24 octobre 2012

Un autre monde.


Pour les impromptus littéraires de la semaine. Le thème était: Un autre monde.

J’avais fini de travailler un peu plus tôt que d’habitude. Je faisais partie des rares privilégiés qui avaient encore  gardé le leur.
Une journée éprouvante pour les nerfs comme pas mal d'autres surtout depuis le début de cette crise qui, décidément n'en finissait pas de frapper à grand coups de poings et toujours sur les plus faibles d'entre nous. L'avidité, la cupidité, la rapacité de ceux qui s'étaient enfermés à double tour dans la salle des commandes, nous avaient conduit là où nous en étions et pour les déloger de là-haut, il allait falloir s'employer. Eux continuaient d'amasser pendant qu'en bas, les pays étaient à cris et à larmes.
J’étais sorti et avant de monter dans ma bagnole, j’avais levé les yeux au ciel. Pas un nuage. Un immense à plat bleu. Aucune contrariété aucun empêchement. Un vertige de paix et d'illusion. La dépression qui nous avait arrosé toute la nuit avait laissé sur les trottoirs des flaques grandes comme le Lac de Genève. Pour avoir plu, il avait plu. Une mer verticale comme disait l’autre. La terre d’ordinaire si sèche semblait gorgée d’eau comme une éponge sale et des torrents de boues maintenant séchées traversaient les avenues en pente. On entendait partout chanter les rigoles d’évacuation les plaques d’égouts étaient soulevées et en passant sur les ponts, on jetait un œil à toute cette terre liquide qui lentement dévalait. Il en était tombé une bien bonne.
Et puis, au matin, la pluie avait cessé net, le vent s’était levé. Il avait soufflé toute la matinée comme une balayeuse géante. Imprévisible, il avait callé. Comme il était venu ? D’un coup. Comme une promesse de menteur.
Les températures mises à mal pendant l’épisode pluvieux avaient, alors regrimpé en flèche. Il faisait doux. Le chaud s’était amené par les épaules et avait enroulé toute la nuque, puis il était descendu le long du dos, s’était appesanti sur les lombaires qu’il avait longuement enveloppées. Cette sensation très agréable d’une chaleur qui apaise. Je l’ai retrouvée dans l’habitacle chauffé à blanc depuis le matin.
J’avais roulé pendant quelques kilomètres et j’étais allé m’installer à la terrasse d’un café plein Ouest inondée de ce soleil déclinant d’automne qu’on avait cru définitivement perdu. Fin Octobre, dans le pays c’était la bascule. Finies les longues soirées ensoleillées, l'autre là, le chaud se couchait de plus en plus vite, comme s’il se mettait à craindre le froid des débuts de soirée. Un beau matin, nous le savions tous, nous allions nous réveiller et ce serait l’hiver. Mordant, vif et pinçant. Terne, gris et gelant. En cette fin d’après midi là, il n’y avait pas grand monde dans les rues, personne, en tous les cas pour marcher vite les épaules courbées. Non,  les gens avançaient en lenteur et se regardaient puis se saluaient d’un geste, d’un sourire. Ils se disaient, en se parlant même sans se connaître : Il en a fait une belle de chavane cette nuit vous avez entendu ça ?  Ils se parlaient de la pluie et du beau temps vite  revenu. Il était difficile de penser que la majorité d'entre eux en pinçaient pour l'exclusion et le rejet, et pourtant... Deux chiens en liberté se baladaient, un la truffe joyeuse courait après l'autre le cul accueillant. La pharmacienne en blouse blanche, un arrosoir à la main s'occupait de ses deux bacs dans lesquels tentaient de pousser de malingres cyprès. Avec ce qu'il était tombé cette nuit, elle allait tout simplement les noyer. D'une fenêtre pendait une couette à grosses fleurs mauves. On peut dormir encore avec ça au-dessus? Un gamin revenait de la boulangerie une chocolatine à la bouche. Personne ne la lui avait arrachée. Deux touristes à la peau rose en habits d'été suivaient chacun une grosse glace à trois boules vertes et roses. Certainement des anglais.
J’avais commandé un truc à boire, frais de préférence. Un thé glacé sans sucre. Je vieillissais, sans doute. J’avais acheté le journal et je l'ai parcouru en entier. De la première à la dernière page. De Charybde en Scylla. J’avais tout lu des  nouvelles qui venaient d’ailleurs, qui disaient toutes ces furieuses folies meurtrières et ces violences et ces acharnements et ces drames et ces catastrophes et cette souffrance, partout aux dix coins de la planète… A part cette place, il n'y avait guère d'endroit qui soit un peu paisible, sans la menace d'aucune bombe, d'aucun attentat, d'aucune répression sanglante.

Alors que des larmes me montaient aux yeux, alors que mon cœur commençait à se serrer dans l'étroit de sa poitrine, au souffle, désormais, plus court, j’ai replié le journal et masqué ses désespérantes nouvelles. D’une des fenêtres grandes ouvertes de la placette les premières notes de la chanson d’un vieux groupe de rock français aujourd'hui perdu corps et biens, sonnerie comprise, me sont parvenues…
Ici, dans ce village, à l'abri, tous ceux qui passaient sur la place se sont mis à rêver avec eux.



8 commentaires:

M a dit…

Parler de la pluie et du beau temps, comme une métaphore pour dire que de toute façon on n'y peut rien... à part rêver.
Ça me fait penser à un reportage sur l'intelligence potentielle des pieuvres, capables d'aprentissage mais incapables de transmettre à leur descendance... A croire qu'on n'a pas évolué beaucoup plus.

M a dit…

PS : Pas eu le temps de visiter la petite échoppe : à peine ouverte sitôt fermée ! C'est que le commerce va mal mon bon Monsieur...

Chri a dit…

@ M Je l'ai vu ce reportage mais dans ce que j'ai vu on les disait capable d'apprendre et là, on a intérêt à faire gaffe! Finies les salades de poulpes!
La boutique va réouvrir, bientôt!

Tilia a dit…

Zut et zut ! mon second commentaire est parti à la benne, je ne sais pas comment...

De mémoire, je me souviens que je disais qu'on peut toujours rêver d'un monde meilleur, débarrassé de toutes ses turpitudes et de ses croyances imbéciles. Seulement, la chanson finit par « Dansent les ombres du monde »...
Pas gai comme commentaire !

Chri a dit…

@ Tilia Dites moi quand c'est comme ça, je les reçois par mail!
Le commentaire n'est pas très gai mais l'histoire non plus, alors comme ça! Un partout la balle au centre!

Anonyme a dit…

dis, la dame de l'autre jour, là, pas capable d'apprécier le rythme, elle devrait relire, peut être qu'elle comprendrait comment on raconte en deux fois rien et trois photos...
Marie.

clo a dit…

J'ai passé un long moment cette nuit sur votre blog ,a savourer vos ecrits...
j'y ai pris un grand plaisir..:)
Je vous souhaite un bon dimanche ,le dernier d'octobre , juste avant l'hiver ,qui se faufile sournoisement ce matin dans les rues..breee..finit les douceurs..
Le journal a mauvaises nouvelles peut eventuellement servir a allumer un bon feu de cheminée..
Merci a vous d'etre là..:)

Chri a dit…

@ Clo: Oh... merci à vous Clo.

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