28 janvier 2016

Route de nuit

Nous avions levé l'ancre quatre ou cinq heures auparavant. Maintenant, c’était la nuit.
Nous devions faire route entre le Sud et l'île principale d'un petit archipel qu'on nous avait recommandé. Nous étions deux à bord. Une belle unité, un plan Nivelt en alu de vingt mètres qui avait dû connaitre toutes les écumes du monde. Nous avions mangé ensemble, un poisson grillé chassé dans l'après-midi, parlé un peu, bu, pas mal… Nous nous étions mis d’accord sur la route à suivre et les options à prendre. Cela n’avait pas été difficile, l'autre était le spécialiste, l'expert, pas moi. Mais il faisait comme s’il me demandait mon avis, alors pour ne pas le froisser, je lui donnais. Nous savions bien lui et moi que les décisions, c’est lui qui les prenait. Et, qu'elle soit une femme n'y changeait rien. Elle venait de descendre se coucher. J’avais pris le deuxième quart de nuit. Il était tranquille. Nous avancions à sept huit nœuds dans le  muscle du noir. A part la trace laissée derrière nous par le safran, la surface de l’eau était plutôt plane, comme un drap fraichement repassé. J’avais étarqué sévèrement la drisse de grand voile et enfilé un pull pour le confort et une paire de gants en polaire aussi. Je m’en étais allumé une et ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Les premières bouffées avaient été tousseuses. Je n’avais pas aimé ça du tout. Le souvenir que j’en avais était beaucoup plus agréable que le plaisir procuré. Étais-je, définitivement guéri? J’avais pourtant juré que, le jour de mes soixante quinze ans, je m’y remettrais avec application. Me fallait-il encore arriver jusque là... Des bribes du presto de l’Eté de Vivaldi m’étaient arrivées de la cabine principale, puis plus rien que les caresses d’une paume de mer sur les flancs du bateau et le gling gling répété des boutes sur le mat. Les haubans faseyaient tranquillement. J'avais souri. Elle était la seule personne au monde que je connaisse à pouvoir s'endormir avec ce morceau  à bloc dans les oreilles. Quand je le mettais à fond, sur le pont, j'étais prêt à prendre d'assaut tous les pirates du monde, sabre au clair, hache entre les dents, bandeau sur un œil!
Le noir s’était fait plus dense mais bizarrement j’y voyais davantage. Mes yeux s’étaient sans doute habitués à l’obscurité. J’étais sous pilote mais je jetais, de temps à autre, un œil au cap, ainsi qu’à la voilure. Bref, je naviguais. Gentiment. J’avais en tête le dernier bulletin de la météo marine et franchement je ne devais pas m’inquiéter de grand chose:

Prévisions par zones valables jusqu'au vendredi 04 Fév à 22h UTC:,Nord Secteur Nord Est 3 à 4, mollissant progressivement 2 à 3 par le nord, l'après midi, puis Nord à Nord Est 1 à 2 la nuit. Quelques rafales au début. Mer calme à creux variables du nord au sud. Sud Secteur Nord Est 3 à 5, parfois 6 sur l'extrême nord au large au début, devenant bientôt variable 3 à 5, localement Nord sur l'ouest. Rafales au début. Mer calme à agitée s'atténuant un peu en fin de nuit.

J’allais passer une nuit douillette. Je veillai sur ma pote et son bateau, j’étais le seul réveillé sur toute cette mer et sur toutes les autres mers du monde entier, si ça se trouve... Même les taquets s’étaient endormis. J’avais une bouteille de vodka à l’herbe de bison à mes pieds, les jambes enroulées dans une polaire, un pull qui ne grattait pas au col sur le dos, ma tête au chaud sous son bonnet. Je pouvais attendre  et le jour venir.
Je les ai entendus de suite. De suite, j’ai su que c’en était. Une escadrille de dauphins qui courraient avec le bateau et qui soufflaient en sautant! Je les ai vus. J’ai vu leurs yeux qui me regardaient de côté à chaque fois qu’ils sortaient le rostre de l’eau. Je les ai vus qui souriaient. Ils souriaient! Et je le jure, non seulement ils se souriaient entre eux, mais ils me souriaient, aussi, à moi. Nous n'avions pas été présentés, mais ils semblaient ravis de me voir et de m'accompagner un moment. Ils étaient comme une chouette bande de vieux potes qui discuteraient le bout de gras en faisant leur jogging du soir et en nous invitant dans leur club.  C'était renversant. J'étais renversé. Je n’ai réveillé personne, j’ai juste regardé le spectacle tel qu’il m’était donné à voir. J’avais le cœur qui battait à deux cent. Je les avais pour moi, là à dix mètres, pour moi seul. Ça a duré une bonne demi-heure et puis ils se sont lassés, je me suis dit. Ils ont disparu. Alors, j’ai descendu une, deux rasades de vodka deux  pour fêter ça.
Et puis, quelques miles après, vers l’est, ça a commencé à s’éclaircir doucettement comme si on envoyait un nuage de lait en poudre dans le noir de la nuit. Je me suis réinstallé confortablement au poste, un coussin sec sous les fesses et j’ai regardé le jour prendre à l’abordage l’étrave du bateau. Mes doigts jouaient tout seuls  avec une manille comme avec un chapelet. Je me sentais baigné par une paix profonde. En accord avec les nuages comme vapeurs cotonneuses, en lien avec le tendu de la ligne d’horizon, en paix avec la surface plane, d'un vert émeraude, avec le chaud du jour qui s’amenait en prenant tout son temps, avec le chant de l’eau galopant sur le carénage et les caresses du vent dans le haut du génois… De la cabine, montaient déjà les senteurs mêlées de café neuf et de pain grillé... Bientôt, je verrais apparaître ses cheveux en déferlantes, son immense sourire, même au réveil, ses yeux grands et clairs et ses seins triomphants dessous son tee shirt...

Cette journée, il n’allait pas nous arriver grand chose, comme à peu près toutes celles que nous connaissions depuis que nous avions embarqué, voilà déjà trois courtes années, nous allions, encore, vivre ensemble une grande journée…

En vrai, nous allions nous contenter de la vivre.



10 commentaires:

brigitte celerier a dit…

et vous avez fort bien fait
la goûter

Tilia a dit…

Un récit aussi enchanteur que celui du ballet aquatique des loutres dans un étang inondé par la clarté de la pleine lune.
Le problème c'est que je n'arrive pas à me souvenir si cette danse des loutres a été contée par Henri Bosco, ou par un autre auteur...

chri a dit…

@ Tilia, Ah là, je ne peux pas vous aider pour les loutres.

@ Brigitte Célérier Merci à vous. Je ne l'ai pas vécue, mais j'aurais aimé...

Pastelle a dit…

Superbe texte. Quelle belle manière de commencer la journée, même si ce n'est pas sur un bateau... :)

chri a dit…

@ Pastelle Merci, merci!

M a dit…

Certains ne l'auraient pas trouvée assez fantastique cette belle route ? Pourtant elle sort des sentiers battus pour bien des raisons, ne serait ce que parce qu'elle ne se termine pas mal !

Nathalie H.D. a dit…

M n'a pas tort. Est-ce presque uniquement en bateau que tes histoires d'amour se terminent bien ? Une réflexion à creuser.

En tout cas tu dis bien cette joie profonde qu'on ressent à être accompagné par les dauphins pendant un moment. Je suis heureuse d'avoir connu ça.

Il y a parfois de ces moments particuliers qu'on vit seul(e) pendant son quart de nuit, des moments pour lesquels on ne va évidemment pas aller réveiller l'autre alors on se les garde pour soi comme un trésor.

chri a dit…

@ M Vrai, pour une fois... la preuve d'une fiction! :-)


@ Nathalie "Une réflexion à creuser"...

Peut-être parce que j'ai navigué très rarement!!!
En l'écrivant, j'y étais.

Brigitte a dit…

C'est comme si j'y étais, ils étaient là et je les contemplais !
Un joli texte qui m'a fait rêver ,merci .
Bonne et belle semaine à venir

chri a dit…

@ Brigitte Si vous les avez vus comme moi, je comprends! Bonne semaine à vous.

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