08 avril 2013

Duo...

Quand Laurence Chellali une photographe de grand grand talent m'a proposé de "danser" un duo avec elle j'ai été: 1 Flatté, 2 Ravi, 3 Apeuré... Je ne pourrais pas être à la hauteur d'une seule de ses images. 
Et puis, elle m'a envoyé celle-ci. Alors, j'ai essayé... J'en ai même écrit deux...
Et, c'est bien ce qui compte: essayer! Merci Laurence...

Le premier:


Un été.

On était dans un village du Sud, adossé à la pierre, en plein cœur d’un été sans fin, quand le dehors ne redevient fréquentable qu’en fin d’après midi à cause de la lourdeur accablante de l’air. Au loin, on entendait s’approcher l’encore léger grondement d’un orage qui n’allait pas tarder à éclater, poussé par le vent s’agaçant. Déjà, là-bas, de petits éclairs énervés commençaient à zébrer le ciel devenu mauve.
Quelques enfants du quartier haut, assis sur leur parapet, celui qui marque la limite des dernières maisons, la frontière entre la ville du bas et celle du haut, l’attendaient, l’orage. Ils avaient cessé leurs jeux de courses et de cache-cache dans les ruelles et pour s’amuser encore, ils s’ennuyaient un peu. Elle avait été vexée par une remarque de l’un, ce bébé, qui tenait son bâton comme une épée d’opérette. En vrai, elle en avait un peu marre de devoir jouer avec ces deux gosses, des garçons qui plus est. Comme elle rêvait d’ailleurs, de grande ville et d’être bien plus vieille !
Un autre avait repris un livre et faisait mine de s’y noyer.
Les larges sièges de pierres qui leur servaient d’assises étaient leur maison du dehors, c’est là qu’ils se posaient pour s’en dire, c’est là qu’ils s’adossaient pour s’échanger des secrets indicibles, c’est là, souvent, qu’ils attendaient le soir. En ce jour d’été, ils laissaient le ciel leur apporter l’orage, les premiers éclairs, l’odeur de la pluie sur la terre chaude et la fraîcheur revenue.
Ils étaient seuls, ensemble, chacun déjà plongé dans l’avenir qui allait les envelopper, chacun avec eux-mêmes, dans leur genre…
Le Félix du haut village, le petit blanc à queue noire qui était  de passage pour la distribution de caresses mais indifférent à ces évènements, vaguement inquiété par les grondements de l’orage approchant et séduit d’un coup par une odeur subtile s’est déplié lentement, les a plantés là et s’est remis en route…
C’est à cet instant précis que les premières gouttes ont déferlé sur le monde.



Et l'autre publié chez Laurence:

L’orage.
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître…
Elisabeth Bishop.

On était dans un village du Sud, adossé à la pierre, en plein cœur de l’été, quand le dehors ne redevient fréquentable qu’en fin d’après midi à cause de la lourdeur accablante de l’air. Au loin, on entendait s’approcher le grondement d’un orage qui n’allait pas tarder à éclater, poussé par un vent s’agaçant. Déjà, là-bas, de petits éclairs énervés commençaient à zébrer le ciel devenu mauve.
Ca n’a pas fait grand bruit et pourtant, dans le coin, avec un peu d’attention on aurait pu assister à un bouleversement. Dans la montée vers la ville haute, un univers entier venait de s’effondrer. A l’instant, dans un fracas silencieux, le monde que des enfants avaient connu depuis leurs naissances, avait sombré corps et biens. Désormais, pour eux, plus rien ne serait jamais comme avant. Voilà une demi-heure, ils n’étaient qu’innocence et naïveté, qu’insouciance et légèreté…
Las, ils venaient de perdre le sel de l’enfance.
L’un avait annoncé à une autre qu’il ne voulait plus d’elle comme amoureuse… Elle lui avait immédiatement  tourné le dos pour qu’il ne la voie pas pleurer. Elle n’a pas aimé du tout la tristesse qui lui est d’un coup tombée sur les épaules. Elle n’aurait voulu penser qu’à l’été et ses jours sans limite, sans silence à craindre, sans chaise à se contraindre, sans table où s’attacher et y poser ses coudes et son ennui. C’est de son cœur et de la peine qui y étaient entrés dont elle devrait maintenant se soucier.
Un des deux autres, entendant cet aveu, s’était aussitôt mis à espérer et à croire à un possible. Du reste il avait vaguement souri quand il avait entendu dire qu’ils étaient au bout de leur histoire. Depuis le temps qu’il l’aimait. Enfin, il allait avoir sa chance… Avec l’orage, c’est l’amour qui avait débarqué. Ce petit monde, en l’éprouvant, lui et tout ce qui va avec : ses élans, ses déchirements, ses troubles, ses chagrins, ses peines, ses emportements, ses transports et ses tourments, ces trois là, en une fraction de seconde venaient de quitter définitivement l’âge de l’enfance. Cette période où il n’y a que l’instant à vivre, où tout à l’heure ne se pense même pas. Ils ne seraient plus jamais comme ces animaux pour qui l’avenir n’est pas, qui ne savent déjà plus rien de l’heure passée, qui n’ont que  l’instant à vivre… à vivre.
Pour leur vie toute entière l’insouciance si légère les avait abandonnés.
Les trois ne vivraient presque jamais plus dans le présent. Ils avaient été saisis dans ce moment singulier, épinglés comme des coléoptères sur le velours du temps. C’est quand on tombe en amour qu’on commence à vivre, avant, on existe.
A partir de ce jour ils allaient prendre le chemin douloureux qui s’impose à tous au long de la vie. Ils allaient, désormais devoir apprendre à perdre.
Enfin, ils allaient pouvoir monter sur le Grand Carrousel.
 Le Félix du haut village, le petit blanc à queue noire qui était  de passage pour la distribution de caresses mais indifférent à ces bouleversements, vaguement inquiété par les grondements de l’orage approchant et séduit d’un coup par une odeur subtile s’est déplié lentement, les a plantés là et s’est remis en route…
C’est à cet instant précis que les premières gouttes ont déferlé sur le monde.

18 commentaires:

M a dit…

Vous faites là un beau duo avec Laurence ! (que je vais voir souvent et dont je trouve que le talent rivalise avec la vie qui rayonne de ses photos). Le texte colle bien, joli conte triste où malgré tout, vivre vaut mieux qu'exister et tant pis pour les genoux couronnés.
N'y aurait-il pas un petit "à" en trop entre "désormais" et "apprendre" ?
Synchronicité ? J'ai jusqu'à fin Mai pour illustrer de quelques mots, petits poèmes... une petite quarantaine de clichés d'un ami qui prépare une expo.... J'avoue que je suis aussi 1-2-3 (et 4 : sous tension !)

Chri a dit…

M Bon courage! Il suffit de s'y mettre, ça finit par venir... Elle sera où cette expo? Qu'on la voit...

Chri a dit…

@ M PS Il n'y avait pas un a en trop, il y avait un devoir en moins...

M a dit…

Paris sans plus de précision à cette heure .....

Laurence a dit…

... sans yeux ;)

Anonyme a dit…

ca, c'est un joli jeu comme j'aime.
Marie

Chri a dit…

@ Marie. Ah ça, ce genre de jeu là, j'ai adoré!!! Surtout avec des images comme celles de Laurence!

Nathanaël a dit…

Bonjour Chri, Bravo à tous les deux pour ce beau duo, comme Laurence j'ai une préférence pour le second texte, qui nous emmène plus loin dans sa photo, dans notre imaginaire, et le tien.
"Êpinglés comme des coléoptères sur le velours du temps" passé, pour nous, mais il y a une fragrance que l'on n'oublie pas, ce moment où nous quitte l'insouciance, aux premières gouttes de la pluie de la vie.
Merci à toi.

Chri a dit…

@ Nathanaël Merci, touché, venant de vous...

Anonyme a dit…

wahow...
je laisse si peu de commentaires Monsieur. Juste vous dire que je lis, tout.
et vous remercier d'être passé de l'autre côté et d'y avoir apposé votre empreinte légère. Merci pour ce texte là, aussi.
Lou

véronique a dit…

quelles belles illustrations Christian .. bravo pour ce travail à quatre mains ou presque !
je préfère la seconde histoire ... plus romanesque !
un joli duo que vous devriez recommencer, j'imagine l'exercice parfaitement difficile :o) mais une fois encore, vous vous en sortez comme un chef !

Chri a dit…

@ Lou Pour les commentaires, je le regrette un peu... C'est bien d'avoir un avis, un retour, un signe... L'impression de ne pas hurler dans un désert! Pour celui-là, merci, Madame...

Chri a dit…

@ Véronique Merci à vous J'aimerais bien recommencer ses images sont si fortes! Mais j'aimerais aussi le faire ailleurs...

véronique a dit…

.... Laurence a un vrai, vrai talent !

(si une de mes photos vous tente Christian ! n'hésitez pas ! je serais très contente !) vraiment :o)

Chri a dit…

@ Véronique: J'y pense, promis!

Chri a dit…

@ Véronique Un des problèmes c'est qu'il n'y en a pas qu'une...

Astor a dit…

Bonjour
J'ai découvert ce très beau duo texte/photo sur le blog de Laurence : superbe !
Je découvre par la même occasion "C'est pour dire"

Donc, à plus tard !

(mais pas trop tard ? j'ai été attiré par la photo du Gibsea au mouillage : l'heure de l'appareillage approcherait-elle ?)

Chri a dit…

@ Astor Merci de votre passage et me voilà avec un blog à découvrir: Le blog d'Astor...
Nous avons un peu de temps encore... Du moins je l'espère...

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