20 juin 2015

Les dentelles des noms.

À quelques battements d’ailes de la maison, il y a un endroit quasiment magique :
On le nomme les Dentelles de Montmirail. Elles forment un grand arc montagneux qui s'étend de l'Ouvèze au Mont Ventoux. Elles doivent sans doute leur nom au fait qu’elles sont assez découpées mais aussi percées ici et là de trouées dues au mistral essentiellement. Et cet endroit semble magique pas seulement parce que c’est un beau lieu de belles  balades. Aussi et surtout parce que c’est un régal absolu de la langue, de la richesse sans fin des noms donnés à ce qui y pousse, grandit, prospère, s’y trouve, y vit. On dirait que tout ce qui a du génie pour nommer s’est donné rendez vous dans ces cinq mille hectares de terres et de montagnes.
Jugez plutôt :
Dans les dentelles, déjà nommer ce lieu « dentelles » suffirait. Hé bien non, on y a ajouté : de Montmirail… Si il y existe plusieurs sites remarquables : Les Dentelles Sarrasines et le Grand Montmirail, la crête de la Salle, la crête du Cayron et la crête Saint-Amand, le col d’Alsau et le col du Cayron, la grotte d’Ambrosi, le rocher du Midi, on y trouve également, les communes dont les noms seuls  font rêver : Crestet, la Roque-Alric, Lafare, Sablet, Seguret, Suzette, Le Barroux, Beaumes de Venise, Malaucène…
Mais on y marche, le roi n'est pas notre cousin, dans les ruisseaux appelés la Salette, le vallat,  le Rioullas, le Brégoux, le Vallat de la Tuillière, le Gourédon, La Limade, Le Lauchun, le Trignon, le Sublon, le Groseau, la Riaille de Suzette…
Cerises sur les gâteaux, on peut y cueillir et là, les nommeurs botanistes ont exprimé tout leur talent: les cystes argentées, la catananche ou cupidone bleue, la doradille de Petrarque, le narcisse douteux, la gentiane de Koch, le grémil pourpre bleu,  la brunelle à grandes fleurs, la serratule des teinturiers,  l’aphylante de Montpellier, l’hélianthème des Appenins, le pistachier lentisque, l’herbe à Buffon, la tulipe des forêts à fleurs jaunes, la gagée des près, le genèvrier de Phénicie,  la globulaire, le silène attrape-mouches, le millet printanier, la saxifrage continentale, Le mélampyre des bois, la laîche digitée, la gesse noire, l’ophrys de la Drôme, l’orchis militaire sans parler du thym sauvage, de la sarriette ou du romarin…
Comme si cela n’était pas suffisant, on peut aussi, en levant les yeux y apercevoir le petit Murin, les circaètes Jean–le-blanc, les bondrées apivores, l’aigle de Bonelli,  la fauvette pitchou, le merle bleu, les fauvettes passerinette, le tichodrome échelette, le pipit des arbres, le psammodrome d’Edwards, la couleuvre à échelons, l’agrion de Mercure…
Je ne sais pas pour vous, mais moi, cette lecture du nom des choses me  plonge dans une joie légère.
Brice Parain, un ami de Camus a écrit : Mal nommer un objet c'est ajouter au malheur de ce monde. 

J’en connais vers les Dentelles qui se sont décarcassés leur mère pour apporter du bonheur à ce monde. 



Et pour une fois, on peut penser qu'Allain Leprest a un peu exagéré quand il a écrit: Tout ce qui est dégueulasse porte un joli nom...
Bouquet de cystes argentés.

18 juin 2015

Salée.

Le type avait du mal à s’en remettre. Il venait de vivre la journée la plus épouvantable qu’il avait jamais vécue depuis qu’il avait commencé ce boulot. Des journées délicates, il en avait connues mais à ce point, jamais.
Elle n’avait pourtant pas trop mal commencé.
Le matin, à la prise de service, son chef de salle, un gars correct, ni bienveillant, ni vachard, avait accepté de le libérer le soir à condition qu’il reste un peu après le service de midi, ce qu’il avait accepté de bonne grâce. Rien n’est gratuit dans ce bas monde pas même dans les restaurants du haut du panier s’était-il dit mais dans ses lèvres pour ne pas rompre la douce harmonie qui avait suivi cet échange.
Cela faisait maintenant dix années qu’il bossait dans cet établissement et c’était une performance tant les gens avaient souvent tendance à aller  venir. Et plutôt aller que venir, du reste mais on se figurait ici qu’il suffisait de les embaucher pour qu’ils soient contents. Il fallait les payer, aussi. Surtout quand on n’était pas très regardant sur les horaires ni sur les heures supplémentaires qu’on considérait avec des oursins dans les poches. L’excellence était réservée aux clients, pas aux employés. Un mauvais calcul que tous ou presque semblaient faire.
Bref, il lui avait filé sa soirée. Et l’autre en était ravi.
Malheureusement, le midi, il y avait eu cet esclandre table neuf, pendant lequel un des clients avait balancé le saladier entier de lentilles du PUY sur la tête d’un autre. Typiquement le genre d’incident qu’on déteste à peu près autant qu’une attaque de salmonelle. Un vrai bazar. Il avait fallu nettoyer le ruisselant, porter sa veste en urgence au pressing, nettoyer le champ de bataille, la moquette en avait pris un coup. Une fois sa veste récupérée, l’autre était parti sans même un merci,  quant à un éventuel billet, il pouvait oublier de suite. Ce qu’il a fait. Ça ne s’était pas arrangé quand le chef de salle était revenu sur sa parole en lui balançant simplement :
___ Quand on n’est pas capable de tenir ses tables on ne peut pas se faire la belle.
Qu’il n’y ait été pour rien n’avait pas changé sa décision. Il serait attendu pour le service du soir. Et si tu n’es pas content ton compte sera vite réglé. Avait-il ajouté, menaçant.
Voilà comment dix ans de travail sérieux sont récompensés. Plus que déçu, il avait été meurtri. Et la colère était montée. À celui là, il réservait un chien de sa chienne… Une salière se vide assez vide dans un plat qu’on s’apprête à servir.
Il s’était déjà une fois ou deux servi de cette arme, son efficacité était redoutable…  En retournant à son service, il avait murmuré :

Ah tu me sucres ma soirée…. T'inquiète, tu y auras droit et je te la promets salée... mon pépère…

17 juin 2015

Glacée...

Enfin, après toutes ces années, il le tenait. C’est fait, il l’avait, comme à la pêche ferré. Cet enfant de salaud avait donné signe de vie, il avait répondu et mieux, il venait d’accepter l’invitation. Il allait voir ce qu’il allait voir…
Un nouvel ami Facebock… Tu parles. Une vieille connaissance pourrie, oui.
Trois années de souffrance et de honte, trois terribles années entières dans la classe de ce petit salopard. Lui et sa bande lui avaient fait vivre tout ce qu’il y a de pire à vivre dans ces circonstances. De la sixième à la quatrième. Chaque récréation était un supplice, chaque sortie une torture… Intimidations, menaces, coups, racket, dénonciation calomnieuse, vols de matériel, vidage des trousses,  arrachage de pages de cahiers, déchirage de copies à rendre, plaintes auprès des profs… Tout ce qui a été possible de faire a été fait. Belzebuth au collège. Un sentiment de toute puissance entretenu par une impunité glaçante. Il en a pleuré des litres et des litres de larmes seul avant de rentrer à la maison pendant trois ans, trois longues années. La deuxième, il a recommencé à pisser au lit dès le quinze Aout parce que la rentrée s’annonçait. Et, malgré tout ça, il a tenu le coup sans l’aide de personne, sans la demander, non plus. Pas un adulte, pas un pion, pas un prof, pas un conseiller d’éducation, pas un parent, pas un grand-parent n’est jamais venu à la rescousse. Seul, contre vents et marées, contre la bêtise et la méchanceté, seul, il était contre les mensonges et les saloperies, contre les humiliations et les brimades. Trois ans de septembre à Juillet et y survivre, quand on en a onze, ça vous forge un caractère. Sa mémoire était intacte, il n’avait rien gommé, rien effacé, rien pardonné. 
Maintenant, l’autre allait payer.
Après s’en être fait un ami de réseau, il lui a proposé de se revoir, de partager un repas ensemble en souvenir de toutes ces années….
Il était bien décidé à lui bousiller sa bagnole, lui casser la gueule ou lui renverser un plat sur la figure au beau milieu du repas, enfin faire un truc qui marque qui le venge de cette adolescence terrible. Il improviserait.
Ils ont convenu d’un rendez-vous un soir. 

Une heure avant l'heure, son portable a vibré. Un sms. C'est la petite frappe qui lui envoyait un sms :
___ Tu t’imaginé que j’allait venir à ton rendez vou ? Avec ce que je t’ai fait vivre au collège ? Tu me prent pour un con ou quoi ?

Il était sidéré. Sur le coup, il n'a pas avancé un mot. Puis, après un moment,  en remettant le portable dans sa poche après avoir effacé le sms, dans un souffle:
___ Toujours aussi nul en orthographe cette saleté.

C’est tout ce qu’il a trouvé de plus méchant à dire…

15 juin 2015

Froide.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Le thème était la vengeance.


Ça ne se mange pas froid, d’habitude ?
Autant dire que le type qui venait de prononcer cette phrase d’un ton presque neutre était méconnaissable. On ne devinait que trop qu’il essayait de ne pas sombre dans le ridicule, de donner le change, de faire comme s’il ne s’était rien passé et pourtant... Sa propre mère n’aurait plus mis un prénom sur lui. Du haut de la calvitie naissante qu’il tentait, sans succès, de dissimuler, jusqu’au milieu de son torse, une sorte de crème, de sauce, de préparation, plutôt liquide, agrémentée d'une myriade de  graines rondes d'un joli vert, ainsi que des cubes, des dés, méconnaissables, eux aussi, lui dégoulinaient sur le visage, les épaules, la veste, la chemise et le tout le haut du pantalon. Pour l’instant, elle lui couvrait les yeux, dont on espérait qu’il ait eu le temps de les fermer juste  avant la grande avalanche. La chaise en face de lui était éloignée de la table et vide. De toute évidence, quelqu’un, là, s'en était allé. Autour de lui, un serveur compatissant et néanmoins souriant, déjà, s’affairait. Sans obséquiosité, efficace,  à l’aide d’une grande serviette blanche en tissu, on était dans un restaurant plutôt chic, il s’occupait de lui nettoyer les yeux et leurs pourtours de ce qui les masquait encore. Avec un sourire contenu, il pensa: comme souvent, dans l'existence, la frontière entre le pathétique et le ridicule ne tenait qu'à un fil.
___  Dépêchez vous, s’il vous plait,  ça brûle ! Entendait-il.
___ Je fais de mon mieux, Monsieur, ne bougez pas s’il vous plait, bonne nouvelle, on commence à apercevoir vos paupières…
Autour, sur les tables voisines, personne ne s’était levé pour lui porter secours. Ici, on ne se mêlait pas des affaires des autres, on trouvait même plutôt déplacé que certaines, suivez notre regard, viennent s’y régler en public. C’était inconvenant, cela ne se faisait pas, cela ne devait pas se faire, ce qui venait de se passer n'était, donc, presque pas  arrivé. Les regards réprobateurs avaient fait place à une indifférence forcée. On avait détourné les têtes et, parfois même, repris les conversations là où on les avait interrompues avant l’esclandre. On n’en pensait pas moins, mais désormais, pour tous ici, le fâcheux incident était clos. Circulez.
Le type commençait à pouvoir ouvrir les yeux. Une odeur désagréable de lentilles car il s’agissait bien de cela, l’imprégnait. Des vertes du Puy. En salade, à la coriandre bolivienne et  au foie gras... Il fumait encore des épaules. Quelques graines hésitaient encore sur le dessus de ses oreilles et certains morceaux de foies cuits, ainsi qu'une tranche entière de lard basque fumé au laurier d'espelette, tomba de son épaule droite. Le serveur un peu dégouté s'en saisit à deux doigts comme on s'empare d'un mouchoir usagé par un autre:
___ Si Monsieur veut bien se lever et me suivre jusqu'aux toilettes…

___ D’ordinaire ça se mange froid, répéta Monsieur, en se levant, une vague tristesse dans la voix.

Bien malin qui pouvait dire avec certitude, si Monsieur évoquait la salade de lentilles ou  l'implacable vengeance qui venait de s’abattre sur son crâne dégarni et sa vie, tout près de l'être, désormais...



Happé.

( Alphabet bête).

Un apprenti parricide antipathique, empoisonné par la passion, pleurait, planté devant la poitrine de son ex-père, percée par un Opinel impitoyable et psalmodiait une prière posthume : Papa, papa, pas possible ! Tu pouvais pas partir par là !
Des palanquées de pleurs, des piscines de plaintes, déposées à ses pieds peuplant pêle-mêle les pâles paupières du  patriarche perdu. Il portait sur ses pauvres épaules impies sa  peur de l’irréparable. Et pourtant, petit, tu as pu, sans pétoire, ni pistolet. Dernières paroles... Peu plausibles! Pardi! Coupable ou pas, la peine s’impose, on ne transperce  pas son père impunément. Dans un pavillon, perdu en campagne poitevine, sa peine payée, une pirouette particulière, précise, presque puritaine. Devant un plat de poulet, purée de patates aux pistaches, des pâtes au parmesan, passant Patapata sur la platine, un petit pitt-bull plein de patchouli, pelotonné dans un panier persan, le père parti, Paul, planteur de pépère pensait à son départ pour Paname, le paquetage préparé :
Ais-je pu ? Que s’est-il passé ? Un oedipe en prime ? Alors, fini le paysan, à Paris pour oublier le parfum du parental pogrom. Parfaite parenthèse. Emprisonné, sa peine incompressée, le presque parisien devenu parpaillot en prison,  comme pour protester et un peu paranoïaque pour se punir, ne pourrait plus produire au potager, ni pommes, ni poires, ni pêches, ni prunes, ni pomélos, ni poireaux, ni pissenlits, ni épinards, ni pavots, ni pivoines, ni pétunias, ni passiflores, ni persil puisqu’en ville rien ne pousse que le pire. Plus de lapins, de poules, de poulains, de porcinets, de pouliches, de perdreaux, de perdrix... À lui, les quatre Palais (le grand, le petit, le Royal, et Tuileries) les parures, les pavés,  les palaces, les périphériques, le Panthéon, les préfets Poubelle, l’opéra, la pyramide de Pei, la Place Pigalle, le métropolitain, le Pompidou, les péniches, le pavillon Baltard, l’oppidum du Valérien, la porte de la Plaine, lézards Premiers, la poterne des peupliers, la crypte du parvis, la grande Chapelle, la RATP, bref tout ce qui fait la capitale.
Putative rédemption ? Patinera-t-il encore dans le potage après sa paire d’ave pour son Pater ? En pâtira-t-il du pathétique perçage patenté du Pater Familias ? Se dépècera-t-il de cette épaisse pétole? Portera-t-il le passé du poids du paternel transpercé? Pourrira-t-il son patronyme pour l’avoir lardé (un lardon lardant, quel panache !) son patriarche ? Pourra-t-il, en fin de compte, panser ses plaies pour imputées à celles du père sévère ?
Lui faudra-t-il patrouiller l’âme en peine comme une patronnesse parade à plaisir en fond de paroisse à l’appel du père abbé, un fil à sa patte brisée?
Il pensait que non et rêvait déjà, Pantagruel de pacotille, de paupiettes, de pieds et paquets au pissalat, de pain perdu, de poissons du Pertuis  préparés par une Paulette passablement pédalante, se pavanant les paumes ouvertes, plus paumé, enfin réparé, un papillon sur l’appendice, un paysage apaisé sous la peau des prunelles, le pectoral pédant, impudent, moins péccable qu’un pêcheur de pôles, une pissaladière en pogne, paisible comme un pédiatre devant un placenta, une pizza à Palerme, une poutre dans un œil de cyclope, une paille dans une pupille de paysan, un métacarpe dans sa phalange, un poisson devant un stop, la peur dans un poulailler, le loup dans une prairie, un peul dans son peuple, un pirate en poupe, un poulpe à la proue d'un cap hornier.
Peu de temps après son implantation, un appel, puis une péripétie. Un soir, alors qu’il était plan-plan, peinard on frappa à la porte de sa planète. Il pesta, plombé, pollué par cette polyphonie ponctuelle. Qui tape ainsi pervers au ponant ? Qui vient me pomper l’air dans ma patrie ? Quelle pustule purulente? Un pompier pompette ? Un pondeur populaire ? Un pope pontifiant ? Du populo putride ? Un portugais pride ? Un poseur positif ? Un pyromane potasseur ? Un potinier potentiel ? Un pouilleux puant ?  Un palefrenier patibulaire? Il passa ses poulaines, un paréo, son poncho, une gapette, se fit poupin bien qu’en pétard, emplit ses poumons, le pouls appuyé et vint parader.
Parbleu ! La femme de son père posée au portillon ! Perplexe, il prit un poignard, la pétoche au poignet et pendant une parenthèse d'une plombe, parla, puis poseur, reposa l’épée, la pressa, l'épouse, contre sa poitrine de repenti... Ils parlementèrent, elle pardonna. Payante prière. Le P avait enfin changé de genre, il était devenu la paix.

Le paradis entre aperçu... Sans pipoter, du plafond, une palombe plana. Parolé, parolé et encore des paroles... qu'on ramasse à la pelle. Apaisé, il partit à Paimpol parrainer des paimpolaises de tous poils.

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