04 avril 2011

Nous y sommes. Par Fred Vargas.

Nathalie d'Avignon in photos m'a transmis ce texte de Fred Vargas que je ne résiste pas à partager.

" Nous y sommes " par Fred Vargas

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
Nous avons chanté, dansé…
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés. Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières ( la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.


« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.

De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.


Fred Vargas, Archéologue et écrivain.

16 commentaires:

Nathalie a dit…

C'est bien que tu aies publié ce texte. Il faut vraiment que l'idée d'un changement d'état d'esprit se propage et plus il y aura de relais, plus on avancera.

Ce qui m'inquiète c'est que si nous, nous sommes (presque !) prêts à envisager un changement d'état d'esprit, les pays en voie de développement qui, eux, n'ont pas encore eu une chance de bien s'amuser, auront du mal à shunter la phase de séduction de la consommation à outrance - et on les comprend ! Et pendant ce temps la Terre continuera à souffrir... mais comme ils sont aussi en première ligne pour tous les dommages environnementaux (et les dommages aux personnes) on peut espérer qu'ils seront rapidement motivés pour mieux gérer les ressources.

Enfin pour l'instant ils ne voient guère les bénéfices de l'exploitation des ressources, c'est encore nous qui en profitons le plus...

Moi je vois vraiment se développer deux univers parallèles, celui du tout économique et du tout profit, et par ailleurs celui du respect de l'homme et de la planète. Ce sont deux univers inconciliables et il faudra que nous prenions bien de la force pour faire plier les pilleurs de la planète. Y'a du boulot et des luttes en perspective.

Nathalie a dit…

PS - j'ai retrouvé la première trace de ce texte de Fred Vargas en novembre 2008 sur le site de "L'écologie - les verts" de Paris 20e, au moment où Fred Vargas a rejoint les Verts :

http://paris20.lesverts.fr/Fred-Vargas-rejoint-le.html

Ce texte qui trouve beaucoup d'écho aujourd'hui ne date donc pas d'hier. Cela montre qu'il faut du temps pour que les idées fassent leur chemin hors des petits cercles écolo et passent dans l'ensemble de la société civile. Les cruels événements de l'actualité nous y aident.

Chri a dit…

Je me souviens de René Dumont, premier candidat à l'élection présidentielle de... 1974... Mille neuf cent soixante quatorze...

Chri a dit…

Premier candidat écologiste évidemment...

Chri a dit…

Dire qu'aujourd'hui on essaie de nous vendre le gaz de schiste comme une solution possible...

Tilia a dit…

Pour ceux qui en auraient encore besoin, le texte de Fred Vargas est une bonne douche à l'eau froide, ça réveille !

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

shame on me : jamais rien lu de Fred Vargas (suis trop SF, pas assez polar) :-/

Tilia a dit…

Un seul mot : Décroissance !

De bonnes informations concernant le droit à l'alimentation, dernièrement sur ce blog.

à suivre :
Le blog de Geispe, autarciste alsacien
et son blog de décroisseur convaincu.

Bonne lecture ;-)
et bonne semaine, Chri

Chri a dit…

@Tilia: Deux mots: Décroissance d'accord, mais joyeuse!

Nathalie a dit…

Moi aussi Chri je me souviens de René Dumont candidat à l'élection présidentielle de 1974 - le premier vote de ma vie. Je n'ai pas changé d'idées.

véronique a dit…

texte de 2008 ... tellement d'actualité ! et plus les jours passent et plus tout devient urgent !
comme me le dit ma concierge : le Bon Dieu a crée l'Homme mais il a oublié de fournir le mode d'emploi ! elle n'a pas tout à fait tord :o(

(j'ai tout lu de Fred Vargas, j'ai tout aimé, j'attends le prochain avec grande impatience )

Anonyme a dit…

Je partage l'inquiétude de Nathalie quant aux pays émergents. Comment peuvent-ils ne pas devenir à leur tour des pays détergents ?
Tout le système économique occidental est basé sur l'objectif d'en faire nos futurs clients -notre propre consommation ne suffisant plus- en gardant la main mise sur leurs matières premières grâce à notre avance technologique.
Or celle-ci se réduit de jour en jour, en Inde et en Chine notamment. Quand leur tour viendra, où puiseront-ils la sagesse d'être les bons gestionnaires de la planète que nous n'aurons pas été, puisqu'ils sont déjà aspirés dans la même spirale de la consommation ?
Bien sûr Vargas a raison. Bien sûr qu'après avoir montré le mauvais exemple, il va falloir donner le bon. Mais que ce soit clair, elle l'a bien dit, "donner" signifiera beaucoup aban-donner. C'est à dire échanger du matériel contre du spirituel, car vu notre état, il va en falloir de l'esprit pour vivre bien sans eau, gaz, électricité, voiture, internet, à tous les étages 24h / 24h ; ne serait-ce qu'à temps partiel donc. Et résister à la tentation, au moment de faire la vaisselle, de toutes ces chouettes machines à laver pas chères made in Taïwan.
Mais je suis optimiste, on est quelques uns déjà à s'entraîner ; oh, des tous petits gestes, rien encore de très radical, chacun selon ses possibilités : qui pas la télé, qui pas de voiture, qui chauffe-eau solaire, qui ses légumes au marché. C'est un début. En attendant le vrai départ de cette troisième révolution, celui qui figurera dans un programme de politique commune de l'europe et des US. Et pour ça, on doit retirer les manettes de commande des mains des financiers. Pas sûr que nos bulletins de vote suffisent, ça se jouera peut-être dans la rue, mais ce qui est sûr, c'est qu'en continuant de les sauver, on continuera de crever avec eux.

Slev

Chri a dit…

Quand on entend ce qu'on entend et qu'on voit ce qu'on voit et qu'on lit ce qu'on lit, je me demande même si TOUT n'est pas trop tard...
L'iceberg a déjà heurté la coque et nous dansons toujours.

Nathalie a dit…

Chri oui parfois il m'arrive de penser comme toi et j'ai peur pour nos enfants et nos petits-enfants.

Après il m'arrive de penser qu'il faut leur faire confiance, à ces jeunes intelligences, pour faire aboutir le mouvement que nous essayons d'amorcer.

chri a dit…

Bon d'accord, on leur fait confiance! Qu'ils soient moins... enfin plus... enfin différents de nous!

Anne de Louvain-la-Neuve a dit…

Vous lis régulièrement sur les Impromptus littéraires. Le texte de Fred Vargas (dont j'ai tout lu comme une lectrice précédente) a circulé sur Facebook. J'aimerais continuer à vous suivre...

Pastelle a dit…

Déjà que j'adorais Fred Vargas, voilà qu'elle fait un bond de géant et se retrouve à jamais dans mon Panthéon personnel.
Merci pour ce texte que je ne connaissais pas. Et qui secoue bien. Elle est géniale ! Et ça date de 2008... :(

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