20 mai 2017

Celui d'ici.

Au loin, tes collines, par le mistral giflées,
Là, de la lavande au bleu qui espère.
À l’est, un faux soleil, une pâleur gercée.
Ici, de longs cyprès, que le vent exaspère...

Là, les basses Alpilles ou le pays de Sault,
L’hiver, l'Ouvèze  rugit, rougne y fait ses grands sauts.
Le chaud, l'été y règne, souverain sans trône,
Ses sourires aux pieds,  babouches du Rhône.

Au vieux mas isolé, une cloche sonne,
Au village ensseulé, c’est l’heure du midi,
Les ombres s’allongent, le pas s’ abandonne,
Le gros du jour y file comme le chat s’enfuit.

Terre de sèches pierres et de mistral emmêlés,
Toits de tuiles rondes, poussières d’ocre rouge,
Platanes parasolant, toutes feuilles mêlées,
Le gel mordant, l’hiver, quand plus rien ne bouge,

Que les arbres fruitiers, et les vignes taillées.
Province Provence, à la voix déguisée,
Cinglante badine, couette de fièvre,
Insolente et pingre, coquette orfèvre.

De l’Estaque en estocs, monde en vrac, âmes en toc,
Du Palais des Papes, aux salins des Saintes,
Des remparts d’Avignon aux parfums d’absinthe,
Qu'on y galèje en o, ou bien dans celle d'oc...

Du sommet du Ventoux, aux droites de Buoux,
Des villages tranquilles, aux places des marchés,
Des frêles campaniles, jusqu'aux sorgues glacées,
De la Sainte Victoire, aux bars beaux du Barroux...

Que ce soit quand tu pArles ou survole la Crau,
Des ravins de Senanque, aux ravis du Prado,
Les phrases s’enroulent, s'habillent d'épique,
Enrubannées, brassées d'un vent catabatique.

Les mots déraisonnent au long des hauts remparts,
Forteresses assagies, invectives domestiquées,
On l’entend de partout, on ne le voit nulle part,
La langue s’y agrippe comme vague au noyé.

Ah l’accent, le baroque, le beau personnage,
Qui balaye le temps, se moque des sages,
Qui, comme chez Seguin, est toujours herbe et loup,
L’accent, le Beau Prince... devait guérir de vous.



14 mai 2017

Cette après-midi là.

Ils y sont arrivés en fin de matinée. 
Ils ont garé la voiture sur les à-côtés de l’étroit chemin, dans le sens de la pente, ils ont fermé les portes et vérifié qu’elle ne gênait pas, puis ils sont descendus vers la rivière. Ils n’avaient pris, avec eux, qu’une grande serviette de bain et le peu qu’ils avaient acheté pour un rapide pique nique. Une bouteille d'eau minérale, une baguette et deux fruits. Il faut dire qu’ils n’arrivaient plus à manger depuis un ou deux jours. Depuis qu’ils savaient que, désormais, chaque heure passée ensemble les approchaient du moment de leur séparation.
Il faisait une chaleur de juillet, dans le sud. L’air était de plomb, les cigales s’en donnaient à cœur joie, le chemin était pour l’instant désert mais il ne tarderait pas à être envahi tant le coin était prisé et des touristes et des gens du cru. Le chemin de terre descendait vers une rivière pas très  large mais d’un vert amande et d’une transparence étonnante. Elle était aussi fraîche qu’une rivière peut l’être même au cœur d’un été de feu. Elle courait vivement guidée par des rives accueillantes et ombragées. On venait ici pour se tremper et pour s’ensiester gentiment sur ses berges de mousse douce, on venait aussi pour s’alléger du poids de la chaleur accablante qui faisait vibrer le ciel. On y venait  pour oublier les ennuis du moment, pour se nettoyer, comme pour y faire peau neuve.
Les deux qui venaient de garer la petite voiture rouge, ceux qui, maintenant, marchaient au plein milieu du chemin étaient silencieux. À dire vrai, ils étaient partagés entre le bonheur et la tristesse ce qui n’est pas confortable à vivre. Le bonheur d’être encore ensemble, pour quelques heures, la tristesse d'avoir compris que cela ne sera plus vrai à la fin du jour. Ils voulaient cependant profiter de leur après-midi. Pleinement, entièrement, absolument mais quelque chose leur disait qu’ils n’y arriveraient pas. Ils n’avaient pas tort, malgré la fraîcheur de l’eau, malgré les caresses du courant, malgré la beauté de l’endroit, ils étaient déjà dans l’après. L’un sans l’autre. Et ça leur était insupportable. Au fond, ils savaient que cette séparation n’était pas pour quelques jours, ni même quelques mois. Ils avaient compris qu’elle serait définitive et que leur union ne survivrait pas au retour à la « vraie » vie. Ils se donnaient encore la main mais comme des naufragés s’accrochent aux bouées. S'il y avait des lieux propices   aux rencontres en était-il de même pour les ruptures? Où, donc, pouvait-il être bon de se séparer? Y avait-il un seul endroit sur terre qu'on pouvait choisir pour dire stop? La banlieue proche de Tchernobyl? Aucun endroit sur la planète ne pouvait accueillir cet instant si douloureux. Pas même le lit d'une rivière paisible.
Et puis, le soir venant, l’ombre des saules s’épaississant, il a fallu remonter le chemin. Ils l'ont fait dans un silence pesant. La journée qui avait commencé par un réveil joyeux dans une chambre d'hôtel d'un village de l'arrière pays allait se terminer là, dans ce silence tendu. Ils sont arrivés en nage auprès du rouge de la voiture.
Une vitre arrière avait été brisée, leurs sacs de voyage qui étaient restés dans le coffre avaient disparu. Ils étaient au bout de leurs routes. Nus.
Leurs deux vies étaient comme le carreau de la voiture éparpillé en mille fragments sur les sièges.

Alors de colère, de peur, submergée par une profonde tristesse, elle s’est mise à sangloter en refusant l’ouverture proposée de ses bras. Elle ne voulait plus rien de lui pas même sa maladroite tentative de consolation.



05 mai 2017

Ma langue aux chats.

Du plus loin qu’il se souvienne il a préféré les chats aux chiens. Un peu comme on est du matin et pas du soir, salé plus que sucré, cistercienne plutôt que  gothique, poisson et moins viande rouge, soleil et pas pluie, plancha et pas barbecue, mer et moins montagne, brocolis plutôt que choux de Bruxelles, chaleur et pas neige, rouge et pas rosé, gauche et pas droite, enfin vous voyez le genre ce type de choix qu’on ne remet pas en cause, dont on ne sait plus d’où il vient mais qu’on auquel on soumet sa vie entière tant qu'on y réfléchit pas. C’est ainsi et il en sera ainsi tant que la question ne se posera pas. Ca ne se discute pas, ça ne se parle même pas, on s’y plie et puis c’est tout. 
Lui, il était plutôt chat. Evidemment, le fait qu'ils n'aboient pas, qu'ils enterrent leurs crottes et qu'ils dorment une grande partie de la journée a, sans doute joué beaucoup dans sa préférence...
Tous ceux, ou presque, à qui il a appartenu ont eu un nom, de préférence, amusant. Quand il tombait sous les griffes d’un, il attendait quelques jours, il le regardait faire, être avec eux, avec l’environnement, avec les autres et il lui attribuait un nom qui devait cerner du mieux possible son prétendu caractère.
Le premier marquant a été JOJO. Il a été appelé de ce nom un poil voyou, pour lui rabattre un peu son hautain caquet de siamois qu’il portait, moustache haute, mais qui rappelle aussi, pour qui connaît ses classiques, une amitié profonde, de celle qui, malgré la mort, frère encore… Et Jojo, qui était une merveille de chat chien, un bonheur d’ami chat, s’en est très bien porté. Ca lui allait comme un gant. Il était leur ami, en chat, mais leur ami. Il allait, avec eux, chercher les enfants à l'école en passant par les jardins,  il s’installait sur le rebord de la commode au moment des repas des petits, comme s’il voulait surveiller si tout se passait bien, il jouait avec eux à rapporter comme un chiot ce qu'on envoyait, il dormait au pied des lits de celui ou celle qui était d'accord, il se faisait comprendre très clairement quand il voulait sortir, entrer, manger, boire, avoir la paix etc. Jojo s’est fait écraser en revenant de l’école, il a coupé un virage devant une voiture, c’est elle qui a eu le dessus.
Ensuite, il y a eu le fameux couple Elsie et Garett ? Un couple fumant de deux gouttières adorables. Dès qu’une paire de genoux était libre et à l’horizontale, Elsie y sautait dessus. Garett, lui, était un sauvageon intouchable, du reste il a foutu le camp très vite de chez eux.
Puis, il y eut Mo. Un petit noir énervé qui griffait tout ce qui bougeait. Le chat Mo a fini adopté par les voisins chez qui il allait passer ses jours et finalement ses nuits. Il était mieux là-bas, le chat Mo ne s’est pas gêné pour le leur faire savoir.
Après Mo c’est Nel qui est passé dans leur vie, il a débarqué un matin d’on ne sait où et c’est là qu’il a voulu vivre. Pourquoi Nel ? Parce que c’était un sacré coco le chat Nel… Oui ça les a fait rire. Nel c’est la vétérinaire du coin qui en a hérité, elle venait d’en perdre un autre auquel elle tenait, Nel l’a remplacé. Il aurait pu plus mal tomber. Je passe vite sur Lumo, Pitre et Rette que nous n'avons pas gardés très longtemps, les chats choisissant eux-mêmes où ils souhaitent vivre...
Et enfin, c’est Le Ptit noir qui a traversé leur vie. Le Ptit noir parce que c’était lui qui débarquait du jardin d'à côté, le matin tôt, qui réveillait tout le monde en miaulant après ses croquettes, qu’il ne mangeait qu’ici. Ah il était aussi entièrement noir, aussi à part un petit blason clair sur le devant. Fin comme une panthère miniature et joyeux comme un bébé chat. Il a fini par ne plus sauter la clôture et dormir à l’intérieur mais il a continué de réveiller la maison, jusqu’à cette fichue maladie qui l’a emporté.

C’est à ce moment qu’elle s’est penchée dessus son épaule, alors que dans la pièce, flottait une odeur de pain grillé et de café torréfié. Elle a dit, moqueuse :
Tu l’aimes bien ce mot là, torréfié, hein ?
Ben oui, à cause de l’odeur a-t-il répondu.
Après avoir lu sur son écran d'ordinateur, elle a poursuivi : Dis tu nous fais quoi, là, avec tes histoires de chatons ?
Après un silence, en se reculant dans son fauteuil à cinq roulettes, il a tenté : Oh rien, c’est un petit post d’entre deux tours, tu comprends, les gens aiment bien les chats, y a qu’à voir internet, après les saletés de l’extrême droite c’est l’autre grand succès, alors pour les résultats de dimanche soir, comme j'ai un peu les foies, comme je ne sais pas ce qui va nous tomber dessus, je donne ma langue aux chats, ça m'apaise…

Elle a souri en portant sa tasse fumante à la bouche. 
Pourvu que ce ne soit pas l'autre, là, qui soit élue…



A Elsie.

26 avril 2017

Madame.

Madame,
autant l'écrire de suite : du temps de votre père, j’étais favorable à l’interdiction pure et simple du parti qu'il a créé. A cause de la violence qu'on sentait en eux deux, (J'entends encore, entre autres, le: Rouquin! Pédé je vais te faire courir, moi!) à cause de son absence totale de finesse et de dentelle, à cause de ses calculs douteux (trois millions de chômeurs, trois millions d'immigrés) et donc de ses appels à l’exclusion, à cause de l'idée de rejet, à cause de cette idée de préférence exercée sur la nationalité, l’origine, la religion, enfin à cause des gens qui le faisait vivre et de toutes ces peurs qu’il avait agrégé, dont il se servait, sur lesquelles il prospérait. 
Il vaut mieux que ce soit  l’intelligence qui unisse plutôt que la peur.
Aujourd’hui, pour la deuxième fois en quinze ans ce que vous représentez devient un choix. Inutile de vous décrire le mal que ça fait. Il y a quinze ans, j’avais marché le dimanche 5 Mai avec les millions d’autres, puis voté contre votre père. Le lendemain le président élu avec ma voix m’adressait un joli doigt d’honneur en faisant comme si de rien n’était. Les veilles d’élection, comme une arthrose se réveille les jours de pluie, j’en ai encore le coeur qui se serre...
Quinze ans après nous y revoilà, rebelote. Vous, sa fille, redevenez un choix possible. Enfin, matériellement possible. Alors, oui, vous avez repeint la boutique, certes, en regardant vite, la vitrine est devenue un peu moins rebutante, mais, dedans vous y vendez les mêmes salades. Si, simplement, vous avez mis des blouses propres, dans l’arrière boutique, ce sont les mêmes types assez peu recommandables qui s’activent. Tout en haines recuites, en autoritarismes rigides et en violences larvées. C'est presque pire parce que, désormais, vous grognez fardée. Pimpante ou presque, il ne faut pas non plus  exagérer, tournant le dos à une bibliothèque, lissée en apparence et toujours aussi sombre au coeur.
Alors, ce n’est pas la peine de me faire les yeux doux, ce n’est pas la peine de vous transformer, d’un coup, en pom pom gauchiste, vous qui êtes de tout sauf du peuple, il est inutile de vous mettre ce mot plein la bouche, on n'a pas besoin de mal parler pour vouloir le singer (Il parle mieux que ça, le peuple) puisque  vous n’en ferez jamais partie.
Mais politiquement, moralement, intellectuellement, épidermiquement,  JAMAIS, vous n’aurez, jamais ni mon accord, ni mon soutien,ni ma voix.

J’ai deux petits enfants et l’idée qu’avec mon vote, ils puissent grandir dans un pays qui se replie, qui se rabougrit, qui ferme ses portes, ses fenêtres et ses volets, qui n’accueille pas l’autre, qui le rejette...  Dans un pays qui, selon votre logique préfère un mauvais film français à un magnifique film japonais,  Lapersonne à Farahani, qui préfère son cousin à son voisin étranger, même si son cousin est un fieffé crétin, bref, dans un pays dont vous, et vos amis de l’arrière boutique, seriez aux commandes est insupportable.
Et puis, il faudrait quand même que dans le pays, les choses changent vraiment, pas le changement de maintenant, non, un vrai, de fond, parce que  je ne voudrais pas que mes petits, dans quinze ans aient à voter contre votre nièce...



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