12 mai 2019

Les gnocchis de Marie Lu

Apprête-toi à tomber par terre si jusque là, pauvre de toi, tu n'as mangé que des bouts de caoutchouc blanc dégueulasses (Je promets que j'ai cherché un autre mot) des gnocchis d'usine.
Ça commence comme un gnon, ça finit en te serrant le kiki de bonheur.
Il te faut pour les faire pour quatre, un bon kilo de bintje (Il faut tout te dire, alors ? Ce sont des pommes de terre, je me fâche pas j’essplique) de la farine, un œuf, de l’huile d’olive, des tomates, des cèpes ou des chanterelles, un oignon, du thym de garrigue, du laurier, de la sarriette, du parmesan, une certaine habileté de geste qui s’acquiert assez vite mais il faudra t’entrainer un peu et accepter de louper au début, une grande casserole, de l’eau, du feu, du sel, du poivre, de la patience et des convives. 
Prends des amis c’est toujours mieux.

Dans un saladier tu mets les pommes de terre cuites à l’eau salée épluchées, passées au moulin, pas à la fourchette, un peu salées et poivrées.
Tu verses dessus la farine, le principe des proportions  c’est que plus tu en mets moins les gnocchis auront le gout des bintjes, je rappelle qu’on fait de la cuisine pas de l’arithmétrique, donc de la farine mais pas trop, un œuf cassé et une rasade d’huile d’olive.
Tu en fais une pâte que tu malaxes jusqu’à ce qu’elle soit travaillable facilement.
Une fois ta pâte travaillée, tu vas en faire un long boudin gros comme un pouce que tu vas couper au couteau, (tu peux prendre une égoïne mais ce ne sera pas tant facile), en tronçons de deux centimètres environ. (À cet instant je te rappelle que nous ne sommes pas non plus des géomètres mais des cuisiniers).
Farine ta table et passe les tronçons dans la poudre blanche avant de les travailler, pour qu’ils ne pèguent pas sur la fourchette. C’est là que le geste importe. Tu prends chaque tronçon, tu les poses sur les dents d’une fourchette et avec ton pouce, tu le fais rouler d’un demi tour vers toi. On doit y voir les traces des quatre dents de la fourchette. C’est à ça qu’on reconnaît des gnocchis bien faits.
Une fois ça terminé, tu prépares une sauce tomate. Il faut qu’elles soient émondées (Dis, les dictionnaires c’est pas que pour les étrangers…). 
Fais la belle, odorante, pas trop humide, mets y des cèpes si tu en as ou des chanterelles séchées, enfin, fais la aussi bonne que tu peux, mais fais la, toi. N’achète pas de ces sauces fabriquées en usine. C'est comme la mayonnaise ça ils ne devraient plus avoir le droit d'en vendre.
Dans la grande casserole où tu auras mis de l’eau à bouillir verses-y les gnocchis dans l'eau froide. Quand elle bout et qu'ils remontent à la surface, ils sont cuits.
Sors les et égoutte les.
Ensuite four allumé, plat à gratin, sauce tomate dedans avec les gnocchis, parmesan dessus et passage au four pour gratinage final.

Et voilà, tu peux servir avant de tomber à la renverse de plaisir à la première bouchée. Tu  vas manger un plat de gnocchis avec la recette de Marie Lu.

Et t’approcher du bonheur.



05 mai 2019

Lucie Lou dite La luciole (Portraits de fille 13)

Cette fois, c'est fait. Je l'ai vue, je l'ai sentie, je l'ai embrassée, je l'ai eue dans les bras.
Pour la première fois et sans doute pas la dernière, cette fille  toute neuve qui s’appelle Lucie Lou. Dans le quartier, on en avait entendu parler depuis quelques mois mais pas grand monde encore ne l’avait vue. On savait qu’elle existait certains nous en avaient dit le plus grand bien, mais on ne savait pas trop à quoi elle ressemblait. Elle était toute nouvelle dans le coin. Elle était comme tout ces gens connus, précédés par leur réputation, dont tout le monde parle sans les connaître vraiment. On avait déjà connu ces sentiments avec une qui s’appelait Lillie. 
Et puis, dévoré par une curiosité fiévreuse, j’ai voulu savoir.
Je me suis débrouillé pour aller où on pensait qu’elle habitait. Et je l’ai trouvée assez vite. À l’instinct, à l’odeur, à l’oreille.
Ah mes amis ! Avait-on vu depuis six ans une merveille pareille ? Une des cinq ou six plus belles choses que j’avais jamais vues. Une brunette aux grands yeux et tout ce qu’il faut autour, au bon endroit dans des proportions toutes raisonnables.
Quelques heures après notre première rencontre, après que nous ayons été présentés en bonne et due forme, nous avons eu, entre deux repas, il fallait faire vite, le créneau était étroit, nous avons eu, elle et moi, une grande, longue et belle conversation. Pour être tout à fait honnête, j’ai beaucoup plus parlé qu’elle mais je n’en ai pas été blessé, j’ai compris ses réserves, elle ne m'avait jamais vu, elle était comme on dirait sur le qui vive, ça je l’ai bien intégré, tout ça semblait si nouveau pour elle, je ne suis pas non plus si stupide. Alors, comme elle gardait sensiblement le silence,  j’ai mis ça sur le compte du manque évident de vocabulaire mais comment lui en vouloir ? Je me suis mis à lui expliquer avec mes mots à moi, dans quel endroit elle avait atterri, j'ai donné mon avis, je le trouvais plutôt favorable, j'ai évoqué qu’elle avait fait un bon choix de famille, je lui ai aussi raconté comment elle avait été attendue, par où on était passé en comptant les mois, j’ai même fait une blague : Je lui ai dit qu’on l’avait attendue comme Léo (oui le Messi) elle n’a pas trop ri. Je crois qu’elle ne l’a pas bien comprise. Je lui ai vendu qu’elle avait drôlement bien fait de choisir ce terrain d’atterrissage là, qu’au fond, elle ne pouvait pas mieux choisir, qu’ils étaient prêts, magnifiquement prêts à l’accueillir, qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir, qu’elle allait être aimée comme les deux autres, qu’elle se sentirait vite comme un coq en pâte, que c’était formidable ce pouvoir qu’avait le cœur des hommes, enfin des humains, celui de s’agrandir en fonction des besoins, que si on faisait l’effort d’être un peu moins cons, on pourrait être une super espèce, que sa venue, d’une certaine manière nous réconciliait avec eux, que la situation était inquiétante mais pas désespérée, qu’il fallait toujours y croire, qu’en se pointant, sans le savoir encore elle avait rajeuni le cœur de tous ceux qui étaient au courant de sa venue, comme si on avait rafraîchi les murs, et dépoussiéré le dessus des étagères, que depuis elle, on aimait encore davantage les deux qui l'avaient précédée, que désormais on se sentait encore plus responsables de là où elle allait vivre, enfin je lui ai parlé de ce qu’il me semblait utile de lui dire à cet instant là. Je lui ai transmis ma vision des choses. Je compte bien avoir l’occasion de lui en dire un peu plus dans les années à venir.
Pendant que je lui parlais, elle avait ses deux yeux grands ouverts, elle me regardait fixement, intensément et je jure sur la tête des quelques malheureux cheveux qui me restent qu’elle m’écoutait avec intensité. Il m'a même semblé qu'à un certain moment un sourire s'est dessiné sur ses lèvres, mais je n'en suis pas tout à fait certain. Peut-être que je l'ai rêvé.
Décidément, tout avait bien commencé entre elle et moi. 
Vous l’aurez compris, nous n’en sommes qu’au tout début de notre belle aventure à deux, mais Lucie Lou la jolie luciole et moi c’était du sérieux.
Cette fois ma jolie Lucie, tu existes vraiment. J'ai ajouté dans la machine un dossier Lucie à Mes images... Et puis patatras...
Aussi, je me demande si, un jour, ta maman, cherchera à comprendre quelles sont  les forces qui, dès ta naissance, l'ont poussée à, résolument, avec constance et détermination, nous éloigner de toi.





04 mai 2019

Aime (Portraits de femmes 12)

Un sourire à redonner foi dans l’homme. Un port de tête de première dauphine qui aurait fait oublier toutes ses rivales, un corps de danseuse, une élégance naturelle, la vraie, celle de la sortie de sommeil. Un regard d’une intensité rare. Il lui permettait de tout voir surtout ce qui ne se voyait pas. Elle était ce qu’on appelle une femme magnifique, naturelle. Il était si facile de tomber amoureux d’elle. Il y a des gens comme ça, qu’on croise en sachant qu’ils vont nous marquer à vie. Une de celles qui irradient leur éclatante beauté, qui embellit ceux qui l’approchent et qui rendent grandiloquent. Tout ce qui vient d’elles grandit. Et qui ne le savent pas, voire n’en sont pas persuadées et même en doutent. Ce qui les rend encore davantage attirantes. Comment leur dire ?
Avant même de le savoir il était tombé. Les deux genoux dans la poussière et son cœur battant, hors de sa poitrine, pendu à un malheureux fil de laine ténu. 
Du reste, s’était-il jamais vraiment relevé ? Si l’on cherchait bien, n’est-il pas toujours resté là-bas, empoussiéré, plié en deux, la tête baissée, les deux genoux endoloris par les gravillons et la posture, son cœur saignant à gros bouillons ? À peine l’avait-il vue qu’il n’avait rien gagné mais déjà tout perdu. Il n’a pas compris  ce qui lui arrivait. Ça lui a dégringolé sur la tête, les épaules et le reste, ça lui a brouillé la cervelle et les sentiments, ça lui a provoqué des émotions telluriques, ça lui a retourné le cœur. Avec le Nord, il a perdu l’Est et l’Ouest, sa boussole s’est mise à danser la gigue. Elle ne lui avait encore rien demandé qu’il lui avait tout donné. Elle n’avait envoyé aucun signe, elle n’avait fait aucun geste et il se retrouvait en pleine jungle, isolé, perdu. Il l’avait vue, il n’avait échangé que quelques mots avec elle, un bonjour, deux bonsoirs, trois pardons, ils s’étaient un peu souri, ils étaient restés à distance mais, pour lui, ça avait suffi. Désormais, il était lié à elle et pour longtemps en plus. Comme il n’y a rien de définitif sur cette terre il ne pouvait pas se servir de toujours alors, maintenant encore, après toutes ces années passées, il écrivait : longtemps.
Un bouleversement comme ça dans une vie entière on n’en connaissait pas quatre, il avait vécu ces instants si douloureusement éblouissants, il avait connu ces heures qui, à ses côtés passaient comme des secondes, il avait su ce temps si variable : d’une longueur infinie sur un quai de gare à son attente, d’une brièveté inouïe quand ils étaient en présence l’un de l’autre. Se souvenait encore de leurs ballades nocturnes dans la ville en lumières, des concerts de musique où il ne regardait qu’elle, de ces visites d’exposition où c’était elle l’œuvre exposée. Comme il filait vite, le temps. Sa seule présence semblait l’accélérer. Il avait su les regards lourds, intimidants, illuminant chargés de reproches ou de caresses ceux qui rendent beaux n’importe quelle laideur, il avait su le tendre des mots prononcés à qui mieux mieux, cette mièvrance merveilleuse d’une douceur de plume. Il avait encore en lui le souvenir de sa main à elle juste posée sur son avant-bras à lui et l’exacte pression de ses doigts sur deux centimètres carrés de sa peau. Qu’il pouvait lire comme un aveugle déchiffre un alphabet. Il avait recherché longtemps, sans jamais réussir à la retrouver la pression, de cette main qu’elle abandonnait par exemple quand ils étaient en voiture, avant de traverser une rue, dans le noir d’une salle de cinéma ou sur une table de restaurant.
Et puis son regard, son regard. Si profond de ses deux yeux caramels avec des éclats d’or comme le dessus d’une crème brûlée, comme un foyer de braises incandescentes. Ce regard si rieur et si triste à la fois, si incertain de lui-même et si déterminé. Ce regard qu’elle plantait en vous comme pour vous regarder l’intérieur de l’âme et tenter de savoir ce que vous tentiez de dissimuler dedans ?
Et puis son sourire à désarmer un bataillon de sanguinaires, à faire fondre une armée de cœurs d’acier, à adoucir une tempête dans le Grand Sud. Il avait souhaité à tout le monde de provoquer, un jour, une fois, un tel sourire.
Ce qu’il lui restait d’elle à part l’endroit où il vivait désormais à deux battements d’aile de rouge gorge d’où il était venu la rejoindre une première fois, c’était l’image d’une photo sur laquelle on la voyait elle en gros plan qui, un matin d’été, quelque part en montagne s’apprête à dévorer une tartine d’un pain de campagne, grande comme un court de tennis avec un champ de confiture de groseilles rouge sur le dessus. Elle semble être toute entière à cet engloutissement, toute entière au plaisir qui va surgir, qui est déjà là à l’idée de la tartine et de tout ce qui l’entoure. 
Un matin, l’été, la montagne, un refuge, un bol de thé fumant, une tartine, les gens avec elle. 
Le temps, pour cette fois suspendu.



26 avril 2019

Dans les yeux de Marie (Portraits de femme 11)

Ma belle, ma toute belle. Mon petit bout de femme malade:
Comme il paraît grand ce lit pour toi toute seule dans ce vieil hôpital sordide. Comme tu sembles perdue dans le jaune pâle des draps de l'Assistance Publique. Comme ton pauvre corps s’est rapetissé, comme ton vague sourire en me voyant entrer dans la chambre s’est vite voilé, comme ta main s’accroche à la mienne, comme tu as peur, comme tu as mal, comme tu es courageuse de ne pas te plaindre. On a baissé les rideaux de plastique blanc pour que le soleil ne te morde pas les yeux. Il règne une lumière qui t'est familière, c'est celle des serres d'oeillets où tu as passé ta vie et une ambiance étrange, un mélange de terreur et de douceur. C’est sans doute dû à cette sale odeur qui rode. Assis sur le rebord du lit tous nos doigts mêlés, les tiens déformés par l’arthrose, une vie dans la terre et l’eau froide des bacs à fleurs ça laisse des traces, les miens tremblants de frousse et de rage mêlées. Je fais comme toi, je ferme les yeux et je te revois dans ta campagne un foulard noué sur la tête, belle comme une Anna Magnani des asparagus, fleur parmi les fleurs, courbée en deux sur les boutures à couper, sur les fils à nouer, sur les œillets à cueillir. Les pieds dans l'humide d'une boue dense, la tête dans les étoiles. C’est courbée qu’à chaque fois je t’y revois. Et pourtant il n’y en a pas de plus droite que toi.
Sauf quand tu piquais des cigarettes dans le paquet de ton homme, mon grand-père, pour me les refiler en douce. C'était dans un paquet blanc des Kent à bouts filtres, des américaines... Si un jour j’ai un cancer, je te le devrais, en partie… Du pancréas, le tien, celui qui te recroqueville, aujourd’hui. Une tumeur maligne pour une douceur maline. Qui te fait me dire dans un souffle devenu faible, si faible, toi qui était forte, si forte: « Je n’y arrive plus, je n’ai plus envie, je ne veux plus être couchée, je veux être debout... » Qui t'empêche de te nourrir toi, toi qui se mettais en cuisine comme on s'habille en dimanche. Vous ne l'avez jamais vue, vous, d'un coup de fourchette magique faire d'une boulette de pomme de terre un gnocchi parfait? Elle les faisait par mille et c'était mille magies.
On venait de loin pour gouter ses calamars. À l'américaine, aussi.
Au plein milieu des serres de fleurs coupées, le Château de mon enfance, ta maison, enfin: le cabanon. Un cabanon n’est pas une cabane dit la chanson. Pas loin. Désormais chaque jour qui passe j'en vois la clé. La grosse clé de métal, elle est accrochée chez moi,  au mur  près de l'entrée. Elle protège les vivants de la maison. Le cabanon était une seule pièce en dur, presque perdue entre les serres, au beau milieu de la campagne, un ancien mazet qui vous servait de chambre et le reste autour construit en châssis de verre. Il y avait encore l'anneau de métal auquel, autrefois, on accrochait la mule. Protégé du soleil par un cerisier qui donnait des fruits gros comme le poing, rouges comme le sang, des bigarreaux d'un autre monde. Collée à lui, une pièce fraîche tout l’été. Il y avait dedans les frigos, les bacs pour tremper les œillets, les roses et la table à monter les bottes. Cinquante fleurs par botte, cent bottes à chaque envoi... Entre les deux, un citronnier qui, lui, sans mentir, pondait des citrons gros comme des pastèques. Plus loin quelques pêchers qui nous faisaient les babines humides.
C’est là que j’ai passé mes étés d'enfance. C’est là que tu t’échinais jusqu’à pas d’heure. Il les fallait bien rangées, ces bottes pour les vendre à la Criée. Tu me l'as sans doute transmise ta main verte ...
On imagine mal, quand on a huit, neuf ans, qu'on court toute la sainte journée pieds presque nus sous un soleil écrasant, qu'on côtoie des vies d’esclaves. Tu en étais une, d'esclave. Au toujours si beau sourire. Une belle femme disait-on de toi. J'ai su plus tard que tu avais eu une jeunesse dansante... que la vie avait  un peu gâtée, une esclave de la terre, accrochée à elle parce que c’est comme ça, c’était ton chemin, ton destin. Une vie qu'on ne discute pas, qu'on ne remet pas en cause et cette campagne où tu trimais était mon terrain de jeux. Mon préféré de tous.  On l'imagine assez mal surtout quand l'esclave ne se plaint pas, quand il a l’élégance de sourire. À chaque fois que j’en repartais j’en avais les larmes aux yeux jusqu’à l’âge de seize, dix sept ans. Après, on s'endurcit. Un peu. Et puis, un jour on perd la première de ses grands-mères, Jeanne, vidée de toutes ses forces quand l'amour de sa vie s’en était allé. C’est quand ceux là nous abandonnent que notre enfance meurt.
En passant devant la salle de pause des infirmières, je les ai vues les oreilles tendues, les yeux humides écouter Arno chanter "Dans les yeux de ma mère", sa voix de fin de nuit rocailleuse m’a poursuivi jusque dans l’escalier et dehors, j'ai murmuré avec lui : "Dans les yeux de Marie"… en sachant, bien, au fond, que je venais de te voir vivante pour la dernière fois.
De la colère et des larmes me sont venues.
Dehors, le jaune éclatant des mimosas explosait en silence. Saletés de boules jaunes. 
Il arrive que, le mimosa, putain, parfois,... pue.


21 avril 2019

Prune (Portrait de femme 10)

__ Ah ça on peut pas dire, elle nous aura bien fait chier. Jusqu’au bout.
Ils sont là, les têtes baissées, presqu’en cercle sous une pluie violente et glacée, une de début Novembre. Ils sont là sur un parking devant le cimetière, entourés d’immeubles, au cœur pollué d’une banlieue sinistre d’une ville sans âme. Ils sont quatre, ils sortent comme allégés d’un crématorium (Quel joli mot qui vous a un petit côté caramel mou...). L’un allume une cigarette, deux qui peuvent être jumeaux se parlent en douce, l’une, la plus jeune, toute de noir vêtue tient entre ses deux bras une urne funéraire contre laquelle elle semble se réchauffer. L’un, l’ainé sans doute, celui de la clope, dégoulinant de flotte, les épaules trempées, dans un souffle, parlant assez fort pour couvrir le bruit des gouttes sur les capots des voitures :
__ Ah ça on peut pas dire, elle nous aura bien fait chier jusqu’au bout.
__ Un peu de respect quand même fait l’un des deux sans trop y croire.
__ Quoi dis moi que j’ai tort ? Calancher en Novembre alors que ça fait deux ans qu’on attend, elle n’aurait pas pu faire ça en Juin ? Au moins on se les gèle pas, en Juin. Et puis si un jour on m'avait dit que je devrais casquer pour la récupérer, merci bien...
__ Arrête, c’est notre mère malgré tout, tu pourrais modérer… Au moins aujourd’hui…
__ Notre quoi, as tu dit ? Notre mère ? Elle ? Ah ça si il y a un truc qu’elle n’a jamais été c’est bien notre mère ! Tu as vu où que c’était ça une mère ? Qui  t’as élevée, toi ? C’est elle ou c’est moi ? Notre mère ? C’est la meilleure de la journée ! Il faut que je te rappelle tous les soirs de toutes les semaines de tous les mois de toutes ces années où elle foutait le camp, où elle disparaissait dans les valises d’un type de passage et qu’elle nous laissait seuls au monde à nous démerder avec rien. Combien de fois elle t’a emmené en vacances, ta soit disant mère ? Combien de fois elle est venue te chercher à l’école ? Combien de goûters  t’a-t-elle préparés ? Combien de chansons pour s’endormir elle t’a appris ? Combien de fois es-tu allé quelque part avec elle ? Cette femme là, elle vivait de temps en temps avec nous, de passage. Entre deux hommes, entre deux boulots, entre deux amours. Tu te rappelles que notre père en est mort de chagrin et qu'on s'est occupé de tout parce que Madame était ailleurs ? Tu t’en souviens de ça ? Dis ? Tu sais Prune il y des choses qu’on ne peut pas oublier. La seule chose un peu jolie qu’elle t’ait donnée cette femme là, enfin ce qu’il en reste et que tu tiens dans tes bras, c’est tes yeux verts. Pour le reste tu n’as rien reçu d’elle,  pas même  ton prénom. Prune c’est moi qui t’a appelé comme ça.  Elle,  figure-toi qu’elle avait choisi Cindy. Alors, tu vois bien. Je n’exagère pas, je ne dis pas du mal, je ne charge pas la barque, je fais le bilan. Et il n’est pas très jojo le bilan, si tu veux mon avis. Et ne va pas t'imaginer qu'elle nous a donné davantage à nous trois. Elle a été équitable. Nous avons reçu exactement la même chose que toi, c'est à dire, rien. 
Les deux autres qui n’avaient rien dit se sont approchés d’elle,  ils ont entouré Prune de leurs bras solides et lui ont soufflé à l’oreille :
__ Il a raison tu sais. C’était pas une bonne mère parce que ce n’était pas une mère. Regarde, elle ne nous a rien laissé d’autre que quelques dettes et deux, trois manteaux pourris. Tout ce qu’on possède aujourd’hui, le petit peu qu'on a c’est à nous que nous le devons, pas à elle.
L’un a essuyé une larme qui venait de naître au coin de l’œil de Prune et puis il a lancé :
__ Bon, si on rentrait, maintenant ?
Ils se sont engouffrés dans la bagnole et sont partis sur les chapeaux de roues. Pendant le trajet, ils ont gueulé ensemble sur un truc qui passait à la radio, qu’ils aimaient chanter à tue-tête. Pour une fois ça tombait bien. Et puis, ils ont ri, aussi.
Arrivés chez eux, ils se sont un peu bousculés dans l’entrée et Prune a lâché l’urne qu’elle tenait dans les mains. En tombant, en arrivant au sol, elle s’est ouverte et une bonne partie du gris des cendres s’est répandue en pluie fine sur le lino blanc de l’entrée...
__ Oh merde !
Prune a filé dans la cuisine. Elle est revenue un balai et une pelle à la main.
Alors, l’ainé dans un éclat de rire a lancé :
__ C’est le comble : Elle qui a toujours détesté tout ce qui est ménage, de près ou de loin, finir dans une pelle… En cendres et poussières, brossées par les poils d’un balai. Quelle misère. C’est à pleurer.
Les trois autres étaient pliés.
Au bout d’un moment d’une petite voix mais toute ferme, à genoux:
EndFragment
__Va chercher l’aspi, tu veux, a dit Prune, je m’en sors pas avec la pelle…

15 avril 2019

La sans (Portraits de femmes 9)

À part la tristesse et le faucon pélerin, on n’avait jamais vu un truc fondre sur un autre à une telle vitesse et une détermination si implacable. J’avais pas posé le pied en dehors de la bagnole qu’elle était à un mètre et m’adressait la parole.
Je n’avais rien vu venir, je ne m’étais pas aperçu de suite de sa présence plongeante. Il faut dire que je venais de passer deux heures au volant d’un four, thermostat huit et, à mon âge, après  deux cent bornes de ce régime là, la seule chose dont j’avais besoin était de me dégourdir les jambes et la vessie. Aussi, j'avais mis le clignotant à droite à la première station service venue. Je me foutais pas mal de la marque, je n’avais aucune préférence un peu comme si j’avais eu à choisir entre Al Capone et Pablo Escobar… Du moment que les toilettes, le sandwich étaient propres et les caissières souriantes, je me fichais bien du reste.
Comme je faisais le trajet régulièrement, j’avais fini par les connaitre toutes. Celle-là était dans la case correcte. Et bien que les filles y soient payées comme un peu partout désormais avec un lance-pierre quand ce n’était pas à coups de pieds au cul, elles restaient joviales au-delà du nécessaire ce qui rendait les kilomètres plus faciles à avaler.
___ S’il vouplait, vou allez où ?
___ Heu Bonjour…
Elle avait la trentaine, blonde avec des mèches, cheveux longs, fine, plutôt jolie, les yeux légèrement maquillés et un accent à couper au cutter. Europe centrale, à la musique j’aurais dit Europe centrale. C’était Pologne.
Si j’avais été elle, je ne me serais pas habillée comme ça en cette saison mais je n’étais pas elle. Des bottes en cuir noir sur un jean, un débardeur vert et du jean on voyait nettement sous le débardeur le haut d’un collant bleu marine. Un collant sous le jean ici en Juillet ?
___ S’il vous plait ? Vous allez où ?
___ Je vais aux toilettes…
___ Meuh non voyage voiture où vous allé?
___ À Antibes.
___ Vous pouve prrendre moi jousqu’à prochain sorrtie lé zadrretsse ?
Coincé. En montrant les toilettes, j’ai dit :
___ Oui, d’accord, je vous emmène, mais avant, je vais là-bas et je reviens, attendez moi là.
___ C’est que j’ai valises deux et grros sacs, là bas… Elle me montre un tas de valises et de  sacs pas dans une forme olympique regroupées sous un arbre. Les deux valises vaguement éventrées ne semblaient plus tenir fermées que par une sangle qui les bardait. Les deux sacs Leclerc Edouard en plastique eux, étaient si fatigués et si pleins qu’ils suffoquaient…
Elle avait toute sa vie avec elle cette fille là, je me suis dit…
___ Gens pas prrendre moi, oiturres pleines…
On était le treize de juillet, jour de départ en vacances sûr que les bagnoles fermaient mal. Pour trouver un peu de place où mettre tout ce barda, il faudrait avoir un trente tonne vide.
___ On va trouver de la place, je reviens.
Quand je suis revenu, j’ai compris qu’elle avait bien bien mal au dos et que je devais aller chercher ses sacs et ses valises.
J’y suis allé j’ai installé le tout à l’arrière et j’ai été surpris de vois que ça tenait. Ça ne sentait pas très bon mais ça tenait.
Et on a démarré. Je n’aime pas trop poser de questions aux gens que je ne connais pas, je n’en pose déjà pas à ceux que je connais… La peur de l’intrusion… Je n’aime pas que ça ressemble à un interrogatoire et en même temps n’en poser aucune peut vouloir dire que vous vous foutez pas mal de ce qu’il vit… Le fil n’est pas si épais que ça…
On a fini par parler comme deux vieux potes de Bardot, Belmondo et Delon, de la côte qu’était un bel endroit mais fait pour les riches, du soleil qu’est pas bon pour la peau, du boulot qu’elle allait avoir comme aide soignante dans une maison de retraite, de Plascassier où elle avait habité, de la Pologne d’où elle venait, des loyers qui sont hors de prix, de la vie qu’est difficile, de la clim qu’est bien agréable quand il fait si chaud mais que c’est idéal pour choper un rhume, des médocs qui sont si chers, de son magasin préféré qu’était Lidl… Bref d’un peu tout ce qui fait la vie. J’en prenais, j’en laissais et au fond, je me disais qu’elle n’avait pas une vie facile et que les paquets que j’avais enfourné à l’arrière de la voiture était toute sa vie….
On est sorti aux Adrets, je n’ai pas pu la laisser là, je lui ai proposé de l’emmener jusqu’aux prochains mousquetaires, elle avait faim, elle n’avait pas mangé depuis le matin, elle voulait faire des courses avant le soir puisque le lendemain, elle craignait qu’il soit fermé….
On a fait dix bornes pour le trouver, j’ai porté ses paquets à l’intérieur du magasin et je lui ai souhaité bonne chance…
___Gé soui dézole gé né pa arrrgent…
___ Mais, vous en auriez, je n’en voudrais pas, je n’ai pas fait ça pour être payé…
___ Ah non vous Mossieur Chri pas comprrendrre… Vous pouvoirr donner un peu arrgent pour manger moi ?

Quel crétin je faisais! Evidemment qu’elle n’avait pas un rond sur elle… J’ai ouvert mon portefeuille et lui ai donné un des deux billets bleus qui y étaient rangés.

Sur le coup je ne lui ai pas demandé où elle dormirait le soir, bien qu’aucun orage ne soit annoncé dans le secteur, je crois que j’ai eu peur de sa réponse…

08 avril 2019

Julie, qui sème la vie (Portrait de femmes 8)

Elle est fine comme un crayon papier bien taillé. Pas un gramme de gras. Une pointe sèche. Une femme qui marche, mieux, une qui court.
Qui sortaient de son gilet jaune de chantier d’autoroute, le visage et les bras déjà brunis de ceux qui passent leur temps dehors et les mains de ceux qui travaillent avec. Une silhouette élancée de coureuse  longues distances. Elle est sèche comme une ficelle bien cuite sortant du four. Les cheveux gris blancs coupés très court, presque ras, une petite perle de culture ronde claire à une oreille, un sourire large comme un Atlantique, un jean tombant sur des baskets qui ont été blanches, un accent américain à couper à l'Opinel. Des yeux bleus Paul Newman. Elle n’est pas provençale d’origine et n’a pas de la tapenade dans la voix, ça c’est certain. Elle a un sécateur à la main et s’active en bord de route, au pied du haut mur ceinturant et soutenant le petit village provençal perché à flanc de falaise de La Roque. Elle travaille sur une bande de terre d’un mètre de large et d'une centaine de long qu’elle façonne, modèle, bine, sème, plante, nettoie, ratisse, embellit à son gré. Pour le nôtre. 
Son jardin des remparts est en bord de route, le long du village, visible par tous, sans même descendre de voiture.
J’ai rangé mon engin à deux roues au bord de la route et nous avons papoté elle et moi comme deux vieux potes d’un quart d’heure qu’on était. Elle venait des amériques et elle avait travaillé au New Yorker, elle s'était réfugiée dans ce village un peu perdu (pas un commerce, pas un médecin, pas une galerie, juste un château hôtel là-haut).Elle en avait un peu après les gens du village qui regardaient d’un mauvais œil tout le travail qu’elle abattait, qui trouvaient qu’elle en faisait beaucoup, que c’était louche quelqu’un qui fait les choses, d’autant plus qu’elle faisait tout ça  gratuitement. Dans ce pays où plus de la moitié des gens se sont choisis une jeune députée blonde, nièce d’une autre, au discours de repli sur soi, d’exclusion et de rejet de tout ce qui n'est pas d'ici, ce n’était pas très étonnant. Elle avait un peu de mal avec ça parce qu’elle s’échinait aussi pour eux. Pour son plaisir à elle d’abord évidemment mais également pour le leur.
Ici, il n’y a que le maire qui est un peu content dit-elle. Tu parles, elle lui embellissait gratos son petit village perché du Vaucluse et, sans doute, un paquet de gens comme moi passait par là pour, simplement, admirer son explosion de couleurs, ses déflagrations de formes, ses entrelacs savants de tuteurs de branches fines de bois tressées, ses grillages attendant les hampes de volubilis, les rhizomes d’iris flambants neufs prêts à mauvir, jaunir bleuir ou blanchir. 
Là, elle était en train de gratter au pied les roses trémières qu’elle avait débarrassées des branches de l’an dernier. 
Et tout ce que ça me coûte... Je ne reçois pas un centime de personne. Ceci dit sans plainte. Mais il faut accomplir son œuvre et ce jardin c’est le mienne.
Tu parles que le maire était heureux. Il avait une cantonnière qui venait bosser tous les jours, lui fournissait les graines, les plans, les boutures, qui s’achetait ses propres outils, ne comptait pas ses heures, nettoyait le chantier et ne demandait rien en échange, qu’un peu de reconnaissance.
« C’est mon projet de fin de vie.. » m'a-t-elle dit en souriant mais d’un coup plus grave. 
À l’heure où le projet de vie de certains est de s’en mettre plein les poches, quitte à devenir député, voire Président, le sien est simplement d 'embellir nos vies en nous en mettant plein le coeur et les yeux et en cultivant son jardin.
Que soit fleurie comme elle le mérite l’âme de l’embellisseuse de La Roque sur Pernes.
Merci à vous Madame, je repasserai pour la floraison des trémières  en pensant à Giono L'homme qui plantait des arbres pour pouvoir dire:

Quand je réfléchis qu’une femme seule, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable.

16 mars 2019

Du Sud Du Sud Du Sud Du Sud Du






Le voilà, il est arrivé, à terme. C'est un bel objet de format carré, 
qui mesure 17cm sur 17 cm, il pèse environ 200gr et se nomme d'un joli palindrome: 

Du Sud

On peut l'acquérir pour la très modique somme de douze euros aux


11 mars 2019

Lou C (Portrait de femme 7)

Son prénom et son nom étaient deux sacs de voyage en cuir souple prêts à partir. 
Vous les évoquiez et vous posiez un pied dans le compartiment feutré du wagon d’un train posté au quai d'une grande gare. À cause du chanteur, on prononçait son prénom et on était à la montagne enseveli de blanc. Avec son nom on filait droit dans le sud, le sud des vallons, celui des bosses, celui des champs bleus des lavandes où vrombissent les abeilles et poussent les pierres blanches, celui des traits d’eaux argentés courant entre les verts des roches, celui des villages à croupetons sur des pointes de rochers recroquevillés en défense, celui du rouge laissé sous les semelles des chaussures de marche dans des canyons qui sentent l'ail, celui des brumes roses du matin qui s’allongent entre les bois de chênes verts, celui des touffes de thym sauvage, de sarriette folle et des Aphyllantes de Montpellier, celui des ombres bleues du soir qui serpentent entre les ruches où des abeilles concentrées s'essayent à ne pas mourir, celui des falaises abruptes où de temps à autres s’accrochent avec leurs ongles les racines squelettiques et noires des genévriers cades, celui, enfin d'un livre pilier de Giono, Colline. Lou Collines    coup de sifflet du chef de gare.
Alors qu’on sait bien qu’ils ne sont jamais, mais jamais, comme on les pense, qu'ils ne ressemblent jamais à l'image qu'on s'est construite d'eux, les gens qu’on ne connaît pas en vrai mais qu’on aime bien, on se les imagine plutôt beaux. C’est un peu normal c’est nous qui nous  les fabriquons, on ne va pas se les faire moches, du coup. 
Elle, je la connaissais sans la connaître depuis de nombreuses années, on avait même vécu dans le même village, dans la même période. On s’y était peut-être rencontré, qui sait ? Au marché du soir, à la boulangerie, à la presse bureau de tabac. J’y allais au moins une fois par jour du temps où je les allumais dès le réveil. On s’était peut-être vu chez Chichi l’épicerie ah tiens il va devenir restaurateur Chichi, il en a eu marre de vendre du produit vaisselle avec des chips et d’ouvrir à pas d’heure. Il va tenter l’aventure du faire à manger pour les flemmasses qui viendraient s’asseoir.
On avait peut être été l’un derrière l’autre dans la queue chez Chichi en attendant que son père rende la monnaie (le père de Chichi) mais alors, on ne s’était rien dit ou si:  une banalité si banale qu’on ne s’en souvient plus, on n’avait pas échangé. Ni des mots ni des phrases, ni des sourires, ni des regards en coin. C’était logique puisqu’on ne se connaissait pas à cette époque.
J’ai su, elle a dû me l’écrire ou me le dire, plutôt me l’écrire car on ne s’est pas tant parlé que ça pendant toutes ces années où on n’a pas fait connaissance, j’ai su qu’elle connaissait l'ancien restaurateur hollandais, si chic sur sa haute bicyclette toute flamande qui parcourait le village rares cheveux et calvitie au vent avec l’intégrale de Proust dans le petit panier d’osier, à l’avant du guidon. J’ai su combien il essayait de séduire celui là avec son pantalon rose et son chapeau de paille affaissé, sa Lavallière de soie et ses lunettes rondes d'intellectuel des fourneaux. J’ai su qu’elle avait habité une maison à la sortie du village j’ai oublié laquelle mais ici des sorties, il y en a au moins huit, alors un beau jour, j’en ai choisi une et je me suis dit : Ça c’est la maison de Lou. Et je la montrais à tout ceux qui venait chez moi en leur disant : Tu vois ici c’est la maison de Lou. Comment tu ne connais pas Lou ? Moi, non plus mais moi, je connais sa maison.
J’ai su, elle me les a écrit, des épisodes gris sombre de sa vie, j’en ai su des plus souriants, j’ai su de ses déménagements, de ses affrontailles, de ses victoires, de ses défaites, de ses périodes rose bonbon crême de nuage, enfin de ce qui fait le sel de la vie, quoi. Le rire et la douleur, l’espoir et le renoncement, l’amour et le désamour, la joie et la tristesse, l’abattement et l’espérance. Je m’arête là parce que je crois que vous avez bien compris de quoi il est question.
Au fond, sans l'avoir croisée en vrai, j’ai su d’elle et ce qui est le plus amusant c’est que quelques années plus tard on ne s'est pas vu davantage mais je suis presque certain que dans la rue, on se reconnaitrait et qu’alors, on s’en dirait deux.
Voire trois.

06 mars 2019

La vioque (Portrait de femmes 6)

Lorsque le vent, ce mal élevé, ne risquait pas de l’emporter valdinguer contre les murs des maisons, elle sortait toujours de chez elle après la sieste de l’après-midi. C’était, du jour, sa deuxième sortie. La première l’amenait vers le buraliste qui lui vendait son journal, un quotidien national réputé, le dernier, qu’elle revenait lire dans le fauteuil posé près de la fenêtre, une couverture sur les genoux. Elle le lisait comme un livre, de gauche à droite, de haut en bas,  du début à la fin. Entièrement, quels que soient les articles. Ça lui prenait trois heures tous les matins. Après un repas frugal, de trucs qu’elle allait glaner à la fin des marchés ou qu’on lui donnait, le jeudi sur le boulevard, elle faisait une sieste, elle se disait à chaque fois qu’elle s’en réveillait vaguement dans le vague: C’est fou plus on vieillit, plus on dort l’après-midi. Comme une sorte d’entrainement au rien faire définitif  qui nous guette…
L’après-midi, elle s’habillait chaudement si on était en hiver, un peu moins, quoique, si on était dans une saison plus clémente. Et, elle trottait faire son tour. Comme elle avait bousillé tous les miroirs de chez elle depuis une bonne vingtaine d’année. Je ne veux plus voir ça avait-elle expliqué à son entourage en se montrant du doigt… Le temps où elle avait un entourage… Elle était fagotée un peu en vrac, boutonnant souvent lundi avec dimanche, les cheveux poivre et blancs ramenés en un semblant de chignon sur le dessus du crâne… Elle faisait tenir le tout tant bien que mal, avec des épingles à linge en bois…
Mais… reprenait-elle, je marche de plus en plus longtemps, fiérote… Seulement, je parcours la même distance, tempérait-elle.
Elle vivait seule depuis si longtemps qu’elle avait presque oublié qu’un jour elle avait partagé sa vie avec un homme. Ou même deux. Elle s’en doutait bien à cause des images de ce type là, en photo dans son cadre sur la cheminée ou de celui-ci, le même sur le bahut ? Elle avait un doute sur celui-là, à moustaches si fier dans son cadre sur la console de l’entrée. Elle ne se souvenait pas avoir eu d'enfants et comme aucun ne donnait jamais signe...
Sur le chemin du retour, après avoir donné des miettes aux pigeons,  elle s’arrêtait dans le même bar et s’asseyait à la même table ou une autre si la sienne était prise et buvait d’abord un thé puis un petit blanc dans un verre ballon. En entrant, elle se présentait à l’assemblée qui la regardait de travers comme s’ils avaient peur d’elle comme si elle pouvait être l’image d’eux mêmes, un peu plus tard, celle de ce qu’ils allaient devenir…
Pour les désarmer, elle disait en entrant : Je m’appelle Léonce… Léonce de France ajoutait-elle avec un sourire malicieux. Du reste elle était incollable sur le football espagnol, la rivalité Barça, Real, la rage des clubs basques, les racines historiques des inimitiés entre certains clubs etc 
Et puis, assise, elle parlait. Seule. Enfin elle se parlait à elle-même de telle façon qu’on pouvait penser qu’elles étaient deux. Comme si elle engageait une conversation. Mais elle ne haussait jamais le ton. Elle se posait des questions et tentait d’y répondre.
Les plus gentils du quartier l’appelaient La Folle, les autres, en nombre, le nombre est souvent imbécile, la vieille folle. Les plus démunis, heureux d'avoir trouvé pire qu'eux lui donnaient de la vioque. Si l’on s’approchait de sa table, on pouvait entendre des bribes des questions qu’elle se posait comme :
Penses-tu qu’un jour les mammifères pourront croire en Dieu ? Et les insectes ?
Dirais-tu que le vent est une personne ? Crois-tu qu'il soit possible d'avoir le mal de mer dans une tasse de thé ?
Alors, dans le bar, les poivrots et les autres s’esclaffaient et se foutaient de sa gueule hirsute de vieille.

Leurs caquets auraient-ils été rabattus s’ils avaient su que plus jeune, elle avait été  agrégée de lettres modernes, professeur d'université, auteur de trois romans et supportrice de l'Atletic Bilbao?

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