08 avril 2018

La dégelée.

Nous n’avons rien vu venir.
C’est après avoir tourné le coin de la rue en sortant du restaurant qu’ils nous sont tombés dessus. À ce jour je ne sais toujours pas combien ils étaient. Trois, peut-être quatre, en tous les cas pas moins. Durant toute la séquence, il n’y a eu que très peu de parole, aucune annonce, aucune menace rien que des coups. Pour essayer de les freiner, quand ça a commencé à sentir le roussi,  je me suis juste entendu dire : Déconnez pas, je pourrais être votre grand père, ce qui, après coup, me fait dire que c’étaient des gamins. Le : Ta gueule vieux con reçu en retour me laisse à penser qu’en plus d’être agressifs, ils étaient drôlement perspicaces…  D’abord de grosses gifles sont arrivées, puis des coups de pieds dans les flancs dès qu’on a posé le premier genou à terre. Et le tout dans un silence épais. Après les quelques mots échangés, nous n’avons plus entendu que les coups qui arrivaient avec méthode, application. Ils y mettaient presque du sérieux, en tous les cas de l’efficacité. En quelques secondes ces petits salopards, (là, de suite, je ne vois pas d’autre mot, désolé) nous avaient allongés sur le goudron du trottoir et dépouillés de tout ce qu’il y avait à nous arracher : vestes et blousons, portefeuilles, liquide, montres, bijoux, bagues, dignité, enfin tout.
Nous les avons sentis s’éloigner sans courir vraiment, toujours sans rien se dire alors que nous avions plongé dans un champ d'orties et pour l’instant, nous étions sans douleur malgré l’avalanche de beignes qui nous avait emporté. Le mal viendra après quand l’adrénaline aura reflué.
Ça va ?
C’est elle qui m’a prononcé les premiers mots. Dans un souffle fatigué.
Oui, ça va, si on peut dire, j’ai dit. Et toi ?
Comme toi.
Au-dessus de nos têtes, il y avait déjà quelques passants qui nous demandaient comment on allait et qui s’extasiaient presque : La vache ils ne vous ont pas loupé, vous en avez pris une bonne. Une bonne n’est pas exactement le mot que j’aurais employé mais il fallait reconnaître que la dégelée était gratinée. Le patron du restau était là lui aussi, mais il ne voulait rien savoir. Ça ne s'était pas passé chez lui, c'était dans la rue, il n'avait rien à voir avec cette affaire. Son restau était bien tenu, pas d'histoire chez moi, tout va bien, du reste j'y retourne, débrouillez vous, au revoir m'sieurs dames.
J’ai réussi à me déplier, me soulever un peu et à m’asseoir sur le trottoir, le dos contre le mur de l’immeuble, un type m’a tendu une bouteille d’eau à laquelle j’ai bu deux ou trois gorgées et j’ai lâché dans ma barbe : Putain quarante ans que je me tue à tenter de les rendre moins cons et je me fais démollir comme un bleu. 
Toutes ces années, ils m’avaient vidé de mon énergie, de mon sommeil et ce soir là, ils me piquaient le peu qui me restait, ma montre et mon ego. Au fond, je l’avais mauvaise. Pas tant pour moi. Surtout pour toi qui n’avait rien à voir avec tout ce cirque, ce déchaînement de violence mais qui avait pris autant que moi. J’ai eu l'image lumineuse de te voir distribuer quelques gifles avant de tomber à genoux. 
À cet instant, j’ai essayé de me relever mais je n’ai pas pu. J’avais les jambes comme le souffle, coupées. Je me suis rassis. Je t’ai regardée, tu m’as jeté un œil et je t’ai souri, enfin j’ai grimacé un sourire.
Au loin une sirène, les flics arrivaient, déjà. Ils sont sortis de leur fourgon, ils ont déboulé dans la rue, ils étaient un bon paquet et semblaient plutôt énervés. Après nous. Ils nous ont entouré et nous ont demandé si on voulait appeler les secours, si ça en valait la peine, ont-ils osé dire. On avait interrompu leur partie de cartes?
Et comment ! Il faut qu’on passe quelques radios pour savoir si on a rien de cassé quand même. Le chef m’a lancé : Vous n’avez pas l’air d’être très amochés. 
Très non, mais un peu, j’ai dit. On a reçu une belle rouste. Et puis  on s’est fait dépouiller de tout ce qu’il y avait à prendre.
C’est quand il a commencé à avancer la thèse qu’on l’avait un peu cherché que ce qui, dans un recoin, me restait d’adrénaline s’est versé direct dans mes veines.
On l’a quoi ? Redites ça pour voir ? Sans rire, il a soutenu que oui, finalement on avait un peu provoqué les évènements. Alors, il a tenté de nous prouver qu’à cette heure tardive, à nos âges,  on aurait plutôt dû être chez nous, au chaud, devant la télé que dans la rue, qu’en tous les cas, il ne fallait pas sortir avec nos blousons et toutes ces choses tentantes qu’on trimballait sur nous, qu’il fallait comprendre que les jeunes étaient à cran avec tous ces trucs qu’ils ne pouvaient pas se payer et qu’au final c’était de notre faute. Il avait ajouté, ce crétin, qu’on n’avait pas spécialement intérêt à porter plainte. Enfin, je ne dis pas ça, si ça vous amuse de perdre votre temps vous pouvez toujours essayer mais nous, voyez on a autre chose à faire que de traiter ces trucs là.
Ces trucs, il avait dit ces trucs…
Dites vous que ça n'a rien de personnel, ils se frappent entre eux à coups de marteau, alors vous devriez vous estimer heureux qu'ils ne soient pas armés...
Il a ajouté : Que voulez vous, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur énergie et de leur colère.  Encore un peu, il les trouvait espiègles et facétieux.

Ça ne m’a pas consolé. J’étais à deux doigts de fondre en larmes. Pas seulement parce que j’avais un de ces mal aux côtes...



6 commentaires:

Jean Jacques a dit…

Après les coups..le réconfort d'un grand psy de la police...
Misère.

Je bosse auprès d'ados et/mais je crois comprendre...ce que vous exprimez et ressentez.


chri a dit…

@ Jean Jacques Merci à vous!

Tilia a dit…

Ça sent le vécu.. du moins pour la première partie. Quoique, la seconde n'est pas tout-à-fait improbable. J'espère qu'il ne vous est rien arrivé de fâcheux, genre se faire extorquer la montre ou le portable, voire les deux. Même sans castagne c'est traumatisant.

chri a dit…

@ Tilia: Rassurez vous, Tilia je ne porte jamais de montre...☺️

Brigitte a dit…

Comme si j'y étais mais quelle horreur ... Et le flic bah lamentable !!!

chri a dit…

@ Brigitte Je suis d'accord avec vous. Et le flic, le pauvre il a fait comme tous ce qu'il a pu!

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