20 août 2014

Au tout début...

Au début, au tout début, quand on a encore des éclats de coquilles dans les cheveux, quand on s'aventure à peine hors du nid, quand on ne sait pas mais qu’on croit tout connaître, quand on voit flou au-delà de sa narine, quand on a lu aucun livre, quand on entre dans l’arène, quand on se pose dans le rond de lumière, quand on monte à l’assaut le sourire aux lèvres, quand on franchit le sommet des barricades tous drapeaux brandis, quand on est innocent, sans rides et sans regrets, quand on en a les mains pleines et le cœur à pendre, quand on se prépare à, enfin, SAVOIR, au tout début quoi, les premières fois qu’on tombe, on dit avec force, certitude et volontiers : C’est avec toi que je veux vivre… On peut le dire plus d’une fois du reste mais à chaque, on le dit vraiment, sincèrement, profondément, en voulant tellement y croire…
Et puis très vite après, quelques années plus tard mais qui filent comme file la lumière ou le vent, quand on a pris des coups, qu’on en a parfois donné, quand on a été maladroit, malhabile, qu’on a blessé, meurtri, quand on s’est enflammé, quand le feu s’est consumé, que le temps l’a éteint, quand on a, sa bosse roulée, quand on en a connu des vertes puis des mûres, quand on a cheminé les traverses, quand on s’est avalé des couleuvres, des râteaux, des claques, des beignes et des soufflets, quand on a souffert, quand on a cicatrisé bref, quand on a, alors, un peu vécu, on a envie de sussurer: C’est avec toi que je veux vieillir. On le veut sérieusement.
Et comme cela ne suffit encore pas, d'après ce qu'ils disent, quand on s’est encore ramassé, quand on a encore déménagé, quand on s’est encore fourvoyé, quand on est allé aux bouts des impasses, quand on se retrouve seul, tout seul, peut-être mais pas si peinard, quand on a fait le tour des nouveaux ronds points, quand on est fatigué de chercher, d’attendre, d’espérer, quand on s’est résolu, vient le temps où on souhaite dire, et là, là, c’est beaucoup moins drôle : c’est auprès de toi que je veux mourir.
Mais pour l’instant, là tout de suite, je me fiche pas mal de tout ce bazar, j’ai seize ans, elle habite à deux pas du lycée, son père est au travail, sa mère aussi, sa sœur à la fac, on sèche les maths ET la physique, j’ai deux heures devant moi pour être avec elle qui est belle comme le jour. J'ai de la fièvre, le coeur battant, je monte la rue, les mains moites, je transpire, je me prépare à sonner, je sens déjà son palier inondé par l'odeur tant aimée de son si doux parfum, Canoë...


Canoë, ça tombe bien, dans le noir de sa chambre, les yeux fermés, nous allons prendre notre temps pour dévaler, ensemble, les rapides de quelques rivières intranquilles…


À B.D.

13 commentaires:

odile b. a dit…

L'éclosion, la sortie de l'œuf : miracle de la vie.
Et toute une vie, aussi, à se le répéter chaque jour.
Savoir ouvrir l'œil, s'émerveiller, tout faire pour garder, conserver son âme d'enfant, voire même... ré-apprivoiser l'enfant blessé...
Apprendre et ré-apprendre, d'abord, à bien vivre avec soi-même, puis à bien vieillir...
CQFD
Ah... Évidemment, hélas, il arrive parfois que l'oiseau écervelé ou insouciant, tout juste sorti de l'œuf avec, encore, "des coquilles dans les cheveux"... (que j'aime cette expression !), trop heureux de savoir voler, peut aussi se crasher contre la vitre dans laquelle se reflétait l'arbre... Ça, oui, c'est dur et difficile à avaler... Tite Clarisse, mon tit' oiseau parisien, qui vient de passer une semaine ici à observer tout ce qui vole, a hurlé : "OH ! TROP INJUSTE !!!" quand elle a entendu "toc" dans la vitre du séjour puis trouvé, dans le parterre dehors, la petite boule de plumes encore chaude, les yeux fermés et les pattes déjà raides...
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Comment ne pas citer Colette :
 «Plus que sur toute autre manifestation vitale, je me suis penchée, toute mon existence, sur les éclosions. C'est là pour moi que réside le drame essentiel, mieux que dans la mort qui n'est qu'une banale défaite... L'heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m'est nouveau à mon réveil chaque matin, et je ne cesserai d'éclore que pour cesser de vivre.»
Allocution de Colette aux étudiants lors de la projection du Blé en herbe en 1954, quelques mois avant sa mort.
=> Une jolie page : "Un alphabet nouveau"
http://www.cndp.fr/presence-litterature/dossiers-auteurs/colette/colette-un-certain-regard.html?tx_cccbrowse_pi1%5Bpointer%5D=2&cHash=da85c886bda77974b77bb8c42668316b

Tilia a dit…

Voilà un bien joli texte qui coule de source en remontant vers. On a envie de souhaiter bonne chance à ce jeune homme s’embarquant sur le Canoë de Dana (le parfum de ma sœur dans les années cinquante) et vogue le canot ;-)

chri a dit…

@ Odile Un beau merci pour le lien qui est un coffre à trésors...

@ Tilia Merci à vous d'amer cette note. Quand il avait dix sept ans c'était dans les années 70 et elle portait toujours Canoë...

M a dit…

Certains jours, même à X fois 17 ans, on se surprend à voir encore quelques coquilles dans les cheveux... C'est comme ça (et c'est tant mieux !)

chri a dit…

@ M Il y en a toujours qui restent même si les éclats sont de plus en plus petits à force d'être bien peignés :-)

Louisette a dit…

Tres joli texte, bon weekend.

chri a dit…

@ Louisette Merci à vous. Bienvenue ici.

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS a dit…

Heureusement, notre propre expérience de vie ne sert vraiment jamais à personne, ou si peu. C'est pas facile la vie, mais la jeunesse en est une bien belle plage. Ce que j'aimerai écrire comme toi, cher Christian. Ce texte, je me le suis approprié et j'ai rajeuni de 60 ans d'un coup. C'est pas tous les jours.
Amitiés.

Roger

chri a dit…

@ Roger Quel plaisir tu me fais ce soir!!!

Anonyme a dit…

Toi, tu devrais lire l'histoire de Rob Roy, ça te plairait...
Marie.

chri a dit…

@ Marie: Rob Roy le brigand des Highlands? J'y vais.

Anonyme a dit…

Non, pas rob roy mac gregor, rob roy PAR mac gregor, un autre, là http://www.gutenberg.org/ebooks/40238

Chri a dit…

@ Anonyme Marie Merci, je vais lire.

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