18 novembre 2012

L'accident.


Je n’avais rien vu de l’accident. J’en avais seulement perçu, de façon diffuse, certains signes.
A deux trois bagnoles devant la mienne, le crissement des pneus pendant un coup de frein, le tangage de la voiture sous l’effet du blocage des roues, la fumée sur l’asphalte noirci, une odeur de gomme brûlée, le choc, l’effroyable son d’un choc sur une carrosserie et l’arrêt de la bagnole heurtée en travers de la route. Dès que devant moi les feux avaient commencé à rougir, j’avais bondi, les deux pieds sur la pédale du milieu. Trop vite, j’allais comme toujours trop vite. Non pas parce que j’étais pressé mais parce que j’étais en retard. Mes pneus aussi, s’étaient mis à crier dans les aigus. Mon engin avait fini par s’arrêter, les deux roues avant dans l’herbe haute du bas côté. J’étais sorti en quatrième et je m’étais approché. Dans la bagnole tout semblait aller bien. Le type qui conduisait se frottait le front derrière l’airbag qui s’était gonflé au bon moment. Mais il n’y avait de sang nulle part. Dans le bas côté, en revanche, c’était une autre histoire…
Derrière, sur la route, en passant au niveau du lieu de l’accident, des hyènes et les vautours, avec le visage de tout le monde, brandissaient leurs portables à bouts de bras et essayaient de faire des images qu’ils devaient souhaiter les plus macabres possibles. Dans cette époque devenue folle, chacun se croyait photographe, beaucoup se pensaient écrivains et tous rêvaient de la célébrité. Au lieu de descendre et de venir filer un coup de main, ils se contentaient les charognes de prendre des images ! Pour les vendre ? Pour s’en repaître ? Pour s’en souvenir ? Pour dire : J’y étais ? En fait comment s’en étonner ? Il y en avait tant et tant pour regarder des postes de télé…
Je l’ai vue de suite, la victime. Elle était allongée, vaguement tordue sur le vert de l’herbe. Je me suis approché. Je l’ai prise dans les mains, délicatement, je ne voulais pas en rajouter. Elle ne disait rien. Pas un cri. Rien. J’avais cette chose minuscule dans la main, un membre vaguement repliée sous le corps, elle était molle comme une feuille de salade cuite. Je me suis mis à genoux dans l’herbe. Je tenais le monde en souffrance là dans le berceau de mes mains.
Le reste de l’univers n’existait plus. Finie la marée noire, terminé les spéculateurs sur les finances grecques ceux là, entre parenthèses, si on leur coupait les doigts à chaque fois qu’ils pianotent, ça les empêcherait de tripoter les pavés numériques de leurs ordinateurs, évacuée la fonte des banquises, évanouies les révoltes de la faim… Tout était concentré là. Le monde était concentré dans cette fourrure molle, couleur crème de marron. Un écureuil. Il a au moins une patte cassée et plus. Il faut l’emmener d’urgence chez un véto. Il faut le sauver. Il le faut. J’ai tout essayé. J’ai massé son petit buste pour que le cœur reparte, je l’ai enveloppé dans un mouchoir, je suis remonté dans ma bagnole et en klaxonnant comme un dingue, j’ai foncé chez le vétérinaire. Je lui ai collé le paquet dans les mains en lui disant :  Sauvez le ! 
J’ai pensé sans lui dire, je ne voulais pas finir interné:
Et le monde sera sauvé… 
Il s’est enfermé dans sa salle de soins.
Je suis allé m’asseoir dans la salle d’attente. La radio diffusait des nouvelles : Le monde allait toujours autant de traviole. Des millions de litre de pétrole noir et visqueux échappés d’un puits en feu allaient irrémédiablement saloper un éco système hyper fragile, on dénombrait trois morts dans une manif chez les Hellènes, ceux qui avaient survécu à un tremblement de terre sur une île tropicale subissaient maintenant sous leurs pauvres tentes de fortune la saison des pluies, un séisme en Inde venait d’ensevelir quinze mille personnes et en mettre deux cent mille à la rue, une guerre civile en Syrie tuait chaque jour pas paquets, des roquettes déchiquetaient des enfants…
De terribles images en perspective… Comme toujours.
Mais dans les comptes macabres, ne figuraient jamais les petits animaux…

Le type a réapparu quelques minutes plus tard. Il avait la mine défaite. Il s’est approché de moi et ma pris les mains en disant : Désolé, je n’ai rien pu faire, il était trop abimé... 
J’ai juste répondu :  Je sais, j’ai entendu… 


17 commentaires:

Tilia a dit…

Là au moins on sait à quoi s'en tenir. C'est une fiction. Les écureuils ne traversent guère les routes... enfin, je pense !
Pour le reste, par contre, ce n'est hélas pas une fiction. Et le mur se rapproche de plus en plus vite...
Bon début de semaine, Chri

Chri a dit…

@ Tilia Vous ne pouvez pas imaginer combien se font écraser par ici... Ils traversent sans trop regarder et splach... Triste.
Pour le reste oui, on y va droit dedans.
Bon début de semaine à vous aussi, malgré tout.

Brigitte a dit…

Si si les écureuils traversent les routes ,j'en vois régulièrement la traverser ou étendus dessus;
Pour le reste ,que dire sinon que l'on y va doucement mais sûrement ...
Bonne semaine quand même Chri !!!

Anonyme a dit…

Très perplexe à la lecture de cette note. Je crois comprendrre pourtant. toute la différence entre pitiè et compassion. Une morale de proximité quoi. parce que oui, pauvres de nous, nous sommes parfois plus touchés par la souffrance sous nos yeux que par les jeunes gazaouis loin des yeux.
Loin des yeux des médias aussi les suicides grecs, les ensanglantements espagnols, la fraternisation aussi des CRS hispaniques avec les manifestants!Bien à vous Cris,
CR

véronique a dit…

elle est terrible votre histoire Chri .. ce petit animal si pacifique, si joli,si confiant !
pour le reste que voulez vous faire ? l'homme est mauvais et la nature le lui rend bien

Chri a dit…

@ CR C'est ça.
@ Véronique: Si joli mais qui ne peut rien contre une bagnole, son beau pelage ne lui sert à rien!

Nathanaël a dit…

Un écureuil écrasé sur une route c'est un peu un hérisson tombé dans un arbre...ça ferait un billet.idée bizarre. Quant aux allumés du portable c'est eux qu'il faudrait emmener chez le véto qu'il leur rafistole l'égo.
Bonsoir Chri.

M a dit…

Des parallèles percutants !
Période reprises où je rêve ?
Belle soirée Chri, demain sera un autre jour !

Anonyme a dit…

Je viens trop souvent en silence. Aujourd'hui je viens vous dire que votre rythme d'écriture est toujours aussi beau. Certainement autant que votre âme.
Take care.
Lou

odile b. a dit…

Ils sont pourtant rapides et prodigieux en acrobaties, mais hélas, moins à l'aise au sol que dans les branches, et les fous du volant de plus en plus nombreux.
Ici, dans le bois, c'est un autre rythme : ils font sans danger des cabrioles dans les feuilles, mais à 200 mètres seulement d'ici, la traversée de la petite route de quartier pour aller au bois voisin leur est souvent fatale...

Le chouette dessin sur votre page, c'est le dernier chef-d'oeuvre de Samuel ? ou c'est un hélico de secours spécial écureuil blessé ?

Chri a dit…

@ Nathanaël: Merci de votre visite!
Oui, il va y avoir du monde dans la salle d'attente...
@ M Vous ne rêvez pas, malheureusement!!! Ah demain! C'est déjà un autre jour...
@ Lou Et pourtant si vous saviez combien un commentaire fait plaisir! Merci de vos voeux.
@ Odile Quand j'en vois un quyi veut traverser, je fonce sur lui en klaxonnant pour lui faire bien peur. Je le préfère apeuré qu'aplati...
Un hélico (du samu?) sur le mur d'une école de Maastricht...

Anonyme a dit…

C'est l'hélico qui m'a aidé à comprendre la note. Que ne donnerait-on pas pour un dessin de son petit ou de sa patite!Qu'est-ce que ça nous tord le ventre un signe des nôtres!Comment nous sommes attendris et gagas devant cet hélicco tordu ou ce crocodile bienfaisant ou ce papa bancal en pâte à modeler!
Poète celui qui trouve le ton et le son !
CR

Chri a dit…

@ CR Un signe des notres, un signe des autres! Qu'est-ce-qu'on a besoin d'être aimé. Combien nous avons le ventre tordu de ne pas l'être.

M a dit…

Sûr que ce ne sont pas les 4,9166 douzaines de cerises qui le tordent, le ventre ?
J'aime les sourires qui naissent ici pour apaiser les bleus de la vie...

Chri a dit…

@ M ces sourires sont les votres!

Nathalie a dit…

Pas encore un dessin de Simon, cet hélico aux hélices comme des soleils. J'aime à imaginer qu'il s'agit d'un autre enfant aimé.

Désolée pour l'écureil. Bravo pour l'image des i-phones et autres portables braqués sur la victime. Ce n'est pas de la science-fiction, je suis sûre qu'on y est déjà.
Nous c'est un renard qui a rencontré notre phare avant gauche la semaine dernière. Un renard frappé en pleine course. Un vétérinaire n'aurait rien pu faire.

Chri a dit…

@ Nathalie Tu veux dire Samuel? Il trace des traits le petit bonhomme et joue beaucoup avec la tablette de son papa!
C'eût pu être un renard, mon écureuil! Une tragédie! Imagine une maman renard écrasée et sa portée seule au terrier attendant qu'elle rentre...

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