21 septembre 2017

Le beau.


Pour tout dire, c’était un type plutôt désagréable, mais quand on s’en rendait compte, il était déjà trop tard, on avait succombé, on était sous le charme.
Il avançait dans la vie comme un renard se balade dans un congrès de poules...
Ah ça, il était séduisant, on ne pouvait pas le lui reprocher le contraire. À ce propos, il avait quand même un gros handicap c’est qu’il était parfaitement au courant de la séduction puissante qu'il diffusait, tant et si bien qu’il n’avait jamais à la forcer. Il savait l’effet que produisait son regard et pas seulement sur les jolies femmes. Il savait que c’est ce qu’on repérait chez lui en premier, avant même d’avoir eu affaire à son sourire, bien avant, d'avoir aperçu son allure athlétique, élancée, bien avant le plat de son ventre surprenant pour un gars de cet âge. Il savait sa décontraction nonchalante, son élégance naturelle et sa mobilité féline. Il pouvait encore marcher des heures, courir des heures, rester debout des heures si c’était ce qu’il convenait de faire sans même que ses chevilles enflent d’un centimètre. Une circulation retour exemplaire. Il ne se trompait pratiquement jamais ni de lieu, ni d’acte, ni de phrases, ni même de mots. N’en eût-il fallu qu’un seul, il se serait servi du bon...
Les vêtements qu'il portait tombaient juste même s'il ne s'habillait pas haute couture. Il était du genre à s'enfiler un sac poubelle et avoir fière allure. À part pour les ordures, ce n'est pas donné à tout le monde.
Il était affable avec les affables, distant avec les distants entreprenant avec les timides et apaisant avec les coléreux. Il n'était pas seulement adapté, il était l'adaptation.
À toutes les situations, à tous les milieux, à toutes les circonstances.
Pour couronner le portrait, il pouvait se poser devant un piano, voire en jouer brillamment quelques mesures, il ne maniait pas si mal une raquette de tennis et tripotait joliment le Rubik’s cube. Il aimait les échecs, il pouvait s’asseoir à une table de bridge sans être ridicule et au scrabble il gardait rarement le Q sur sa réglette. 
Il savait, au goût, faire la différence entre un Saint Estèphe et un Châteauneuf du Pape même s’il préférait le Sancerre rouge. À condition d’avoir quelques œufs et le reste  sous la main, il vous servait en deux temps trois mouvements une omelette aux truffes et à la crème, il savait préparer les jeunes pousses d’épinards et vous levait des filets de sole sans les esclaper. Il n’avait aucune idée de comment élever un enfant mais dès qu’un chat était dans la pièce où il entrait il cherchait ses genoux pour s’y lover en ronronnant comme un diesel au point mort. 
Il faisait partie de ces types qui n’ont peur de rien, ni de personne, pas même d'eux. Eux ne peut pas les intimider puisqu'ils l’aiment.  Dix minutes après être entrés dans un bar inconnu, ils sont capables d'aller derrière le comptoir, servir des coups à tous leurs nouveaux amis pour la vie entière. Même si l’existence ici ne dure que deux, trois heures. À l'aise avec un demi, une coupe, un shoot, une poire ou un ballon de côte...
Il ne rappelait jamais mais on l’appelait toujours. J’aurais aimé être lui, mais je n'aurais pas voulu lui ressembler. Au fond, à cause de tout ce qu'il était, je le détestais, viscéralement. Mais pas seulement. Pour dire vrai, je le haïssais surtout parce qu’il faisait naître en moi une violence qui me faisait peur. 
En sa douloureuse présence, je n’avais qu’une envie, celle le gifler abondamment et, ou de lui mordre les oreilles et le nez.

Aussi, je me demandais souvent : si j’étais lui est-ce que je m’aimerais davantage ?


15 septembre 2017

Ti voglio tanto bene.

Après avoir lu le mot écrit à la main d’une écriture dessinée et mis en évidence contre une boîte de céréales posée sur la table, il l’a froissé dans sa main puis l’a jeté dans la poubelle, sous l’évier. Il a failli se demander pourquoi, dans les cuisines, les poubelles étaient le plus souvent sous l’évier, mais la question l’a vite  quitté.
Et, même, s'il a trouvé le procédé disons léger, il lui a rendue grâce de ce mot là. Au moins, il avait épargné les cris, les larmes, les portes qui claquent, les armoires qui se vident, les sacs qui se remplissent, enfin, tout ce théâtre qui n'ajoutait jamais rien de bon à une situation déjà suffisamment compliquée, si douloureuse à vivre. Il s'est cependant dit qu'elle aurait pu se dispenser du passage en italien à la fin de son petit message: "Ti amo, ti voglio tanto bene..." Ça c'était peut-être en trop... Tout le monde, dans la maison, savait bien qu'elle était née pas très loin de Morlaix...
Puis, il est allé jusqu’au réfrigérateur, il en a sorti le pack de jus d’orange et s’en est versé un verre. Alors, il  s’est assis devant un bol de café fumant et en voyant les croissants il a avancé la main vers eux pour les toucher. Ils étaient chauds. Elle est quand même descendue chercher des croissants avant, s’est-il dit, donc tout n’est peut-être pas perdu... Oui, il arrive qu'en cas de chute, on se foute pas mal de la taille de la branche... Puis, il a pris son petit déjeuner dans le calme de la cuisine. Dehors, des rafales d’un vent de colère frappaient aux carreaux qui s'en démastiquaient,  les dernières feuilles encore accrochées aux sommets des arbres n’en finissaient plus de lâcher prise et tombaient en pluie sur le vert de l’herbe. Le ciel, si sombre ces derniers jours s’éclaircissait en bleuissant au fur et à mesure que les nuages se balayaient avec rage. Déjà, la pluie giflante du petit matin avait cessé. Finalement, il allait, sans doute, faire une belle journée. Il a bien entendu repensé aux années qu’ils venaient de vivre et surtout à ces six mois d’avant. Il y a repensé avec force en essayant de ne pas trop s’appesantir sur les instants délicats, les querelles stériles, les incompréhensions déroutantes, les conflits étouffés, les différences de point de vue, les craintes à propos de l’avenir, de l’argent qui, parfois fait défaut, les projets à engager, ceux qui sont laissés pour compte, les rêves largués en route, les concessions à faire, celles qui se refusent, la bienveillance qui s’estompe, la colère qui sourd, les ressentiments qui grandissent, les mots qui se raréfient, la tendresse qui durcit, les caressent qui se raidissent, les malentendus qui se crispent et cette fatigue, celle qui accentue tout, finit par tordre l’idéal qu’on s’était inventé et auquel, malgré tout on s'accroche dur comme fer... 
Bref, la vie de couple dans toute sa splendeur tragique.
Ah! Comme il fallait être solide pour encaisser ça...  Ah! Comme il fallait vraiment le désirer encore plus que tout... Ah! Comme il fallait une résistance surhumaine pour ne pas sombrer et lâcher l’affaire dès lors qu’elle s’engageait si mal…
Il en était là de ses sombres réflexions quand il a entendu les marches de l’escalier craquer. Il s'est repris.
Ils sont descendus, les deux ensemble comme ils le faisaient les jours sans école. Après leur réveil, le petit venait dans le lit de sa sœur. Là, la plus grande lui lisait souvent un livre ou deux avant de se lever pour de bon. Ils sont arrivés l’un derrière l’autre dans la cuisine et m’ont vu seul assis à la table. Après un temps, ils ont demandé presque d’une même voix :
___ Et maman, elle est où, maman ?
J'ai rassemblé quelques forces qui me restaient et j'ai tenté:
___ Elle est partie pour quelques jours, maman... Heu, elle avait besoin d’air… Mais, je suis là. Nous sommes là, ensemble et on va se battre, on va faire ce qu’on peut pour lui redonner l’envie de nous…
Le petit a coupé:
___ Encore?
La grande a répondu:
___ Hé oui, encore! C'est bien notre veine d'être tombés sur une maman qui a sacrément la bougeotte...
Alors, je me suis levé et je suis allé vite fait dans la salle de bain m’essuyer le visage et surtout les yeux qui commençaient un peu trop à rougir…

... De nous, l'envie de nous. Il y avait un point après nous.


04 septembre 2017

Un naufrage?

Lorsque le vent, ce voyou mal dégrossi, mal élevé, malveillant, ne risquait pas de l’envoyer dinguer contre les murs des maisons, elle ne sortait de chez elle que le plus tard possible, souvent après sa sieste de l’après-midi. C’était alors, du jour, sa deuxième apparition dans le monde. La première, tôt le matin, l’amenait vers le buraliste, le beau Bastien qu'elle n'appelait que petit, qui lui vendait ses deux journaux et une boîte de cigarillos. Elle revenait les lire, sans lunette, dans le fauteuil posé près de la fenêtre, une couverture de laine épaisse sur les genoux, un petit cigare allumé à la bouche. Un chat couché sur le haut du fauteuil en surveillance. Elle les lisait comme un livre, de gauche à droite, de haut en bas,  du début à la fin. Entièrement, quelle que soit l'actualité, quelles que soient les teneurs des articles. Bien entendu, elle pestait quand les analyses ne lui convenaient pas ou bien quand elle estimait qu'un sujet avait été mal traité, insuffisamment argumenté. Ça lui prenait trois bonnes heures tous les matins. Chaque matin. Après un repas frugal, fait de trucs, surtout des légumes et des fruits, qu’elle allait glaner ou qu’on lui donnait, à la fin des marchés du jeudi et du samedi sur le boulevard, elle se reposait d'une sieste, dont elle disait à chaque fois qu’elle s’en réveillait vaguement dans le vague, la bouche pâteuse et le chignon défait: C’est fou, plus on vieillit, plus on dort l’après-midi. Comme une sorte d’entrainement au rien faire définitif  qui nous guette?
L’après-midi, elle s’habillait chaudement si on était en hiver, un peu moins, quoique, si on était dans une saison plus clémente. Et, elle trottait faire son tour. Comme elle avait évincé tous les miroirs de chez elle depuis une bonne vingtaine d’années. Je ne veux plus voir ça avait-elle expliqué aux rares qui venaient chez elle, en s'y montrant du doigt… Enfin, du temps où quelqu'un venait encore… Elle était habillée avec élégance, plutôt Bon Marché que La Redoute (Pas les moyens d'acheter pas cher, disait-elle aux surpris) mais un peu en vrac, boutonnant souvent le lundi de son manteau avec le mardi après-midi d’une autre veste, les cheveux poivre et blancs ramenés en un semblant de chignon comme un pâté de sable précaire, sur le dessus du crâne… Elle faisait tenir le tout tant bien que mal, avec de jolies pinces à cheveux de jeune fille et traînait toujours avec elle, pendu au bout d'un bras, un sac plastique jaune et géant d'une marque de meubles suédois... On pourra m'y mettre dedans le jour où je ne pourrai plus avancer, s'amusait-elle... Et je marche de plus en plus longtemps, fiérote… Seulement, je fais la même distance, tempérait-elle.
Elle vivait seule depuis si longtemps qu’elle avait presque oublié qu’un jour elle avait partagé sa vie avec un homme. Ou même deux. Elle s’en doutait bien à cause des images de ce type là, en photo dans son cadre sur la cheminée ou de celui-ci, le même sur le bahut ? Elle avait un doute sur celui-là, à moustaches si fier dans son cadre sur la console de l’entrée. Elle ne se souvenait pas avoir eu d'enfants et comme aucun ne donnait jamais signe... Elle avait débranché le téléphone, de toutes façons, il ne sonnait jamais, que pour lui proposer des diagnostiques isolation. Pour ça, elle avait son compte, merci.
Sur le chemin du retour, après avoir donné des punaises aux pigeons, elle les détestait, des rats à plumes disait-elle, elle s’arrêtait dans le même bar et s’asseyait à la même table ou une autre si la sienne était prise et buvait d’abord un thé noir au gingembre puis un petit blanc sec dans un verre ballon. En entrant, elle se présentait à l’assemblée qui la regardait de travers comme s’ils avaient peur d’elle, comme si elle pouvait être l’image d’eux mêmes, un peu plus tard, ce qu’ils allaient devenir, au fond…
Pour les désarmer, elle disait en entrant : Salut la compagnie, je m’appelle Lucie, Laissez Lucie faire ajoutait-elle avec un sourire malicieux.
Et puis, assise, elle parlait. Seule. Enfin, elle se parlait à elle-même de telle façon qu’on pouvait penser qu’elles étaient deux. Elle engageait une conversation. Mais elle ne haussait jamais le ton. Elle se posait des questions et tentait d’y répondre.
Les plus gentils du quartier l’appelaient La Folle, les autres, en nombre, le nombre est souvent imbécile, la vieille folle. Si l’on s’approchait de sa table, on pouvait entendre des bribes des questions qu’elle se posait comme : Penses-tu, vraiment, qu’un jour les mammifères pourront croire en Dieu ? Et les insectes ? Dirais-tu que le vent est une personne ? Peux-t-on trancher vraiment entre philo et folie ?
Alors, dans le bar, les pauvres poivrots défaits et les autres abrutis de fatigue s’esclaffaient et se moquaient de la vieille femme habitée. Ils avaient trouvé pire qu’eux, soi-disant.
Leurs jugements faisandés auraient-ils changé s'ils l'avaient connue, avant? Leurs moqueries auraient-elles été davantage bienveillantes s'ils avaient appris? 


Leurs si assassins caquets auraient-ils été rabattus, si ils savaient qu’elle avait été, il y a bien longtemps, la plus jeune et brillante, agrégée de philosophie de tout le pays?


30 août 2017

À cause de Lou.

D’abord, il a refusé d'y croire. C'était trop violent. Comme un coup de masse en pleine figure.
Il a donc essayé d'en apprendre davantage. En vrai il voulait que ce soit une erreur, une tragique et banale erreur. Il a tenté d'autres analyses. Toutes, malheureusement, donné le même foutu résultat. Lou avait frappé, Lou allait continuer. Ce qu’il redoutait le plus au monde, à part manger de la cervelle d'agneau allait arriver. Ce n’était pas pour demain, mais ça viendrait. Forcément. Et assez vite, lui avait-on dit. Beaucoup trop vite, en fait. Il n’avait pas voulu savoir ni comment ni pourquoi son corps s’était abandonné ainsi, d’un coup, à Lou. Il n’avait pas voulu en apprendre davantage, ce qu’on lui avait dit lui avait suffi. Le tableau qu'on avait dressé, sans ménagement, il l'avait demandé, était terrifiant... 
Et ce mot si terrible: inéluctable.
Il allait tout perdre et surtout, par dessus tout, il n’allait plus pouvoir voler. C’était ça, au fond le plus difficile à admettre. Il pilotait depuis l’âge de quinze ans. Il était allé une fois au Pyla sur le haut de la dune et ils les avait vus… Ils décollaient sur quelques mètres et longeaient le sable à presque le toucher du pied mais ils étaient au-dessus. Ils faisaient des allers et retours le long de la pente. C’est ce jour précis qu’il avait décollé, il n’avait plus jamais atterri. Quelques jours après il s’inscrivait à un stage et huit plus tard, il faisait son premier vol en solo. Tout le monde s’accordait à dire qu’il avait toutes les qualités pour être un beau pilote. Il n’avait pas froid aux yeux mais était prudent, il savait lire le relief et les courants, il les sentait comme personne, il pouvait se concentrer intensément quand la situation l’exigeait, mais il savait être tranquille et serein lors d'un vol sans histoire. En quelques années de pratique assidue, il volait par tous les temps volables, il avait promené sa selle dans tous les endroits réputés, il maitrisait et sa peur et ses connaissances et calculait ses risques de manière à n’être jamais en grand danger. Une preuve qu'il avançait volontiers, il s’était très peu blessé, une cheville et un poignet et encore il n’y était pour pas grand chose et personne n’aurait pu éviter ces deux blessures. Il s’en sortait brillamment. Dès qu'il avait eu l'âge, il avait déménagé pour venir habiter tout près du plus grand site de décollage d'Europe et il passait le plus clair de son temps assis dans sa nacelle à chercher les thermiques. Une marque de fabriquant de voiles en avait fait son testeur préféré et on se l’arrachait dans les clubs et les compétitions.
Il avait tourné quelques vidéos que les amateurs regardaient les yeux brillants tant son habileté de pilotage était fine et faisait merveille. Il avait écumé tous les plus beaux sites du monde et en avait même révélé certains. Bref c’était une immense pointure.
Alors pourquoi lui ?
La nuit de la confirmation du drame qu’il allait vivre, il n’avait pas dormi. Au matin, sa décision était prise. Au lever du jour, il avait écrit quelques mails dont il avait programmé l’envoi, il avait brulé certains papiers, il avait mis de l’ordre dans ses affaires.
Le jour levé, il est sorti de son chalet, il n’a rien fermé à clé, il avait sa voile préférée sur le dos, il l’a jetée à l’arrière de son combi puis il a pris la route du décollage de Planfait. Il n’était pas encore sept heures, avec un peu de chance il n’y aurait personne là-haut mais il ne fallait pas trainer, les autres arriveraient vite.
L’endroit était vide quand il a garé son engin sur le parking. Il s’est dépêché de déployer le tissu sur l’aire de décollage, il s’est harnaché, il a gonflé sa voile puis il a couru.
Il est allé droit vers du lac. Il était à environ trois cent mètres au-dessus quand il s’est détaché. Il est parti pour trois cent mètres de chute. Mais libre. De tout. Personne, autour du lac ne l’a vu tomber.
On a récupéré sa voile dans la forêt pas loin de l'eau et son corps quelques jours plus tard, entre deux eaux bleu-sombre.

Il n’avait trouvé que ça pour garder la main et terrasser cette saleté de Lou Gehrig qui s’était emparée de lui.


18 août 2017

Accident tellement.

Le monde est ce qui arrive. 
Ludwig Wittgenstein.                                 
                                                
La  nuit  s’était plantée sur la terre comme une certitude dans l’âme d’un imbécile et, si nous sommes sortis du resto vers minuit, c’est uniquement à cause du serveur. 
Il était lent comme une limace sous bêta bloquants... Souriant, affable, compétent, mais lent, lent... À faire pâlir de jalousie une escouade de moines bouddhistes trépanés. Au début ça nous a agacé, puis amusé. Aussi, vers la fin du repas nous en avions pris notre parti et comme l’endroit était agréable nous nous sommes dit :  Autant en profiter! C’est donc après quatre heures passées à  table, à le regarder ne pas s'agiter, ne pas se dépêcher, ne pas se presser, que nous en sommes sortis. Alors, la nuit, sans doute. Nous avons repris le gris presque de suite après être sortis du restau. Quelques mouvements pour nous dégourdir les jambes, pour refaire circuler le sang à vitesse normale... Oui, il nous a semblé que sa lenteur nous avait contaminés... Il nous restait pas mal de kilomètres à avaler et on avait hâte d’être débarrassés. Bien sur, ce n’était pas une très bonne idée ce festin au beau milieu de la traversée d’un pays de part en part mais si vous savez quoi faire contre la volonté d’une femme, surtout, surtout, ne le gardez pas pour vous... À table, nous avions perdu quelques forces et gagné quelques lourdeurs. Malgré la fraîcheur de cette nuit d’Août, le sommeil dégommait tout ce qui bougeait. Il avait vidé les villes et les villages, les bourgs et les bourgades, les routes et leurs abords et c’était impressionnant de silence étouffé. Il avait même profité de l’ouverture des fenêtres pour nous grignoter la cervelle. À l’arrière, on comptait déjà un abandon et à l’avant droit, l’arbitre avait un genou à terre. Il ne lui manquait plus que deux doigts pour atteindre le dix. Ce que moi je souhaitais le plus à part baisser le rideau, c’était d’allumer une cigarette, mais je me retenais à cause de la vie, là qui roupillait. Le moteur ronronnait comme un chat en décembre et je faisais mon possible pour ne céder à aucune tentation. Pas même celle de poser une main sur la  cuisse de la passagère qui dorminouillait gentiment. J’avais laissé le haut de la vitre entre ouverte et je goûtais avec délice le filet d’antarctique qui me perçait la nuque comme une béquille de tête. Elle me la tenait bien droite et l’empêchait de se répandre aux doux paradis des oreillers moussus. Bon sang, mettre l’engin sur pilote automatique et le laisser glisser seul dans le noir de la nuit, se laisser partir comme une noisette dans du chocolat mou et fermer les yeux juste une seconde... pour voir. À côté, elle venait de se recouvrir d’un duvet de plumes et je l’avais prévenue, avant qu’elle ne quitte définitivement la planète, de ne pas s’en faire : Si jamais je m’arrête c’est pour m’en fumer une, ne t’inquiète pas... Je n’avais pas rajouté: et peut-être pisser...  Diurétique des étoiles mais discrétion policée...
Nous venions de sortir d’un village plongé dans un paquet de coton noir où même les chouettes semblaient s'être planquées sous des couettes chauffantes. J’avais quelques secondes avant un virage tout au bout d’une ligne droite en descente, comme un pare feu entre deux tranches de forêt.
Du creux, montait une flaque de brume jaunie par le jaune des phares...  
C’est de suite après être sorti de la nappe de brume que j’ai vu l’orange clignotant des feux de détresse d’un engin rangé sur le bas côté, juste à la frontière sombre des arbres. Dans la nuit, les lumières vibraient comme des lucioles énervées. Bien sûr que j’ai ralenti. Un peu pour savoir ce qui se passait et beaucoup pour retarder le moment où nous plongerions dans les ennuis, car c’était certain, nous y allions tout droit. Pas que les femmes qui ont droit à l’intuition... Devant la bagnole posée dans l’herbe haute, j’ai entrevu les silhouettes agitées d’un couple. Un type et une fille, jeunes. Elle serrait un paquet clair dans le berceau, justement de ses bras. Elle avait la danse de Saint Guy ou d’un de ses amis très proche, ma parole, elle avait aussi le visage en sang. Ça lui dessinait des coulures rouges du front à la poitrine... Un poil de secondes j’ai failli remettre les gaz et m’arracher de l’endroit comme on décolle d’un porte emmerdes... Se refait-on ? Je me suis arrêté un peu en avant d’eux. Je n’ai pas coupé le contact à cause du chauffage, je n’ai pas non plus branché les feux clignotants pour ne réveiller personne par chez moi. Je suis descendu sans bruit. Les trois autres dehors avaient besoin d’une sacrée livraison de valium. C’est simple, il n’y en avait pas un qui ne hurle pas. Je ne me souviens pas non plus d’avoir coupé la radio. Un concert de Parker et même si on n’est plus là pour l’entendre, il vaut mieux ne pas lui couper le sifflet à celui-là !!! Il y a des musiques qui résistent à tout. J’ai refermé la porte pour que le froid reste un peu à sa place, c'est-à-dire DEHORS, ça le changera pour cette fois. Je me suis approché des hurleurs avec une démarche assurée, rassurante, genre Conducteurs sans frontières, routier de l’impossible, enfin vous voyez n’est ce pas ? Bref je n’en menais pas large. La trouille m’avait sauté à la gorge comme des pop corn dans une poêle d’huile bouillante, et ça a un dôle de goût, la trouille... La fille gueulait : IL A TUE MON BEBE, CE CON, Il L’A TUÉ !!! 
Cette fois, j’y étais, en plein... Elle serrait si fort ce truc dans ses bras qu’il allait lui imploser au  visage, elle le regardait de son œil valide, oui, l’autre était couvert de la trace rouge sombre d’un filet de sang qui lui coulait le long de la joue. Le type, lui cherchait dans les fourrés... Bon Dieu, ils ont perdu un autre bébé, j’ai pensé.
Et le gars disait en farfouillant dans les herbes hautes: Mais merde, il est où ce con ?  C’était pas son enfant qu’il cherchait.
Mais pourquoi le serveur avait-il tant traîné ? Une demi-heure de moins et nous n’en serions pas là... Non pas ça, pas ça, je n’étais pas tombé au plein cœur d’une bagarre de couple ? Ce sont les plus terrifiantes, pas ici, pas cette nuit, pas moi, on n’est jamais passé là et on y repassera jamais de notre vie toute entière, s’il vous plaît Mon Dieu épargnez moi ça... J’ai essayé de trouver plus horrible que ça, il ne m’est rien venu. Comme dans cette nouvelle de Carver où les deux s’envoient un couffin garni dans la figure... À leur hauteur, j’ai dit : Je peux vous aider" d’une voix blanche. Tout va bien ? Tu parles... Tout allait pour le mieux. Nous nous trouvions au beau milieu d’une nuit noire comme un camion de zan avec trois excités dont l’une en sang, et je n’avais même pas une trousse de pharmacie vide sous la main.
Le cauchemar absolument... Absolu... (Trouvez mieux, vous!)

L’homme des fourrés a paru récupérer un milligramme d’esprit en me voyant. Il s’est approché de moi. J’ai reculé d’un bon mètre comme s’il s’était agi du diable en pieds.  Il s’est arrêté, pas question de danser une java, lui et moi et m’a mis au courant :
___« J’ai touché un type en mobylette qui traversait la Nationale. Le bébé dormait à l’arrière dans son landau et sous le choc, il a volé dans la voiture. Ma femme a tapé dans le pare-brise. Mais ce n’est rien qu’une petite coupure. Le pare-brise n’a presque rien. (Je sais que vous n’allez pas me croire mais c’est exactement ce qu’il a dit...) Je ne lui ai fait aucune remarque désagréable. Je cherche le type, je ne le trouve pas... Je l’ai cru et d’un coup j’allais mieux. Moi qui n’avais pas de compétences particulières pour la gestion (si, si, gestion) des relations dans un couple, je n’avais pas à aller loin pour écrire ça, je préférais cette option à une dispute qui aurait mal tourné. Je savais qu’une arcade éclatée sur une vitre ça saigne  salement mais qu’à moins d’être hémophile ça finit pas s’arrêter bien avant que le flacon soit vide. Le plus difficile serait de calmer la mère en elle... Le bébé, suivrait.
Pour tenter de faire un peu baisser la tension, je lui ai dit sur un ton admiratif :
___ Pfuiiit, vous ne vous êtes pas loupée... Vous vous êtes maquillée avec un marteau...
Ça n’a fait rire que moi et encore intérieurement. Le gars m’a demandé :
___ Vous pouvez les ramener chez ses parents ?  Ils n’habitent pas très loin.
Ils auraient habité à l’autre bout de la terre, j’aurais dit oui volontiers. 
Là, j’ai sorti : 
___ Mais le gars de la mobylette ? 
___ Je m’en charge. 
À lui les morts, à moi les vivants ça m’apparaissait être une bonne répartition des tâches... Il s’est enfoncé plus avant dans le noir derrière la flamme vacillante d’un briquet qui n’éclairait que sa main mais tous ses doigts.
Après tout, c’est lui qui l’avait envoyé dinguer. Je n’avais fait que passer par hasard à la mauvaise heure, au mauvais moment. Pendant tout ce temps où lui et moi nous répartissions les rôles à venir, la femme sa femme en avait profité pour se remettre à hurler. Je lui ai arraché son bébé des bras... Ils sont souvent plus raisonnables que les grands, ceux là et j’ai entrepris de le calmer, lui.
Et c’est ainsi qu’au milieu de cette effroyable nuit, je me suis entendu fredonner une mélopée d’un autre age, d’une douceur ancestrale où il était question de tout sauf de tôles froissées, de traînées de sang, de hurlements sauvages. Ma voix qui venait d’ailleurs, d’un fond de grotte noire ne voulait transmette rien d’autre qu’un peu de douceur et d’humanité. Et ça a marché Dieu sait pourtant si je chantais faux. Mais ça a marché. Suffirait-il d’un peu plus d’humanité et d’un peu moins de peur pour que ça fonctionne ?
Il commençait à cailler. Et ça n’était pas le moment qu’il nous attrape une bronchite l’autre bouddha. J’ai juste dit à la mère :
___ Allez venez, je vous ramène chez vous. 
Elle m’a suivi docilement et je n’en fus pas plus fier pour autant, là où elle en était elle aurait suivi n’importe quelle voix enveloppante pourvu qu’elle l’éloigne de là. Nous nous sommes approchés de la voiture où ça dormait ferme. En marchant je me disais qu’il ne fallait pas que je frappe à la vitre, si elle se réveillait, elle allait mourir de peur. Je me suis entendu y donner deux coups secs, le temps nécessaire à l’ensanglantée pour se pointer derrière mon épaule.
De dessous les plumes, une paire d’yeux a jailli. Elle n’a vu que le sang. J’ai fait c’est pas moi de la main, mais trop tard, son visage à peine éveillé s’est creusé d’un coup, tous les pores de sa peau se sont ouverts en scope, elle a transpiré de la peur, je l’ai vu. J’ai redit c’est pas moi en ouvrant la porte, elle a mis un bout de temps avant de le croire, je ne lui en ai pas voulu, mettez vous à sa place...De là où elle venait cotons roses et plumes légères, petites maisons dans les prairies et sommeil tranquille et je débarquais avec fracas, diable noir avec un double diable rouge. J’ai passé une main d’une douceur tendant vers l’infini dans ses cheveux ébouriffés et je lui ai dressé un tableau le plus juste possible de la situation.
Elle s’est dépliée les ailes, touchée mais pas coulée et elle est passée à l’arrière, avec son sommeil, le duvet, mes explications et encore quand même quelques soupçons d’inquiétude.
La mère est montée à l’avant. Je lui ai collé sa sirène dans les bras et je suis venu m’asseoir au volant. Entre deux hoquets, elle est revenue à la vraie vie.
___ Son lait ? Son lait en poudre, il a biberon dans une heure, et j’ai laissé le lait dans la voiture...
___ Manquerait plus qu’il le saute, j’ai fait en souriant...
Ne bougez pas, j’y vais.
Et me voilà de nouveau dehors. L’autre cherchait toujours dans les fourrés touffus en appelant : «  Où tu es ? Réponds !  Hello ! Je suis arrivé à leur voiture, finalement le pare brise était bien éclaté. Merde un crâne c’est solide j’ai pensé. J’ai fouillé dans le désordre. Bien sûr je me suis coupé les doigts aux morceaux de verre qui traînaient un peu partout, Evidemment j’ai récupéré une boîte de lait en poudre, fatalement, elle s’est ouverte et bien sûr que la poudre a fait un joli petit terril blanc sur le vert du talus... Allais-je en sortir ? Oui ou non ?
J’ai ramassé ce que j’ai pu et je l’ai enfourné dans la boîte. Le couvercle s’était tordu et refermait mal.
Je me suis aussi cogné la tête au montant de leur voiture mais là je n’ai rien dit, ni même rien pensé.
À un moment aucun mot n’est utile à rien.
Je suis revenu vers notre véhicule et là dedans c’était le Titanic, une minute après...
À l’arrière, la Belle s’était réveillée et d’entendre le bébé crier lui avait donné la mauvaise idée de se mettre à l’unisson. Des chorus de hurlements. Et là-dessus, la mère s’y était remise avec eux en embrassant son enfant à pleines joues. Ce faisant, elle le tartinait de sang sur tout le visage.
Là, j’ai eu un doute sérieux sur une fin sereine à cette impensable nuit.
___ Bon guidez nous j’ai dit d’une voix vacillante...
J’étais à deux cils de me laisser pleurer.
Entre deux sanglots, trois cris, quatre spasmes à peine contenus, cinq gémissements, six reniflements, huit  plaintes douloureuses l’équipage a atteint une villa plongée dans le silence et le noir. Nous avions roulé six kilomètres j’ai pensé que ça avait duré six jours. La fille a bondi hors de la voiture, elle s’est précipitée vers la porte d’entrée et s’est mise à lui taper dessus avec un poing fermé comme une possédée.
___ PAPA, MAMAN, elle était redevenue une petite fille. OUVREZ VITE, C’EST MOI! Elle tapait en criant et criait en tapant...
Exactement ce que je voulais éviter. J’ai foncé derrière elle et au moment même où je l’ai rattrapée, la porte s’est entre ouverte sur une robe de chambre rose en nylon gaufré. Si possible pas collective, l’hystérie... Trop tard. Dans le rose froissé, une dame qui, a la vue du sang sur le visage de sa fille, s’est vite mis au diapason de tout le monde...Un flot d’angoisse s’est engouffré dans la porte ouverte et tous ensemble se sont mis à beugler. La femme me fixait avec des yeux de procureur fou. J’ai encore une fois tenté de calmer tout ce petit monde bien agité mais pour tout dire j’étais concentré comme un rayon laser sur un fusil que je venais d’apercevoir trônant sur un râtelier dans l’entrée. Je m’attendais à ce qu’à chaque seconde une paire de mains s’en empare et m’en balance une giclée.
L’auteur de ce cirque ne pouvait être que moi, mettez vous à leur place. J’avais agressé sa fille, frappé leur petit et bousillé leur gendre et je venais achever le travail si ça se trouve. L’évidence est tellement plus crédible que la vérité.
Après tout ce qu’on venait de vivre, n’avais je pas sacrément raison de craindre le pire?
Celui qui devait être le grand père, le chasseur, s’est pointé derrière sa femme. Une chance, il baillait et se frottait les yeux. Une fenêtre de survie. Il dormait encore un peu. Il a fait taire ses femmes d’un geste et heureusement pour moi, il m’a écouté sans broncher jusqu’au bout. Si les hommes parviennent à mieux garder leur calme dans les moments de crise c’est qu’ils évaluent moins bien les situations ou se réveillent moins vite. Dans les deux cas ça me servait.
Quand j’ai eu fini de raconter toute l’histoire, il a juste dit complètement réveillé :
___ Je prends une lampe et je vous suis. 
C’était un homme de décision. Il a enfilé un blouson sur son pyjama rayé et j’ai souri quand j’ai vu qu’il avait gardé ses charentaises. Avant de sortir il a organisé les évènements dans la maison. Et j’aime autant vous dire que ça a filé droit. Rétrospectivement j’ai pensé qu’il n’aurait pas hésité à m’envoyer une cartouche s’il avait eu le moindre doute. Je me suis dit que j’avais eu chaud.
 Et nous voilà repartis dans la nuit. Nous sommes arrivés près des clignotants orange qui fonctionnaient toujours. Le gendre était près de sa voiture et faisait le ménage.
___ Finalement j’ai mis la main dessus, il a lancé, il est là, juste derrière le gros frêne. On est allé voir. Une masse sombre était allongée au pied de l’arbre... J’ai demandé :
___ Il est mort ?   
___ De fatigue, ouais !  a répondu le gars dans un souffle. Il a ajouté : 
___  Il est saoul comme une armée de polonais .
De la masse montait un ronflement qui faisait trembler les frondaisons... Il avait gardé son casque sur la tête. C’est ça qui avait fendu le pare-brise.
Merde c’est solide un casque j’ai pensé... Les deux autres avaient montré le Réné, un  cousin proche et se demandaient s’ils allaient le laisser là ou pas.
Comme plus personne ne s’intéressait à nous, j’ai décidé de ficher le camp le plus vite possible avant qu’une nouvelle catastrophe s’annonce. J’ai vaguement dit qu’on s’en allait, qu’on avait de la route à faire, je n’ai pas attendu les remerciements qui ne sont pas venus. Et j’ai roulé droit devant. Tous les hérissons du monde auraient pu se jeter sous nos roues, je n’aurais pas varié ma trajectoire d’un demi centimètre.
Après une centaine de kilomètres, que j’ai fait tendu comme les câbles d’un Tancarville, je me suis arrêté dans une station service pour faire le plein. En enfonçant le tuyau dans le réservoir, j’ai aperçu le sac à main de la fille qui était au pied de la place du passager. J’ai fouillé dedans... Je n’aurais pas dû. D'une écriture presque scolaire, un déroulé précis de l'accident avec des indications de lieu et les horaires supposés de passage... À la minute... Ils avaient bien goupillé leur affaire, les salauds. De là à penser qu'ils l'avaient saoulé exprès, il n'y avait qu'un pas. Plus ça allait moins ça ressemblait à un accident...
Et merde.
Avant de repartir, j’ai attrapé le sac, j’ai regardé le tout un long moment en attendant qu’il se passe quelque chose et, comme aucune lumière divine n’est descendue du Ciel pour m’éclairer sur ce que je devais faire de ce foutu sac, avec rage je l’ai balancé dans la première poubelle venue.
Les autres, il ne fallait plus qu’ils comptent sur moi pour leur venir encore en aide.
Désormais, il leur faudrait apprendre à vivre sans moi.
C’était le cas de pas mal de gens sur terre, ils ne s’en sortaient pas plus mal pour autant.
Il nous restait pas mal de route à faire.

Derrière ça s’était rendormi, autour de la voiture, le clair recommençait à monter...






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