26 juillet 2017

D'artifices.

La journée avait été chaude bien avant le lever du soleil. Nous avions passé une bonne partie de la nuit la bouche ouverte sous le robinet d’eau froide et, pour certains, sous le tuyau d’arrosage, nus, à même le jardin. Ma parole, ils avaient construit une fonderie durant l'hiver ou quoi? Pourtant, ces très hautes températures, par ici, ne surprenaient personne. Ce pays savait être gelé en hiver et brûlant comme une coulée d'acier rougie lors de quelques nuits d'été. Ici, dans les rivières, à la fin du Printemps, les truites avaient appris à nager sur le sable. Ici, dès Juin, on donnait aux vaches des noms de chameaux. Ici, vers le quinze de Juillet, même les pierres avaient soif et transpiraient comme des coupables.
La veille, nous étions allés, en douce, acheter un nécessaire à feu. C’était la surprise. Personne n’était au courant, sauf ceux qui venaient depuis quelques années déjà. La tradition s’était assez facilement installée, le douze au soir, la nuit tombée, on tirait un feu. On avait choisi le douze pour éviter la concurrence avec ceux des villages alentour qui faisaient ça ou le treize ou le quatorze avant les bals des pompiers volontaires, le notre étant évidemment moins prestigieux, désargenté et sans bal. Nous n’avions pas les moyens d’une mairie. Le notre n'était vu que de nous, de nos voisins les plus proches et de certains habitants du hameau. Il faut ajouter à cette liste les deux ou trois familles qui vivaient dans les gîtes pour cette période.
Ce qui, en fin de compte, faisait une jolie petite assemblée.
Nous avions ramené du Super, de la ville la plus proche, un kit de feu domestique qui comprenait une dizaine de fusées, cinq ou six feux de Bengale, deux fumigènes comme celles qu’on voit lors des arrivées de transat, quelques abeilles stridentes et vrombissantes, un paquet de pétards en rafales, ceux pour effrayer les passereaux et cinq ou six autres trucs qui sentaient la poudre et sa Chine à pleins nez. Le repas, nous l’avions pris comme d’habitude à l’abri du vent qui soufflait légèrement ce soir là, entre les deux maisons. Nous avions englouti des salades et des grillades arrosées d’un Rully frais. Quand j'écris UN... Les bouteilles n'avaient opposé qu'une faible résistance aux tournis des tire bouchons et, ma foi, il s'en était ouvert en nombre assez élevé. Sur le liquide nous n’avions pas été raisonnables. Mais on s’en foutait, nous n'avions plus à piloter. Juste à aller, dans le noir, s’installer avec nos chaises au bout du terrain, sous le massif de lilas blancs, vers la grande prairie. Et ceux qui n’avaient plus l’envie ou la force de porter leurs chaises pouvaient y aller avec un ou deux coussins. Dès le fromage, un petit groupe avait filé installer les fusées dans les restes des bouteilles d’eau minérales en plastique alourdies de sable pour que le tout ait quand même un peu d’allure. On avait aussi acheté des briquets tempêtes pour ne pas tomber en panne d'étincelle. Bref, malgré la modestie prévue, on essayait d’en faire un spectacle dont on se souvienne. On n’allait pas être déçu.
Vaguement ivre, c’est une escouade légèrement vacillante qui est sortie de table ce soir là et s’est dirigée vers la Grande Prairie. Patou avait embarqué la dernière bouteille dans laquelle il restait de quoi écluser quelques verres. Bernard, quant à lui prévoyant, était passé dans la maison pour attraper la flasque de vieil armagnac. C’est Marie qui s’est mise à chanter la première. Cathy a embrayé assez vite. Enfin chacun à sa manière s’est préparé pour monter au feu.

Le ciel, dans ce coin là, était noir comme une chanson de Miossec, celle que Marie s’était mise à chanter et personne ne lui avait dit: Moins fort ! Vu que, maintenant, tous les autres s’égosillaient avec elle. Au-dessus, des milliards d’étoiles s’étaient pointées au concert et certaines se détachaient pour venir, en pluie de lumière, dégringoler sur les têtes de cette bande d’hurluberlus gentiment pompettes. Ils ont posé leurs carcasses embrumées à même le frais de l’herbe. Au loin, on devinait les lueurs du récent éclairage public de Bierre, celles qui restaient allumées toutes les nuits à cause que les malfrats y commettraient de vilains frics fracs, comme le bassinait, gonflé d'importance sécuritaire, le nouvel adjoint au maire... Le seul vol dont on ait eu vent dans le pays, c'était une pie qui l'avait commis...
Des couvertures en guise de traines pour princesses, des coussins en guise de fesses pour Leurs Majestés beuglant complètement à contre ambiance, mais ensemble : " La mélancolie c’est communiste. Tout le monde y a droit de temps en temps. La mélancolie n’est pas capitaliste. C’est même gratuit pour les perdants. La mélancolie c’est pacifiste. On ne lui rentre jamais dedans..."
Ce qui faisait hurler de rire les gamins et les confortait dans leur idée que, décidément, les vieux étaient tous sacrément frappadingues. Cet aréopage est arrivé à l’endroit choisi pour regarder LE feu. On avait éteint lampions et chandelles, bougies et flambeaux. Peu à peu, les yeux s’habituaient au noir. Au dessus de leurs têtes, un spectacle d’une beauté absolue a démarré. Tremblante, vibrante, la Voie lactée s'est mise à irradier. De temps à autre, à intervalles réguliers et fréquents, une filante a déchiré le ciel en deux parties égales puis est venue mourir à leurs pieds. La crème du gratin du dessus du panier avait répondu présent: Cassiopée, les deux Ourses, Deneb, Alpha du Centaure, Alchor, Mizar et un paquet d'autres. La compétition a fait rage. Les chanteurs s’étaient tus et les enfants pareil. On entendait plus que des Oh à chaque merveille. Une pluie d’or fin saupoudrait leurs têtes, ils s’en sentaient meilleurs à chacune. Personne de tout le groupe n’a songé à allumer aucune fusée. Ils sont tous restés là, le regard en l’air une petite éternité. Le froid ne les a pas touchés.


Le feu d’artifice, cette nuit là, c’est le Ciel qui s’en est chargé...



19 juillet 2017

Si mi la ré...

___ Mais, M'Dame, je croyais qu’on revoyait TOUTE sa vie avant ?
___ Ah non M’sieur ça c’était avant! Maintenant vous n’avez plus le droit que de revoir certains épisodes, trois pour être précise.  Les économies de budget, tout ça, enfin vous comprenez, quoi. Vous devez en choisir trois. Les responsables se sont accordés sur une trinité. (Clin d'oeil appuyé) Il vous faut choisir et puis c'est tout.
___ Mais comment faire ? C’est impossible, quand on revoyait tout, on revoyait des moments oubliés mais là si je dois n’en choisir que trois, je vais les oublier, ceux là… C’est dur seulement trois. Et en plus, je dois faire ça maintenant ? Je ne peux pas attendre encore un peu ? Dites, j'ai du temps devant moi? Vous me fichez la trouille du coup. Ca voudrait dire que je ne vais plus rien revivre d’aussi intense que ce que j'ai pu connaître, que c’est fini pour moi ?
___ Mais non, on prévoit, c’est tout, pour ne pas être pris au dépourvu, à votre âge, on commence à y penser gentiment… On ne sait jamais, un accident cardiaque est si vite arrivé… Vous commencez à entrer dans la zone rouge, mon vieux si je peux me permettre... Vous êtes si peu de chose, mais rassurez vous, si, dans les prochaines années il vous arrivait un événement marquant vous pourriez changer, ce n’est pas définitif. Ecoutez, c’est comme ça, ce sont les nouvelles règles, je les applique, point final, je ne suis pas là pour discuter avec vous du bien fondé des décisions prises en haut lieu. Si vous n’êtes pas heureux, il faut vous plaindre mais je crains que vous perdiez trop de temps, la plainte n’est pas suspensive… Estimez vous heureux qu’on en ait gardé trois, ils  auraient pu se fixer sur UN seul. Alors je vous écoute : Le premier moment que vous aimeriez revivre ? Je vous conseille d’y aller en grandissant pour finir par celui qui vous aurait sidéré, après lequel vous auriez pu dire, par exemple : Maintenant que j’ai vécu ça, je peux mourir. Ce ne serait pas si bête, voyez…
___ Attendez un peu il faut que je réfléchisse un minimum…
___ Parfois il ne vaut mieux pas et prendre ce qui vient. Ce qui vient est le plus souvent LA bonne idée… Encore faut-il sa voir faire ça mais c’est un autre problème…
___ J’y suis, revivre la naissance de mes deux enfants…
___ Vous avez eu des vrais jumeaux ? C’est nouveau ça ! Autant vous prévenir, deux enfants non jumeaux ça fait deux souvenirs. Il ne vous en restera plus qu’un…
___ Ahrrgh vous me demandez de choisir entre mes deux enfants, vous êtes une monstre.
___ Moi, Monsieur, je ne vous demande rien d’autre que de me proposer trois souvenirs, c’est vous qui les choisissez, ne renversez pas les rôles. Si vous voulez revoir la naissance de vos deux enfants, il ne vous en restera plus qu’un à trouver. C’est simple. Il n’y a pas une thèse à faire… La seule chose que j’ai à vous dire c’est heureusement que vous n’en avez pas eu quatre, d’enfants…
___ C’est bien ce que je disais, vous êtes monstrueuse ! Trois souvenirs de bonheur seulement pour une seule vie, ça ne fait pas lourd.
___ En trouver trois n’est déjà pas mal, croyez moi, beaucoup n’y arrivent pas.
Quand vous les aurez revécus, vous pourrez estimer que vous avez eu une belle vie.
___ Et si je vous demandais de choisir pour moi ? Vous savez tout de ma vie, n’est-ce-pas ? Alors choisissez à ma place, vous.
___ Comment être certaine que vous avez bien été sincère ? Qu’ici ou là vous n’en avez pas rajouté un peu pour faire plaisir à celui avec qui vous étiez ? Comment être certaine que vous ne vous êtes pas menti à vous même et que si vous aviez  voulu croire que c’était un moment fantastique mais en vrai pas tant que ça… Non, non, désolé pour vous mais vous seul pouvez dire…
___ Je l’ai, j’ai mon premier ! Alors, ce serait surement cette petite cantate que nous chantions en choeur à quatre voix dans la 4L en partant en vacances. Sans doute la plus belle chose que nous sommes arrivés à produire ensemble. Chacun y mettait du sien et essayait de donner le meilleur… Si mi la ré, si mi la ré… On était arrivé, à force de travail et de répétition, à un très joli moment qui nous mettait dans une joie profonde. Un  tel bonheur qu’on se la rechantait juste après l'avoir finie pour que ça dure, encore et encore. On ne chantait que celle là, à plusieurs voix pendant à peu près tout le trajet, jamais une autre…
___ Bon, va pour La petite cantate de Barbara, c’est bien ça, je ne me trompe pas ? Vous avez le premier et les deux autres seront ?
___ J’ai trouvé. J’ai les deux autres moments les plus forts de ma vie… Mais comment dire… C’est assez personnel si vous voyez ce que j'ai en tête… Alors, si vous pensez que je vais les raconter ici devant tout le monde vous vous mettez le doigt dans l’œil, ma p’tite dame…

Si sol do fa…


16 juillet 2017

Fulgurances.

Le dimanche matin, dans le coin, c’est marché.
On y vient d’Australie et moi d’à côté. Avant de rentrer, le plein fait de promiscuité, de courgettes et de dos de cabillaud, on peut s’installer en terrasse pour, selon l’heure, y prendre un café ou bien un verre de blanc et, ainsi, passer quelques minutes à regarder la folle foule défiler ou bien écrire quelques phrases sur un bout de carnet toujours à portée.
Parfois, il survient qu’on soit gâté. Que certains voisins parlent assez fort, qu’on entende ce qui se dit et, surtout, que ce soit gratiné. Ce matin, c’est ce qui m’est arrivé. Un cadeau du ciel, un bonheur gratuit, un plaisir sans limite, une grâce. J’étais assis à côté d’un possible philosophe, mais de haut vol, qui m’a offert quelques fulgurances mémorables que je n’ai pas hésité à noter pour  les partager. La première, je l'ai saisie vite, à la volée. En l'attrapant je me suis juste dit: La vache! Elle faisait: "La vraie vérité de la vie, c'est la mort." Paf comme ça! Sur la première gorgée de café, presque au réveil, croyez moi sur paroles, ça décoiffe. Derrière ça laisse un vague silence. Que répondre? Avec pas faux vous pouvez vous en sortir mais ce n'est pas certain...
La deuxième entendue, celle qui m’a mis la puce à l’oreille s’est de suite révélée imparable, il y était question de l'incendie qui, toute la nuit, avait ravagé quelques hectares un peu plus au sud. Mon Platon de marché a dit sans rire: "Le feu, c'est comme l'amour, si tu l’éteins au tout début, il brûle pas grand chose..." Définitif. 
Là, je me suis dit j’en tiens un bon. J’ai sorti mon crayon à papier, je n’ai pas été déçu. Ensuite, comme ils se sont mis à parler de la Corse, mon Socrate de terrasse en a profité pour envoyer : "Ce qui me gène, en Corse, c’est que ce soit une île… Ils construiraient un pont entre Nice et le continent j’irai volontiers mais là, prendre le bateau ou l’avion, non merci…" Après celle là, j’étais certain de tenir un bon client, ça n’a pas manqué, quelques phrases plus tard, ils échangeaient à propos de bébés et c’est là que mon Kierkegaard de dimanche a eu cette brillance :
"Plus on vieillit moins on est jeune." Et comme ça ne suffisait pas, pour enfoncer le clou, pour préciser la pensée, pour faire le tour de la question, il ne s’est pas gêné pour ajouter : "Au fond, pour rester jeune, il ne faudrait pas vieillir." La boucle était bouclée. Ensuite, on a balayé la petite enfance d’un trait magistral : "Aujourd’hui, les bébés, quand ils ne dorment pas, ils sont bien plus éveillés qu’avant."
Notre Diogène de marché a, un temps, survolé d'un trait le monde du sport en nous gratifiant d'un surprenant: " Le sport c'est dur: Si tu ne gagnes pas, tu perds très vite!" qui nous a laissés bouches bées. Puis, dans la foulée, celui de la photo en balançant: "La photo c'est un passe temps agréable pour celui qui les prends, pas pour celui qui les rate"...  Etions à deux doigts de l'AVC...
Juste avant que je me lève pour me rentrer, vite rendre compte de ce déballage de fusées d’artifices, j’ai eu droit à une dernière, comme un ultime présent, comme un bouquet étincelant, pour la route. Il était question de finances et j’ai saisi : "De nos jours avec un euro tu peux acheter beaucoup moins qu’avec dix."

Scié.
Quant à moi, je me disais qu'en venant au marché ce matin, je n'avais pas perdu mon temps puisque j'en revenais avec une histoire à partager.



11 juillet 2017

Une pendule.

Pour les Impromptus littéraires. Le texte devait comporter l'expression: En faire une pendule.


___ Mon amour, n'en faisons pas une pendule! J’ai dit TOUJOURS au lieu de SOUVENT... Je te rappelle que nous sommes pressés. Je sais bien qu’être à l’heure à un rendez vous est une idée qui te passe à mille lieues au-dessus de la tête mais là, quand les bornes sont dépassées, les limites sont atteintes. Excuse moi d'avoir pensé trop vite…
___ Ah parce que tu appelles ça penser, toi ? Balancer des saletés sur quelqu’un serait penser, maintenant, mais tu te prends pour qui ? Onfray de bazar, Kant au rabais, Alain de banlieue…
___ La vache ! Mamour, tu frappes fort quand même !
___ Parce que toi tu frappes gentiment, peut-être? Tu me fais le reproche d’être TOUJOURS en retard ! Tu appelles ça comment ? Une douceur ? Moi, j’appelle ça une belle vacherie, oui.
___ Est-ce-que c’est bien le moment d’entamer cette querelle? On a deux heures de route, le mariage est à onze heures, il est dix heures, calcule…
___ Si je comprends bien, ce n’est pas le moment de discuter mais c'est celui de faire du calcul mental, alors ? Et après, c’est moi qui délire ?
___ La mauvaise foi que tu peux distiller, c’est fou ! Tu es un concentré de mauvaise foi, le jour de la distribution tu as reçu toute la brouette, tu sais que tu vas t’empoisonner le cerveau, à force, méfie-toi.
___ Parce que Môssieur, lui, est la bonne foi incarnée, c’est ta vertu première, évidemment. Tu ne manques pas d’air…
___ Allez vite, accélère.
___ Ah je vois, quand tu es mouché tu ne sais plus quoi dire, tu reviens à tes obsessions, Môssieur je suis toujours à l’heure… Ce que tu peux m’agacer, mon pauvre Paul. Et puis, permets moi de te dire une bonne fois pour toute : Si je veux en chier une pendule, j’en chierais une ! Merde, je chierai ce que je veux,  où je veux, comme je veux et une grosse, en plus ! Personne ne m'empêchera de rien, tu m'entends?
___ Attention, ma puce, tu deviens grossière et limite vulgaire.
___ En plus, tu sais bien que je n’ai pas envie d’y aller à ce mariage, je te l’ai toujours dit, je ne t’ai pas pris en traître, dès qu’on l’a su, je l’ai crié sur tous les toits, tu ne peux pas dire le contraire…
___ Je sais bien Mamour, je ne suis pas un monstre non plus, je vois bien ce qu’il provoque ce mariage, je comprends bien qu’il te dérange, je comprends qu’à ton âge tu n’aies pas vraiment envie d’y d’assister, mais comment faire autrement ? Comment ne pas y aller ? Tu ne peux pas ne pas y être ! Impossible! Que tu le veuilles ou non, c’est celui de ta mère!

___ S'il te plait, tais toi.


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