26 août 2011

Fin d'artifice...

Le noir profond de la nuit venait d'envahir le monde. 
Bien avant, le soleil s'était, cercle rouge, abimé en mer en ayant foutu le feu à tout l'horizon. Ne nous arrivaient plus, de là-bas, que des nuages noirs de désillusions.
Le type, lui, est arrivé, sous l'immense porche à paillettes du casino, celui qui sert à abriter les clients descendant des grosses bagnoles noires, tranquillement, sans nervosité particulière, comme un client banal. Il a passé la porte tournante sans fébrilité, normalement, sans toucher aux parois de verre, pour qu'elles continuent de tourner. Il a salué de la tête le gars de la sécurité qui se la jouait agent secret avec son micro au poignet et ses lunettes de soleil à une heure où le soleil était dans de beaux draps depuis un bon moment. L'homme qui s'avançait était habillé d'un costume un peu vieillot, d'une coupe ordinaire, une cravate grise pendouillante sur une chemise qui, en son temps, avait été blanche. Il tenait un sac plastique à la main. Ça oui ça aurait dû  surprendre. Hé bien personne n'y a porté attention. Pas même le James Bond normand. Comme dans la vie, quoi... En général, personne ne le remarquait. Quand il entrait dans un bar, dans une banque, à la poste on ne lui manifestait aucun intérêt. Il devait d'abord, lui, appeler, demander, se racler la gorge, envoyer un signe de sa présence pour qu'on daigne lèver les yeux sur lui, pour que de mauvaise grâce on abandonne ce qu'on était en train de faire et  s'aperçoive de sa présence... Pour lui, mais pour des tas d'autres c'était comme ça. Lui, et la plupart ne l'avaient pas: Le charisme? la lumière? Une aura? Un don? Comment appeler cette chose très particulière que d'être de suite remarquable dans une foule, une queue ou bien une salle, fut-elle bondée...
Il a filé droit vers la caisse, il connaissait visiblement bien les lieux et là, on a commencé à y prêter un poil attention. De son sac plastique, il a sorti un semblant de fusil de chasse amputé aux deux bouts, crosse et canon. Il ne s'est couvert le visage d'aucune cagoule mais il a pointé son escopette de voyage droit sur le joli visage de la caissière. Bien sur elle a eu l'air paniqué, ça s'est vu dans son regard. Évidemment, des larmes lui sont venues, mais elle n'a rien crié. Elle s'est penchée sur son comptoir et lui a remis une liasse qui trainait là. Il a semblé satisfait puisqu'il a reculé. L'autre, le karatéka de pacotille, à l'entrée, était plat comme une limande, la bouche à son poignet, en train d'appeler des renforts et les rares clients qui ont vite compris ce qui se tramait dans le secteur ont fichu le camp en courant comme des hystériques. Quand il est arrivé sur le parvis de casino, une estafette de bleus se rangeait, enfin se rangeait... parcourait le terre plein central à toutes blindes arrachant au passage le tronc du palmier... 
Il a pointé son arme vers elle et a tiré, d'une main, une fois. Une seule. Un gros trou béant dans la porte et le bras d'un gendarme en sang. Alors, il s'est dirigé vers SA bagnole, une  SEAT IBIZA hors d'âge, il l'a mise en route après avoir perdu pas mal de temps pour retrouver ses clés au fond de sa poche et il a démarré. Il a tiré une deuxième cartouche au passage au ras de l'estafette. Un autre trou dans l'autre porte et tout le monde à nouveau au sol comme des crêpes au sucre. Puis sans que les pneus crissent sur le goudron, il a filé vers Trouville. Au Rond Point des anglais, à la sortie de la ville, ils avaient monté une sorte de barrage. Il s'en  est pas mal foutu. Il a foncé droit sur le vert du milieu et a balancé au passage deux coups de fusil vu qu'il avait eu le temps de recharger son engin pendant la longue ligne droite menant du casino. Les gendarmes  présents ont bien essayé de riposter mais ils n'ont rien touché, ni personne. Ne toucher à rien, c'est encore ce qu'ils faisaient de mieux! Sauf que l'un d'eux s'est entaillé une main sur des débris de pare-brise, rien de grave.
Malheureusement, au croisement de la D834, c'est une autre paire de manche qui l'attendait. Deux bagnoles de la BAC de Deauville. Appelée en renfort, ravie dès que ça pétarade... Des cow boys à la mauvaise réputation armés comme des chasseurs de sangliers le jour de l'ouverture à la coccinelle...
C'est la troisième balle qu'il a reçu en plein tiroir du buffet qui l'a tué. La Seat est allée s'écraser mollement contre le mur du haras de Neuville... 
Quand les flics ont vu son âge sur la carte d'identité qu'il avait dans son portefeuille, ils n'en sont pas revenus: 
___ La vache, ça lui fait soixante quinze, non, soixante seize ans. Merde. Mais c'est un vieux en retraite...


Chez lui, dans le modeste et vieillot pavillon de la grande banlieue de Vire, au ras des pommiers, on a retrouvé un mot griffonné à la va-vite, glissé sous la coupe de fruits en pâte de verre posée  sur la toile cirée de la table de la salle à manger:
J'emmerde les gendarmes de Vire et surtout le chef T.(illisible) qui m'a flashé deux fois cette semaine à la sortie de Dives. Dites lui bien que c'est un fameux con! Pour toi, mon connard de gendre, tu peux te foutre de moi, mais j'ai toujours détesté Derrick...


Suivaient encore quelques mots que les experts ont mis un temps fou à déchiffrer tellement c'était écrit avec rage. Ils disaient:


Marre de cette vie de merde... Je m'ennuie à mourir... En beauté, finir...


11 commentaires:

Nathalie a dit…

Ben oui, ça sentait la fin de vie choisie. Du panache? En tout cas faire une bonne fois ce qu'on a depuis longtemps envie de faire, en sachant que ça mettra en branle tout le schéma connu et que la fin viendra vite.

Je comprends.

Chri a dit…

@Ce fait divers m'a fait penser à ça. Un choix (?) de finir en feu d'artifice...

Tilia a dit…

On peut comprendre, mais pas approuver.

Lautreje a dit…

C'est un suicide déguisé... dommage pour les dégâts collatéraux !! Tant qu'en France, on n'écoutera pas ou si peu ce que les vieux ont à dire, on ne pourra pas les aider à vivre le moins douloureusement possible la grande vieillesse.
Moi non plus j'aime pas Derrick !

Chri a dit…

@Tilia: Il n'est bien sur pas question d'approuver mais, peut-être de raconter...
@Lautreje: Ce qui ne sert plus est jeté...

Chri a dit…

PS: Logique libérale...

Tilia a dit…

Raconter, bien sûr ! et vous le faites fort bien.
La solitude engendre l'ennui, c'est fatal. À moins d'avoir accumulé assez de ressources en soi pour s'occuper d'un rien comme dans "la première gorgée de bière".

Chri a dit…

Sacré Foulquier qui a chanté tout un album avec des chansons de... Allain Leprest et qui sait ce que traverses veut dire...

véronique a dit…

heureusement que tous les suicidaires ne choisissent pas cette technique ... vous imaginez !
mais vous racontez bien !
Journaliste vous auriez pu le faire aussi !!!! (référence à mon ptit commentaire de votre note suivante)

clo a dit…

Un fait d'hiver...histoire d'une solitude glacée..c'est peut être ça qui l'a rendu givré...
le monde parait froid parfois Mr Chri..

Chri a dit…

@Clo: Les faits divers sont des révélateurs de l'ambiance générale, non?

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