21 avril 2018

Ce qui m'effondre.

C’est la maladie qui  frappe un enfant,
C’est la Grande barrière de corail qui va disparaître,
C’est qu’il n’y a plus de mésanges ni de rouges gorges dans le jardin, et que le gros noir n’y est pour rien.
C’est l’arrogance,  la morgue, la suffisance et le mépris de classe,
C’est qu’à proximité des cultures, il n’y ait plus vie, plus de lézards, plus de sauterelles et de moins en moins d’abeilles,
C'est que les rivières meurent à petits feux,
C’est que la plage entière a disparu aux Saintes Maries de la mer,
C’est que tu vas être opérée d’un deuxième cancer… À l’autre, je veux dire,
C’est l’arrogance, la suffisance et le mépris de classe,
C’est qu’il y a de la misère ici pour que des gâtés se la coulent douce à Miami,
Et de la misère là-bas pour pas grand chose ici,
C’est le dix neuvième au temps du vingt et unième,
C’est que très peu aient tant et que tant n’aient rien,
C’est la falsification,  le mensonge, la réécriture de la vérité vraie,
C’est qu’on s’autorise à se balader en ville attifé comme dans ses toilettes, 
C’est une gifle sur le visage d’un enfant,
C'est que nous avons fait des océans une poubelle,
C’est qu’on détruise des forêts et des grands singes pour de la pâte à tartiner,
C’est qu’on s’excuse, qu’on s’excuse et continue sans rien changer,
C’est que les éléphants ne vont plus arpenter la surface de la terre,
C’est ce que le pouvoir peut faire comme dégâts dans les cervelles,
C’est que parfois souvent je me trouve d’une connerie sans nom, après, trop tard,
C’est qu’un type beaucoup plus grand soit juste devant moi dans une queue,
C’est qu’on ramasse les poulets vivants avec une machine,
C’est la fatigue, l’humiliation, la peine, le dur pour des salaires de misère,
C’est qu’on puisse entendre oui quand est dit non,
C’est qu’on tue en spectacle à l’épée des animaux dans des arènes,
C’est qu’un pays riche ne soit pas foutu d’accueillir, un temps, dignement des familles fuyant les bombes,
C’est que les prisons soient souvent d’infâmes taudis,
C’est la haine prête à sourdre,
C’est la bêtise à l’heure de grande écoute, ce mépris qu’elle suppose,
C’est mon côté Miss France,
Et ce qui me relève… 
C’est tout ce qui n'effondre pas.


17 avril 2018

Cette année.

Cette année, personne ne l’avait encore vu vraiment, mais il était là, pas loin.
Nous étions déjà à la mi-Avril et, au loin, là bas, tout en haut, le Grand Chauve avait sagement gardé son bonnet de neige. Chaque locomotive de nuages qui le frôlait lui en déposait une couche. La nuit, la fabrique de gel fournissait toujours à plein régime, comme s’il n’était pas encore sorti de dessous ses couettes, comme s’il ne s’était pas vraiment réveillé, comme s’il n’avait pas vu l’heure, comme si personne ne l'avait prévenu. Et pourtant nous le sentions arriver. Nos corps le sentaient arriver. Quelque chose dans l’air, aussi. Une lumière du soir, une douceur fugitive, des teintes vagues et tendres dans les touffus, la force d’un courant, une caresse bienveillante du midi. De petits signes, des mains levées discrètes, des sourires diffus. Oh ce n’était pas encore la poussée, l’éruption, le grand chambard, c’était une annonce, un pré, un avant, tout juste un bientôt.
En tous les cas, dans le pays, il était attendu, nous savions bien qu’il allait se pointer, il arrivait depuis si longtemps, mais comme un amoureux stratège, il faisait attendre, il repoussait, il différait, au fond, il faisait languir. Patientez un peu, quelques jours, quelques semaines. Ainsi, de me voir, enfin, je fais le pari que vous m’aimerez davantage. En bas, dans les jardins, les forces vives du Grand Renouveau s'étaient mises en ordre de bataille, les amandes, elles, étaient en belles formes, les figues au bout des branches déjà bien en rondeurs, les vignes en duvets soyeux, les boutons de roses claffis de pucerons en affaire, les arbres en petites feuilles repeignaient l’horizon du coin de vert tendre, les merlettes grattaient sous les cyprès, leurs petits piaillaient au dessus, dans les nids, en plein midi, les lézards musardaient sur les murs des terrasses, le pied de romarin en fleurs d'artifices bourdonnait comme une usine à abeilles, les couples se formaient à grands rrrou rrrou chez les tourterelles, comme des mines antipersonnelles, les boutons des iris et des rosiers allaient nous exploser aux yeux... Les pairies s'étaient enjaunies de fleurs de pissenlits, les muscaris bleuissaient en tâches, le vert de l'herbe. Les iris jaunes, en bord d’eau, eux, étaient déjà en fleurs et, le soir venu, les vols en points de suspension de quelques chauve-souris traçaient du noir sur le bleu nuit.
Il n’allait pas tarder, nous en étions tous quasi certains, mais ce sera quand ?
Cette année comme pendant celles qui ont précédé, depuis qu’il avait posé ses valises dans ce pays, c’est en guettant tout ces indices qu’il marchait dans les rues de la ville aux ceintures d’eau. En relevant ces signes et, en vrai, en la cherchant. Ou plutôt en espérant l’apercevoir. Sa famille habitait une maison sur les hauteurs. Une maison dans laquelle il était allé une fois ou deux. Il y avait même dormi une nuit mais sans qu’elle soit là. Il se souvenait de la grande piscine... Du temps où il la connaissait d’un peu plus près, il était passé, il était beaucoup de passage à cette époque là, dans l’ancienne maison. Pas loin. Dans la plaine. Là, avec elle et les autres, ils avaient vécu plusieurs jours. Suspendus. Un soir, ils étaient allé manger à la ville proche, sur une placette dans une ruelle. Ils avaient partagé un plat dont le goût, depuis, l’accompagnait.  Une reine, c'était une reine. Ou bien une quatre fromages. Il se demandait souvent s'il la reconnaitrait, il avait tellement changé! 
À partir de ce séjour, il s'était pas mal loupé. Dans les grandes largeurs, tous les angles,  les gros côtés, les petites longueurs, les petits côtés et les diagonales, aussi, pour faire bon poids. Désormais, quand, dans l'année, se pointait cette période de Grand Renouveau Général, d'Immense Bazar Hormonal, certains jours, il faisait trois ou quatre fois le tour de la ville, il cherchait à croiser les regards des gens, qui devaient le prendre pour un sociopathe,  il guettait l’apparition d’un fantôme au détour d’une terrasse, il s’asseyait à peu près là où ils s’étaient assis et il attendait, en espérant que quelque chose se passe, au fond, que le soir vienne. 
À cette heure, il ne l’avait encore jamais revue. C’était à croire qu’elle ne mettait plus le nez par ici, qu’elle ne venait plus dans le coin, qu’elle avait, comme déserté.

Lui, il resterait là, jusqu’au soir… 
Le soir revient vite quand on ne s’ennuie pas.


14 avril 2018

Vague à lame.

Nous nous étions bien embrouillés, lui et moi. 
Pour des broutilles, en plus. Mais c’était souvent comme ça, les conflits, enfin, ce qui pouvait les déclencher n’en était pas la vraie raison. La vraie était plus profonde, ancienne, enfouie. Elle ne demandait qu’à surgir.
J’étais peut-être crevé, ma citerne de patience à sec, lui particulièrement en forme ce jour là, va savoir. Nous n’avions pas su comment endiguer la querelle au tout début et elle avait fini par nous péter au nez. Nous n’étions pas beau à voir. Les gens exprimant leur colère sont rarement beaux à voir. Une écume blanche leur vient aux lèvres, leurs yeux sont injectés de haine, les mots qui sortent de leurs bouches tordues sont rarement les bons, tout ce qui s’échange, invectives, gestes, tout contribue à la faire grandir, rien à l’apaiser. Les deux s’enfoncent dans des impasses dont ils vont avoir un mal de chien à se sortir, ils le savent pourtant qu’ils ne devraient pas s’y engouffrer mais ils s’y plongent, c’est plus fort qu’eux.
En général, c’est au plus sensé, au plus adulte, au plus vieux, au plus sage des deux de prendre les choses en mains, d’attraper les rênes de leurs deux mustangs hystériques et à gentiment tirer dessus pour ramener tout le monde à la raison, au calme, au paddock. J’étais, ce jour là, censé être sensé. J’ai eu, ce jour là, tout faux. J’ai fini par le virer de l’endroit où nous étions enfermés.
Il l’a fait. Il a foutu le camp et il a disparu. Un temps.
J’ai fini tant bien que mal ce que j’avais commencé. J’avais du mal à me concentrer, revenaient sans cesse les tourments de l’affrontement qui venait d’avoir lieu. Ce que j’aurais dû faire, dire, ce que j’avais manqué, ce que je me reprochais, ce qui nous avait poussé à nous opposer, comment les choses allaient maintenant tourner, quoi dire à qui , que ce serait-il passé si j’avais été moins con. Tout ça faisait un beau potage dans ma cervelle affaiblie. Et puis nous sommes tous sortis.
Les autres ont filé devant, je suis resté un peu en arrière à fermer la porte à clé. 
Et j’ai commencé à descendre l’allée.
C’est là que je l’ai vu arriver d’un pas plus que décidé. Énervé. Il était encore énervé. Il montait vers moi. Ses narines fumaient toujours. Je me suis arrêté, il s’est approché de moi, très près.
Alors, ça va mieux j’ai demandé faussement souriant.
Si tu veux qu’on se batte, j’ai ce qu’il faut m’a-t-il balancé avant d’entre ouvrir son blouson et de me toiser du regard. Il avait, glissé dans son pantalon un couteau de cuisine. Le manche grand comme un avant bras et pourtant,  je n’ai pas eu peur. Je n’en tire aucune gloire mais je n’ai pas eu la moindre petite parcelle de peur. Je n’ai même pas envisagé qu’il puisse s’en servir. Je lui ai juste dit : Qu’est ce que tu fous avec ça ? Tu vas te couper. Et puis après un temps : Rassures toi, nous n’en sommes pas là, toi et moi. Range vite ton truc, fais surtout gaffe à ne pas te blesser avec. Je te laisse rentrer chez toi, reposer ce machin et reviens me voir à ton retour qu’on en parle mais fais attention, c’est pointu ces trucs là.
Et c’est moi qui l’ai planté, là. J'ai tourné le dos et j’ai continué mon chemin calmement. Je n’ai pas vu la tête qu’il a faite à ce moment.
Je l’ai juste vu s’en aller, passer la grille et disparaître au coin de la rue.

Et j’ai attendu qu’il revienne et qu’on se parle.


12 avril 2018

Alternatif et continu.


Soir de concert en province. Nous avons des places. C'est fête. L’autre chantant fou s’y donne. Corps et âme. Nous le savons. Il fait fièvre. Le spectacle n’a pas vraiment commencé. Les musiciens sont sur scène prêts à jouer. On les devine dans une brume suspecte. La salle est surchauffée d’impatience. Dedans, des Mona Lisa klaxonnent.
Le noir se fait, d’un coup, partout. Les gens hurlent leur joie de le voir apparaître, d’enfin l’entendre. C’est qu’ils savent à qui ils ont affaire. Si l’on peut dire. Affaire est un mot grossier. Pour lui. Et sans doute pour eux. Ils y sont déjà venus, ils savent la générosité, la folie et le voyage que ça va être.
La lumière ne revient pas. Le temps se fige. L’attente dure, pèse, inquiète.
Sa chevelure en bataille arrive d’entre le rouge des rideaux. Il explique sans micro à capella. Le transfo a sauté. Panne électrique, putain plus de courant. On va jouer quand même, mais ailleurs. On ne va pas se laisser emmerder par du fil électrique.
On s’en va tous dans une salle libre à côté. Suivez nous. Les musiciens en tête. Dans les allées vers la sortie. Ils jouent, nous chantons. Le public incrédule au début, finit pas se lever et suivre. C’est une troupe entière et joyeuse qui sort dans la rue, la traverse, marche un peu et finit par entrer dans une autre salle éclairée celle-ci. On s’y réinstalle, les musiciens reprennent possession de la scène. Ça branche, tire des câbles, court, connecte, à la vue de tous. Une agitation sereine. Nous, assis, on attend, gentiment, patiemment.
Alors, le miracle. Intense et beau. Barry Lindon vitaminé, citerne à lithium. 
Dans la salle, enfin, le silence respectueux descend. Et ça se met à jouer.
Il a chanté trois heures et c’était lumineux, puissant et merveilleux.

L’ambiance était électrique, il était LE courant. Alternatif et Continu.
Inoubliable et fou.

Au revoir M’sieur. Merci pour tout.




08 avril 2018

La dégelée.

Nous n’avons rien vu venir.
C’est après avoir tourné le coin de la rue en sortant du restaurant qu’ils nous sont tombés dessus. À ce jour je ne sais toujours pas combien ils étaient. Trois, peut-être quatre, en tous les cas pas moins. Durant toute la séquence, il n’y a eu que très peu de parole, aucune annonce, aucune menace rien que des coups. Pour essayer de les freiner, quand ça a commencé à sentir le roussi,  je me suis juste entendu dire : Déconnez pas, je pourrais être votre grand père, ce qui, après coup, me fait dire que c’étaient des gamins. Le : Ta gueule vieux con reçu en retour me laisse à penser qu’en plus d’être agressifs, ils étaient drôlement perspicaces…  D’abord de grosses gifles sont arrivées, puis des coups de pieds dans les flancs dès qu’on a posé le premier genou à terre. Et le tout dans un silence épais. Après les quelques mots échangés, nous n’avons plus entendu que les coups qui arrivaient avec méthode, application. Ils y mettaient presque du sérieux, en tous les cas de l’efficacité. En quelques secondes ces petits salopards, (là, de suite, je ne vois pas d’autre mot, désolé) nous avaient allongés sur le goudron du trottoir et dépouillés de tout ce qu’il y avait à nous arracher : vestes et blousons, portefeuilles, liquide, montres, bijoux, bagues, dignité, enfin tout.
Nous les avons sentis s’éloigner sans courir vraiment, toujours sans rien se dire alors que nous avions plongé dans un champ d'orties et pour l’instant, nous étions sans douleur malgré l’avalanche de beignes qui nous avait emporté. Le mal viendra après quand l’adrénaline aura reflué.
Ça va ?
C’est elle qui m’a prononcé les premiers mots. Dans un souffle fatigué.
Oui, ça va, si on peut dire, j’ai dit. Et toi ?
Comme toi.
Au-dessus de nos têtes, il y avait déjà quelques passants qui nous demandaient comment on allait et qui s’extasiaient presque : La vache ils ne vous ont pas loupé, vous en avez pris une bonne. Une bonne n’est pas exactement le mot que j’aurais employé mais il fallait reconnaître que la dégelée était gratinée. Le patron du restau était là lui aussi, mais il ne voulait rien savoir. Ça ne s'était pas passé chez lui, c'était dans la rue, il n'avait rien à voir avec cette affaire. Son restau était bien tenu, pas d'histoire chez moi, tout va bien, du reste j'y retourne, débrouillez vous, au revoir m'sieurs dames.
J’ai réussi à me déplier, me soulever un peu et à m’asseoir sur le trottoir, le dos contre le mur de l’immeuble, un type m’a tendu une bouteille d’eau à laquelle j’ai bu deux ou trois gorgées et j’ai lâché dans ma barbe : Putain quarante ans que je me tue à tenter de les rendre moins cons et je me fais démollir comme un bleu. 
Toutes ces années, ils m’avaient vidé de mon énergie, de mon sommeil et ce soir là, ils me piquaient le peu qui me restait, ma montre et mon ego. Au fond, je l’avais mauvaise. Pas tant pour moi. Surtout pour toi qui n’avait rien à voir avec tout ce cirque, ce déchaînement de violence mais qui avait pris autant que moi. J’ai eu l'image lumineuse de te voir distribuer quelques gifles avant de tomber à genoux. 
À cet instant, j’ai essayé de me relever mais je n’ai pas pu. J’avais les jambes comme le souffle, coupées. Je me suis rassis. Je t’ai regardée, tu m’as jeté un œil et je t’ai souri, enfin j’ai grimacé un sourire.
Au loin une sirène, les flics arrivaient, déjà. Ils sont sortis de leur fourgon, ils ont déboulé dans la rue, ils étaient un bon paquet et semblaient plutôt énervés. Après nous. Ils nous ont entouré et nous ont demandé si on voulait appeler les secours, si ça en valait la peine, ont-ils osé dire. On avait interrompu leur partie de cartes?
Et comment ! Il faut qu’on passe quelques radios pour savoir si on a rien de cassé quand même. Le chef m’a lancé : Vous n’avez pas l’air d’être très amochés. 
Très non, mais un peu, j’ai dit. On a reçu une belle rouste. Et puis  on s’est fait dépouiller de tout ce qu’il y avait à prendre.
C’est quand il a commencé à avancer la thèse qu’on l’avait un peu cherché que ce qui, dans un recoin, me restait d’adrénaline s’est versé direct dans mes veines.
On l’a quoi ? Redites ça pour voir ? Sans rire, il a soutenu que oui, finalement on avait un peu provoqué les évènements. Alors, il a tenté de nous prouver qu’à cette heure tardive, à nos âges,  on aurait plutôt dû être chez nous, au chaud, devant la télé que dans la rue, qu’en tous les cas, il ne fallait pas sortir avec nos blousons et toutes ces choses tentantes qu’on trimballait sur nous, qu’il fallait comprendre que les jeunes étaient à cran avec tous ces trucs qu’ils ne pouvaient pas se payer et qu’au final c’était de notre faute. Il avait ajouté, ce crétin, qu’on n’avait pas spécialement intérêt à porter plainte. Enfin, je ne dis pas ça, si ça vous amuse de perdre votre temps vous pouvez toujours essayer mais nous, voyez on a autre chose à faire que de traiter ces trucs là.
Ces trucs, il avait dit ces trucs…
Dites vous que ça n'a rien de personnel, ils se frappent entre eux à coups de marteau, alors vous devriez vous estimer heureux qu'ils ne soient pas armés...
Il a ajouté : Que voulez vous, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur énergie et de leur colère.  Encore un peu, il les trouvait espiègles et facétieux.

Ça ne m’a pas consolé. J’étais à deux doigts de fondre en larmes. Pas seulement parce que j’avais un de ces mal aux côtes...



05 avril 2018

Un siège vide.

Je ne l’ai pas remarquée de suite. 
C'est-à-dire qu’en premier, ce sont ses jambes qui m’ont, si je peux dire, sautées aux yeux. Elles étaient longues, fines, musclées et cuivrées. Et ses genoux intelligents. Les deux. N’essayez pas de me faire dire comment je peux savoir une chose pareille, je ne le dirai pas, mais je vous demande solennellement de me croire sur parole. Et je pèse mes mots : intelligents et bien sûr attirants. Il faisait tellement chaud dans ce minuscule théâtre que la plupart des femmes présentes faisaient prendre l’air à leurs cuisses et s’éventaient le visage avec le programme avec des gestes d’une élégance rare. Elle, elle faisait comme les autres. Et toutes ces mains agitées créaient un courant d’air magique qui, très vite après avoir un peu rafraîchi, échauffait un tantinet les sens.
Elle était entrée juste après le début du spectacle, à cet instant où le noir se fait et s’était assise sur le siège vide à côté de moi. J’en avais été chagriné, un temps. À minuscule théâtre, place riquiqui. Avant elle, j’avais pensé: Tant mieux, personne à côté, si je m’ennuie, je pourrais me dégourdir au moins les jambes. Là, par elle, j’étais scotché. Enfin scotché… Tout est relatif ! Disons que j’étais bien figé!
En s’asseyant son genou gauche avait touché le mien. Elle m’avait, alors, pour s’excuser, décoché un sourire à faire trembler une île. J’avais, à partir de cet instant précis, rêvé de me transformer en limande sole… À cause des yeux sur le côté.
Puis, la pièce avait commencé. Un truc assez triste qui parlait de ce que tout le monde connaît plus ou moins, de désamour, de rupture, de comment s’aimer encore quand on ne s’aime plus. C’était bien écrit, bien interprété mais je n’étais plus dans l’humeur. Ce genou, cette cuisse, maintenant, qui s’appuyait contre la mienne... Son geste pour rassembler ses cheveux et aérer un peu sa nuque, une bretelle fine de sa robe blanche en lin qui n’en faisait qu’à sa tête... La longueur de ses doigts agitant l’éventail improvisé... la joliesse de ses sandales noires à talons, la finesse de ses attaches, la couleur de sa peau, son rire franc aux répliques cinglantes, sa présence, son incroyable présence, l'aimantante présence de... son épaule qui s’appuyait de temps en temps contre la mienne et tout juste après, son sourire irradiant se tournant vers moi… et je n'avais pas encore  vu tout ses yeux... Je ne pouvais dire que le vert leur allait bien.
Vers la fin de la représentation dont finalement, je n'ai pas suivi grand chose, je l’avais sentie plonger dans l’immense sac à main qu’elle avait posé à ses pieds, je l’avais devinée en sortir un stylo et je l’avais vue griffonner quelque chose sur le programme. Et puis, nous avions applaudi. Ils avaient salué, ils avaient présenté l’auteur, ils nous avaient dit des tas de gentilles choses, ils s’étaient félicités de notre présence et nous avaient fait savoir combien ils étaient ravis de l’accueil du spectacle et de quel miraculeux talent nous avions fait preuve dans cette fournaise. Et puis, la petite cinquantaine de personnes s’était levée et avait commencé à déguerpir poussée par une envie de dehors et d’un peu de frais sur un bout de trottoir.
Elle avait recouvert ses jambes de la blancheur de sa robe, s’était levée avant moi et avait déposé son programme sur son siège. En me levant, j’avais vu le bout de papier. J’avais pu voir un peu de son dos, aussi. Et de ses épaules qui étaient, à cet instant, aussi attirantes qu’un bain prolongé dans une rivière fraîche et galopante. Assez larges, musclées, noueuses, sèches... Dieux du Ciel, ce port de tête, cette nuque longue, ce corps qui bouge, là, de cette façon là, cette fille était une danseuse, je m'en étais douté assez vite, mais je n'osais y croire. C'en était une... Loué soit ton nom, Destin... Une danseuse...
J'avais pris le papier "oublié", pensant lui rendre dans le hall du théâtre. A la lumière, j’ai vu ce qu’elle avait écrit… Les dix chiffres d'un numéro de portable et juste après : Appelez-moi, s'il vous plait, à partir de maintenant, j’attends... Comme un ordre indiscutable. Elle avait écrit : s'il vous plaît... Mon coeur a manqué de flancher. Je l'ai encouragé: Ce serait trop bête, pas maintenant, battez, mon coeur battez, fanfaronnez, tambourinez gaiement dans ma poitrine, Monsieur Mon Coeur, encore, un peu, ne me laissez pas tomber, pas là, pas maintenant, allez mon Cher Vieux Coeur glacé, Hardi mon triste Coeur Peureux, revenu de rien, que vous importe quelques milliers de douboum douboum supplémentaires, frappez, cognez, emballez vous Cher cœur endurci, la chamade battez, enivrez vous, laissez vous aller, lâcher prise, revivez, réchauffez vous, Cher vieux Cœur encore glacé...
La soirée était bien avancée...
Si je voulais avoir, au moins une chance que quelque chose de ce désordre m’arrive, il ne me fallait plus trop tarder, maintenant. J'allais devoir me doucher, me raser, me laver les dents, m'habiller, m'asperger d'eau de toilette, prendre la route de la ville, me garer, trouver un spectacle qui parlerait de déchirure, d'amour quand il n'y a plus d'amour, acheter une place et espérer qu’il n’y ait personne assis sur le siège d’à côté…
Vu l’heure tardive, j’avais beau croire en ma bonne étoile, ce n’était pas gagné. 


19 mars 2018

Comme... Ouize me.

Accueillante comme une herse de château cathare,

Honnête comme une marraine sicilienne,

Brave comme une poule sous prozac,

Menacé comme un gorille dans la brume,

Perdu comme un héron blanc en forêt Noire,

À cheval sur les principes comme un jockey sur une barrique,

Aussi utile qu’un clignotant sur un TGV,

Bienveillant comme un équipage de la bac en fin de nuit,

Pauvre comme un milliardaire sans ami,

Agile comme une armée de singes,

Autant en sécurité qu’un poil sous un rasoir trois lames,

Menteur comme un chirurgien dentiste,

Gaillard comme un château fort,

Emmerdant comme une panne d’essence,

Aussi utile qu'un bouchon sur une bouteille vide,

Enrhumé comme un  vieil antillais,

Rare comme un éléphant à deux trompes,

Fragile comme le rouge d’un coquelicot,

Beau comme un Tintoret,

Disparu comme un rouge gorge,

Vaillant comme un pilote de course,

Insignifiant comme la patte d'un mille patte,

Elégant comme un politique en campagne,

Agréable comme une caresse de soi,

Embaumant comme un tigre,

Bienveillant comme une porte qui claque,

Rassurant comme un avis de licenciement,

Attachant comme une glue,

Heureux comme un imbécile,

Méchant comme un camion de teignes,

Fragile comme une porcelaine dans un magasin d’éléphants,


Têtu comme un mistral entêté,

Décoiffé comme un Ventoux venté,

Clair comme de l'eau de Sorgues...











13 mars 2018

La dentelle des noms.

À quelques battements d’ailes de la maison, il y a un endroit quasiment magique :
On le nomme les Dentelles de Montmirail. Elles forment un grand arc montagneux qui s'étend de l'Ouvèze au Mont Ventoux. Elles doivent sans doute leur nom au fait qu’elles sont assez découpées mais aussi percées ici et là de trouées dues au mistral essentiellement. Et cet endroit semble magique pas seulement parce que c’est un beau lieu de belles  balades. Aussi et surtout parce que c’est un régal absolu de la langue, de la richesse sans fin des noms donnés à ce qui y pousse, grandit, prospère, s’y trouve, y vit. On dirait que tout ce qui a du génie pour nommer s’est donné rendez vous dans ces cinq mille hectares de terres et de montagnes.
Jugez plutôt :
Dans les dentelles, déjà nommer ce lieu « dentelles » suffirait. Hé bien non, on y a ajouté : de Montmirail… Si il y existe plusieurs sites remarquables : Les Dentelles Sarrasines et le Grand Montmirail, la crête de la Salle, la crête du Cayron et la crête Saint-Amand, le col d’Alsau et le col du Cayron, la grotte d’Ambrosi, le rocher du Midi (belvédère). On peut aussi y dormir dans la Chambre du Turc... On y trouve également, les communes dont les noms font voyage : Crestet, la Roque-Alric, Lafare, Sablet, Seguret, Suzette, Le Barroux…
Mais on y marche dans les ruisseaux qui s’appellent la Salette, le vallat,  le Rioullas, le Brégoux, le Vallat de la Tuillière, le Gourédon, La Limade, Le Lauchun, le Trignon, le Sublon, le Groseau, la Riaille de Suzette…
Cerises sur les gâteaux, on peut y cueillir et là, les nommeurs ont exprimé tout leur talent: les cytises argentées, la catananche ou cupidone bleue, la doradille de Petrarque, le narcisse douteux, la gentiane de Koch, le grémil pourpre bleu,  la brunelle à grandes fleurs, la serratule des teinturiers,  l’aphylante de Montpellier, l’hélianthème des Appenins, le pistachier lentisque, l’herbe à Buffon, la tulipe des forêts à fleurs jaunes, la gagée des près, le genèvrier de Phénicie,  la globulaire, le silène attrape-mouches, le millet printanier, la saxifrage continentale, Le mélampyre des bois, la laîche digitée, la gesse noire, l’ophrys de la Drôme, l’orchis militaire sans parler du thym sauvage, de la sarriette,  pèbre d'ail ou de la magnifique ornithogale à ombelle dite Etoile de Bethléem ou encore Dame de onze heures parce qu'elle s'ouvre au midi et qui est sensée soigner les peines et les chagrins…
Comme si cela n’était pas suffisant, on peut aussi, en levant les yeux le soir y apercevoir le petit Murin, ainsi que son copain le Murin à oreilles échancrées, également niommé Murin émarginé ou Vespetillion à oreilles échancrées, mais pour les voir, ceux là, il faut une bonne vision nocturne et le jour les circaètes Jean–le-blanc, les bondrées apivores, l’aigle de Bonelli,  la fauvette pitchou, le merle bleu, les fauvettes passerinette, le tichodrome échelette, le pipit des arbres, l’agrion de Mercure et les baisser très bas pour apercevoir le psammodrome d’Edwards, la couleuvre à échelons... 
Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, cette lecture du nom des choses me  baigne dans une joie profonde.
Brice Parain, un ami de Camus a écrit : Mal nommer un objet c'est ajouter au malheur de ce monde. 

J’en connais, vers les Dentelles, qui se sont décarcassés pour apporter des tombereaux de bonheur à ce tout joli monde là.


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