25 août 2016

C'est sur la terre.

C'est sur la terre. 
C'est en Europe, dans le pays qu'on appelle France, plutôt le Sud du pays, le Sud Est. C'est une région de plaines au pied d'un mont Ventoux très souvent parcouru par un vent connu comme un loup blanc.
C'est sur une route départementale, entre deux gros villages ou deux petites villes comme nous en avons beaucoup ici. 
Cette route, la départementale 938 est plutôt large, du moins à cet endroit. 
C'est dans une longue courbe à gauche, peu prononcée avec une belle visibilité. Il y a là un carrefour, pas un rond point mais le croisement d'un chemin, celui des Plantiers avec la courbe de la route. 
Sur la gauche quand on vient de L'isle, il y a une rangée d'arbres, des résineux aux troncs assez gros. Ces arbres y sont plantés, eux, depuis longtemps, ils doivent en avoir vu des voitures, des camions, des motocyclettes ou des vélos prendre la courbe à plus ou moins vive allure. On passe là chaque semaine, plusieurs fois même, on ne s'arrête jamais et puis un jour, allez savoir pourquoi, on ralentit, on se range sur le bas côté et on descend de son engin. On s'approche des grands arbres.

Sur l'un d'eux, celui du plein milieu, l'écorce n'y est  plus, elle a été comme arrachée sur un bon mètre de haut.
Sur le tronc, désormais à nu, quelqu'un a cloué une petite plaque de marbre gravée.
Sur la plaque en lettre et chiffres d'or, trois prénoms suivis de trois âges...

Brice 23 ans, Kévin 17 ans, Jason 17 ans. Trois garçons, trois jeunesses.

C'est sur la terre mais apparemment, eux trois, n'y sont plus.



12 août 2016

Un karma de moule.

En ce moment, j'ai le karma d'une moule marinière. Une fois dans le faitout, très peu s'en sortent vivantes... Pour la première fois depuis une semaine, je me suis poussé à sortir de chez moi et laisser la maison un peu seule. J'ai décidé d'aller au ciné pour être enfermé quelque part, ne pas être tenté de faire vite demi-tour et d'y rentrer dare dare.
Mal m'en a pris. 
Quand on a un karma de moule, on ne s'approche pas des cocottes. 
J'aurais dû écouter ce proverbe. 
En moto, sur le chemin d'Avignon j'allais voir, donc, L'économie du couple qui est sorti l'avant veille, (j'aurais pu m'abstenir, puisque ce que j'ai vu sur l'écran, je l'ai vécu il y a bien longtemps et donc ça m'a rappelé des souvenirs disons très désagréables)... Passons.
Dans la grande ligne droite entre les Valayans et Saint Sat, j'ai été confronté à pleine vitesse à un frelon, ou une guêpe enfin un truc qui vole, assez gros  pour te faire un mal de chien au moment du choc et qui doit piquer sa mère.
Je ne me suis pas arrêté mais j'ai bien senti que ça avait frappé fort, ça m'a fait un mal de chien.  Et, dans le noir de la salle, pendant les temps morts du film j'entendais comme un ballon qui se gonfle...
Bilan, l'impression d'avoir une chipolata en travers de la bouche et la lèvre supérieure de Donatella Versace.
Mauvais Karma quand tu nous tiens...
Maintenant, j'attends la décrue en me nourrissant avec une paille...

Et je ne tente plus le mauvais sort, je reste tranquille, en vrai, je me cache...

11 août 2016

Du chaos dans mon cabas.

En vrac, 

je t'en veux parce que tu es entré chez moi sans que je t'invite.  Je dis t' parce que je pense que tu étais seul à l'intérieur, mais celui ou celle qui attendait dehors c'est pareil.

Je t'en veux parce que tu es allé dans toutes les pièces, que tu as ouvert tous les tiroirs, forcé toutes les boites,  je te rappelle que je ne t'avais même pas proposé d'entrer.
Je t'en veux parce qu'une fois entré, sans que je t'invite, tu as fouillé dans tout ce qui peut se fouiller et que tu as retourné et vidé  tout ce qui peut se vider et se retourner. Je t'en veux parce que tu as cassé ma porte d'entrée et tu as  rendu, à moi-même, ma maison hostile. Je t'en veux parce que depuis trois jours ta présence farfouilleuse ne s'est pas encore dissoute et que je me demande à chaque instant si je ne vais pas me trouver nez à nez avec un type dans ton genre en sortant d'une pièce.
Je t'en veux parce que j'ai l'impression que tu as attendu que je m'absente pour faire ta sale besogne, que tu me surveillais du coin de l'oeil...
Je t'en veux de ces nuits sans sommeil au beau milieu de l'été.
Je t'en veux de ma colère et de mon abattement.
Je t'en veux parce qu'en ayant fait ce que tu as fait,  tu m'entraines vers la suspicion, la crainte, l'envie de protection, le repli, la défense, légitime, le désir de bonne leçon à distribuer, que sais-je encore, mais tu vois ce que je veux dire tous ces sentiments auxquels la grande blonde  et ses amis font appel, ces sentiments réflexes qui ne vont pas plus loin que le bout de leurs cerveaux... J'ai entendu quelqu'un me dire qu'il faudrait couper la main des voleurs. Couper une main, pour un vol? Tu te rends compte? De ce que tu suscites?
Je t'en veux parce que tu m'as pris un objet auquel je tenais, que je gardais auprès de moi depuis très longtemps, dont je me servais souvent et qui m'avait été offert. Cet objet est évidemment bien plus qu'un objet, il est une histoire et cette histoire est désormais dans une de tes poches, je t'en veux de ça. Elle n'a rien à y faire. Parce qu'elle n'est pas la tienne. On en revient toujours à ça. 
Je t'en veux parce que, bien entendu, tu te fous complètement de tout ça, c'est des conneries, j'aurais pu prendre plein d'autres trucs, j'aurais pu casser, ne trouvant aucun objet de valeur, estime-toi heureux, je n'ai pas touché à ton ordi, à tes photos, à tes souvenirs, à tes livres, à tes cd, alors s'il te plait ne fais pas chier le monde avec ton petit vol si minable, si  banal de fin d'après midi de mois d'Aout. Il va y en avoir combien dans le pays?
Je t'en veux parce que je trouvais que cambriolage est un joli mot.
Je t'en veux de ton manque de respect des règles, des lois, de l'autre.
Ce qui est à l'autre n'est pas à moi. Si je le veux, si ça me plait, je dois demander. Je ne peux pas prendre comme ça ce dont j'ai envie. C'est la base, le minimum syndical pour éviter qu'on se tape dessus, pour qu'on puisse partager le même espace, la même salle d'attente, le même comptoir. Je tiens compte de l'existence de l'autre, je ne lui prends pas des trucs dans son dos quand il s'absente.
Je t'en veux parce que la lenteur des gendarmes, la lourdeur des assurances, le prix de la franchise... Tout juste s'ils ne te soupçonnent pas toi...
Alors bien sûr, ce n'est pas la Syrie, mais je t'en veux aussi de ça: être plongé dans ce sale bain alors que rien ne m'est arrivé physiquement.
Je t'en veux. Et oui, dans un vol on y laisse des plumes...
Une question me taraude: Que vas-tu bien pouvoir faire avec mon vieux bermuda, acheté en solde que tu as embarqué dans le lot? Le porter? Le revendre? L'offrir?
J'aimerais pas être un de tes amis.




Envol d'un pique-boeuf...


07 août 2016

Courir, finalement, c'est mauvais pour les endorphines.

Je savais bien que c'était mauvais, que je n'aurais pas dû y aller, que j'aurais dû rester tranquille dans le jardin à l'ombre douce de l'arbousier joli avec le bouquin en cours...
He bien, il a fallu que j'y aille! Plus fort que moi. Un jogging vers dix sept heures quand le soleil s'est décidé à baisser son thermostat. J'ai fait mon tour habituel, la boucle de huit kilomètres.
Quand je suis rentré j'ai bien vu que la porte avait un air bizarre... Tu parles, elle était comme une jambe de gymnaste: fracturée.
Je suis entré et eux aussi. Enfin je dis eux, je ne sais pas, peut-être était-il seul.
Il ou ils m'ont foutu un de ces bazars dans la baraque! Je ne sais pas ce que vous ont appris vos mères mais, à mon avis, une maison on ne la range pas comme ça, c'est n'importe quoi. Tout ce qui se retourne l'était, tout ce qui se répand par terre était bien par terre, tout ce qui se vide était vide. Dans les trois chambres, dans le bureau, dans le séjour. Mon portefeuille, je ne cours pas avec, était jeté, éventré, ils n'ont pris que cent euros que je venais de tirer à la banque, ils n'ont touché ni aux cartes ni aux papiers. Ça de moins à faire administrativement. Visiblement peu mélomanes, ils n'ont emporté aucun cd, peu lecteurs, ils ont dédaigné les livres. Pas amateurs d'art,  la petite statue Slippa que j'adore est restée sur la cheminée. Pas amateurs de photos,  il y avait au moins quatre appareils accessibles, ils n'en ont pas voulu. Ils n'ont embarqué aucune photo encadrée, exposées dans le salon. Pas plus que les deux de Laurence Chellalli ni celles de Véronique.  Désolées, mesdames s'ils ont mauvais goût à ce point, ce n'est pas ma faute...  Ils m'ont laissé les deux petites toiles au couteau que j'ai acquises à L'isle... Ils n'ont donc pas manifesté un immense penchant pour les arts plastiques... Et comme je n'en avais pas, ils n'ont pris aucun bijoux, aucune montre, aucun lingot. En revanhe, ils ont barbotté mon vieux bermuda short Jack & Jones, le vert pâle, à revers bleu ciel, acheté en solde. Tout ce bazar pour cent euros, un styloplume, heu, pardon Mr Montblanc, un instrument d'écriture, un  cadeau que je gardais précieusement depuis une trentaine d'année et un vieux short tanné... 

Et de là-haut, du bureau ils n'ont embarqué qu'un stylo Meistertruck Montblanc à plume d'or, un très ancien cadeau auquel je tenais beaucoup. Pour faire bonne mesure, ils n'ont pas oublié de prendre  une réserve d'encre Montblanc Red Burgondy de 60ml...
De là à dire qu'on à affaire à des gars qui écrivent, ou qui vont le faire ou qui ont cette fibre, il y a un pas que je ne... franchirais pas.
J'ai appelé les gendarmes, elles sont arrivées, elles étaient deux une débutante et une chef. Elles ont relevé des empreintes comme dans les experts Courthézon. Pour ça, elles ont utilisé une sorte de poudre noire, elles en ont collé partout au pinceau que c'en est une vraie saleté. Impossible de s'en défaire. Plus vous la frottez, plus vous l'étalez. Après avoir tout rangé, j'ai du noir partout, comme une sorte de suie, légère et tenace... Je ne parle pas des tapis et moquettes... Ça reste sur les doigts, on ne s'en débarrasse pas, on l'étale... Et là, je commence à ne plus pouvoir voir les lettres du clavier qui se noircit au fur et à mesure que j'écr...
J'espère qu'elles vont matcher les empreintes. (Oui, je me suis fait du vocabulaire... On matche une empreinte comme on marque un goal).
Alors le bilan: Pendant votre absence, on vous viole, on fouille partout, on met un bazar incroyable, on vous pique des trucs, auxquels vous tenez mais dont vous ne pouvez justifier la possession donc vous ne serez remboursé de rien et vous devrez payer la franchise, passer deux heures à la gendarmerie et vus avez de la saloperie de poudre noire partout chez vous. Je ne parle pas des nuits suivantes à beaucoup moins bien dormir parce que vous vous demandez s'ils ne vont pas revenir finir leur sale boulot...


Aussi, si vous me lisez, ne joggez pas, restez chez vous, au frais et si, dans les jours qui viennent, on essaie de vous vendre un Montblanc Meistertruck 149 doré  demandez donc le certificat de vente, vous leur ferez une vilaine surprise...
Red Burgondy c'était  une jolie couleur... Genre vin rouge...
Moi, ce soir, là dans la maison vide à la porte dégnapée, je sens encore leurs présences qui rôdent...
Salopards.
Courrez! Courrez! Vous aller secréter des endorphines qu'ils disent. 
Endorphines, mes genoux.







30 juillet 2016

Au Castelas.

"Ecrivez le mot gare et vous montez dans un train qui n'existe pas." René Fregni.


C'est un lieu perdu, ou pas loin de l'être, un bout de route, un endroit isolé, les murs encore debout d'une ancienne ferme auberge désormais... fermée, de grandes tables vides sous un vieux chêne accueillant à l'ombre généreuse, des enclos pour troupeaux ne servant plus, ni à rien ni à personne, des fenêtres closes, des volets branlants, pas âme qui vive au plein soleil d'un juillet s'exténuant, le hameau avait été comme frappé du pire des maux. De celui qui laisse des cicatrices toujours à vif quel que soit le passage du temps, de celui dont on ne se débarrasse jamais, de celui qui marque au fer le cœur et tout le cortège qui défile avec, de celui qui meurtrit à jamais: l'abandon.
C’est bien toi d’aller acheter un truc pareil! Ah ça pour s’être foutu de sa gueule, ils n’y étaient pas allés de main morte. Ils avaient chargé la barque, ils avaient bien poussé la seringue...Que vas-tu faire pousser là-haut? Des pierres? Quels choucas perdus vas-tu nourrir? Penses-tu qu'on puisse être ami du vent? Mais qui va venir ici, dans ce trou ? Qui va monter jusque là-haut?  Qui ? Moi. Je répondais : moi. 
J’avais débarqué en septembre. C’était le premier où je n’étais plus obligé d’aller bosser. Ils m’avaient pressé comme un citron, maintenant ils jetaient la pulpe. Dégagez, on n’a plus besoin de vous. Puisque c'est ça, vous ne me reverrez plus, je m'isole, je sors du terrain de jeu, je m'éloigne. Foutez moi tranquille désormais.
J’avais six mois devant moi pour remettre l’auberge en état, écrire un livre et réouvrir au Printemps. 
Avant de monter là-haut, j’étais passé par la SPA, j’avais embarqué deux ou trois chiens, quelques chats. J’avais demandé à voir ceux qui étaient là depuis le plus longtemps, je me foutais pas mal de leur allure, de leurs marques,  je voulais juste essayer de rattraper un peu leur temps de caresses perdu. Les types et les femmes du refuge me regardaient avec de drôles d’yeux mi-Noé, mi-dérangé. Ils n’avaient pas tort, j’étais un peu des deux mais surtout le deuxième… J’avais aussi monté deux chèvres, qu’elles se tiennent compagnie, depuis le temps que je voulais fabriquer mon fromage. Et, pour faire bonne mesure, j’avais acheté un mulet, un âne pour m'aider dans les travaux difficiles et quelques poules pour les oeufs. Avec l’espace qu’il y avait dans les bâtiments ce serait le drame si je n’arrivais pas à leur trouver une place.
J’avais également commandé une éolienne, avec ce qui pouvait souffler au sommet, je pourrais sans doute me passer de l’odeur du pétrole, mais comme je n’étais pas tout à fait dingue, j’avais déniché un groupe électrogène qui devrait suffire à mes besoins : Un bon gros congélateur, un frigo, une vieille chaîne stéréo et une connexion internet. L’antenne qu’ils avaient dressée au pic un peu après le dernier virage m’assurait une bonne réception.
Le reste, cuisinière, poêle, chauffage, chauffe eau, marcherait au bois. Les quelques stères de chêne coupés  en un mètre, trouvés rangés dans la petite grange sud me feraient bien l’hiver.
J’avais dressé une liste des travaux à accomplir pour rendre l’endroit vivable et je les avais classés en trois groupes : Urgent, pas urgent, chiant. Je commencerais en octobre par m’atteler au premier groupe. Les deux autres iront se faire voir.
Je l’avais accrochée en évidence sur le mur près de la porte d’entrée. Quand l’un était terminé, je le rayais de la liste et passais au suivant. C’était simple, sans embrouilles, je n’avais pas mille questions à me poser le matin, je me levais, je savais quoi faire après le café. J’avais aussi passé le premier mois à faire le tour de l’endroit pour le connaître comme ma poche pour pouvoir en exploiter toutes les ressources. J’en avais trouvé une bien généreuse et d’une pureté magnifique qui me remplissait de bonheur même si j’en avais un peu bavé pour qu’elle me livre à domicile.
Le matin de bonne heure, avant qu’il ne fasse trop chaud ou je remontais les murs de pierre sèche ou je redressais une charpente et l’après midi j’écrivais mon livre. Au fond c’était la même activité. Les rangées de pierres et les phrases finissaient par faire un ensemble, comme une musique harmonieuse, la phrase d’après répondait à celle d’avant comme la rangée du dessous tenait celle du dessus.
Pour le bouquin ce n’a pas été aussi facile. J’ai passé un automne formidable, un hiver un peu délicat, c’est que ça caillait pas mal sur le plateau, les jours étaient bien courts et les soirées bien longues. À cause des bêtes, je ne pouvais pas m’éloigner trop longtemps, deux jours d’affilée tout au plus, quand je devais refaire le plein, je descendais le matin et j’essayais d’être de retour avant la nuit. On était venu me voir au début et puis les visites s’étaient un poil espacées.
C’est le deuxième été que j’ai acheté cent cinquante pieds de vigne, j’ai creusé les trous pour les y planter entre Aout et Septembre, j’en faisais deux par jours. Mon dos n’aurait pas accepté davantage et à l’age que j’avais il fallait que je commence à l’écouter celui-là. J’ai fini de les planter le vingt octobre. Je m’en souviens parce que je me suis dit que le vingt c’était une date d’une belle promesse pour des vignes... Le plus dur ça a été de creuser les trous, le sol était si sec, si dur que j’avais l’impression de m’attaquer à un plancher de béton et si j’avais attendu que la pluie attendrisse la terre, les ceps seraient encore dans la grange. Malgré ça je n’ai eu que peu de perte, il faut dire que l’hiver qui a suivi n’a pas été si rigoureux. Du reste, tout le monde ici pleurait en se souvenant des hivers d’avant. J’en suis tombé à genoux de bonheur quand vers la fin mars, en marchant dans les rangées, j’ai vu les premiers verts revenir. Monter des murs, faire un vin ou écrire un livre, au fond, c’est la même aventure.

En tout, je suis  resté trois ans au Castelas, trois années entières éloigné des malheurs du monde, c'était toujours ça de pris. Le premier hiver, j'ai perdu quinze kilos, le poids des ennuis sans doute.  Et puis j’ai dû m’en défaire. Du Castelas. On m'a dit, un jour, en ville, une bonne intention, que tu m'avais écrit. J'ai tranquillement, patiemment puis obstinément  attendu ta lettre mais elle n'est jamais montée jusqu'ici...
Durant ces longs mois, je n’ai pas vu grand monde rôder vers  chez moi. À part quelques égarés qui demandaient leur chemin et redescendaient vite fait, je ne parlais avec  presque personne. Bien sur, je m’adressais aux animaux mais on ne peut pas dire qu’on parle AVEC une poule… Il y a bien eu ces deux sœurs, deux hollandaises qui au printemps de la première année passaient par là en venant d’Utrecht sur la route de Compostelle. Elles s’étaient paumées quelque part mais l’important c’est le chemin disait-elles avec un accent au couteau. Elles sont restées quelques semaines, deux ou trois, je ne me souviens plus….Elles étaient fabriquées à la hollandaise : Immenses, blondes, solides de grands yeux bleus et un sourire toujours accroché à leur visage. Pas grand chose ne leur faisait peur, pas grand chose ne pouvait s’attaquer à leur sourire, c’est plutôt celui-là qui emportait le morceau. Comme elles voulaient aider en échange d’un endroit  où dormir et de quoi manger, j’ai sorti les balais et les serpillères et je leur ai montré, justement, la grande salle. Elles ont éclaté de rire :
Nous ce qu’on veut c’est monter des murs pas passer le balai ont-elles baragouiné. Vaincu par leur rire, je leur ai confié la bétonnière et ce qui va avec. Et je leur ai montré le mur des remises qui commençait à s’effondrer. Elles s’y sont mis avec ardeur. Elles maniaient cet engin bien mieux que moi et pour les murs, elles étaient imbattables. Je les regardais faire de loin. Elles chantaient, l’une en donnant à bouffer à la bétonneuse qui tournait sans répits, l’autre en alignant les pierres. De temps en temps, elles changeaient de tâche mais elles gardaient leurs sourires. Elles avaient l’air heureux et le boulot avançait si bien que j’ai été à court de ciment assez vite. Un jour j’ai dû descendre refaire le plein. Je les ai emmenées. Il s’en est raconté en bas quand on a déboulé mes arpettes et moi dans le magasin de matériaux. Elles m’ont fait acheter ce qu’il fallait pour la charpente des remises, on va s’y mettre après les murs ont-elles dit. En bas,  ils n’avaient, sans doute, jamais vu pareil équipage. Je dois dire que j’étais plutôt fier avec mes deux beautés. J’en ai profité pour un tour de ville avec elles dans le dos. Après un passage remarqué au Bar Central où je me suis rendu compte qu’elles descendaient les bières comme elles montaient les murs, on a laisse la ville derrière nous. J’avais à peine passé le panneau qu’elles dormaient effondrées à l’arrière, leurs deux queues de cheval claires sur le gris du ciment… Evidemment,  je suis tombé éperdument amoureux. Des deux. Mais pas en même temps. Un jour l’une, un jour l’autre. Elles n’en ont jamais rien su. Et puis les remises à nouveau comme neuves, au début de Septembre, elles ont repris leur route vers Saint Jacques.
Finalement, après de mauvaises analyses, je suis resté trois mois sans forces, j'ai dû revendre. 
C'est un pharmacien de Marseille qui en avait marre des malades, du golf, des diners du rotary, des labos escrocs, des petits vieux ronchonneurs et des visiteurs médicaux qui a racheté. D'un jour à l'autre, il a plaqué ses clubs,  sa femme, sa décapotable et son fond de commerce.
Au moins, viendront pas me chercher ici, avait-il dit en signant nerveusement l’acte de vente.
Je m’en vais faire des tisanes, des huiles essentielles et les vendre le reste de ma vie. Là-haut, il y a tout ce qu’il faut, du thym sauvage, aux cistes en passant par les tilleuls, les buis, la sarriette et le serpolet…
Avant de redescendre, je l’avais prévenu : Surtout méfiez vous du silence : il fait un de ses bruits là-haut... Quand vous n’entendrez plus que lui, allez passer quelques jours en ville, vous replonger dans le bazar, revenez vers la vraie vie, ne vous laissez pas emporter...
Ça vous évitera de devenir fou. Vous verrez, à part ça,  le vent est un compagnon formidable mais il faut s'en garder, il peut finir pas vous entrer dans la cervelle et alors là, là vous ne répondrez plus de rien et vous finirez comme tous ces jobastres qui trainent dans les rues en parlant tout haut dont on dirait qu’ils sont plusieurs à l’intérieur...
Il m’avait proposé de remonter quand je voulais. Avec le boulot que vous avez fait ce sera toujours un peu chez vous avait-il ajouté. Revenez quand vous serez guéri... Je l’avais remercié. Il était pas obligé. Je lui ai laissé les bêtes. Comme ça les premiers mois, vous aurez quelqu'un à qui parler, vous serez surpris, ils s'entendent bien avec les types bizarres,  j'ai dit. Il a souri.

Les bouquins ? J’en avais pondu deux. Pas un seul éditeur n’en avait voulu. Pas trépidant, comme écrit à la massette et au burin m’avaient-ils envoyé au visage.
Dans le fond, en étant un tant soit peu honnête, comment leur en vouloir?

Ils n'avaient pas si tort que ça.





24 juillet 2016

Martichong.

Les bizarres hasards de l'existence qui sont toujours surprenants, veulent qu'au moment même où j'entendais dans une chanson enfin, une scie, cette phrase époustouflante de Christophe Maé, le chanteur qui convertirait à la langue des signes, je vous préviens, ça pique les yeux et le cerveau:

C'est con le bonheur, ouais, car c'est souvent après qu'on sait qu'il était là.

Après ? Après quoi, on peut se le demander, mais bon, admettons... Alors, oui, la première fois qu'on l'entend, celle-là, on en reste scotché, baba, sidéré, sans voix, ébaubi et... cependant vaguement moqueur... Mais on se renseigne et on apprend qu'il en aurait vendu plus de deux cent mille... Alors parce qu'on est une teigne, on se dit qu'ici-bas, le mauvais goût est amplement partagé... 
Quand je pense qu'Allain Leprest a filé méconnu...
Au même instant, donc où j'entendais cette fulgurante fulgurance, j'étais mis en présence du texte de son prochain, n'ayons pas peur des mots: Eclair de génie? Création? Oeuvre?
Et inutile de vous dire à quel point de non retour, j'ai été ébloui... Aveuglé serait plus juste. 
Comme je suis partageur, je vous en fais profiter. 
Le titre ne serait pas encore définitif mais pour l'instant le choix est entre: À quoi que ou bien Pourquoi que. Ils hésitent, on les comprend.
Ne me remerciez pas, c'est cadeau.

À quoi que ça te serve de partire un jour
Puisqu'il faut, toujours déjà reviendre
A quoi que ça te sert d’aimer souffrir
Puisque l’amour, c'est hard à atteindre

J’ai au fond du coeur une colère de rage
Que j’ai pas ressentie depuis les pires orages
J’ai envie de crier de tout démollire
Je colère mes nuits blanches à te maudire.

Refrain:
Pourquoi que tu m’as fait devenir seul
Pourquoi ma vie c’est maint'nant sans toi
Pourquoi que je reste là tout seul ?
Pourquoi que toi tu dis: pourquoi pas ?

Ouais, je suis triste quand je pleure
Comme un nuage noir  oh oh qui coule
Waouh avant l’heure c’est pas l’heure
Tu me laisses comme un chien, pas cool.


Vivement qu'un jour, on ne reconnaisse plus le Martichon au bruit qu'il fait en chantant, mais à celui qu'il fera en se taisant...

20 juillet 2016

OFF.

Il n'y a, sans doute, que cette manifestation capable d'un tel éclectisme, d'une telle diversité, de tels propositions! 
Dans la même journée vous donner à voir, parmi les 1400, trois spectacles aussi différents les uns des autres dans un rayon de quelques centaines de mètres:

Hier,  donc, j'ai vu trois spectacles dans le cadre du Off à Avignon.
Le premier à 12h55, une pièce de théâtre classique de Jean Giraudoux: "Ondine" dans la Cour du Barouf au 7 bis rue Pasteur par une compagnie de la région parisienne. Une douzaine de très bons comédiens sur scène en extérieur, dont le couple principal, une pièce sur la fidélité à soi-même ou le renoncement, la réconciliation impossible des contraires, l'amour et l'engagement. Un théâtre de facture très classique où l'émotion vous attrape. Pour moi, Ondine était, jusque là, un texte de Pierre Desproges: "Ondine, on dîne, à table. Si vous voulez, le bar est fermé aux congres du fait même que le palais des congres est ouvert au bar..."
Désormais, elle sera également cette pièce de Jean Giraudoux.

Le second, un solo de Hip hop  à 18h aux Hivernales  18 rue Guillaume Puy. 
What did you say.
Un homme seul,  Brahim Bouchelagem danse, il a travaillé avec Carolyn Carlson qui lui a offert  huit poèmes qu'elle a calligraphiés et enregistrés, c'est donc sa voix à elle qui accompagne le danseur.
Une mise en scène superbe et onirique.

Le troisième, un groupe de musiciens, Les Fouteurs de joie qui portent drôlement bien leur nom. 
À 20h à Présence Pasteur au 13 Rue du Pont Trouca. Ils sont drôles énergiques, bons chanteurs, bons instrumentistes et d'humeur contagieuse. 
Leur spectacle s'appelle: Des étoiles et des idiots...






17 juillet 2016

Baie des anges.

"Que faire Nicolas?

Il faut enterrer les morts et réparer les vivants."


Anton Tchékov. Platonov.







Encore combien de morts à enterrer? Combien de blessures à réparer? D'absents à pleurer? De vies interrompues bestialement? Encore combien? Où seront assassinés les prochains? Comment le seront-ils? Combien seront-ils?


04 juillet 2016

Heureux, l'enfant...

Pour les Impromptus littéraires de la semaine. Le texte devait commencer par: Il a dévalé la colline Ses pieds faisaient rouler des pierres.


Il  a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres.
Il riait comme tout un enfant,  heureux de vivre, d’imaginer le monde, à son idée,  lui appartenant et voulant croire qu'un avenir doré l’attend. Il riait dans l’été étincelant, dans la poussière blanche et chaude de l’après-midi, dans la lumière brûlante d’un soleil radieux.
___ Il est gentil cet enfant, dit sa mère énamourée à une voisine de banc.
Bien sûr, il est un peu différent des autres mais si gentil. L’ennui, c’est qu’ il me fait tout à l’envers, peuchère. Heureusement, que sa douceur et sa naïveté  le sauvent.
 ___ Sisyphe viens ! Viens vite ici mon chéri que je t’essuie le front, tu es trempé de sueur, tu vas m’attraper la mort ! Tu te rappelles, poussin, de ce qu’a dit tonton Albert ? Le jeu n’est pas seulement de faire descendre les pierres mais surtout de les remonter et si possible la plus grosse. Une fois là-haut  tu peux la laisser rouler  en bas puis, tu la REMONTES  ainsi de suite... Tu te souviens, mon coeur ?


C’est ça qui devrait te rendre heureux, mon amour. Normalement,vois-tu, c’est ça.



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