27 avril 2011

A sunday regular bin.

As often, on Sunday morning, I went there, then I came back. 

I loved going there in April not so much for exploring the innumerable world who flocked but more importantly to take my Weekly Valium. And it was only delivered from late April, when the beautiful day and a little less beautiful tourists return in droves. It looked like a trio of musicians. In fact, there were four (three of them more talent) that arose from the same position and sent into the streets to make a swing move a terminal illness. If by listening, not one of your muscles do got underway there were 18 emergency call. Gig Street, they were called. A singer-saxophonist round, black and American, Leonardo Blair, a guitarist and a bassist dry disillusioned. Listen spared half an hour, by far, the cost of an internship in a rebirthing lamasserie Drôme Haute. They danced the notes and wriggle your toes. So in thongs was going to the market just for them to be more comfortable for their weekly meeting of gigotage. 
Hear them entertained for the week. I still bought their CD for listening at home in case of serious crisis. Come September, they disappeared, maybe they hibernated at the bottom of I do not know what cave, what is certain is that if they continued to play, they never die of cold. I moved before them, listened: my toes gave away to their heart, I swear I can feel the stones of the street in thongs, beat time and raising her eyes could see clearly the shutters houses around do the same. Everyone got involved. And the sky cleared and opened people's hearts in unison with their chakras and the Universal Peace stormed onto the square with his fellow regiment, Perfect Love, Absolute Happiness, Harmony's Heavenly .. . All because of some well-blown sax notes.
Then I walked around the city before then leave, I returned garner as a wakeup call, a few notes, one or two chorus sax and I returned, exhilarated. 
This morning, after taking my pill, I went to sit in front of a Vichy Horchata (sweet salty did not make me afraid) Arquet the bar, you know, the one where tables and chairs are painted all colors, the little square dominated by the home of urban tranquility ... I passed the stall of my favorite vegetable market, I had the opportunity to ask him to postpone the date of our marriage I had used the excuse, not to hurt her feelings, she was well too pretty and that my morbid jealousy, I showed convinced, could not make her happy and singularly complicate things between us. She agreed but asked me to think again, a little. I had not known him to refuse this time. One week.I bought a share that had engulfed pissaladière walking and, of course, two or three small pieces of onions well oiled, came to ask nicely like two sparrows fragile on the front of my shirt. I, in passing, a mother reprimanded eye exceeded that came to rock a slap on the cheek of a girl, making her pay and her fear of having lost. I do not walk with the number of Dass on me, otherwise I would have called.
Then I went to sit on the terrace.
And that's where I saw her. Imagine the head of the iceberg when he saw the Titanic go for him. That I did exactly those eyes, and hotter. She was sitting with two reds and blues of mine and I turned slightly back. She held a cigarette in his left hand drawing above the chin. From the right, she wrote feverishly, on a thick book. It seemed as wrapped in a bubble, all his writing, all the words she nervously traced on paper. Given the thickness of the book, she had a bunch to say. She must have a thin thirties, dressed soberly in a white tunic, which showed broad shoulders and gnarled, and a short jean. His neck swept a braided ponytail quickly. Dark glasses on his nose. That's when she turned her head I saw a tear in his right eye, slide down his cheek, staining the white. So I watched. It suited me she can not see me. Thus, it does not feel the weight of my gaze insisting on his back.Anyway it seemed so inaccessible to the world around her. A plane could have crashed into the place, I'm sure she would not budge an inch. I stayed a long time as well as a cobra under hypnosis. The woman who wrote, in tears, then at that point ... when the table next to hers was empty, I went to finish my second drink. Over his shoulder, I managed to steal some words :"... I am told that our lives are not worth much and they pass in an instant, like wilting roses ... " it could be the beginning of a song, then further down the page ... my disenchantment brutal, unbearable for you, you will remain my beautiful love hurt ... "
The world, which is, as Wittgenstein wrote, everything that happens was this morning, a tidy universe. In perfect balance:
A singer was walking in the streets or thousands of foreign tourists to be smiling, a mother had hit her child with a violence to the extent of the love she bore him, a woman angrily engraved on the paper pain having to leave with, perhaps, a vague pleasure in rereading the sentences written and perfectly cooked pieces of onion were glued to the bright white of my shirt.

A commonplace of a Sunday morning regular bin, in fact ... As they say a certain guy.

25 avril 2011

Un dimanche ben ordinaire.

Comme souvent, le dimanche matin, j’y allais, puis j’en revenais.
J’aimais beaucoup y aller à partir d'Avril pas tant pour côtoyer le monde innombrable qui s’y pressait mais surtout pour y prendre mon lexomil hebdomadaire. Et il n’était livré qu’à partir de fin Avril, quand les très beaux jours et les, un peu moins beaux touristes reviennent en masse. Il avait l’apparence d’un trio de musiciens. En fait, ils  étaient quatre (eux trois plus le talent) qui se posaient toujours au même endroit et qui envoyaient dans les ruelles un swing à faire bouger une phase terminale. Si en l’écoutant, pas un de tes muscles ne se mettait en branle il y avait urgence à composer le 18. Gig Street, ils s'appelaient. Un chanteur-saxophoniste rond, noir et américain, Léonard Blair, un guitariste sec et un contrebassiste désabusé. Les écouter une demi-heure épargnait,  et de loin, les frais d’un stage rebirth dans une lamasserie de Haute Drôme. Ils faisaient danser les notes et gigoter les orteils.  C’est donc en tongs que j’allais au marché juste pour leur permettre d’être plus à l’aise pour leur séance hebdo de gigotage.
Les entendre nourrissait pour la semaine. J’avais quand même acheté leur CD pour les écouter à la maison en cas de crise grave. Septembre venu, ils disparaissaient, peut-être hibernaient-ils au fond de je ne sais quelle grotte, ce qui est certain c’est que s’ils continuaient à jouer, ils ne mourraient jamais de froid. Je m’installais devant eux, j’écoutais: mes doigts de pieds s’en donnaient à cœur joie, je jurerais pouvoir sentir les pavés de la rue, sous les tongs, battre la mesure et en levant les yeux on voyait nettement les volets des maisons alentours en faire de même. Tout le monde s'y mettait. Et le ciel s'éclaircissait et les coeurs des gens s'ouvraient à l'unisson de leurs chakras et l'Universelle Paix déboulait sur la place avec ses compagnons de régiment, l'Amour Parfait, le Bonheur Absolu, la Quiétude Céleste...Tout ça à cause de quelques notes de saxo bien soufflées. 
Ensuite, je faisais le tour de la ville puis avant de partir, je revenais engranger, comme une piqûre de rappel, quelques notes, un ou deux chorus de sax et je rentrais, ragaillardi.
Ce matin, après avoir pris ma pilule, je suis allé m’asseoir devant un Vichy orgeat (le sucré salé ne me faisait pas peur) au bar de l’Arquet, tu sais, celui où les tables et les chaises sont peintes de toutes les couleurs, sur la petite place dominée par la maison de la tranquillité urbaine... J’étais passé devant l'étal de ma marchande de légumes préférée, j’en avais profité pour lui demander de remettre à plus tard la date de notre mariage, j’avais prétexté, pour ne pas la froisser, qu'elle était bien trop jolie et que ma jalousie maladive, je m’en montrai convaincu, ne pourrait pas la rendre heureuse et compliquerait singulièrement les choses entre nous. Elle avait été d’accord mais m’avait demandé de réfléchir encore, un peu. Je n’avais pas su lui refuser ce délai. D’une semaine. J’avais acheté une part de pissaladière que j’avais englouti en marchant et, bien sûr, deux ou trois petits morceaux d’oignons bien huilés, étaient venus se poser gentiment comme deux moineaux fragiles sur le devant de ma chemise. J’avais, au passage, réprimandé des yeux une mère excédée qui venait de balancer une gifle sur la joue d’une gamine,  lui faisant payer ainsi sa peur de l’avoir perdue. Je ne me baladais pas avec le numéro de la Dass sur moi, sinon, j'aurais bien appelé.  
Puis, j’étais allé m’asseoir en terrasse.
Et c’est là que je l’ai aperçue. Imagine la tête de l’iceberg quand il a vu le Titanic foncer sur lui. Voilà j’avais fait exactement ces yeux là, en plus chaud. Elle était assise à deux rouges et bleus de la mienne et me tournait légèrement le dos. Elle tenait une cigarette dans sa main gauche  en s’appuyant le menton dessus. De la droite, elle écrivait, fébrilement, sur un épais carnet. Elle semblait comme enveloppée dans une bulle, toute à son écriture, toute aux mots qu’elle traçait nerveusement sur le papier. Vu l’épaisseur du carnet, elle en avait un paquet à dire. Elle devait avoir une mince trentaine, habillée sobrement d’une tunique blanche, qui laissait voir des épaules larges et noueuses, et d’un jean court. Sa nuque balayée d’une queue de cheval  vite tressée. Des lunettes noires sur le nez. C’est quand elle a tourné la tête que j’ai vu une larme couler de son œil droit, glisser sur sa joue, tâcher le blanc. Alors, je l’ai regardée. Ca m’arrangeait qu’elle ne puisse pas me voir. Ainsi, elle ne sentirait pas le poids de mon regard insistant sur son dos. De toutes façons elle semblait tellement inaccessible au monde autour d’elle. Un avion aurait pu s’écraser sur la place, je suis certain qu’elle n’aurait pas bougé d’un millimètre. Je suis resté un long moment ainsi comme un naja sous hypnose. Cette femme qui écrivait, en larme, là, à cet endroit là… Quand la table à côté de la sienne s’est vidée, je suis allé y finir mon deuxième verre. Par-dessus son épaule, j’ai réussi à voler quelques mots :"...On me dit que nos vies ne valent pas grand chose et qu'elles passent en un instant comme fanent les roses..." ça pourrait faire le début d'une chanson, puis, plus loin sur la page"... mon désamour brutal, pour toi m’est insupportable, tu resteras mon bel amour blessé … "
Le monde, qui est, comme l'a écrit Wittgenstein, tout  ce qui arrive, était, ce matin, un univers  bien rangé. En parfait équilibre:
Un chanteur faisait danser les rues où marchaient des milliers de touristes étrangers souriants d'y être, une mère avait frappé son enfant avec une violence à la mesure de l’amour qu’elle lui portait, une femme gravait rageusement sur le papier la souffrance de devoir quitter avec, sans doute, un vague plaisir à la relecture des phrases écrites et des bouts d’oignons parfaitement cuits s’étaient collés sur le blanc étincelant de ma chemise.

Un matin banal d'un dimanche ben ordinaire, en somme... Comme on le dit d'un certain gars.

paroles: Mouffe
musique: Pierre Nadeau, Robert Charlebois

Je suis un gars ben ordinaire
Des fois j'ai pu l' goût de rien faire
J' fumerais du pot, j' boirais de la bière
J' ferais de la musique avec le gros Pierre
Mais faut que j' pense à ma carrière
Je suis un chanteur populaire

Vous voulez que je sois un Dieu
Si vous saviez comme j' me sens vieux
J' peux pu dormir, chu trop nerveux
Quand je chante, ça va un peu mieux
Mais ce métier-là, c'est dangereux
Plus on en donne plus l' monde en veut

Quand j' serai fini pis dans la rue
Mon gros public je l'aurai pu
C'est là que je m' r'trouverai tout nu
Le jour où moi, j'en pourrai pu
Y en aura d'autres, plus jeunes, plus fous
Pour faire danser les boogaloos

J'aime mon prochain, j'aime mon public
Tout ce que je veux c'est que ça clique
J' me fous pas mal des critiques
Ce sont des ratés sympathiques
Chu pas un clown psychédélique
Ma vie à moi c'est la musique

Si je chante c'est pour qu'on m'entende
Quand je crie c'est pour me défendre
J'aimerais bien me faire comprendre
J' voudrais faire le tour de la terre
Avant de mourir et qu'on m'enterre
Voir de quoi l' reste du monde a l'air

Autour de moi il y a la guerre
Le peur, la faim et la misère
J' voudrais qu'on soit tous des frères
C'est pour ça qu'on est sur la terre
Chus pas un chanteur populaire
Je suis rien qu'un gars ben ordinaire...

22 avril 2011

Eaux douces.

C'est une chaude fin de journée de printemps, on avance dans le sirop de l’air comme dans une étuve étouffante, la rivière étale en langueurs aplanies sa fraîcheur sous terrienne, elle se donne des allures de jeune fille à l'approche de la ville pour qu'on oublie le gouffre d'où elle vient, elle offre sa nuque aux murs costauds des digues, une mère cane y surveille du coin d'un œil ses trois canetons curieux et agités, le vert des peupliers joue avec d'autres, ceux des algues ondulantes, une couleuvre d’eau comme une route de montagne s’insinue dans le clair de la vive, le soleil déclinant allume les dessous d’arbres d’un rose naissant, des bleus de libellules s'attardent sur des coupelles de verts, un souffle léger étincelle des tourbillons éphémères, un couple de hollandais rougis et ventrus s’en reviennent de baignade en parlant, comme ils savent, c'est-à-dire, haut et fort, des insouciances s’éclaboussent de leurs rires en cascades, d'un autocar géant débarquent des cyclistes belges au bronzage ridicule, un chien tout entier, fou follet charge une compagnie bruyante de poules d’eau, une cloche lointaine sonne les vingt heures et la tombée du jour, la mouche leurre de laine d’un pêcheur, droit dans ses cuissardes, habillé comme un sous-bois, planté dans le plein des draps du courant secoue, à grandes volutes, la moiteur de l’air, des intrépides crient en se pendant au bout d’une corde centenaire attachée à un platane aussi vieux qu'elle, puis se lâchent pour se bassiner dans le frais, quelques rainettes dérangées par les passages sautent dans la lumière et disparaissent à fortes cuisses sous les chevelures vertes et ondoyantes, les cigales amoureuses répètent pour le récital d’avant nuit, l’ombre d’un geai passe au tellement ras de l’eau que le bout de ses ailes s’enmouille, arrivent, de la guinguette, pas loin, portées par une brise légère, des odeurs de cuisine qui ensalivent les bouches et parle franc aux papilles, le bleu clinquant d’un Martin Pêcheur affole les alevins livides, une truite en chasse s’attarde derrière la cache d’une pierre, une chorale de crapauds en désirs accorde ses voix pour un concert rauque, des peaux  douces d'amants amoureux se caressent des souvenirs pour les soirs de disette, une femme d’un autre âge soigne son arthrose dans une flaque de lumière et d'eau, un large chapeau de paille sur la tête pour moins souffrir du chaud, des martinets joyeux planent et viennent flanquer leurs becs à la surface comme des canadairs miniatures, un canoë glisse, laissant derrière lui des vaguelettes silencieuses qui s’en vont s’adoucir sur les berges comme des mains de mère, le musclé du frais nous passe entre les jambes et pousse à l’étonnement, alors, rafraîchi, séché puis réchauffé au soleil encore donnant, une cigarette aux lèvres on se pense qu’on vit un bel instant, on remercie le Partage de l’avoir offert, on se congratule, en silence, de savoir le vivre et de derrière une île, arrivent les notes d’une musique chaloupée, elles atteignent les oreilles attentives, en les tendant davantage, on entend la voix d'un Claude épuisé qui, comme les pêcheurs du coin, fait mouche :

 "L’eau de cette rivière fofolle mais pas farouche, 
L’eau si fraîche et claire vous met l’eau à la bouche, 
Là on peut s’asseoir en l’écoutant jazzer, 
En cascadant sur les pierres usées… 
On s’y fond, on y ondule, là, quand on retrouve l’air libre,
On sent que rien n’est plus beau que vivre… "

Ici, on engrange, pour les jours plus difficiles, la peau douce du bain béni, le cul posé sur une pierre, le pied droit battant la mesure comme un Mingus d'Assise allumé par les derniers feux du jour, un sourire vaguement niais accroché au coin des lèvres, comblé, rempli, le coeur plein, satisfait, rassasié une fois n'est pas coutume...

19 avril 2011

Nom de Dieu.

Dieu est... Tamour!

Saint Marteau priez pour eux...

Photo de presse.

17 avril 2011

Dachriosérum 5cc.

Jorge, il faut que tu rappelles Paul, tu t'es trompé à propos du blanc!

Ce n'est pas un Terrasse d'Eole de Mazan, qui est très bien, ce n'est pas la question, mais c'est un blanc de chez Olivier B. le vigneron ajt qui fait aussi un superbe rouge: Les Amidyves en hommage à Yves Jamait qu'il avait fini par rencontrer! 
Mais si tu t'en souviens, on l'avait dégusté un soir au 17, le caviste de la place Rose Goudard à L'Isle... sur cette terrasse qui doit être la seule encore ensoleillée vers 19h juste à côté de, ça ne s'invente pas, de la maison de la Tranquillité publique...
Ah oui, je m'en rappelle maintenant, on avait tout bien goûté... et rien craché...
C'est aussi ce même soir que tu avais annoncé que tu te présentais à l'élection présidentielle de 2012...
Y a pas de raison, un de plus, un de moins, tu disais, tout le monde y va, pourquoi pas moi? Bientôt, il y aura plus de candidats que de votants, tu gueulais... Ah ce que tu nous as fait rire, avec ça!

Peut-être, mais moi, avec tout ce qu'on avait descendu, j'avais une excuse!

14 avril 2011


A peine débarrassés de nos écharpes, de nos bonnets, de nos gants, de nos manteaux, de nos pulls, enfin de tout ce qui pouvait nous éviter les engelures,  elle a filé droit vers la chaîne, appuyé sur deux trois boutons et les premières notes de guitare ont envahi la pièce. Elle a eu une envie soudaine de l’entendre. Comme on entoure un cadeau d’un ruban.
Nous venions de passer deux bonnes heures le nez dans le mistral sur les hauteurs gelées de Saumane.

Nous étions allé poser nos fesses, pas bien longtemps à cause du froid à enrhumer un ours blanc, qui régnait là-haut, sur une pierre face au paysage. Pour voir. Pour voir et entendre le souffle du vent qui déboulant de bien plus haut rebondissait sur le Ventoux et tombait en cascades agressives sur nos épaules fragiles. Nous y étions allés pour prendre de la hauteur et nous faire des souvenirs. Pour tuer le temps afin qu’il passe moins vite ? Nos rires sous les assauts du vent, notre équilibre précaire sous les rafales, notre avancée pénible sous les gifles répétées...
Bien sûr, je me suis assis derrière elle pour la protéger du gel, moi qui allait, bientôt l’exposer à cœur fendre. A part nous, il n’y avait pas âne qui vive, là-haut, que nous et nos corps entre croisés. J’avais posé mes lèvres sur le chaud de son cou, là, oui, dans la nuque, dans le doux, dans son odeur, j’avais serré les bras autour de ses épaules. Elle m’avait laissé faire, mais elle ne m’y avait pas invité. Tout mon corps lui disait : Je suis là. Tout son corps répondait : "Ben je le sens bien que tu es là". Mais, les nuages fichaient le camp à toute allure. Nous avons déjeuné d'une pomme givrée...
On imagine mal quand on y vient l’été combien cet endroit peut être hostile en Février.
Les cigales y sont emmitouflées, les écureuils avaient levé l'ancre vers les Tropiques. Ici, l'hiver, les pierres s’y fendent, les ciels s’y glacent, les cistes s’y rabougrissent, les bruyères s’y racornissent, les lavandes s’y sèchent, il n’y a que le thym sauvage qui semble s’en tirer avec un peu de gloire.
La veille, j’étais arrivé par le train à la gare d’Avignon.
J’avais passé un coup de fil dans la matinée : « Si je viens, tu seras à la gare ? »
Elle avait répondu : « Il faut voir. Essaye toujours… » De sa part, je ne m’attendais à rien d’autre, je savais que toute cette distance qu’elle posait c’était pour s'éviter les pièges, puis après un instant :
« Mais si tu venais, tu repartirais quand ? »
Droit dans ce qui fâche.
J’avais bredouillé : « Je ne sais pas, deux ou trois jours »
« Alors ce n’est pas la peine de venir…» Et elle avait raccroché. ELLE AVAIT RACCROCHE. On se sent bien bien couillon avec les bip bip dans les oreilles quand l’autre n’est plus là (au fait pourquoi dit-on raccrocher au nez? C’est bien aux oreilles qu’on raccroche, non ?) et qu'on sait qu'il a eu raison de le faire.
J’avais rappelé, une fois remis, pour lui donner mon heure d’arrivée : « Et si tu n’es pas à la gare, ce sera tant pis pour moi, je reprendrais le train dans l’autre sens. »
Quand j’étais sorti du hall déjà balayé par un mistral à défriser les taupes, il n’y avait personne. Même quand on y est préparé, cela reste désagréable. Je la savais capable de ne pas venir.
Une heure après, j’étais toujours assis sur mon sac de voyage dans un coin, entre deux murs quand sa voiture a monté la rampe.
Elle est sortie et a juste posé sur le siège où j’allais m’asseoir : « Je voulais que tu saches ce que ça fait d’attendre. »
Je n’ai su que bien plus tard le merveilleux  sourire à l’annonce de ma venue mais aussi, le terrible déchirement de mon départ. Avec elle, j’avais pu vérifier combien l’amour ce sentiment qu’on ne voudrait que magnifique peut, parfois, nous rendre misérable. Cela restera un abyssal mystère.
Toute notre histoire tenait là, dans le poing fermé de ces mots simples. Un mesclun de doux et de griffes, un mélange de bonheurs profond et de peines absolues, un méli mélo d’encore et de ça suffit…
Quand l’eau avait bouillonné, elle avait servi un thé brûlant et j’avais même consenti à une tasse de cette boisson de fille, c’est dire dans quel état j’étais… Sans en ajouter, je crois bien en avoir bu deux.
Dehors, le vent faiblissait, épuisé de sa colère, la journée était, comme lui, en train de mourir. Une, déjà.
Il y a des journées, comme ça, où, à part le temps, rien ne se passe et pourtant tout arrive. Pour longtemps, très longtemps puisque j’en parle encore aujourd’hui.
Dans la pièce, maintenant chauffée par un feu de ceps de vigne, Philippe Lafontaine en avait fini de sa ballade et venait de murmurer : " Sur son ventre là, je reste là où elle est… " 
C’était sans doute ma place, à moi aussi sur son ventre là où elle est…
Mais voilà, je n'allais pas tarder à fermer mon sac.
Je le savais... Et elle aussi.


Y a que quand le soleil se couche
Que le gris de ses yeux s'irise
Il suffit qu'un rayon la touche
Pour qu'elle rougisse

Y a que quand le vent souffle au large
Sur l'océan de sa peau salée
Que mes mains s'attardent
Que mon corps débarque
Dans ses baies

Y a que quand le dais des nuits s'entrouvre
Que je sens ses doigts qui m'épellent
Suffit qu'un baiser la découvre
Pour qu'elle se réveille
Quand son dos sous le duvet s'embrase
Me laissant cendres de la tête aux pieds
Que mon corps s'acharne
Lui tire des larmes
Sans regret

L'assaillant de mes villes défaites
S'est vu près d'elle en ange déchu
Mais maudit soit le temps des tempêtes
Ses armes secrètes
Moi je l'aime sans dessous dessus
Même quand ses démons de femme me défient

Y a que quand le sud-est habille l'aube
Que ses tentations la dévoilent
Il suffit d'allonger l'épaule
Pour qu'elle s'étale

Echappée des flux et des cadences
Au paradis des Dante et Sade idées
Mon corps se déforme
Les saints s'endorment

Quand j'entends résonner les matines
Souffrant des péchés qu'elle avoue
Suffit que la marée s'anime
Pour qu'elle s'échoue
Sur les plaies du désir qui s'échappe
Ou sur le grain d'épiderme à rosée

Sur son ventre las
Je reste là
Où elle est...

Philippe Lafontaine.

12 avril 2011

Avec le temps…

J'avais tout abandonné et je n'étais venu là que pour elle, je n'aurais pas dû... il y a, dans la vie, des jours où on ferait mieux de mourir.
Je l'avais rejointe dans un gros village des montagnes du sud. C'était l'été. Le plein été.
Normalement, je n'aurais jamais du être là, et pourtant j'avais fini par y débarquer. Alors, nous deux réunis, pendant quelques jours, nous avions tenté crânement l'impossible: oublier le reste du monde. Nous nous pensions rocs, nous nous rêvions granit, nous nous croyions solides mais nous n'étions que plumes perdues malmenées par le fort du vent.
Au plein midi du troisième, nous avions été rattrapés par tout ce que nous avions essayé de fuir. Le monde nous était revenu bien en face, droit dans ses bottes, giflant. Perdu, j'avais filé, à l'anglaise, honteusement. Je m'étais installé au volant de la voiture, juste, tu parles, pour rouler un peu. Elle s'était arrêtée auprès de la rivière nerveuse, tout près d'un pont de bois qui la franchissait et que je connaissais bien pour y être déjà venu, avant, autrefois. J'étais sorti, j'avais marché sur le pont, jeté un œil dans le fond sur le torrent bouillonnant comme une gorge serrée par des mots qui ne peuvent plus venir.
Le chemin montait de traviole vers un lac, plus haut, un petit lac bleu profond comme une flaque. Huit cent mètres de dénivelé... Je l'ai laissé derrière moi, puis j'ai tiré droit parmi les ronces et les framboisiers sauvages m'écorchant les coudes et les genoux aux épines des ronces, suant et soufflant comme un animal blessé, blessé et fou, écrasant les fraisiers des bois et le mauve des digitales, m'agrippant aux racines des pins, rageant contre les pierres qui freinaient la montée, rugissant au passage des souches, me fracassant les épaules et le crâne aux branches les plus basses, me griffant la figure aux ronces agressives des framboisiers. Pour m'encourager, je hurlai à tue-tête "Avec le temps, arf, arf... Avec le temps... va tout s’en va, arf, arf, et l’on se sent... floué, arf, arf, par les années perdues, arf, arf…" Et l'écho dérangé répétait après moi..."dues, dues, arf, arf"...
Mon souffle, cet infidèle effaré s'affaiblissait, mes poumons, ces lâches, me lâchaient, ma gorge, cette pleutre était, elle aussi, engorgée, en fusion, mon cœur ce traître cognait comme un bûcheron sous maxiton. Les sauterelles que je dérangeais me regardaient d'un drôle d'air, les papillons me filaient sous le nez, les abeilles, à mon passage, volaient bizarrement... A chacun de mes pas j'arrachais des pierres, arf,arf, à la montagne qui dégringolaient en roulant mais je m'en foutais pas mal, je ne voulais qu'arriver, arf, arf, là-haut et m'exténuer.
J'y grimpai d'une traite comme un diable malfaisant à qui on aurait allumé le feu aux fesses.
Une heure après, c'est une souffrance épuisée, meurtrie, trempée, les vêtements déchirés, la tête en sang, les muscles durcis, mais vidé de sa folle rage qui a débouché, hagard, sur le pré du haut, celui qui bordait le petit lac grand comme deux paumes. Je me suis laissé tomber sur le vert pâle de l'herbe douce. Je n'étais plus qu'une plaie effondrée, posée sur du tendre. J'ai laissé mon regard s'alanguir sur la vallée qui se préparait à accueillir le noir pointant de l'Est. C'est la fraîcheur du soir qui m'a sorti de là. Je suis revenu à moi et malheureusement, je suis revenu au monde. “Tout seul, peut-être, mais peinard, arf”.
Dans le fond, la retenue du barrage en dessous, ouvrait ses paumes de mains comme pour s'apprêter à recevoir ses premières étoiles filantes.
Je suis redescendu par le chemin.
Juste après, j'étais dans la rue principale me nettoyant à une fontaine. Elle y était aussi, plantée dans le plein mitan, rayonnante de m'y revoir. Au visage, un sourire de Mère Térésa large comme l'avenue si large. Quand je me suis approché d'elle, en me prenant le cou de ses deux mains tremblantes, elle m'a soufflé à l'oreille, d'un ton fièvreux, avant de poser ses lèvres sur ma sueur âcre et séchée:
"Ne ME refais plus jamais ça!"
Je n'ai pu prononcer aucun mot mais que je me suis senti heureux! D’un bonheur fou comme un coup de dague en plein ventricule! Et à la fois si violemment triste…
Si tellement vivant. Et presque mort
J'ai rougi vite fait quelques larmes à de l'eau claire qui venait droit du ciel. J'ai pleuré à grosses gouttes. Je l'ai serrée. Ô comme je l'ai serrée, cette femme là.
Ne me refais plus jamais ça... J'ai compris, à cet instant, qu'elle n'avait encore rien vu. J'allais ou plutôt, nous allions, mais nous ne le savions pas encore, nous faire et refaire bien pire...

Il y en a pour qui avec le temps rien, jamais, ne s'en va.
Ce ne sont pas forcément les plus heureux...

As-tu su, un jour, combien je t'ai aimée?

10 avril 2011

Semaine de m...açon.

A la fin de la semaine précédente, il est tombé dessus par hasard et il a eu le malheur de lire: 
Scorpion ascendant fraise des bois: Tous les voyants sont au vert vous allez vivre une semaine mémorable. Goûtez la pleinement.
Il s'est endormi le dimanche soir dernier comme un bébé, enfin comme un bébé, façon de parler parce qu'il en connait certains qui dorment mal et surtout, pas aux bonnes heures...
Mardi vers dix heures du matin, sur son lieu de travail, il pose le pied droit à un endroit où il devrait y avoir une grille en métal. Elle n'y était plus, et pour cause, c'est lui même qui l'avait enlevée une heure au paravant. Oubliant qu'elle n'y était plus, il pose le pied là où elle devait être et il se  la rentre dans la jambe à hauteur du tibia. Une jambe n'est pas faite pour qu'une grille lui rentre à l'intérieur, c'est fou ce que c'est douloureux dit-il à l'infirmière... L'après midi, il est chez le médecin, il n'arrivait plus à poser le pied par terre. Il s'était joliment coloré de jaunes et de bleus, le pied, et il avait moins gracieusement enflé cet imbécile...
Jeudi, en se baladant en motocyclette pour essayer d'attraper des images... Oui, on n'a pas besoin de ses deux pieds pour la photo, un seul suffit. Il commet une mauvaise manoeuvre, fait naître un malentendu et un jeune homme en moto, lui aussi, le percute par l'arrière. Bilan: des dégâts juste matériels mais une grosse frousse pour le jeune type. Cette trouille lui a fait balancer son casque par terre au jeune sanguin et ça n'a pas arrangé l'état du casque. Comme il se sentait responsable, il lui dit: Dites moi combien vont se monter les réparations et je paierais. Le lendemain, il reçoit un sms: "C'est cinq cent euros..." 
Il répond:" J'ai dit que je participerais aux frais de réparations, je n'ai pas dit de vous acheter une moto neuve! Si je vous fais un chèque de quatre cent ça va? Et si vous en avez pour moins, vous me remboursez la différence, bien sur..."
Il n'y compte pas trop, mais il aura tenté de faire vibrer la fibre de l'honnêteté, de la probité et de la justice...
Vendredi, il s'est fait à l'idée que le deuxième murier platane, celui qui restait depuis que l'autre était mort, n'avait pas survécu. Pour le cerisier et les deux pieds de vigne vierge qui ombraient la tonnelle, il en était certain depuis plusieurs jours déjà...
Samedi, il se décide enfin à débarrasser le jardin de saletés qui traînent dans un coin depuis quelques années, la déchetterie est ouverte. Il entasse le bazar à jeter dans la voiture, monte dedans et enclenche une marche arrière... Il avait oublié de refermer le portail. Un choc superbe plus tard pour s'apercevoir qu'il a bousillé une partie de la porte arrière de sa voiture, le bas de caisse et accessoirement le portail, un peu. Il s'en veut pas mal mais c'est assez tard, c'est fait. Il se traite de tous les noms, mais c'est surtout pour apaiser sa colère. Ca ne changera pas grand chose à l'allure de son hayon arrière.
Samedi soir, il a filé un coup de pied aux fesses du chat noir qui venait lui présenter ses civilités. Ca suffit comme ça pour cette semaine lui a-t-il fermement expliqué. Dégage! L'autre s'en est allé vaguement fâché en le traitant de tous les noms et lui promettant une semaine à venir terrible. "M'en fous, peut pas être pire que l'autre!"

Dimanche. Au moment de se lever, il a hésité, un peu, puis il a décidé de ne pas sortir de chez lui et de raconter sa semaine magique au lieu de prendre le moindre risque.
Pour éloigner le mauvais sort? Manquerait plus que la terre tremble et que la maison lui tombe sur le coin de la figure... qu'il s'est coupée en se rasant ce matin...

Vivement lundi.

08 avril 2011

Mais, Madame la Juge...

Bon, Madame La Juge, je vais, si vous me le permettez vous raconter comment les choses se sont réellement passées...
Oui comment je pense, moi qu'elles se sont déroulées, si vous voulez. Oui d'accord, ma vérité, puisque vous la voulez...
Non, je ne connais pas personnellement cette jeune fille, non, je ne l'ai jamais rencontrée, ni de près ni de loin, ni d'avant et pour après cela semble mal barré si vous voulez mon avis. Oui, bien sûr, vous vous en moquez complètement, non, vous n'êtes pas là pour ça, et moi non plus. Bien d'accord, alors les faits:
Voilà, je passais dans la rue, comme un gars qui marche, comme un passant qui passe quoi... Sans but précis si vous... Oui, vous souhaitez que j'aille à l'essentiel, on n'a pas la nuit devant nous? Je le sais bien, mais, Madame La juge, avec le respect que je vous dois, il faut bien que quelqu'un soit un peu précis, ici, sinon on ne va rien y comprendre. Et puis à dire vrai ça m'aide à tenir le fil... D'accord avec vous Madame La juge, précis ne veut pas dire délayé. C'est ce que je me dis souvent devant certains livres, Madame La Juge ou certaines réponses d'hommes politiques, si vous voyez à qui je pense. Oui, évidemment, nous ne sommes pas là pour parler ni de littérature ni de politique. Vous avez raison, je m'égare, je m'égare, mon côté Nord, ça... éGare du Nord... Heu je dis ça uniquement pour détendre un peu l'atmosphère parce que je sens bien que tout le monde est aux taquets ici, il y a des boules dans l'air, on les sent à pleine peau, c'est fou ce que c'est tendu, l'air est comme une corde d'arbalète... Je le sais bien que ce n'est pas très fin, Madame La Juge, ne pensez pas que je suis dupe, surtout, ne croyez pas ça...
Bon alors j'en étais où, moi? Oui, je marchais en regardant bien devant moi et c'est là que je l'ai vue. Elle s'avançait vers moi dans la douce lumière de ce matin de printemps, sa robe légère accompagnait l'élégant mouvement de ses bras, ses jambes, oh ses jambes, ses jambes et ses chevilles vous auriez vu ces deux merveilles... Si vous aviez vu ça, Madame La Juge... Heu oui pardonnez, je m'emporte, je m'emporte vous avez bien raison de me ramener ici et maintenant.
Comment ce que j'ai fait à cet instant là? Mais j'ai regardé Madame La Juge, j'ai regardé cette beauté miraculeuse qui s'avançait vers moi dans la tendre lumière de ce matin d'avril... Et ensuite, ensuite Madame La Juge, je suis tombé raide amoureux... Comment on ne tombe pas amoureux d'une image? Vous peut-être que ça ne vous arrive jamais, moi c'est tous les jours et plusieurs fois par jour, Madame La Juge. Je tombe, je tombe et retombe à chaque occasion, une natte, le geste d'une main, un plissé de jupe, le port d'une chaussure, le noeud d'une écharpe, la longueur d'un cou, une ride, un sourire, la lumière d'un oeil, un maquillage, une main, les deux, avec le bras, une jambe entre aperçue, l'élégance d'une démarche, la manière de porter une veste, la chute d'un jean sur une cheville, toutes ces merveilleuses beautés me transpercent, Madame La Juge, mais je vous le jure solennellement, ici devant tout le monde, je n'ai rien manifesté d'ostensible. Je n'ai certainement pas sifflé, je n'ai rien dit... Quand elle est arrivée à ma hauteur, j'ai baissé la tête, et le regard pour ne pas devenir aveugle, j'ai juste pensé: Mon Dieu que cette femme est belle et j'ai souri, béat, ébloui, séduit, emporté...

Ah ça oui, Madame La Juge, ça pour lui sourire, je lui ai souri. Qu'eussiez vous préféré, Madame La Juge? Que je ne la regardasse point?
La vache! La seconde après avoir prononcé cette phrase un grondement est monté en s'amplifiant des fondations du tribunal, les murs se sont mis à vibrer, les plafonds à se fendre en fissures béantes... A la stupeur générale, des plaques de stuc en dégringolaient en stock. Tout ce joli monde s'est alors mis à courir et nous nous sommes retrouvés hagards, sidérés, perdus, hébétés LA Cour et moi dans les jardins du palais de justice...

Tout cet immense bazar pour un petit sourire de rien, n'était ce pas très exagéré?

07 avril 2011

Dachrioserum 5 CC.


Le vallon de Carrouffra.

Du haut de Le Beaucet.

Le plateau de Margoye.

Une glycine de L'Isle.

04 avril 2011

Nous y sommes. Par Fred Vargas.

Nathalie d'Avignon in photos m'a transmis ce texte de Fred Vargas que je ne résiste pas à partager.

" Nous y sommes " par Fred Vargas

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
Nous avons chanté, dansé…
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés. Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières ( la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.

« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.

De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas, Archéologue et écrivain.

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