09 octobre 2012

Le premier jour.


Pour Les impromptus littéraires
Le thème de la semaine était: Le premier jour.

On est arrivés dans un vacarme assourdissant, comme un hurlement de métal. Le convoi s’est arrêté dans des stridences. Les roues crissaient grinçant sur l’acier des rails. Il faisait un froid à fendre les pierres. La nuit était de brume. On était comme en Novembre. 
C’était le premier jour.
Quelques temps avant, on avait prit un autre train à La Bastille pour aller passer la journée en famille au bord de la Marne. Il y avait Simon, mon père, Rachel ma mère adorée, Nathan mon grand frère et mes deux plus jeunes sœurs Esther et Judith. Mon père avait réussi à convaincre Isaac notre grand père de nous accompagner bien qu’il soit inconsolable depuis que deux ans avant, Beth notre grand mère était morte à cause de sa maladie des poumons. Il n’arrivait pas à repenser sa vie sans elle. Ma mère avait préparé un pain aux amandes, de quoi manger sur l’herbe au bord de l’eau. Avril était doux cette année là et malgré ce qu’on entendait en ville, les adultes s’étaient contentés de nous dire : Que veux-tu qu’il nous arrive, puisque nous sommes français. Ça nous changera les idées et les premiers rayons du soleil nous feront le plus grand bien. J’avais eu le droit d’apporter ma canne à pêche à la condition de la porter à l’aller et au retour.
Mes sœurs s’étaient bien moquées de moi en disant que je n’aurais pas le courage de décrocher le malheureux poisson qui viendrait par hasard se jeter sur l’hameçon. Et c’est une petite troupe joyeuse qui était descendue à La Varenne Saint Hilaire et qui avait pris l'avenue du bac vers le fleuve. Nous avions passé une merveilleuse journée, loin des bruits et des rumeurs de la ville. Loin de la guerre qui, depuis plusieurs années, maintenant, nous terrifiait. Bien entendu, je n’avais rien attrapé mais je n’en étais pas fâché. Ainsi, je n’avais pas eu d’animal visqueux et gigotant à décrocher.  Nous étions rentrés au bout du soir, à la nuit presque tombante  fatigués et heureux. Juste avant le couvre feu.
Isaac, en lui prenant les mains, remerciait chaleureusement son fils de cette journée.
C’est deux jours après qu’ils ont frappé à la porte. Au petit matin, Ils nous ont fait descendre, on a reconnu  des gendarmes. Tu vois bien qu’on ne risque rien les gendarmes nous protègent a dit mon père. Ils nous on fait monter dans les camions militaires à gazogène. On a passé quelques jours au camp de Drancy et puis on nous a fait monter dans les wagons. Le voyage a été terrible mais nous étions ensemble.  Nous le sommes restés, jusque là. Jusqu’à ce moment où le train dans le vacarme hurlant d’une brume de Novembre a enfin stoppé. Là, on est descendu sous les cris et les coups et ils nous ont séparé.

Certains, ailleurs, avaient décidé qu'ici, pour nous, ce premier jour serait aussi le dernier.



06 octobre 2012

Au coing, le mignon.


J'ai fait cuisine.
Ah bon ? Mais pour qui ? Pour moi tout seul, pour essayer une recette. 
Je vais la donner pendant qu'elle se cuisine et après je vous dirai si elle est correcte.  Cuisiner pour soi, seul c’est un peu con mais bon c’est ça comme.
Pour l’instant, elle est en train de mijoter dans la gamelle. Si je l’ai manquée, si ce n’est pas terrible, tinquiète, je vous le dirai aussi, je ne suis pas dingue au point de vous donner un tuyau percé. Je tiens à mes visiteurs. Surtout qu’avec les recettes, je suis plutôt du genre désobéissant, j’ajoute des choses qui me semblent pouvoir être bonnes et j’en enlève quand je me dis que ça ne va rien apporter. Alors la recette: elle vient de Grèce.  Ne me demande pas comment on l’appelle en Grec, je sais bien que vous aimeriez frimer en ville mais je ne la connais qu’en français et vous allez voir que ce n’est pas faramineux. 
C’est du porc au coing. Mais non, pas du porocoin! Du PORC au COING.
Coing avec un g comme grec. C'est donc une recette d'automne. 
Le coing c'est comme la pomme de terre: imbouffable cru, exquis cuit...
Alors pour la faire, il vous  faut, vous n’êtes pas stupide, vous l’aurez bien compris : des coings. Prenez en quatre que cette affaire soit un peu carrée. Je n’en ai épluché que deux. Mais comme ils étaient comme un vieux notaire de province, un peu véreux, j’en ai donc épluché un troisième et j’irai dire à celui qui me les a vendu que je les voulais inhabités. Ensuite, il vous faut du porc. J’ai pris un filet mignon (oui, à cause du nom, aussi). De l’huile d’olive, un oignon que j’ai remplacé par de l’échalote parce que j’aime mieux et que j’en avais alors que de l’oignon, non, un petit verre de rouge, un clou de girofle (demandez à votre tapissier, il saura), une cuillerée à café de cannelle, un peu de concentré de tomates, de l’eau, (demandez à votre robinet, il saura), du sel et du poivre, un faitout assez grand pour y mettre tout ça et une cuillère de bois.
Dans le faitout, tu verses l’huile d’olive et tu la chauffes puis tu fais revenir les coings que tu auras épluchés, coupés en quartier. Allez jusqu’à les roussir et réservez les. Les réserver ça veut dire les enlever de là et les mettre de côté (mais ne les jetez pas, ils vont resservir).
Dans la même huile et le même récipient balance l’échalote coupée en petit. Quand elle est translucide envoie-lui le mignon filet coupé en gros morceaux et  fais bien rissoler. Tourne les de temps en temps avec la cuillère de bois. Quand vous jugerez que c’est assez, vous ajoutez le vin, la cannelle et le clou de girofle. Moi, j’ai mis aussi un petit piment, un bouquet de thym et un autre d’origan du jardin. L’inspiration… Ferme et baisse le feu. Il faut que ça mijote trente minutes. Reviens surveiller quand même en remuant un peu pour que ça n’attache pas au fond. Et oui, la cuisine c’est aussi ça : de l’attention, de la présence, du suivi. Il faut être présent à ce qu'on fait sinon ça ne donne rien de bon. Rester concentré, voilà le truc!
Après la demi-heure, adresse à la fournaise les quartiers de coing, la cuillère à soupe de concentré de tomates, diluée dans de l’eau… (Si tu ne lis pas les phrases jusqu’au bout avant de faire tu vas avoir des soucis…) Sale, poivre, remue et ferme le faitout avec son couvercle. Tout dire? 
Avant de fermer, j'ai ajouté quelques grains d'une grappe de muscat du Ventoux qui trainaient par là, dont je me suis dit que leur sucre ne pouvait pas faire de mal au mignon... Profite du temps devant toi pour aller ouvrir une bouteille de rouge. Ce serait dommage de boire de la Badoit avec ça. 
Mais là vous faites comme vous pouvez...
Surtout, revenez voir ce qui se passe de temps à autre. Vous arrêterez le feu quand tu jugeras que le coing n’a plus à cuire. (Vouvoiement et tutoiement dans la même phrase, maintenant...).
Là où nous en sommes, il ne te reste plus qu’à, ce n’est pas le plus difficile, mais ça se prépare un peu à l'avance, attendre vos amis pour dîner… A moins bien entendu qu'ils habitent la maison juste à côté de la tienne...
___ Dites ça m'a pris comme une envie, j'ai préparé un filet mignon aux coings, ça vous dit de le manger ensemble? 
___ Attends, on arrive, sors la nappe, on amène le rouge... 
Et le tour est joué. Une belle soirée s'amène...

A y est, c'est enfin cuit, j'ai goûté... Vous pouvez vous y mettre. C'est très simple à réussir, le mariage entre la viande et le coing cuit est subtilement bon et, en plus, ça sent très bon en cuisine...
Kali orexè... Bon appétit...


05 octobre 2012

Molle?


Ce n'est pas qu’il me l’ait aboyé qui m’a mis en rogne, c’est qu’il me l’a dit de cette façon là. Avec le ton dont il s’est servi. Il avait mis tout le mépris du monde dans deux mots. Qu’il se soit servi de cet adjectif, qu’il ait utilisé cette expression passe encore mais qu’il y ait mis ces intonations. Elles se sont vues comme un chignon sur la tête d’un chauve. Ca il n’aurait pas dû. En plus, j’ai passé une grande partie de l’après-midi à me demander s’il s’en était servi au singulier ou au pluriel. Parce que là aussi tout pouvait changer. Je me suis surtout demandé qui donc l’avait renseigné de manière aussi précise, qui donc en savait si long sur moi, qui donc avait intérêt à ce que cela se sache pour aller le lui raconter, et, du reste … qui avait bien pu lui dire ? Surement pas un ami.
Il me l’avait jeté à la figure comme on jette un bout de peau de poulet cramé à un chien qui serait loin de la table, comme on envoie une lettre anonyme à quelqu’un qui ne sait pas lire, comme on fait un doigt d’honneur à un aveugle. Le salopard, il était arrivé à ses fins, il savait que je détestais ça m’égarer dans la colère, me perdre dans une rage dévorante, il le savait que je ne savais pas comment m’en tirer une fois que j'y avais plongé, que je n’aimais pas rouler sans frein… Comme il devait bien jubiler, à l’heure qu’il est, cet enfant de pourri, ce fils d’ampoule, ce narvalo.
Tout avait commencé par une visite surprise, il avait sonné vers midi à la grille : « Je vais à Truc, je passais par là, je me suis dit que j’allais venir te dire bonjour et comme c’est l’heure de l’apéro, tu m’en proposes un ? »
"Entre...", j’avais répondu à l’interphone. Il faudra que je le débranche, celui-là, je m’étais dit en raccrochant. J’avais profité du laps de temps entre maintenant et son arrivée dans la pièce pour me trouver un sourire et me le coller au-dessous du nez, bien visible, bien franc, qui ne laisse la place à aucune question sur la sincérité, la chaleur de l’accueil que je lui réservais. Je l’avais doublé d’un : « Tu as bien fait de t’arrêter, j’aurais fait la gueule si j’avais su que tu étais passé sans sonner… » tonitruant quand il était entré dans la pièce, qui avait pour vocation de le mettre sur le cul et d'envoyer dinguer la moindre parcelle de doute. Je le connaissais, il était méfiant comme un écureuil craintif. C’était réussi. Il a chopé la première chaise et s’est laissé tomber dedans comme une bouse sur un carré de pelouse. Après deux ou trois verres, l’alcool aidant, je n’avais pas avalé une goutte depuis que je m’étais mis en tête de ne plus fumer sans grossir, j’étais donc dans le rouge depuis bien longtemps, environ le deuxième tiers du premier verre et lui, en profitait pour se servir des doses à assommer des bisons polonais, on a commencé à parler vraiment, c'est-à-dire à se parler vrai. On n'aurait pas dû.
On aurait dû rester dans le vague flou, dans le non dit pépére, dans le tu de ce qui est tu, confortable…
C’est fou ce qu’on emmagasine, ce qu’on entasse. C’est impensable ce qui se trouve dans les remises, c'est dément, tout ce qu'on aurait juré avoir enfoui dans des hangars géants et qui, alors qu'on les pensait à jamais perdus peuvent ressortir d’un coup, d’un mot d’une phrase, d’un souvenir. Toute ce mille feuilles de petites rancoeurs, de mesquineries minables, de honte bue qui ne demande en fait qu'à jaillir, voire parfois péter au visage de qui les remet au goût du jour...
L'air de ce mi-Octobre était doux, il y flottait une ambiance de grand ménage  d’automne. Un air  d’avant les premiers froids, celui d’avant le début des brumes, celui qui donnait envie d'ouvrir grand les placards, de tout déballer, de farfouiller dans le fin fond des armoires, de faire le tri, d’évacuer, de s’alléger avant la traversée des glaces, avant la venue de l’hiver et des banquises du coeur... Ces deux, là, se sont mis au diapason, à croire qu’ils étaient d’inventaire. En deux heures, ils allaient tout passer en revue. Certains fantômes s'en sont époussetés... Rien de ce qui leur est arrivé en commun tout au long de ces dix dernières années n’a pu résister. Ils ont tout mis dehors, jusqu'aux vieux planchers de tiroirs et ce ne fut pas joli, joli à entendre... Ah, ils en avaient, à se livrer des reproches et du ressentiment, ces deux là...
Jusqu'à cet instant précis où... Couille molle… Il m’a traité de couille molle. Enfin, il a juste osé un : « Tu ne serais pas un peu couille molle, toi ? Ça, je l’avais bien entendu, au delà de toute raison, ce n’était pas la peine qu’il le répète… Hé bien, il s’était fait plaisir, enhardi qu'il était par son petit courage tout neuf. J'avais été profondément blessé par le "molle"... Je crois que j'aurais préféré n'importe quel autre adjectif. Molle! Quel manque d'invention! Quelle facilité! Utiliser une injure surgelée, une courante, banale, limite… molle. Le signe évident, qu'entre nous deux la situation devenait, désormais, grave.
Molle?
La massette que j’avais bien en main a suffi largement pour péter son pare-brise, avant la fin de son demi-tour. Du coup, à son passage à ma hauteur, je me suis offert sa fenêtre côté passager pour faire bon poids. Et ainsi, résolument pulvériser son "molle", le faire voler en éclats… Si on se mettait à s'injurier aussi niaisement que tous les autres, c'était bien le signe d'un profond malaise entre nous. Dire qu'avec couille plate, voire même couille torve sa bagnole aurait encore toutes ses vitres et je ne l’aurais sans doute pas perdu.
C'est pas demain qu’on allait recauser en amis sincères, lui et moi.
Cette fois, on s’était tout dit.



03 octobre 2012

Les dents de la mère.


Pour les Impromptus de la semaine. Le thème obligeait à glisser cette phrase: Je jette à la mer mes dentelles...

Je jette à la mer mes dentelles…
Oh ça me rappelle une légende !
Raconte, raconte!

Venez, asseyez vous mes amours, Opa va vous la raconter:
On raconte encore dans une île éloignée de cet archipel perdu, bordée par d’immenses falaises une terrible légende qui veut que dans des temps anciens, lorsqu’un vieillard qu’il soit homme ou femme se sentait devenir inutile, lorsque son travail pour le village n’était plus rentable, lorsque sa présence dans la communauté des hommes commençait à perdre de son sens en somme lorsqu'il devenait une bouche à nourrir il prenait la décision de se faire amener au soir de la dernière pleine lune de l’année au bout de la plus haute prairie au ras de l’immense falaise battue par les flots tumultueux. Son fils ou sa fille ou l’adulte le plus proche de lui dans la lignée devait l’accompagner. Il avait bien pris soin d’emporter sur lui quelques uns de ses objets préférés et surtout, surtout, dans une petite boîte en ivoire les dents qu’il avait perdues tout au long des dernières années de vieillesse, mais qu’il avait précieusement conservées pour cette dernière soirée. Ils passaient cette nuit ensemble se rappelant les souvenirs de leurs vies communes, se transmettant les secrets du village, les histoires enfouies, les liens de parentés restés cachés et tout ce qu’il y avait à se transmettre avant une éventuelle disparition.
Ils avaient aussi apporté de quoi boire et manger et ils allaient se le partager tout au long de cette dernière nuit.
Au matin, la vieille personne se lèverait et s’approcherait de la grande falaise.
L’autre, alors lui demanderait :
___Que fais-tu, maintenant ? Quel est ton choix?
En saisissant, dans les replis de ses vêtements la petite boîte en ivoire, en la jetant dans les flots :
 ___ Je jette à la mer mes dents, elle dirait dans un souffle que désormais plus rien ne gènerait…
C’est lorsqu’elle prononcerait précisément cette phrase en accomplissant le geste que son successeur fils ou fille ou le premier adulte dans la lignée s’approcherait d’elle, lui poserait les mains sur les épaules et, sans crainte mais avec détermination la pousserait dans les ténèbres du vide de la falaise…
Ensuite, le rituel accompli, après un instant de recueillement il redescendrait au village et leur apporterait la triste nouvelle : C’est fait.

S’il pleuvait au long du jour suivant, c’est que l’âme de l’ancien était  bien arrivée dans les contrées du grand repos...


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