19 février 2015

Avec l'hippocampe.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Deux contraintes: Il fallait partir de cette image et écrire sous forme de dialogue:






___ C’est bon, toi, Namour ? Le poisson, enfin le truc de la mer… Tu as pris quoi, déjà ?
___ Des filets d’hippocampe grillés à la sauge asiatique… C’est un poil trop cuit mais l’association de l’hippocampe, c’est une première, de la sauge nippone, du kiwi sauvage et du raifort râpé fort, si elle surprend un peu à la première bouchée, à la deuxième, tu te dis que finalement, ce n’est pas mauvais. Et ce serait sans doute bon à la troisième…
Et toi ? Ton magret de kangourou farci aux criquets frits?
___ Comment dire ? Heu… Exotique ? Dépaysant ? Pittoresque ? On se croirait  à un repas d'anniversaire chez Mugabe! Quand même, depuis toutes ces émissions de cuisine ils ont viré un peu malades, ils ne savent plus quoi cuisiner, il leur faut surprendre à tout prix. Parfois, c’est un peu exagéré, non ?
___ Un peu mais on a bien fait d’entrer… Malgré l’étalage des bouteilles en façade, tu vois, ça nous change de la cuisine habituelle.
___ Ah ça tu peux le dire, on est très loin de la blanquette… On est loin, aussi de : Hé bien ma Chère Catherineu, ce soireu, nous allons faireu une daubeu à la provençaleu… Ça ne ressemble plus à rien, avant, on cuisinait des carottes, maintenant on sublime un produit. Avant on poêlait, maintenant on planche, avant on assaisonnait maintenant on révèle. Avant on se demandait ce qu'on allait manger, maintenant on part sur un plat... Avant on composait une recette maintenant on raconte une histoire, une terre, un terroir... Les cuisiniers sont devenus des artistes en julienne, des créateurs en charlotte, des demi-dieux en tabliers, devant qui on se prosterne, devant qui on s’agenouille, oui, quand ils font leurs pâtes… Les assiettes sont des tableaux, mieux des sculptures et quand on entre dans un restaurant avec l’appétit, on en ressort, le portefeuille rincé en ayant vécu une expérience sensorielle… MAIS avec la faim… Ah, tu peux le dire, elle est loin la blanquette…
___ Quoique… Regarde à la carte il y en a une de blanquette. Bon d’accord, elle est au python…
___ Non ? Tu plaisantes.
___ Ben non c’est bien annoncé, regarde sous la fricassée de gésiers de cigogne…
___ Et pourquoi crois-tu qu’ils les ont mises là, les bouteilles ?
___ Parce qu’ils n’ont pas de cave, tiens pardi, ils ne savaient pas où les ranger, alors ils les ont posées là en se fichant pas mal du plein soleil… Je ne vois que ça. Ca en dit long, tout pour le solide... Aussi,  je te le dis tout net, je ne suis pas près de boire du vin ici, moi.
___ Ben Pourquoi ?
___ D’abord parce que le vin doit être tué, ensuite parce que tu sais ce qu’il faut boire avec l’hippocampe, toi ? Moi pas.

___ Je tenterais bien un château… Cheval blanc ?

11 février 2015

Si on m'avait dit.

Pour Les impromptus littéraires de la semaine. Le texte devait débuter par: Si on m'avait dit.


                                  Si l'on m’avait dit qu’il faudrait, dans le muscle de l’été, se sortir du sommeil vers les  trois heures du matin, s’habiller en silence pour ne pas réveiller ceux qui, dans la maison, ne venaient pas, avaler vite fait un café noir et engloutir une tartine pour ne pas y aller le ventre vide...
Si l'on m’avait dit qu’il nous faudrait une bonne heure de route dans cette nuit d’été chaude et toute noire, quitte à se rendormir un petit peu pendant le trajet, bercé par les virages de la route...
Si l'on m’avait dit que nous devrions descendre de la voiture au coeur d’une aube à peine naissante, dans le bruissement léger des branches des pins, dans leurs odeurs puissantes exhalées sous l’effet des souffles...
Si l'on m’avait dit que nous devrions marcher deux belles heures sous un fin croissant de lune, à la frontale, en croisant les perles brillantes de chevreuils ou de renards pas même apeurés...
Si l'on m’avait dit que nous ne serions accompagnés que par les hululements des chouettes et les aboiements des chiens de la plaine d’en bas qui monteraient le long des pentes raides des ravines, en cascades à l'envers...
Si l'on m’avait dit que nous arriverions en presque sueur au sommet du géant du coin alors qu’une très pâle lueur nous viendrait de l’Est et que nous ne devrions pas être étonnés puisque c’était pour assister à ça que nous nous étions levés de si bonne heure...
Si l'on m’avait dit qu’assis, posés à même le dur du sol nous nous régalerions d’un thé encore brûlant sorti du thermos, de quelques biscuits sablés au beurre et que nous échangerions entre nous des sourires de brigands complices en nous extasiant du miracle arrivant...
Si l'on m’avait dit qu’il faudrait se soumettre à ces contraintes pour ressentir l’immense bonheur d'être là, à cet instant précis dans les lumières de ce petit jour naissant, le souffle retrouvé mais le corps rompu, posé sur cette pierre et partager avec son fils qui était l'autre…


Si l'on m’avait parlé de tout cela, avant, je me serais débrouillé pour y monter... avant tout...



08 février 2015

Cinq, Valentin.

___ Le problème des couples c'est pas tant qu’ils finissent presque tous, un jour ou l'autre par voler en éclats, mais c’est surtout qu’ils ne s'écrasent jamais au bon moment. Et le pire, est que quand, enfin, ils le font, il est souvent beaucoup trop tard… Il n'y a plus grand chose à sauver. On est dans le temps de la bagarre et du ressentiment. Et chacun pense et dit du mal de l'autre ai aimé. Crois en ma douloureuse expérience.
Le type qui ânonnait dans le vide, la diction pâteuse, hésitante, était affalé sur un tabouret de bar, en bout du zinc, emballé dans une parka sans âge, le regard vaguement embrumé par une troisième brune, épaisse comme une soupe de haricots noirs. Il avait de la mousse blanche autour des lèvres, un vieux mégot éteint entre et pas grand monde pour l’écouter.
Chacun autour de lui faisait ce qu’il avait à faire et ne lui accordait guère d’attention. Seul, le serveur de temps en temps levait les yeux au ciel en le regardant, ce qui pouvait passer pour : Allez encore deux pintes et je le mets dehors… L’autre reprenait son monologue où il l’avait laissé comme une rengaine de manège.
___ On devrait être assez malin pour se quitter bien avant qu’on le fasse. Faudrait même choisir avec soin le jour, le soir, la semaine, la nuit, l’après-midi, et si possible au moment où c’est le plus formidable, le plus émouvant. Celui où on sent, où on devine, où on pense que quoiqu’il arrive, quoiqu’on puisse accomplir, on ne pourra guère faire mieux. Cette nuit mon amour c’était magnifique, vraiment.
Je suis d’accord ma belle amoureuse, alors on va se quitter maintenant, dans l’heure qui vient, on arrête tout. On ne pourra jamais être à la hauteur de cette nuit, tout le reste ne peut être que moins bien : arrêtons là. Cessons là-dessus. Adieu, mon amour. Et voilà, cette fois c’est réglé au bel instant. Pile poil quand il fallait. Il n’y aura pas eu l’heure de trop.
Hé bien c’est très rarement ça qu’on se dit. Au lieu de ça, le regard énamouré, le coin de l'oeil humide, on s’envoie dans l’air tremblant des "encore" pleurnichards. Mais ces "encore" sont un poison qui tue tout, qui nous mène lentement à notre perte, qui nous pousse vers la sortie de route, le trop vécu. "Encore" est une goutte de fiel qui fait le vase déborder.
C’était si bien qu’on veut continuer, qu'on veut durer, encore... Alors, il ne faut pas se plaindre si on finit un mauvais jour par entendre des horreurs. C’est ainsi qu’après avoir été encensé pendant des années pour sa bonne cuisine, il se voit reprocher de l’avoir fait grossir…
C’est comme ça que pour avoir été loué pour son dynamisme et sa vitalité, il finit par la trouver épuisante et souhaiterait désormais un peu de calme dans sa vie.
C’est ainsi qu'en fin de compte, son humour si particulier pèse si lourd qu’un peu de sérieux ne serait pas mal venu, on ne peut pas tout le temps être en train de s’amuser, n’est-ce-pas ? On ne peut pas rire de tout tout le temps! Je n'ai pas raison ?
C’est grâce à ça que son côté désintéressée finit par peser, oui mais quand même il faut un minimum. L'argent ne l'intéresse pas. Il ne sait pas se vendre c'est dramatique. Toujours la même qui fait les comptes…
C’est comme ça que l’aspect si bohême, si bordélique qui charmait tant au départ est un beau jour vécu comme une irresponsabilité, comme une tare insupportable… Juste ranger ses chaussettes, rien qu'elles.
On peut en citer mille, dix mille. Au fond, on finit toujours par se reprocher ce qui à l’origine avait séduit. Vaut mieux le savoir.
Encore est résolument la plaie des couples.
___ Mais si on suit ton raisonnement petit gars, le mieux c'est de ne rien commencer comme ça on n'a pas à se quitter... Allez, t'en as bu cinq Valentin, sois raisonnable, ça suffira pour aujourd’hui…

___ Nan, nan encore une et je m’en vais… Qu’est-ce que je disais, déjà ?


04 février 2015

La poudre a parlé.

Pour les impromptus littéraires de la semaine. Il fallait composer un texte avec cataracte, enchevêtré, mufle, illicite et raidillon. Ça a donné ça que je dédie à Jacques et Carole Charrier.
Et comme une autre liste était proposée le premier texte a eu une suite avec dedans: azimut, Bourg la reine, chameau, fantasme et ranimer.

Dehors, alors que la nuit était tombée depuis belle lurette, il s’était remis à poudroyer des flocons gros comme des assiettes à dessert. Une moquette blanche d’un bon mètre d’épaisseur s’était posée sur la terre et, ma foi d'où on était, c’était plutôt joli à voir.
À l'intérieur, une caisse de bière éventrée trônait au milieu du salon et on venait s'y servir à tour de rôles. Pendant que le poêle à bois ronronnait comme un vieux tigre. Sur l’écran plus que géant, vissé à même le mur de briques blanchies, les vivants du châlet en avaient descendu quelques unes en regardant les Remparts de Québec venus gâcher la fête à Saint-Tite en atomisant 7-2 en fusillade les Cataractes de Shawanigan. Pierre Lafleur, la nouvelle recrue en avait scoré trois à lui tout seul et dans le premier quart temps. Même s’ils ont moins tiré que leurs adversaires, les Cataractes menaient après 20 minutes de jeu. C’est Dennis Yan qui a ouvert la marque sur un retour de lancer d’Anthony Beauvillier en avantage numérique. Samuel Girard a obtenu l’autre mention d’aide. En fin de période, Anthony Beauvillier a doublé l’avance des siens avec un bon tir dans le haut du filet. Le gardien Marvin Cüpper a stoppé les 11 rondelles dirigées vers lui. Les hommes de Martin Bernard menaient 2-0 après 20 minutes de jeu. Comme la météo, les Remparts avaient fait parler la poudre. On s’est bien marré à cette connerie de Paul. Autant dire qu’ici on était plutôt satisfait de la tournure qu’avaient pris les évènements. C’est les jambes enchevêtrées, enfoncées dans le moelleux qu’on a regardé la fin de la rencontre. Elles ne se sont même pas détachées quand sur un tir illicite le gardien adverse s’est blessé. C’est tout juste s’ils ont grogné quand le capitaine des perdants, un mufle à gifler a trouvé désopilant de casser sa crosse en deux sur la bonne mais juvénile tête toute cabossée de Lafleur. On a compati avec une bière. Jacques m'avait bien fait rire quand il m'avait dit que chez lui, si les hommes avaient deux bras c'est qu'il en fallait un pour tenir la bouteille.
Deux trois binouzes après la fin de la partie, j’étais derrière la vitre du salon à regarder mon voisin, le fils d'Armand Léveillé, le poseur de pièges et son quatre quatre attaquer le raidillon qui menait à la route du lac. 
Ça poudrait encore ben dru. Le vent avait cessé et tout le blanc tombait droit comme une douche de neige. Plus bas, le ciel avait étendu, sur toute la surface du lac gelé, une immense couette épaisse, immaculée.

J’ai juste pensé avant d’aller dormir : ce n'est pas encore demain qu’on ira se baigner.



Ah ça, avec ce qu’il était tombé sur la région, on n’était pas près de voir apparaître un chameau ! Les orignals étaient même descendus de la Grande Forêt pour se rapprocher de la chaleur des châlets. Si ça continuait à tomber cette nuit, au matin il devrait appeler François Bourlareine le déneigeur qui, avec l’engin flambant neuf acheté aux US était le fantasme absolu des kids du coin. Pensez il était maintenant équipé d’un chauffage, et d’un GPS à azimut embarqué, il y avait de quoi être une star mondiale. Sans parler de la TV installée dans la cabine pour ranimer la flamme en virant la poudre de la longue route 155 qui menait droit au Lac Saint Jean.
Dans le pays, tous les niaiseux étaient envieux tant l’hiver lui serait plus facile à supporter.

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