18 juillet 2013

La sans...



À part la tristesse et le gypaète barbu, on n’avait jamais vu un truc fondre sur quelqu'un avec une si implacable détermination... 

J’avais pas posé le pied en dehors de la bagnole qu’elle m’adressait la parole.

Et moi, j’avais rien vu venir, je ne m’étais pas aperçu de suite de sa présence plongeante. Il faut dire que je venais de passer deux heures au volant d’un four, thermostat huit et, à mon âge, après  deux cent bornes de ce régime là, la seule chose dont j’avais besoin était de me dégourdir et les jambes et la vessie. Aussi, je venais de mettre le clignotant à droite à la première station service venue. Je me foutais pas mal de la marque, je n’avais aucune préférence. Un peu comme si on devait choisir entre Al Capone et Pablo Escobar… Du moment que les toilettes et le sandwich étaient propres et les caissières souriantes, je me fichais bien du reste. Comme je faisais le trajet régulièrement, j’avais fini par les connaitre toutes. Celle-là était dans la case correcte. Et bien que les filles y soient payées comme un peu partout désormais avec un lance-pierre quand ce n’était pas à coups de pieds au cul, elles restaient joviales bien au-delà du nécessaire ce qui rendait les kilomètres plus faciles à avaler.

___ S’il vouplait, vou allez où ?

___ Heu.. Bonjour…

Elle avait la trentaine, blonde avec des mèches, cheveux longs, fine, plutôt jolie, les yeux légèrement maquillés et un accent à couper à la hache. Europe centrale, à la musique j’aurais dit Europe centrale. C’était Pologne.

Si j’avais été elle, je ne me serais pas habillée comme ça en cette saison mais je n’étais pas elle. Des bottes en cuir noir sur un jean, un débardeur vert et du jean on voyait nettement sous le débardeur le haut d’un collant bleu marine. Un collant sous un jean, ici, en Juillet ? Elle a redit:

___ S’il vous plait ? Vous allez où ?

___ Je vais aux toilettes…

___ Meuh non voyage voiturre où vous allé?

___ À Antibes.

___ Vous pouve prrendre moi jousqu’à prochain sorrtie lé zadrretsse ?

Coincé. En montrant les toilettes, j’ai dit :

___ Oui, d’accord, je vous emmène, mais avant, je vais là-bas et je reviens, attendez moi là.

___ C’est que j’ai valises deux et grros sacs, là bas… 
Elle me montre un tas de valises et de  sacs, pas dans une forme olympique regroupées sous un arbre. Les deux valises vaguement éventrées ne semblaient plus tenir fermées que par une sangle rouge qui les bardait. Les deux sacs Leclerc en plastique eux étaient si fatigués et si pleins qu’ils débordaient…

Elle avait toutes son appart avec elle cette fille là je me suis dit…
___ Gens pas prrendre moi, oiturres pleines…
On était le treize de juillet, jour de départ en vacances sûr que les bagnoles fermaient mal. Pour trouver un peu de place où mettre tout ce barda, il faudrait avoir un trente tonne vide.
___ On va trouver de la place, je reviens.
Quand je suis revenu, j’ai bien compris qu’elle avait le dos en compote et que je devais aller chercher ses sacs et ses valises.
J’y suis allé j’ai installé le tout à l’arrière et j’ai été surpris de voir que ça tenait. Ça ne sentait pas très bon mais ça tenait.
Et on a démarré. Je n’aime pas trop poser de questions aux gens que je ne connais pas, je n’en pose déjà pas à ceux que je connais… La peur de l’intrusion… Je n’aime pas que ça ressemble à un interrogatoire et en même temps n’en poser aucune peut vouloir dire que vous vous foutez pas mal de ce qu’il vit… Le fil n’est pas si épais que ça…
On a fini par parler comme deux vieux potes de Bardot, Belmondo et Delon, de la côte d'azur qu’était un bel endroit mais fait pour les riches, du soleil qu’est pas bon pour la peau, du boulot qu’elle allait avoir comme aide soignante dans une maison de retraite, de plascassier où elle avait habité, de la Pologne d’où elle venait, des loyers qui sont hors de prix, de la vie qu’est difficile, une vraie tartine de merde et encore t'as pas du pain tous les jours, de la clim qu’est bien agréable quand il fait si chaud mais que c’est idéal pour choper un rhume, des médocs qui sont si chers, de son magasin préféré qu’était Lidl… Bref, d’un peu tout ce qui fait le sel de la vie. J’en prenais, j’en laissais et au fond, je me disais qu’elle n’avait pas une vie facile et que les paquets que j’avais enfourné à l’arrière de la voiture étaient toute sa vie….
On est sorti aux Adrets, je n’ai pas pu la laisser là, en plan sur l'autoroute. Je lui ai proposé de l’emmener jusqu’au prochain Lidl, elle avait faim, elle n’avait pas mangé depuis le matin, elle voulait faire des courses avant le soir puisque le lendemain, elle craignait qu’il soit fermé….
On a fait dix bornes pour le trouver, j’ai porté ses paquets à l’intérieur du magasin à cause de son mal de dos et je lui ai souhaité bonne chance…
___ Gé soui dézole gé né pa arrrgent…
J'ai répondu:
___ Mais, vous en auriez, je n’en voudrais pas, je n’ai pas fait ça pour être payé…
___ Ah non vous Mossieur Chri pas comprrendrre… Gé né pa arrgent pourr achter bouff! Vous pouvoirr donner un peu arrgent pour manger moi ?

Quel crétin, parfois ! Evidemment qu’elle n’avait pas un rond… J’ai ouvert mon portefeuille et je lui ai donné un des deux billets qui y étaient rangés.

Sur le coup, je ne lui ai pas demandé où elle dormirait le soir.
Bien qu’aucun orage ne soit annoncé dans le secteur, je crois que j’ai eu peur de sa réponse…




Merci à Lou pour le titre...

14 commentaires:

Slevtar a dit…

Si, tu aurais dû lui demander ... et le lendemain, lui faire goûter de ces excellentes aubergines Milo.

Chri a dit…

@ Slev... Comment dire? Elle semblait avoir une vie très très compliquée...
Dites et vous ces tempêtes tropicales? Elles vous épargnent?

Slevtar a dit…

Oui, pour l'instant ça va. La dernière (Chantal) est passée sud, sur la Martinique : quelques bananes par terre, 1 ou 2 coques sur les cailloux, la routine.

Chri a dit…

@ Slev Chantal? Mais c'est un nom de coiffeuse ça, pas de tempête!
Il y en a d'autres annoncées? Ici on ne nous dit pas tout...

Anonyme a dit…

l'auto-stoppée...
comme ces vies parfois, stoppées par les coups du sort, comme ces êtres stoppés par les sorties de la vie... j'ose encore espérer qu'elle pourra, un jour, poser son âme et ses sacs ailleurs que sur le bitume chaud d'une journée de départ en vacances.
Lou

Chri a dit…

@ Lou, je lui souhaite aussi, bien sûr... J'aime le titre... Je peux vous le prendre?

Anonyme a dit…

Bien sûr que oui...il était écrit en filigrane sous vos mots...
(pour l'autre question je vous mail ce week, pas monopoliser ici avec mes hors sujets...)

Anonyme a dit…

hors sujet, lou...
ps : Chantal un nom de coiffeuse...pfff... ça rassure, de vous voir écrire un peu des co@##eries.../°°°

Chri a dit…

@ Lou Merci, Lou.
@ Anne de Nîmes Plus souvent qu'à mon tour, j'en dis! Si vous m'entendiez!!!

Anonyme a dit…

Rires. Vous devez avoir envie de lire cette dame parce que ça fait trois fois... mais c'était moi, pas Anne de Nïnes.... excusez moi pour l'oubli de signature, je vais me faire un compte Google....
Lou

Chri a dit…

@ Lou J'utilise Anne de Nîmes quand c'est an o nyme...
Pas très malin je sais mais bon...
Et je confirme pour Chantal... C'est comme Nadège par exemple...

Tilia a dit…

Moins agréable que la rencontre de Michel Fugain quand
"Ils se sont trouvés au bord du chemin
Sur l'autoroute des vacances
C'était sans doute un jour de chance
Ils avaient le ciel à portée de la main
Un cadeau de la providence
Alors pourquoi penser au lendemain
"

La vie n'est plus aussi insouciante qu'au siècle dernier, on dirait.. et ça ne prend pas le chemin de s'arranger :(

Chri a dit…

@ Tilia Oui, il y a quelque chose dans l'air comme ça... C'est peut-être aussi nous qui le sommes moins?

emma a dit…

ah, c'est épatant !il suffirait de presque rien... mais là le rien est
quand même beaucoup - cela ferait un formidable court métrage

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