10 septembre 2014

Hey petit mousse...

Pour les impromptus littéraires de la semaine. La consigne était plutôt précise:
Lors d'un voyage dans une ville étrangère ou d'une promenade dans celle où vous vivez depuis toujours (ville ou village) vous découvrez une maison étrange, qui vous semble un peu particulière sans que vous en compreniez la raison.
Et même si votre histoire se situe dans votre environnement familier vous ne l'avez encore jamais vue.
Vous êtes fascinés, attirés irrésistiblement. Cette bâtisse vous prend le cœur, l'esprit, le corps et vous décidez d'y entrer malgré la crainte insidieuse que vous ressentez.
Et là, l'aventure commence ...

Le soleil et la chaleur s’étaient donnés rendez-vous dans le pays. Bien qu’on soit au cœur de Septembre, il faisait chaud comme en été ougandais. Il en souffrait. Il venait de faire en courant son tour habituel qui partait de chez lui et l’y ramenait en longeant ce qu’ici on appelle sorgue. Un brin de ruisseau qui court entre les champs bordés de cyprès et qu'il arrose. La chaleur était écrasante, suffocante et lui donnait bien de la peine. Elle lui troublait aussi un peu les sens car il finissait pas ne plus savoir s’il avait chaud ou s’il était gelé. Il frissonnait, même. Sur le retour, il allait descendre dans la sorgue et s’y tremper. Comme elle était à treize ou quatorze degrés toute l’année, ça lui ferait un bien fou. Mais avant d’y arriver il fallait encore avaler la longue ligne droite des platanes dont l’ombre tentante couvrait... l’autre côté du chemin. Il soufflait, il transpirait, il suait, il tremblait.
Ce n’est pas qu’il aimait courir, non, ce qui le motivait c’était d’avoir couru. Il en avait encore pour une belle demi-heure avant de se plonger dans le frais. C’est alors qu’il la vit.
Il ne l’avait jamais vue auparavant et pourtant il passait là deux à trois fois par semaine. À l’âge qu’il avait atteint il lui fallait ça mais pas plus. Ses genoux regimbaient, ses chevilles se plaignaient, son dos protestait, ses mollets le regardaient de travers et, quand il enfilait son short, ses cuisses le battaient froid. Il reposait le tout au moins une journée entre chaque sortie.
Elle se dressait là. Il s’arrêta, il s’essuya le visage de la sueur, et il regarda sans comprendre. Comment se faisait-il qu’il ne l’ait jamais remarquée ? Elle était au bout d’une allée bordée de cyprès, massive, imposante. Nulle grille ne barrait le parcours de l’allée. Il pensa qu’il s’était trompé de chemin mais non, il était bien sur l’habituel. Je devais passer là la tête dans l’herbe se dit-il.
Il décida d’aller voir, et il emprunta le chemin de terre. Après une trentaine de mètres il était devant la bâtisse. Il fut surpris qu’elle n’ait aucun des caractères des maisons d’ici. Ce n’était pas ce qu’on appelle un vieux mas. Plutôt une vaste maison bourgeoise anglaise de trois niveaux jusques aux tuiles qui étaient plates et en ardoise. A l’abandon, ou presque. Les ronces agressives et les herbes folles s’en donnaient à cœur joie. Un perron après un escalier de quelques marches et une lourde porte en chêne ouverte. Il monta les marches et entendit une voix qui chantait mais c’était diffus comme très éloigné. Il entra dans un long couloir sombre et le chant se fit plus précise. C’était bien une mélodie. Au bout du couloir un grand escalier qui menait au premier niveau il monta quelques marches et écouta. Le son s’éloignait. Il redescendit et entra dans la première pièce à gauche du hall. La mélodie venait de là. Une comptine ? Il s’enfonça dans le sombre de la pièce seulement éclairée par les rais de lumières entre les lames des lourds volets de chêne. Au fond de la pièce, sans doute ce qui avait été un salon, ça chantait. Il reconnut même l’air. Une chanson enfantine où il était question de mousse. Il s’approcha se faisant le plus discret possible. Il passa le premier salon et entra dans la deuxième pièce. Plus de doute c’est d’ici qu’il venait. Il s’efforçait de faire le moins de bruit possible en marchant malgré l’antique parquet de bois. Il devait bien se débrouiller puisque la voix ne s’interrompait pas.
Il poursuivit…
Alors, dans le coin le plus reculé de l’immense pièce toute vide et presque noire, il se pencha et là, au plein milieu d’une flaque d’eau comme un lac, sans doute le reste d’une fuite de tout là-haut le toit, il aperçut, à genoux sur une boite vide d’allumettes comme sur un canoë, une pagaie empoignée ferme, un bandeau noir masquant son œil droit, une frontale sur la tête qui diffusait devant elle un minuscule trait de lumière, ramant de bon cœur pour rejoindre la rive, un minuscule mulot semblant chanter à tue-tête :


"Hey petit mousse ! Va comme j’te pousse ! Sur les flots bleus… "



Merci Marie-Pierre pour la photographie...


15 commentaires:

brigitte celerier a dit…

au coin d'un rêve la orgue donne un pirate juvénile

brigitte celerier a dit…

la sorgue, pardon

Tilia a dit…

Petite question : auriez-vous lu Autremonde ?
La fin de votre récit me rappelle un épisode de ce célèbre roman de Tad Williams, quand, dans le grand canyon formé par les murs de la Cuisine, les héros réussissent échappent à la noyade dans l'évier en train de se vider grâce à l'intervention du chef indien Allume-tout et qu'ensuite ils combattent ensemble les pirates naviguant sur une saucière afin de récupérer "Petite-Étincelle", le papoose d'Allume-tout, enlevé par les pirates.
Court extrait (librement traduit de la V.O.) :
L'Indien les attendait devant l'une des cases, une boîte d'allumettes deux fois plus haute que lui dont le devant était fermé par une couverture sur laquelle était tissée l'inscription "Pawnee Brand matches" au-dessous d'une tente stylisée.
:-))

Chri a dit…

@ Brigitte Célerier Un pirate d'opérette de pacotille!

# Tilia Non, je n'ai pas lu ce livre qui semble être un classique

odile b. a dit…

On suit, en marchant sur la pointe des pieds... On approche doucement... on retient son souffle, toutes écoutilles tendues... et puis le voilà, ce mulot pirate, pagayant sur une boîte d'allumettes... et on se laisse prendre au jeu... Embarquer dans le rêve !
... ... ...
Juste avant de vous lire, je regardais en souriant un tout petit, petit mulot, (un Vrai !), sur le banc de la terrasse, grimpé sur une feuille morte... Il ne portait pas de bandeau qu l'œil, et ses deux yeux étaient brillants comme des perles de jais, il ne murmurait pas le moindre son et ne semblait pas avoir de grandes ambitions de voyage... Il furetait, visiblement, tout simplement, à la recherche d'une petite graine à croûter....
Manque d'imagination ? J'ai une excuse sérieuse : j'habite ici, depuis 35 ans, "rue de La Mulotière" et les mulots y sont légion... Ça déflore un peu... :-//

Chri a dit…

@ Odile Content que vous ayez embarqué!
Et que font les chats rue de la mulotière?

Tilia a dit…

Bon, alors, je vous le dis tout net, la chute de votre récit est géniale, et j'en redemande !

Chri a dit…

@ Tilia Heu...

odile b. a dit…

Pour répondre à votre question...
"Que font les chats ichi ? Y'a longtemps que le dernier a disparu de sa bonne mort.
Nous l'avons regretté, celui-là... parce qu'il avait sa place dans la maison, malgré son tempérament farouchement indépendant de vrai et pur "gouttière". Nous l'aimions bien. Mais il est certain qu'il avait su faire le vide autour de lui et accomplissait son métier à la perfection. Les mulots de la Mulotière, avaient droit, bien sûr, à ses jeux sadiques de tortionnaire avant d'être réduits à l'état de boyaux délaissés sur le paillasson du seuil de la porte... Il n'était pas rare de le voir se ramener à la maison, tout fier et excité, tenant les ailes frémissantes d'un rouge gorge entre les dents, quand ce n'était pas une libellule vibrionnante qui tentait désespérément d'échapper à son étau, spectacle qui avait le don de faire hurler les enfants... Nous étions dans l'obligation d'équiper les ouvertures de nichoirs à oiseaux de balcons, pour l'empêcher d'y passer la patte. Un vrai chat-sœur... Les écureuils, quant à eux, n'étaient pas, non plus, ses frères : il lui arrivait de les courser jusque dans les arbres, mais eux s'en moquaient un peu, confiants dans leur rapidité à fuir...
Une chose est sûre : jamais nous n'avons eu autant d'oiseaux à la mangeoire en hiver que depuis qu'il n'est plus là... Ni autant d'écureuils à venir nous visiter sur le seuil de la porte...
PS
La "bâtisse étrange", style Château de ma Mère, où le mulot pirate, juché sur une boîte d'allumettes, fredonnait sa chanson, ne devait pas être équipée de baies alu : c'est caractéristique et reconnu : les mulots ne franchissent jamais un seuil en alu... Autant pour nous : malgré notre implantation en plein bois, nous ne risquons pas d'être envahis dans la maison... :-)
En contrepartie, je crains que nous n'ayons jamais le plaisir d'entendre la chanson du mulot-pirate : "Hey petit mousse ! Va comme j’te pousse ! Sur les flots bleus…"
... À moins que, peut-être... qui sait ?..., couchés dans les hautes herbes qui bordent le ruisseau à l'heure de la sieste, on découvre un jour, un canoë en boîte d'allumettes, descendant le courant, accompagné d'un p'tit air connu... "Hey petit mousse"...

Laurence Chellali a dit…

Une très jolie description, je m'y suis crue !!!

Chri a dit…

@ Laurence Merci!!!

@ Odile Vous me régalez!

Anonyme a dit…

Hey !
Je l'aurais gardée pour la 213 006e visite, mais tu es le seul maître à bord cap'tain ! Jolie histoire, dis lui de courir à l'ombre, la prochaine fois !

Chri a dit…

@ Anne de Nîmes Il faudra y arriver à la 213006 ème, ce n'est pas une certitude... Merci pour elle en tous les cas...

véronique a dit…

j'ai presque eu un peu peur moi .. et pourtant, j'ai tenu bon et je vous ai suivi jusqu'au bout, trop curieuse sans doute !
un petit mulot dites vous ! çà chante ces petites bêtes ?
mais si vous le dites, c'est que c'est vrai :o)

Chri a dit…

@ Véronique Mais oui, ça chante, ça rame! J'ai eu une sacrée chance de le voir et l'entendre, c'est tout :-)

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