03 octobre 2012

Les dents de la mère.


Pour les Impromptus de la semaine. Le thème obligeait à glisser cette phrase: Je jette à la mer mes dentelles...

Je jette à la mer mes dentelles…
Oh ça me rappelle une légende !
Raconte, raconte!

Venez, asseyez vous mes amours, Opa va vous la raconter:
On raconte encore dans une île éloignée de cet archipel perdu, bordée par d’immenses falaises une terrible légende qui veut que dans des temps anciens, lorsqu’un vieillard qu’il soit homme ou femme se sentait devenir inutile, lorsque son travail pour le village n’était plus rentable, lorsque sa présence dans la communauté des hommes commençait à perdre de son sens en somme lorsqu'il devenait une bouche à nourrir il prenait la décision de se faire amener au soir de la dernière pleine lune de l’année au bout de la plus haute prairie au ras de l’immense falaise battue par les flots tumultueux. Son fils ou sa fille ou l’adulte le plus proche de lui dans la lignée devait l’accompagner. Il avait bien pris soin d’emporter sur lui quelques uns de ses objets préférés et surtout, surtout, dans une petite boîte en ivoire les dents qu’il avait perdues tout au long des dernières années de vieillesse, mais qu’il avait précieusement conservées pour cette dernière soirée. Ils passaient cette nuit ensemble se rappelant les souvenirs de leurs vies communes, se transmettant les secrets du village, les histoires enfouies, les liens de parentés restés cachés et tout ce qu’il y avait à se transmettre avant une éventuelle disparition.
Ils avaient aussi apporté de quoi boire et manger et ils allaient se le partager tout au long de cette dernière nuit.
Au matin, la vieille personne se lèverait et s’approcherait de la grande falaise.
L’autre, alors lui demanderait :
___Que fais-tu, maintenant ? Quel est ton choix?
En saisissant, dans les replis de ses vêtements la petite boîte en ivoire, en la jetant dans les flots :
 ___ Je jette à la mer mes dents, elle dirait dans un souffle que désormais plus rien ne gènerait…
C’est lorsqu’elle prononcerait précisément cette phrase en accomplissant le geste que son successeur fils ou fille ou le premier adulte dans la lignée s’approcherait d’elle, lui poserait les mains sur les épaules et, sans crainte mais avec détermination la pousserait dans les ténèbres du vide de la falaise…
Ensuite, le rituel accompli, après un instant de recueillement il redescendrait au village et leur apporterait la triste nouvelle : C’est fait.

S’il pleuvait au long du jour suivant, c’est que l’âme de l’ancien était  bien arrivée dans les contrées du grand repos...


25 commentaires:

*Terre indienne* a dit…

Cette histoire me rappelle le film japonais
"la balade de Narayama".

Vos textes sont souvent aigre-doux.
Bonne journée!

Chri a dit…

@ Terre indienne: Oui, en droite ligne... Je l'ai revu cette semaine... Les mêmes émotions...
Aigre doux, j'aime assez et pas seulement en cuisine. Merci.

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS a dit…

Je vais devoir bientôt me diriger vers une falaise !

Roger

Chri a dit…

@ Roger La légende voulait que ce n'était que lorsqu'ils devenaient inutiles qu'ils s'y dirigeaient... Vous en êtes très très très très loin!

Anonyme a dit…

Belle histoire !
Marie

M a dit…

A l'opposé de Natsume qui veut sauver les âmes en perdition dans "le coeur régulier" de Olivier Adam. Jolie légende, Opa ! Qui donne envie de voir la balade...

Anonyme a dit…

Aaah oui, c'est aigre aigre !
Mais c'est bien balancé!
Moi je ne suis pas comme Roger: je ne vais pas jeter mes bas Dim à la mer de sitôt!
Papi

véronique a dit…

je veux que mes enfants fassent la même chose avec moi :o(
elle est super gaie votre histoire Chri !

Chri a dit…

@ Véronique N'est-ce pas? Avez vous vu le film? La balade de Narayama... Une merveille!

Entendu une histoire qui m'a bien fait rire l'autre matin: Un type dit à un autre ce matin, je me suis réveillé et tout allait très bien, j'étais heureux, mais heureux! Alors qu'as-tu fait? Je me suis recouché et j'ai attendu que ça passe...

@Marie Efficace!

@ M A ne pas louper, celui-là de film! L'histoire s'en inspire directement, je l'ai revu cette semaine.

@ Papi Ce serait dommage c'est plutôt sexy! Mais papi en bas Dim j'ai du mal...

clo a dit…

Oui ,ça donne a penser quand même...une façon somme toute d'accompagner l'autre jusqu'au bout du chemin..c'est plus sain peut être que de finir dans un hôpital ou autre délice seul comme un ..vieux..
J'aime bien votre histoire..
Bonne soirée a vous..:)

Chri a dit…

@ Clo Merci Clo...

Au moins, on ne retrouve pas, des mois après, le corps desséché du malheureux vieillard mort seul dans son lit... Plus dur mais plus humain, c'était tout le sens de la balade de Narayama...

Tilia a dit…

« En Afrique, quand un vieillard meurt c'est une bibliothèque qui brûle. »
Amadou Hampâté Bâ

Les livres sont là pour conter des histoires aux petits enfants, pas pour être balancés à la flotte. Même quand ils sont un peu abimés, les livres ont toujours leur utilité.

Chri a dit…

@ Tilia Narayama est un nom japonais. Dans le film, les vieillards devenus bouche à nourrir (c'est pour cela qu'elle se brise, elle même les dents sur la margelle du puits sont amenés au pied d'une montagne et laissés là)...

Brigitte a dit…

Je ne connais pas le film dont tu parles Chri mais la légende me plaît beaucoup.
Roger tu exagères beaucoup, je trouve ,tu es encore loin d'être inutile.
Finir seul comme un vieux ...l'horreur ...

Chri a dit…

@ Brigitte Il est à voir le film! Il se passe au moyen âge, dans un village perdu du Japon et c'est magnifiquement filmé et très émouvant.
Je suis d'accord Roger est loin très loin d'inutile!
Finir seul est horrible comme un vieux, ou pas.

odile b. a dit…

Au risque d'être "longue" (une fois n'est pas coutume !... ), j'en rajoute, dans le sens de la citation de Tilia : deux citations issues de la tradition orale en pays dogon, elles accompagnaient les photos géantes de Föllmi au Festival de La Gacilly, l'autre année, en écho à celles bien connues de son gros pavé "Origines - 365 Pensées de Sages Africains"
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"Je ne dois pas rejeter un bâton qui m'a accompagné
pour un autre mieux taillé, trouvé l'après-midi,
car le premier contient déjà une part de mon histoire"
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"Délivré de sa condition terrestre, l'ancêtre est pris en charge par le couple régénérateur. Le mâle le reconduit au fond de la terre, dans les eaux matricielles de sa compagne. Il se replie comme un foetus, se réduit comme un germe, atteignant la qualité d'eau, semence de Dieu, essence des deux génies".
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Où est le mieux ? où est le "moins pire" ? :
- les conduire à Narayama, au ras de la falaise, comme le veut la coutume, et les pousser d'une chiquenaude, avec ou sans dents-(elle) ?
- offrir leur dépouille aux vautours au sommet de l'Himalaya ?
- les laisser se dépatouiller seuls en leur passant en boucle Brel / Les Vieux en fond sonore ?
- les faire rentrer, de gré ou de force, à l'hospice sordide, se casser les dents sur la bouillie infâme et hâter leur plongeon ?
- leur remettre le dentier pour qu'ils n'aient pas ce menton en galoche insoutenable sur le lit du funérarium ?
- ou bien encore... opter pour "la solution esquimau" ("Un bout de glaçon, un coup de pied dedans et hop ! Bon voyage !'... ou, à défaut de banquise, "souhaiter qu'une épidémie emporte tous les vieux cet hiver"...)
>>Narayama - Pascal Garnier remix

Au-delà de la notoriété ou l'esthétisme d'un film, autant de questions qui me touchent, la septentaine arrivant, même si je suis, moi-même, "vaccinée"...

Chri a dit…

@ Odile En tant que très très jeune grand père et bientôt pour la seconde fois, je me sens assez "touché" aussi par la question.
Hors de question que je meure. Encore moins seul.

Brigitte a dit…

Le problème Chri c'est que nous mourrons tous ...Mais le plus tard possible évidemment et pour moi en bonne santé et pas seule non plus !!!
La société actuelle, touchée par le jeunisme, occulte beaucoup trop la fin de vie .
J'ai moi aussi des petits enfants que je veux encore voir grandir et un à naître en Mars prochain...
j'essayerai de voir ce film ;
Bonne soirée

odile b. a dit…

Ouah !
Alors, je fais mienne l'expression : "Bienvenu au Club, Chri !!!"
Pour sûr : même si tout ça nous rajeunit pas... hors de question qu'on meure :)))

Tilia a dit…

Je m'apprêtais à parler du véritable sujet soulevé par ce billet lorsque, à l'instant même où je commence à taper, j'entends à la radio le thème de ce soir pour l'émission "Le téléphone sonne" de France-Inter : la fin de vie.
J'écoute l'émission, puis je reviens vers vous

Tilia a dit…

Pas appris grand-chose au "Téléphone sonn", si ce n'est que le problème est sacrément épineux :((
Le journaliste a commencé par rappeler que l'auteur de la loi Leonnetti lui-même convient que dans les cas dramatiques, il faut prévoir une sédation terminale.
Les résultats d'un sondage du Pelerin montrant que "86 % des personnes interrogées se disent plutôt ou très favorables à la dépénalisation de l'euthanasie" a également été évoqué.
Quant à la mise en application de l'amendement de la loi en faveur d'une sédation terminale, c'est la pierre d'achoppement sur laquelle bute les médecins qui, ayant prononcé le serment d'Hippocrate, ont pour dilemme de ne pas prolonger abusivement les agonies, tout en ne provoquant jamais la mort délibérément.
Finalement, c'est cet article de Libé qui me semble cerner au mieux ce sacré problème.

Chri a dit…

@ Tilia Merci pour tous ces liens qui aident à la reflexion!
Ce qui me tord moi, ce sont les petits vieux morts séchés depuis des mois qu'on retrouve par hasard... Une fin de vie effroyable...

Brigitte a dit…

Tilia merci pour ces liens et surtout celui de Libé ,très intéressant et complet

véronique a dit…

pas vu ... mais sur votre conseil, j'irai

Chri a dit…

@ Véronique, A la pagode peut-être...

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