17 octobre 2009

Un vent, le terrible.

Ce matin, dans la plaine que je parcourais, en long, en large, à pieds, en levant les genoux à cause des herbes hautes, le mistral, en la dévastant s'en donnait à coeur joie. Mais, grâce à lui, la lumière y était tranchante comme le fil d’un sabre d'Hattori Hanzo.
Tout étincelait sous elle, les plumes des pies qui décollaient à mon passage n’étaient que brillance, le noir des ailes des choucas qui s’envolaient à mon approche était un noir luisant, vivant, un noir Soulages, le vert des brins des herbes eux-mêmes était un vert luisant... Les feuilles des arbres qui commençaient leur long voyage faisait comme des pluies fines de feuilles d’or fin. La terre, d’ordinaire si placide en était toute retournée. J’étais sorti bonne heure, juste avant le lever du jour et ce n’est pas l'autre fou furieux qui m’en avait empêché.
Celui-là, il tapait des deux poings sur la table depuis plusieurs jours déjà sans qu’on puisse dire d’où lui venait cette rage. Cinq jours et cinq nuits qu’il bousculait tout ce qui était sur sa route, qu’il donnait des grands coups d’épaules à qui était face à lui, qu’il nous pliait à marcher l'échine courbée, les yeux dans les chaussures. Cinq jours qu’il balayait d’un revers de bourrasque tout ce qui pouvait décoller, voler, qu’il envoyait paître le moindre papier, le moindre plastique, le moindre carton. Voilà cinq jours que ce vent terrible nous avait fait basculer, d’un claquement de doigt, de l’été indien à l’hiver inuit. Voilà cinq jours qu’on avait, TOUS, enfilé, vite fait, écharpes et bonnets, blousons et manteaux. Voilà cinq jours qu’on tapait des pieds devant les boutiques, qu’on recevait des poussières dans les yeux et que nos nez coulaient. Tout ce qui était, hier encore, lenteur et flânerie était devenu vitesse et précipitation. Finies les discussions sur les pas des portes. Ce qui volait s’y engouffrait comme des chapardeurs en cavale. Finis les verres en terrasse, les tables y étaient maintenant empilées, blotties, enchaînées, inutilisables. Finies les balades limaçantes, on s’était mis à marcher vite, à faire fissa, à dropper, à cavaler, à filer droit. Finis les détours par la ville vieille, on allait au plus court d’un point à l’autre. Pire on ne sortait que pour l’essentiel. Finies les portes et les fenêtres grandes ouvertes, on commençait à lorgner d’un œil inquiet le volume du bois restant, à jeter un regard bienveillant sur les radiateurs électriques, à se demander où étaient donc les couvertures… Et cette petite polaire que Décembre dernier j’aimais tant et ne quittais plus? Finies les mises en plis orthodoxes, les coiffures sagement rangées, les chevelures, les crinières et les mèches, s'embroussailleraient comme des jardins abandonnés. Ce que je n'aime pas de ce vent là, c'est ce à quoi il nous oblige. Il nous rapetisse, nous recroqueville, nous ferme sur nous mêmes, nous éloigne des autres, nous fait nous presser. Il est à l'opposé de la flânerie, de l'ouverture du temps pris sur le temps, de la balade, de la truffe à l'air. Il chasse de nous la curiosité, le détour, le "allons voir par là, si ça se trouve..." Il nous pousse à l'efficace, au rapide, au bref, au vite fait, au "dépêchons nous ça caille dehors", au "je rentre, chui gelé". Saleté!
J’étais sorti bonne heure, j'avais quitté le chaud, de dessous la couette d’hiver, malgré le vif du froid, malgré le furieux qui distribuait ses gifles, malgré ses ronflements ronchons. Ce qui m'avait fait bondir de dedans mon demi sommeil, de dessous le douillet des plumes? J'avais été réveillé par une colère. Une bien vilaine rougne dont je n'ai pu savoir d'où elle m'est venue. Une queue de cauchemar? J'avais bien essayé de la chasser mais elle m'était restée collée à l'âme comme un sparadrap de bande dessinée. Je n'avais pas réussi à m'en défaire. Ne renonçant à rien, j’étais alors sorti de bonne heure pour marcher dans le vent et lui offrir cette rage qui m'avait saisi. C'est ainsi que j'allais sentir de près l’haleine de ce maudit qui me l'a fait... chair payée. Pauvre imbécile que tu es! Personne n'entend plus personne quand les mots sont jetés dans le vent!
Quatre heures après, j'étais broyé, rompu et... vidé. De tout.
L'autre comme un soufflet de forge en folie ne s'essoufflait pas de souffler.

Peupliers jaunes

12 commentaires:

amichel a dit…

j'entre ici porté par un coup de vent plein de chaleur triste ...autant en "apporte" le vent quoique vous en disiez chriscot !!

Chri a dit…

@Amichel: A vous, merci de ce que vous apportez!

Anonyme a dit…

Une nuit là dessus ... et le vent, semble-t-il, a effacé les premiers mots de colère. Ou n'étaient-ils que buée sur la vitre, et la fenêtre il suffisait d'ouvrir ?
C'est ce qu'on aimerait croire.
Non, en fait 4 hres il a fallu. Pour reprendre la main.
slev

Chri a dit…

@Slev: Toi, tu me lis sans que j'écrive...!

Nathalie a dit…

Que tu nous le décris bien, notre vent de folie!

Chri a dit…

@Nathalie: Merci... Il nous a bien secoué celui-là, ces derniers temps!

Thérèse a dit…

Une Nature qui aura toujours le dessus, c'est réconfortant.

yvelinoise a dit…

Médire du vent, pour un homme, c'est un peu cracher dans la soupe, non ?

http://webistique.com/media/2009/01/vent-souleve-jupe-femme-016.jpg

Chri a dit…

@Yvelinoise D'accord mais vous parlez là d'une brise légère délicate, discrète, élégante, espiègle, je parle moi d'un malotru violent, mal élevé qui arrache les jupes au lieu de les soulever!

yvelinoise a dit…

Le mistral je l'ai bien connu durant la première moitié de ma vie, soit une trentaine d'années.
Il ne m'a jamais arraché ni robe ni jupe, mais me les a quelquefois bien retroussées, oui !
Depuis ce temps, il a du bien changer ce sacré mistral ;-)

alice a dit…

Je connais bien le vent, celui qui chez moi soulève la mer jusque dans les jardins et sur les routes, fait sombrer les bateaux et emporte les côtes. Le mien est d'ouest, chargé de pluie et de violence, il nous fascine et nous effraie mais ne nous rend pas fous comme ce mistral dont vous parlez si bien.

Chri a dit…

@Yvelinoise: Alors, il s'est envoyouté!
@Alice: Bienvenue à vous! Oui, je confirme! le mistral rend fou! Parce que quand il s'y met, il est dingue lui-même!

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