouis. Il en arrivait à la capture du loup quand une sonnerie retentit. La maîtresse, frappa dans ses mains et ordonna aux enfants de sortir. Serge était ruisselant, épuisé, vacillant. Avant d’obéir, les enfants lui firent promettre qu’il serait là après la récréation pour raconter la fin. Il promit. Tous sortirent sauf un. La maîtresse s’en aperçut. 
__ Pierre, tu sors, aussi.  
Non m’dame, je veux entendre la fin.
__ Pierre, c’est non, tu sors avec les autres.  
À cet instant, un grand venu de l’extérieur tira la manche de la maîtresse en lui disant : __ M’dame, le Directeur vous demande,  y a urgence, il dit que vous devez venir de suite... Quand on débute dans le métier, c’est une injonction à laquelle on ne résiste pas. Elle se tourna vers Serge et l’enfant et leur dit :
__ Ne bougez pas de là, je reviens. 
Elle sortit et descendit les escaliers quatre à quatre laissant Pierre, son envie de savoir et Serge. Dans le bureau du directeur, deux hommes en gris et l’ensemble du personnel attendaient :
Ces Messieurs sont de la police, ils recherchent cet homme, en tendant une photo :
__ Il a été élève ici et ils pensent qu’il pourrait y revenir... Il serait dangereux...  
__ Pierre !...Cet homme est là dans ma classe avec Pierre... cria l’institutrice effarée. Les flics se levant d’un bond :
__Bon Dieu où ça ? Conduisez nous !  Le groupe affolé, sortit de bureau et se dirigea vers la classe en courant. Elle dit :
__ C’est là, derrière cette porte.
 Les flics firent reculer tout le monde et crièrent : 
Proko ? Police ! Fais pas le con, relâche le gosse ! 
__ Comme ils n’eurent aucune réponse, ils attaquèrent la porte à grands coups d’épaules. Elle finit par céder, ils la poussèrent doucement. Derrière le corps de Serge Proko s’affaissa. La maîtresse se jeta sur Pierre et l’enlaça.
__ Oh Pierre, tu n’as rien ?   
__ Non m’dame, qu’est ce qu’il a le Monsieur ? On parlait, il est allé près de la fenêtre et il s’est assis contre la porte, il est malade ?  
Un flic, l’air dégoûté avait repoussé un pan du manteau de Proko. 

Dessous, sur le blanc de la chemise, une tâche rouge comme un soleil couchant s’agrandissait...
__ Non Pierre, c'est terminé. 
L'enfant dépité:
__ C’est dommage, il racontait bien... Il avait pourtant promis de raconter la fin.  

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