Petit conte de Noël.
Tout le monde le connaissait, dans le village. Enfin, il serait plus juste de dire que tout le monde l’avait déjà vu au moins une fois. Vu et senti… Mais de là à le connaitre… Bien entendu, il y avait un paquet de rumeurs à son égard puisque personne ne savait vraiment qui il était, d’où il venait, où il habitait, s’il était orphelin, marié, « à la colle » s’il avait des enfants, (les pauvres), comment il s’en sortait, ce qu’il pouvait bien faire de toute sa sainte journée, lorsqu'il ne trainait pas dans le village, bref quelle était sa vie. C’est toujours comme ça, quand on ne sait pas, on invente. Et ce qu’on imagine est souvent bien pire que le vrai ! Mais les questions ne se posaient pas longtemps, on passait vite à autre chose. En vrai, tout le monde s’en moquait un peu. Ce gars était là et puis voilà on n’en faisait pas une usine à fromages.
En parlant de ça, si de lui, on ne savait rien, on était sacrément informé quand il se pointait. Les gens se mettaient à renifler deux trois fois la truffe en l’air. “Tiens il s’amène…” disait-on ou bien “Tiens, on l’a pas vu aujourd’hui…” quand on n’avait pas senti cette odeur très spéciale dans les ruelles. Une odeur à mi-chemin entre le pansement vieux et le vin rance. Une odeur qu’il suffisait de sentir une fois pour ne jamais l’oublier. Comme elle le précédait, on voyait les chiens s’enfuir, la queue basse, en hurlant à la mort, les chats miauler devant les maisons pour rentrer plus vite et les pigeons décoller à la va comme je te pousse comme sur un porte avions en temps de guerre, les fumées des cheminées se mettaient même à filer dans l’autre sens… C’est dire s’il sentait. Il humait tant et tant que les mères s’en servaient : “Allez, viens te laver ou tu vas finir par sentir comme lui…” disaient-elles au moment des bains récalcitrants… Mais tout cela n’était pas dit méchamment. C’était ainsi, il sentait mauvais, voilà tout. Les villageois avaient pris l'habitude d'en plaisanter. Ah ça, pour le sentir, nous le sentons disaient-ils... On pourra le mettre dans la crèche, ce santon là... Ça manquait d'un brin de finesse, mais comment leur en vouloir...
Pour le reste, on l’aimait bien, enfin on ne le détestait pas. On ne lui jetait pas de pierres. Dans certains endroits, on ne se serait pas gêné mais pas ici, pas dans ce village. Malgré son odeur désagréable, il en faisait partie. Il en était une figure. Au même titre que le boulanger ou le facteur.
On le voyait débarquer dans le village, à pieds, sans chaussettes l’été, avec, l’hiver, par la route de la grande colline, marchant à brinquejambe, comme un ours sort du bois, et vient faire les poubelles. Il s'y installait en fonction du soleil, du vent, de la pluie ou de ses besoins à certains endroits où il passait un bon moment à sembler ne jamais s’ennuyer. On l’entendait hoqueter de rire dans sa barbe rousse en broussailles, une barbe de trois semaines. On le soupçonnait de se raser à l’ancienne. C'est-à-dire au silex… Il riait d’un rire de caverne, édenté, en tournant sur lui-même. Devait-il s’en raconter une bien bonne ou seulement se souvenir ? En prévoyait-il une bien drôle ou simplement se rappelait-il d’un temps lointain ? Quoi qu’il en soit, il s’en payait une sacrée tranche. Souvent, on le voyait rôder pas loin du marchand de tabac. Quand le temps le permettait, il s’asseyait sur une pierre près de la porte d’entrée et à ceux qui sortaient, il lançait un truc qu’on ne pouvait déchiffrer que lorsqu’on habitait le village. Si on ne l’entendait qu’une fois dans sa vie, on n’y comprenait goutte. Tasvenschehcfgrufc lope ? C’était une question. On voyait le petit signe à la fin, on entendait la voix qui la posait : Tasvenschehcfgrufc lope ? Quand on avait été plusieurs fois confronté à ces sons, on devinait clairement : T’as pas une clope ? Mais il le disait en se foutant un peu de ta réponse. Soit tu lui en filais une, soit non.
Ces choses incompréhensibles qu’il prononçait, les plus savants du village, disaient, eux, que c’était une langue du Nord vers la Norvège, par là. Mais pouvait-on y croire vraiment ? Nord égale Norvège ? Et la Suède, alors. Quoi qu’il en soit, il n’était pas d’ici. De la région, je veux dire. De ce village, oui, mais de la région, non. De tout ça on pouvait dire que s’il semblait perdu, légèrement (!) à la marge, il ne l’était pas complètement parce que c’est bien devant le bureau de tabac qu’il venait chercher le sien… D’autre part qu’il avait le tutoiement facile, ce qui laissait à penser à un bon fond… Et aussi qu’il n’avait pas succombé à la moutonnerie ambiante où, si ça continuait, fumer n’allait pas tarder à devenir un crime châtiable en public.
Lui, il avait l’air de quelqu’un qui se fout royalement de toute cette affaire… Tasvenschehcfgrufc lope ? Point.
Et c’était le seul endroit du village où il demandait quelque chose. Quand il s’allongeait sur le banc près de la boulangerie, il ne demandait rien à personne. Non, il continuait de rire dans sa barbe en levant les épaules comme un gars qui a reçu de bonnes nouvelles avec un téléphone tellement portable qu’on ne le voyait pas.
Bref, à part son odeur particulière, il ne dérangeait personne et, à dire vrai, personne ne lui accordait trop d’intérêt. On le nommait, on lui disait bonjour, il ne répondait jamais, on achetait parfois un paquet de clope qu’on lui donnait en sortant. Il en rigolait deux fois plus et il s’en allait en tremblant des épaules en s’en allumant une. On lui filait parfois un kilo d’orange, un de bananes, un ou deux croissants, enfin des trucs faciles à manger mais ça s’arrêtait là.
Le Père Léon, on l’appelait. Léon, comme… Léon. De là à dire si on savait d’où lui venait ce nom, il y avait durance…
Une chose était étonnante, il ne faisait pas peur aux enfants quand ils passaient devant lui pour se rendre à l’école en pédibus (oui, les parents redécouvraient avec des yeux émerveillés que leurs bambins pouvaient aller à l’école en se servant de leurs deux jambes…) Ils avaient inventé une chanson qu’ils entamaient quand ils le voyaient dans le village :
L’a bu son père, l’a bu sa mère,
L’a bu la vigne et toutes ses terres!
Le père Léon, L’est à l’envers!
Au verre ou au carafon,
L’est à l’envers le Père Léon!
C’était pas bien malin mais c’était pas bien méchant non plus. Les moins prévenants avaient bien tenté d’imposer : « Il pue son père, il pue sa mère… » mais le reste des enfants avait refusé. Et puis finalement, c’était assez juste. Il picolait quand même pas mal, le Père Léon… Jamais dans le village, on ne l’avait jamais vu une bouteille à la main, ni sa bouche à un goulot mais bon, il n’y avait pas nécessité d’être spécialiste pour conclure qu’il buvait plus qu’il ne pissait. Heu... ça se devinait… Pas besoin d’être un grand chamane divinateur pour s’en apercevoir.
Bref, le Père Léon était, dans ce village, ce qu’on appelle une figure.
Mais voilà qu’un jour, on ne sait plus exactement lequel puisqu’on ne s’en n’est pas aperçu de suite, le Père Léon a disparu. On ne l’a plus vu. Pas plus à la boulangerie qu’au bureau de tabac. Il lui était arrivé quelques fois de ne pas venir de deux trois jours demander Tasvenschehcfgrufc lope ? mais ça n’avait pas duré davantage. En même temps, on ne l’a plus senti non plus, ce qui n’était pas forcément désagréable…
Et puis, il faut croire que le village entier l’a oublié. Sauf peut-être les enfants qui, sur le chemin de l’école, en passant devant le bureau de tabac entamaient à chaque fois « L’a pu son père, l’a pu sa mère… » Oui, on pensait qu’ils disaient « l’a bu » mais en fait non, c’était « l’a pu » qu’ils chantaient les enfants… Les enfants aiment souvent s’effrayer avec ce qui leur fait le plus peur… Quoiqu’il en soit, ils étaient les seuls à se souvenir du Père Léon…
Et puis un beau jour, il y eu grand chambardement dans le village… On y a appris qu’un habitant avait gagné le gros lot à la G.L.M., la Grande Loterie Mondiale mise en place quelques années au par avant pour faire semblant de lutter contre la pauvreté dans le monde… (Soit dit en passant, une idée de génie : appauvrir davantage ceux d’ici pour maintenir la tête hors de l’eau à ceux de là-bas mais juste assez pour qu’ils puissent… jouer à la loterie… selon l’adage des organisateurs de loteries : Aux pauvres les rêves, aux riches les espèces…). On y a appris que le gagnant vivait au village. On y a appris, on entendait les rumeurs bruisser dans les rues, se heurter aux bordures des trottoirs, rebondir contre les bornes de stationnement, frapper contre les vitrines des magasins, entrer dans chaque oreille qui trainait là puis en ressortir aussitôt par les bouches vers d’autres oreilles, on n’entendait plus la rumeur courir, on la voyait enfler,"il va revenir et acheter tout le village comme un Cardin à Lacoste, un Cardin fou…Il va, tous autant que nous sommes, nous virer de nos maisons, il va se le garder pour lui tout seul, le village. On dit qu’il penserait même à déménager le cimetière… Mais le Préfet, il va laisser faire le Préfet ? Peuchère, il s’en fout pas mal le Préfet il est pas né d’ici, celui là Il serait même pas du Vaucluse mais du Gard, le Préfet… Vaï, comment voulez vous que ça marche. Même les préfets, ce sont des étrangers..."
Elle débloquait la rumeur. Complètement... Comme une rumeur, quoi.
En attendant qu'on y entende mieux, le village se transformait. Les trottoirs s’étaient agrandis, leur revêtement s’était changé en gomme amortissante, la rue une double voie pour bicyclettes, les passages piétons étaient devenus des barrières sortant de terre dès qu’on appuyait sur un bouton, tout ce qui était poussoir, bouton, poignée de portes était descendu d’un bon mètre on avait vu se construire depuis le haut de la Place Saint Michel, celle de l’église, un immense toboggan qui longeait les ruelles, et débouchait dans un des quatre jardins fermés interdits aux adultes qui avaient vu le jour… En quelques mois, le village était devenu un endroit de rêve pour les enfants dont on entendait les rires en cascades dégringoler du village haut. Les voitures avaient été bannies du centre, il y avait des cordes qui passaient de platanes en platane et il n’était pas rare, en levant les yeux d’apercevoir une grappe de gamins suspendue à une poulie traverser ce qui, avant, était une rue. A proximité du Grand Bois adossé à la Colline mauve on trouvait des dépôts de bois, de tôles, des vieilles bâches, des « nécessaires » à cabanes… On avait dressé sur la Grande Place une guérite à NON. Les enfants venaient poser une question, faire une demande et invariablement, la guérite répondait non. Quand ils avaient leur ration de refus, ils s'en allaient rassurés que tout n'était pas possible... On avait installé à chaque coin de rue des distributeurs de fruits frais à code qui ne fonctionnaient qu’entre 16h30 et 17h, aux heures de sortie de l’école. Le résultat de neuf fois huit pour une pomme, un vers de LaFontaine pour une banane, la racine carrée de douze pour une salade de fruits… Le seul changement qui a eu un peu de mal à passer, surtout au début, a été la suppression des postes de télévision dans les foyers où il y avait encore des enfants. Comme la demande venait des enfants eux-mêmes, les parents s’y sont soumis et après quelques mois, tout le monde en a souri. On se parlait lors des repas du soir, on jouait davantage à des jeux de société, on a même recommencé à se retrouver, les soirs d’hiver autour de veillées, on sortait en famille les dimanches après midi, on échangeait, on était tout ébouriffé du simple plaisir d’être ensemble.
Quelques personnes âgées avaient déménagé, très peu, somme toute, trouvant ces bruits de rires insupportables, pestant contre les jeux des enfants, contre ces lubies, contre ces aménagements, bref, râlant mais on s’était dit qu’elles auraient râlé de toute façon.
L’entier du village avait été aménagé pour la sécurité et les jeux des gamins qui étaient ravis. Bien sur, l’école avait été entièrement reconstruite, une piscine en plus et des bâtiments à l’architecture audacieuse s’étaient élevés. Le Maire, en Conseil municipal avait commencé à parler du problème des demandes qui venaient, parait-il de l’Europe entière pour habiter le village centre. Et même d’Amérique, avait-il annoncé en levant le menton. Il avait commencé à dresser, on ne sait jamais, une liste d’attente et ceux qui vivaient déjà dans les maisons du centre, certains soirs, se frottaient les mains, jusqu’au jour où le Maire a eu une idée magique. Il en a d’abord parlé aux enfants lors de leur Conseil et ceux-ci ont été enthousiastes. Il a tout simplement demandé à faire rayer le village de la carte par l’Institut Géographique National. A sa grande surprise, l’I.G.N. a accepté et exécuté la demande dans le mois qui a suivi. … De plus, la dernière fois qu’on a vu un tricycle de Google Map rôder dans les parages avec son antenne sur l’attelage, on l’avait retrouvé deux ou trois jours après, quelque part à vingt kilomètres de là, les deux mesureurs saouls comme des barriques incapables de se souvenir où ils avaient effectué les dernières mesures… Il existe, donc, dans un coin perdu, inconnu de la vaste Provence un village où tout est pensé pour le bien être des enfants. Le village du Père Léon, mais ne le cherchez pas sur les cartes, dans les guides, sur le net, vous ne le trouverez pas. Espérez qu’un jour, par hasard vous y mettiez les yeux dessus et si vous avez des enfants, rêvez qu’ensemble vous y passiez quelques jours…
La seule question à laquelle Monsieur le Maire refusait de répondre était d’où venait cet argent qui avait servi à financer tout ces projets. « Je n’ai pas le droit de vous le dire et ça ne coûte rien à la commune, vous pouvez vérifier ». Les gens n’étaient pas tout à fait stupides, ils ont vite fait le lien avec le gagnant de la loterie… « Ca va vous avancer à quoi d’en savoir plus ? leur envoyait-il A rien ! Répondaient-ils. Et tous savaient qu’ils avaient raison. On avait vite fait taire les grincheux qui grinchent pour grincher. Le village prenait ce qu’il y avait à prendre : Une bibliothèque flambant belle, un cinéma pour enfants, une assemblée des enfants du village qui se réunissait tous les deux mois et qui travaillait avec le maire, un petit théâtre pour les petits, un petit lac en contrebas de la route basse, des ateliers de peinture d’écriture, de sculpture, enfin de toutes ces choses en « ure » qui aident à vivre mieux. Ah, une nouvelle maison s’était construite aussi, au milieu de la place centrale, près du bureau de tabac repeint de neuf. Le chantier s’était terminé pile le 24 Décembre voilà sept ou huit ans environ et on avait fêté ça le lendemain… Une maison avec de grandes baies vitrées en arrondis qui s’ouvraient sur la place et une tour de quatre niveaux du sommet de laquelle on avait une vue sur tout le territoire de la commune. Et pour que les choses soient bien claires, une enseigne de lettres lumineuses était venue éclairer la façade : On pouvait y lire: La maison du Père Léon. Ainsi donc, c’était lui le gagnant du billet de loterie, c’était à lui que tout le village devait sa transformation et c’était chez lui qu’il y avait goûter avec table ouverte à chaque sortie d’école…
Mais c’était un Léon propre et sentant le frais qui était revenu vivre là. Il avait arrêté de fumer mais n’avait pu s’installer ailleurs que là où il avait passé ses années… délicates. Il avait stoppé l’alcool, aussi. On le savait de quelqu’un qui le croisait dans les réunions des A.A.A. (comme les andouillettes), Alcooliques Anonymes d’Avignon tous les mois. Disons qu’il avait changé d’addiction… La seule chose qui dérangeait bien un peu les gamins, ils lui en avaient parlé plusieurs fois, c’était l’horrible costume rouge en velours qu’il portait en permanence, été comme hiver, chaque jour de chaque semaine. “Tu pourrais mettre autre chose quand même!” lui disaient-ils et à cette injonction, il répondait dans un éclat de rire : “Depuis qu’on ne me sent plus arriver, il faut bien qu’on me voit venir, non ?”
Quand les enfants lui demandaient : “Mais d’où ça te vient ce nom, Léon ?”
__Prenez le à l’envers, gros malins que vous êtes, L E O N ça donne quoi ? Vous voulez me le dire, un peu, ce que ça donne Léon à l’envers... que ça fait des années que vous me passez devant et me chantez qu’il est à l’envers le Père Léon…
Hé bé, ne vous étonnez pas, j’ai fini par y croire, voilà tout…”




