01 juillet 2014

Rallumer les feux.

Quand c’était les jours, ils venaient.
Ils déboulaient de là où ils étaient. Ils venaient de Brisbane ou de La Haye, de Rognonas ou de Gap, ils descendaient du Nord ou montaient du Sud, d’Allos ou de Beauvezer, ils venaient de là où la vie les avait envoyés. De partout, mais ils s’arrangeaient pour venir. Passé un certain âge, on ne refuse pas grand chose à son enfance.
Ça durait trois jours. Pendant trois jours de leurs vies d’adultes, ils allaient s’en retourner au temps où ils courraient dans le village et les alentours. Ils revenaient à Colmars les Alpes pour fêter la Saint Jean-Baptiste. C’était la raison invoquée et, bien entendu, c’était un prétexte.
Le village s’était préparé à les accueillir, il s’était fait une beauté, il s'était sorti de la vague torpeur dûe aux premières chaleurs, il avait fleuri ses balcons, tondu son pré, renouvelé ses vitrines. Il ouvrait grand ses bras pour les recevoir. Encaissé, posé dans un rétrécissement de montagne, cerné par deux torrents vifs, fermé au Nord et au Sud par deux forts, encerclé par ses hauts remparts comme des avants bras de lutteur turc, on avait habillé ses fortins d’une armée de drapeaux neufs qui claquaient au vent. Un peu partout, on avait nettoyé les vitres, fleuri les bacs et balayé les ruelles. Eux, les humains n’étaient pas de reste, ils se faisaient beaux et s’habillaient en dimanche même en plein milieu de semaine.
Il était question de rites  et de traditions mais il s’agissait en vrai de se reconnaître faisant partie de la même tribu  et de se serrer les coudes.  Face aux hivers et aux rudesses des temps, face aux forces dévastatrices des torrents quand ils entraient en colère, face aux froids et aux neiges, face aux friches des terres, aux éboulis des restanques, aux départs des jeunes, à la mort des anciens aux déserts des villages, à la perte des repères. Il s’agissait de tout cela : Lutter contre ce qui désunit, isole, éteint, vide, sépare, défait. S’unir quelques jours contre la froideur des absences et les vides des cœurs, contre la solitude et le temps qui passe.
Alors oui, pendant ces trois jours, pour s’embrasser, on s’embrassait. Pour se toucher, on se touchait. On se serrait, on vérifiait que l’autre était encore chaud, aussi vivant que soi, on se sentait, on appartenait au même groupe, à la même bande, à la même équipe, au même groupe, à la même tribu. Et il suffisait d’être ami avec un d’ici pour en être également.
Alors, oui tout cela se faisait aussi en levant le coude et en vidant des verres. Le plus souvent de l’amitié. Sans doute parce que l’alcool libère un peu plus la parole et facilite les effusions. Ici, l’amitié on ne se contente pas de l’arroser, on l’inonde.
Les fêtes duraient trois jours. Il faut bien commencer par le commencement. 
Le premier soir, comme c’est la Saint Jean, à la nuit tombée on se rend en cortège dans un pré à la sortie du village et le feu est mis à un pin dressé sous la musique joyeuse d'une fanfare approximative. Alors, dans le noir revenu, les pompiers rendent hommage aux leurs. Et ensuite, il te faut aller boire un verre ou deux. Disons que c'est soirée du feu te sert d'échauffement. Le deuxième jour, à l’aube, on monte la statue du Saint protecteur du coin (les hommes mêlent souvent Dieu à leurs affaires…) vers une petite chapelle dans les bois, posée près d’une source vive, à dos d’hommes ou de femmes, enfin à dos de vaillants puisque le tout se monte  à pied. Depuis le village, il y en a bien pour une belle heure, pour les plus jeunes. Le reste peut  monter en voiture jusqu’à un parking à quelques pas de la chapelle. Ce sera pour les anciens et les feignants. Là-haut, vers la fin de matinée, il y aura une première messe. En plein air, sous les arbres de la forêt, accompagnée des vols des insectes, des chants des oiseaux et des cris d’enfants. Les premiers arrivés pourront s’asseoir sur des bancs de bois, les autres resteront debout dans la clairière. Ensuite tout ce petit monde revigoré par la parole divine pourra aller se rafraîchir à la source. Un verre de pastis et de l’eau de montagne. Un verre… ou davantage, c’est selon la soif. Ensuite on partage le repas à même le sol. C’est pendant ce repas que les souvenirs s’échangent, que les enfances se retrouvent et se souviennent. C’est là qu’on se rappelle, c’est là qu’on s’embellit les enfances moches et qu’on s’enjolive les belles. C'est là qu'on peut voir des gamins d'environ la soixantaine s'éclabousser de rires et de niches et de galéjades. Comme avant.
Enfin, rassasiés de souvenirs et de paroles, on redescend le Saint à pied, toujours à dos de solides, pour le ranger jusqu’à l’année prochaine. Le soir, il y aura bien les vêpres au village pour les plus fervents des croyants.
Le lendemain, c’est LA grande journée. On l'appelle le jour des «Aubades ». Tout un cortège d'enthousiastes, va parcourir le village en long et en large  et à la fin de travers pour certains: les pompiers armés de fusils, les cantinières en costumes, une fanfare et les citoyens du village qui le veulent vont rendre visite à ce qui compte. On commence par le curé qui fait un discours, bénit la foule et on boit un verre ou deux en se souvenant. Ensuite, on se rend, en musique, à la mairie où le Maire fait un discours et on boit un verre ou deux en souriant d’avant.
L’étape d’après ce sera la gendarmerie à l’autre bout, à l'entrée du village. Le chef gendarme accueille, discourt, offre un verre. Ou deux. Le cortège vaguement épuisé remonte alors vers le Bar du France. Là, c'est le comité des fêtes qui verse à boire un verre. Ou deux, pendant qu’on se raconte. Et enfin, la caserne des pompiers qui s’est mise sur son trente deux recevra la fanfare et la foule pour qu’on y parle d'avant et qu'on y boive un verre, ou deux… Pendant tous les trajets, les pompiers armés s’amuseront à tirer en l’air pour faire tomber des branches entières d’arbres. Un élagage rapide, efficace et bruyant. Epuisés, titubants, les volontaires mangeront dans le hangar des pompiers accueillants, jusqu’à l’heure des vêpres où se rendront les vrais croyants. Les autres iront au comptoir du France vider un verre ou deux en se racontant encore d'autres bêtises faites quand ils étaient gamins. Du reste, pendant ces trois jours, les mères  qui laisseront traîner les oreilles en apprendront de belles… 


Ainsi fait, ils avaient passé trois jours avec  leurs enfances. Et nous avec eux. 
Il leur fallait maintenant redevenir adultes tout le temps d'une année entière. 
À elle seule, cette perspective, si peu réjouissante, méritait bien un dernier verre…



13 commentaires:

Anonyme a dit…

tout un programme !
Marie

chri a dit…

@ Marie: Pile poil!

M a dit…

Le bar dU France, pour mieux couler après un verre, ou deux ? Je vais vivre un peu la même chose ce we , versus familial !

M a dit…

Ps : J'adore la photo !

chri a dit…

@ M Au Santenay? Au Pernand Vergelesse? Au Pouilly Fuissé? (Avec modération!)

Tilia a dit…

Aux nombreux verres de cette belle histoire, je préfère le vert de la photo et tous ses petits blancs bien ronds comme des nuages de mousse :-)

chri a dit…

@ Tilia Merci pour les verts et pour les verres vous savez bien, vous, que dans le Sud on en raconte plus qu'on en boit!

Julie D. a dit…

Christian me permets tu de mettre le lien de ce si joli texte sur le groupe de colmars ... Je suis persuadée que bcp de colmarsiens se reconnaîtront dans ces lignes ...

chri a dit…

@ Julie D/ Oui, bien sûr, grand plaisir!
Bises.

Julie a dit…

Merci....

chri a dit…

@ Julie Mais c'est moi qui te remercie

Nathalie Beaumes a dit…

Ah quelle jolie histoire, qui mérite bien qu'on la raconte. Pour moi, la perspective de boire toute la journée est difficilement associable avec du plaisir mais j'imagine qu'il y en a pour qui ça marche, puisqu'il existe toute une littérature autour du bien boire... la tienne vient s'y ajouter avec bonheur.

chri a dit…

@ Nathalie Vrai qu'il faut avoir un certain entrainement mais on n'est heureusement pas obligé de remplir son verre à chaque fois que passe un canon. :-)

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