21 juillet 2014

Tout ce que j'aime.

Elle, elle était tout ce que j’aime.
J’étais accoudé au bastingage et si les machines vrombissaient en sourdine,  le bateau n’avait pas encore bougé. Bientôt, il sortirait du port manoeuvré  par le pilote de la ville. Un de ces as des créneaux pile poil avec des engins capable d’avaler six cent voitures et plus de mille personnes à leurs bords. Ils entraient et sortaient, allaient et venaient entre les deux jetées de béton comme qui rigole. Parfois ça passait au centimètre et pas une égratignure, pas le moindre petit accroc. Du boulot de virtuose.  Il ne fallait pas manquer ça. Il ne fallait pas non plus manquer la sortie du port sous une lumière éblouissante malgré la fin de journée qui s'annonçait, puis la remontée sur toute la longueur du Cap Corse, ni les bouffées de senteurs du maquis, celles des cistes, des myrtes, des lentisques et des immortelles qui nous en venaient encore, ni la vue des villages agrippés aux flancs bleutés des montagnes dans le lointain. Il ne fallait pas non plus manquer la vague de nostalgie qui s’insinue au plus profond du coeur quand on quitte une île en bateau, quelle que soit l’île, quel que soit le bateau, même si c’est pour rentrer chez soi. Dans quelques heures, après avoir frôlé du regard les derniers rochers du bout du bout nous serons en pleine mer et nous l’aurons quittée. Elle qui était tout ce que j’aime. Une beauté à couper le souffle, parfois sauvage, souvent indisciplinée, bazardeuse, accueillante, délicate, fidèle, préservée, rebelle, bonne vivante, toujours fière. C’est à elle que je pensais quand elle est venue s’accouder à mes côtés. Elle sentait bon le propre, le frais malgré les trente huit degrés Celsius qui accablaient sur le métal du pont. Elle était blonde, les yeux bleus, une peau hâlée, des mains fines parcourues de veines dessinées, les poignets ornés de bracelets élégants, des petites choses mimies de chez Clio Blue. Elle était vêtue d’une robe légère, une sorte de robe de plage en madras bleu ciel, bleu plus foncé, les pieds aux ongles rouges, habillés de tropéziennes de cuir naturel, il me semble qu’elle avait les cheveux réunis sur l’arrière de la tête. J’ai vu aussi qu’elle était fine. J’ai toujours été davantage séduit par les femmes repues d’une demi bébé courgette à peine râpée ou vite gavées d’un quart d'abricot plutôt petit de préférence, et si elles ne dédaignaient pas boire un canon c'était encore mieux.  Je n’en tirais aucune gloire, aucune satisfaction, c’était ainsi. Je n'irai pas m'embarquer dans une analyse pour comprendre le pourquoi du comment, j'avais bien assez à faire avec toute une cargaison d'autres trucs qui ne tournaient pas très rond.  Comme elle était juste à mes côtés, nos coudes se touchaient. Enfin, le sien touchait le mien. Je le sentais. Elle était au téléphone avec une amie, j’ai, de suite aimé sa voix douce, qui se voulait discrète, qui racontait avec un léger accent l’île et le séjour qu’elle venait d’y passer. J’ai su ce qu’elle avait vu, j’ai su combien elle avait aimé aller dans les endroits que je connaissais et que j’aimais également. Elle les décrivait avec ferveur, les mots étaient riches, choisis, imagés. Les descriptions étaient précises, chaleureuses, les images étaient surprenantes, habiles
Décidément, elle était tout ce que j’aimais. Je n’ai pas perdu une miette de sa conversation qui n’avait rien d’intime. Et puis, un peu après,  elle a raccroché. Alors, elle a regardé ce que je regardais et pendant quelques miles, nous avons regardé ensemble dans la même direction.
Mais ce fut tout.
Le soir tombant, le frais venant, elle a enfilé un jean, s’est couvert les épaules d’un pull en coton bleu marine torsadé et puis vaincue par l’humidité, comme le bateau passait au large de la pointe d'Agnello et l'île de la Giraglia, je passais, moi, à côté d'une belle histoire puisqu'elle a fini par quitter le pont.

J’y suis resté, seul, transi, amoureux comme pas deux en attendant qu’elle remonte du ventre du navire et vienne me dire deux mots…


Dachrioserum Cinq cc.

L'elle de beautés...







03 juillet 2014

Un parfum de scandale.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Il fallait écrire dans le texte un parfum de scandale.


De mémoire de nez, de tarin, de pic, de cap, de promontoire, de péninsule, de naseau, de pif, de hure, de trompe, de nase, de narine, on n’avait jamais senti une chose pareille. Qu’une odeur dégage une telle puissance, ça ne s’était jamais humé. Du reste ça n’était pas humain.

Il suffisait d’une vaporisation brêve pour que les effets soient  irréversibles, maximums, dévastateurs et malheur à celui ou celle qui s’y risquerait. Un psschiit et la face de l’endroit changeait. Plus rien n’était comme avant. Après une ridicule, minuscule expulsion dans l’air, les volets claquaient, les chiens hurlaient à la mort comme des cygnes égorgés, les voitures se rayaient, les sonnettes des maisons  s’agitaient, la confusion régnait, les églises, les temples, les mosquées les synagogues s’emplissaient de fidèles apeurés, agenouillés, affolés, les grilles des magasins se fermaient seules, les réverbères s’éteignaient avant de s’écrouler, les cabinets de médecins étaient pris d’assauts, les urgences des hôpitaux s’engorgeaient, les pigeons pris dans le nuage d’odeur  volaient sur le dos, les mouettes à reculons et les moineaux ne moinaient plus, les chats se couchaient sur le côté en miaulassant, les pommes tombaient dans les filles, les sardines sortaient de boites, les gars de la marine, les nuages s’arrêtaient de grossir, les rivières remontaient le courant, les petites filles voulaient devenir pompiers, les garçons cuisinières, les voleurs restaient à quais, et les quais quêtaient en l’air, les yaourts devenaient neinyourts et l’eau se changeait en Pommard, les caniveaux se transformaient en mentoniveaux, les politiques s’arrachaient les dents, les corrupteurs à corrupter, les computeurs à computer, les ordinateurs à ordonner et les prêtres à prêter, les filles mères devenaient mères filles, les papas poules avaient des dents, les navires de bord, les grues atterrissaient, les avocats défendaient les crevettes, les hérons étaient fatigués, les innocents avaient les mains pleines, les chaussures prenaient le premier pied venu, les jupes se retroussaient l’ourlet, les égouts s’embrassaient à bouche que veux-tu, bref, flottait partout au-dessus, en dessous, en large, en travers en masse, en catimini et Cathy maxi, en vrac, en rangs, en tous lieux un vrai, fort, massif, inexpugnable, indélébile parfum de scandale…





01 juillet 2014

Rallumer les feux.

Quand c’était les jours, ils venaient.
Ils déboulaient de là où ils étaient. Ils venaient de Brisbane ou de La Haye, de Rognonas ou de Gap, ils descendaient du Nord ou montaient du Sud, d’Allos ou de Beauvezer, ils venaient de là où la vie les avait envoyés. De partout, mais ils s’arrangeaient pour venir. Passé un certain âge, on ne refuse pas grand chose à son enfance.
Ça durait trois jours. Pendant trois jours de leurs vies d’adultes, ils allaient s’en retourner au temps où ils courraient dans le village et les alentours. Ils revenaient à Colmars les Alpes pour fêter la Saint Jean-Baptiste. C’était la raison invoquée et, bien entendu, c’était un prétexte.
Le village s’était préparé à les accueillir, il s’était fait une beauté, il s'était sorti de la vague torpeur dûe aux premières chaleurs, il avait fleuri ses balcons, tondu son pré, renouvelé ses vitrines. Il ouvrait grand ses bras pour les recevoir. Encaissé, posé dans un rétrécissement de montagne, cerné par deux torrents vifs, fermé au Nord et au Sud par deux forts, encerclé par ses hauts remparts comme des avants bras de lutteur turc, on avait habillé ses fortins d’une armée de drapeaux neufs qui claquaient au vent. Un peu partout, on avait nettoyé les vitres, fleuri les bacs et balayé les ruelles. Eux, les humains n’étaient pas de reste, ils se faisaient beaux et s’habillaient en dimanche même en plein milieu de semaine.
Il était question de rites  et de traditions mais il s’agissait en vrai de se reconnaître faisant partie de la même tribu  et de se serrer les coudes.  Face aux hivers et aux rudesses des temps, face aux forces dévastatrices des torrents quand ils entraient en colère, face aux froids et aux neiges, face aux friches des terres, aux éboulis des restanques, aux départs des jeunes, à la mort des anciens aux déserts des villages, à la perte des repères. Il s’agissait de tout cela : Lutter contre ce qui désunit, isole, éteint, vide, sépare, défait. S’unir quelques jours contre la froideur des absences et les vides des cœurs, contre la solitude et le temps qui passe.
Alors oui, pendant ces trois jours, pour s’embrasser, on s’embrassait. Pour se toucher, on se touchait. On se serrait, on vérifiait que l’autre était encore chaud, aussi vivant que soi, on se sentait, on appartenait au même groupe, à la même bande, à la même équipe, au même groupe, à la même tribu. Et il suffisait d’être ami avec un d’ici pour en être également.
Alors, oui tout cela se faisait aussi en levant le coude et en vidant des verres. Le plus souvent de l’amitié. Sans doute parce que l’alcool libère un peu plus la parole et facilite les effusions. Ici, l’amitié on ne se contente pas de l’arroser, on l’inonde.
Les fêtes duraient trois jours. Il faut bien commencer par le commencement. 
Le premier soir, comme c’est la Saint Jean, à la nuit tombée on se rend en cortège dans un pré à la sortie du village et le feu est mis à un pin dressé sous la musique joyeuse d'une fanfare approximative. Alors, dans le noir revenu, les pompiers rendent hommage aux leurs. Et ensuite, il te faut aller boire un verre ou deux. Disons que c'est soirée du feu te sert d'échauffement. Le deuxième jour, à l’aube, on monte la statue du Saint protecteur du coin (les hommes mêlent souvent Dieu à leurs affaires…) vers une petite chapelle dans les bois, posée près d’une source vive, à dos d’hommes ou de femmes, enfin à dos de vaillants puisque le tout se monte  à pied. Depuis le village, il y en a bien pour une belle heure, pour les plus jeunes. Le reste peut  monter en voiture jusqu’à un parking à quelques pas de la chapelle. Ce sera pour les anciens et les feignants. Là-haut, vers la fin de matinée, il y aura une première messe. En plein air, sous les arbres de la forêt, accompagnée des vols des insectes, des chants des oiseaux et des cris d’enfants. Les premiers arrivés pourront s’asseoir sur des bancs de bois, les autres resteront debout dans la clairière. Ensuite tout ce petit monde revigoré par la parole divine pourra aller se rafraîchir à la source. Un verre de pastis et de l’eau de montagne. Un verre… ou davantage, c’est selon la soif. Ensuite on partage le repas à même le sol. C’est pendant ce repas que les souvenirs s’échangent, que les enfances se retrouvent et se souviennent. C’est là qu’on se rappelle, c’est là qu’on s’embellit les enfances moches et qu’on s’enjolive les belles. C'est là qu'on peut voir des gamins d'environ la soixantaine s'éclabousser de rires et de niches et de galéjades. Comme avant.
Enfin, rassasiés de souvenirs et de paroles, on redescend le Saint à pied, toujours à dos de solides, pour le ranger jusqu’à l’année prochaine. Le soir, il y aura bien les vêpres au village pour les plus fervents des croyants.
Le lendemain, c’est LA grande journée. On l'appelle le jour des «Aubades ». Tout un cortège d'enthousiastes, va parcourir le village en long et en large  et à la fin de travers pour certains: les pompiers armés de fusils, les cantinières en costumes, une fanfare et les citoyens du village qui le veulent vont rendre visite à ce qui compte. On commence par le curé qui fait un discours, bénit la foule et on boit un verre ou deux en se souvenant. Ensuite, on se rend, en musique, à la mairie où le Maire fait un discours et on boit un verre ou deux en souriant d’avant.
L’étape d’après ce sera la gendarmerie à l’autre bout, à l'entrée du village. Le chef gendarme accueille, discourt, offre un verre. Ou deux. Le cortège vaguement épuisé remonte alors vers le Bar du France. Là, c'est le comité des fêtes qui verse à boire un verre. Ou deux, pendant qu’on se raconte. Et enfin, la caserne des pompiers qui s’est mise sur son trente deux recevra la fanfare et la foule pour qu’on y parle d'avant et qu'on y boive un verre, ou deux… Pendant tous les trajets, les pompiers armés s’amuseront à tirer en l’air pour faire tomber des branches entières d’arbres. Un élagage rapide, efficace et bruyant. Epuisés, titubants, les volontaires mangeront dans le hangar des pompiers accueillants, jusqu’à l’heure des vêpres où se rendront les vrais croyants. Les autres iront au comptoir du France vider un verre ou deux en se racontant encore d'autres bêtises faites quand ils étaient gamins. Du reste, pendant ces trois jours, les mères  qui laisseront traîner les oreilles en apprendront de belles… 


Ainsi fait, ils avaient passé trois jours avec  leurs enfances. Et nous avec eux. Il leur fallait maintenant redevenir adultes tout le temps d'une année entière. 
À elle seule, cette perspective, si peu réjouissante, méritait bien un dernier verre…



27 juin 2014

Pour Altaïr.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Le texte devait commencer par: Il s’en serait fallu d’un poil. 

Il s’en serait fallu d’un poil pour que la pizza géante aux quatorze olives lumineuses, en vol stationnaire qu’il saluait de la main, ne vienne se poser sur le balcon de la chambre de William B. Wallcoat (comme un manteau).
Il en aurait pleuré de joie. Depuis le temps.
Elle a survolé deux ou trois fois l’immeuble entier, elle est restée un moment comme en attente au-dessus du grand réverbère de la rue, celui que William B. Wallcoat (comme un manteau) appelait Ana Franil, celui qui éclairait de son halo de sodium l’entrée de l’immeuble où désormais vivait William B. Wallcoat (comme un manteau).
Ana Franil avec laquelle Wallcoat s’entretenait régulièrement de l’état du monde, de ses ratés, de ce qui, selon eux, ici bas clochait, mais aussi de leurs espoirs pour qu’il soit meilleur et plus doux à vivre pour les hommes et les femmes de paix (surtout elle) qu'ils étaient tous deux. Une fois la conversation terminée, Wallcoat (comme un manteau) saluait Ana Franil et s’allongeait sur son lit pour encore penser à la marche du monde et tenter de lui insuffler une énergie bienveillante,  voire  réparatrice. Oh, ils avaient bien trouvé dans leurs échanges quelques solutions pour qu’il soit davantage vivable, le monde, mais il fallait maintenant le faire savoir et, des deux, Ana, en personne avait chargé Wallcoat de s’y coller. Il avait rassemblé le tout, l'avait mis en formes, dans un carnet noir qu'il gardait sous son oreiller, sous le titre direct et sans fioritures : Qu'enfin ça bouge ! Les éditeurs allaient se battre. On allait voir ce qu’on allait voir, la reconnaissance n’était pas si loin qu’elle en avait l’air. Et pourquoi donc un huissier de Châtellerault n’y aurait-il pas droit ? 
Il ajoutait dans un sourire en haussant le ton :
___ Ça va vous en boucher un coin, à tous autant que vous êtes. Même toi Françoise tu vas être épatée.
C’est à cet instant qu’on a frappé à la porte de la chambre. Il s’est levé, il est allé l’ouvrir. Elle était là, souriante, dans sa blanche blouse, un plateau en mains. Ce soir là, William B. Wallcoat (comme un manteau) a glissé les quatre pilules rouges entre sa joue et sa mâchoire, il a envoyé un clin d’œil appuyé à Mlle Ratched et il est retourné se coucher.

C’est peu après vingt trois heures qu’Armand, Armand Taud, pensionnaire de la chambre quatorze, a grimpé dans la navette et a décollé droit pour Altaïr où il espérait que Françoise régnât toujours.


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