04 décembre 2011

La Mesrine des radis.

Le ciel s'était, au petit matin, dégagé. 
Vers dix heures, comme souvent, le dimanche, il avait pris le chemin du marché.
Il n'avait pas oublié d'emporter avec lui un bijou qui avait besoin d'être réparé. Ainsi, il se donnait une occasion d'aller voir la jolie bijoutière de la place. Il n'était pas fâché. Il commençait à bien la connaître, il s'arrêtait souvent devant sa boutique et pas seulement pour regarder bagues et boucles d'oreilles, colliers et bracelets. Il s'arrêtait surtout pour l'apercevoir, elle. Elle et son élégance de classe, elle et sa silhouette fine, elle et son sourire radieux, elle et son allure. Ah ça, pour en avoir, elle en avait de l'allure. Elle en possédait tellement qu'il se demandait quels évènements avaient bien pu l'amener ici, dans cette petite boutique d'une rue d'un gros village du Sud... Sans doute touristique et vaguement reconnu mais quand même assez loin de la place Vendôme. C'est là-bas qu'il l'imaginait, dans une de ces grandes maisons où y entrer vous coutait un bras et acheter... le reste. Elle se déplaçait dans sa boutique avec autant de grâce qu'un colibri dans un bouquet d'arums. Et oui, elle le rendait vaguement grandiloquent et pas mal neu neu... Elle était déshabillée d'une robe de cashmere, caramel, très près du corps, au dessus, ses cheveux étaient sagement rangés en un chignon discipliné et, en bas, des chaussures à talons. Rien à ses poignets, rien à ses doigts. Seule, une paire de perles de cultures noires ornait ses lobes et ainsi l'ovale parfait de son visage parfaitement... parfait. Juste, un trait de rose à lèvres les soulignait. Une très belle femme. Vraiment. C'est ce qu'il se disait devant la vitrine comme un peintre devant la Maya.
Comme il ne pouvait pas rester planté là toute la matinée sans attirer des questions, puis des soupçons, il a fini par entrer et lui a donné la bague à réparer. Puis, avec en poche un sourire et rendez vous pour dans quinze jours, il s'en est allé faire le tour du marché, radieux. Oui, on était dimanche et dimanche c'est jour de marché, il s'en souvenait à peine. Il a flâné dans les rues en jetant quelques yeux sur des étalages, des vendeuses, des acheteuses, aussi mais rien qui ne l'a agrippé comme l'autre, la bijoutière. Comme il passait derrière l'église, les adeptes sortaient de la messe du matin, la grand. Il les a regardé s'embrasser, se dire à la semaine prochaine, s'en raconter une bien bonne, jeter avec une vulgarité sans nom quelques pièces dans un chapeau posé à même le sol et il a repris balade. C'est en face de l'étal du poissonnier qu'il l'a revue.
Elle devait avoir quitté sa boutique pour un instant, elle marchait ou plutôt, elle flottait vers lui dans une sorte de halo de lumière blanche, elle avait simplement passé un manteau noir sur sa robe, les gens s'écartaient à son approche, quelques pigeons voletaient en tournant au dessus d'elle et l'orgue de l'église s'était, à son passage, remis à jouer et la chorale à chanter... Il l'a suivie des yeux, si elle continuait comme ça, elle allait passer à UN mètre de lui. Deux fois dans la même matinée, c'était fête. Ses genoux commençaient à le lâcher, ses jambes se mettaient à trembler, son coeur à accélérer... Elle a bifurqué vers le marchand de légumes, elle s'est approchée de son étalage. Les laitues se sont redressées, les carottes se sont orangées et pour un peu, les avocats se seraient mis à plaider... Elle a avancé sa main vers une botte de radis, le marchand ne la regardait pas, elle s'en est aperçu.

Je l'ai vue, moi, arracher UN radis d'une des bottes et se le glisser vite fait, en loucedé, dans la main...
Déjà que j'étais vaguement amoureux... Voilà qu'en plus, j'étais tombé sur une Bonnie du radis!
Non seulement elle était belle comme une paire de bottes mais en plus c'était une voyou de marché, une braqueuse d'étalage, une Arsène de la fauche, une Mesrine des radis, une Spaggiari de la cambriole...
J'ai freiné des deux pieds sur le hurlement de joie qui m'est monté de l'abdomen...


18 commentaires:

Tilia a dit…

Pourquoi aurait-elle acheté une botte entière, alors qu'elle n'avait envie que d'un seul radis ? hein ! je vous le demande ;-)

véronique a dit…

et puis qui vous dit qu'elle l'a mangé ! c'était peut être pour le donner à quelqu'un qui se mourrait de faim ! allez savoir !
j'aime beaucoup l'image du colibri volant dans un bouquet d'arums

Chri a dit…

@TiliaDu coup, j'ai modifié la fin!
@Véronique: On le voit bien le colibri dans les arums, n'est-ce-pas! Vers Marie Galante...

odile b. a dit…

"Belle ET radine" ?...
Peut-être seulement que, avant d'acheter une botte de radis, la belle voulait en goûter un, seulement un, pour voir si ceux-là piquaient... tout comme on goûte une cerise ou une mirabelle, avant d'en acheter un kilo, pour s'assurer de leur juteux ou de leur croquant, de leur différence avec celles du tas d'à côté..., souvent même, pour répondre avec gourmandise à l'invitation du marchand qui vous le propose, pour vous convaincre avant de les emballer... Peut-être aussi que la belle n'avait pas un rond, plus un radis, pour s'en payer une botte entière, la pauvre, parce qu'elle venait juste de tout donner (sans vulgarité), dans le chapeau tendu du gars de la place...
M'enfin, c'est vrai que piquer dans une botte déjà attachée, pour en arracher UN radis sans acheter et se le glisser mine de rien, en cachette, c'est pas digne d'une jolie belle dame bijoutière (ses ongles bien manucurés ne pouvant sans doute pas l'autoriser à sectionner proprement THE radis !...)
Avec un jugement pareil, comment comptez-vous l'aborder en revenant chercher votre bague ? Je vous verrais bien faire votre marché d'abord, avant d'entrer chez elle, pour arriver, fringant et goguenard, avec une botte de radis à la main, emballée dans du papier soie, que vous lui sortiriez de derrière votre dos, comme ça, là, sous le nez, comme un cadeau... Votre "belle radine", redescendue de son piédestal, en pâlirait et n'oserait plus - c'est sûr et... ra-di-cal ! - vous demander un rond pour la réparation de votre bague... et au final, c'est vous qui seriez gêné de l'avoir eue "à l'oeil"... parce qu'elle n'est pas dupe de votre manège à lui tourner autour et la regarder en coin...
Mais comme je vous comprends : ces Gens-là, Monsieur, beaux-et-radins à la fois, on ne les excuse pâs !

PS
Avec ou sans bague, sans blague : vous nous raconterez la suite de l'aventure ?...

PPS
Vécue aussi, dans un tramway bondé, la scène de cette belle dadame en vison, qui, mine de rien, tirait, par petits coups répétés puis interrompus sur le foulard de soie attaché à la bandoulière du sac de la personne collée juste devant elle !!!... l'arrêt du tramway ne lui a pas permis d'atteindre son objectif : la femme de devant ayant fait un demi-tour rapide sur elle-même pour atteindre la sortie...

odile b. a dit…

PPPS
Ce sera le troisième PS...
J'avais lu votre page hier soir. Avant d'écrire un mot ce matin, j'en étais restée sur l'image de la Belle, dégringolée, sous vos yeux, de son piédestal... Et voilà que je lis, seulement là, votre revirement final, sous les deux commentaires précédents...
=> Toujours lire deux fois, chez vous !...
Du coup, je vois que vous aimez et la Belle et le Voyou... J'adore que vous la voyiez, en deuxième regard, "belle comme une paire de bottes" !!!!!!!
Alors deux bonnes raisons d'offrir aux deux à la fois la botte (moins un radis) dans du papier de soie (ou du kraft). C'est peut-être vrai, d'ailleurs, que LE radis volé, c'était pour mettre dans le chapeau, sur la place, vu qu'elle n'avait pas un sou...
BEAUX et BONS à la fois, ces Gens-là !

Chri a dit…

@Odile Des mercis chaleureux pour votre commentaire!
Je retiens l'idée jolie d'une botte de radis en bouquet cadeau!
Oui, c'est vrai que ça change mais après réflexion cette fin là me plait davantage... Belle et en plus vaguement amorale, cette femme là me séduit encore plus!
Je ne pourrais pas vous dire la suite... Elle n'existe pas trop!

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS a dit…

pour peu, les avocats se seraient mis à plaider. Je trouve ce passage génial et me renvoie à l'univers ds contes pour enfants, où il est bien normal que les légumes s'expriment.
Quant au larcin, il ne vaut pas un radis et nous l'oublierons, auraient-ils dit.

Roger

Chri a dit…

@Roger Merci à vous. Mon voeu c'est un sourire...

Anonyme a dit…

Je préfère aussi cette chute. Tout espoir est désormais permis : elle avait repéré ce type qui faisait le poireau devant sa virine, l'avait vu se diriger vers le marché. Le coup du radis est un test et un signe, à lui maintenant de lui sortir sa botte.

Slev

Chri a dit…

@Slev Sa botte? Never...

Tilia a dit…

Qui sait ce qu'a pu faire votre belle bijoutière avant de vendre des bijoux...
Étudiante sans le sou, elle avait peut-être pour habitude de faucher à l'étalage. Une habitude qui revient comme ça de temps à autre quand l'occasion se présente.

Ou alors, elle est tout simplement cleptomane. Ça existe cette maladie là et c'est pas facile à soigner, vu que le malade fait tout pour cacher son addiction et que, contrairement à l'alcoolisme, à moins de se faire prendre la main dans le sac, rien ne transparait dans son comportement.

Chri a dit…

@Tilia Si ça se trouve, elle n'était même pas bijoutière! Maroquineuse?

odile b. a dit…

J'adore l'image que renvoie Slev du type "qui faisait le poireau devant la vitrine" !!!

La quatrième version sera–t-elle la bonne ???
Aurons-nous droit à une "Happy End" ???
Ça me semble un peu flou, cette aventure !!!
Faudrait quand même savoir ce qui prime, dans l'échelle des valeurs et des décisions : si c'est le côté glamour, sexy…, le côté voyou de marché, Arsène, Mesrine ou Spaggiari…

Une chose semble certaine, c'est que cette satanée bijoutière vous "botte", avouez-le… Enfin, je dis "vous" sans savoir s'il s'agit ou non de fiction… - avec vous, on ne sait jamais trop… - mais enfin, à vous voir connaître si bien les lieux et les gens, à lire vos multiples escapades du dimanche matin au marché de l'Isle, je me suis mis en tête que c'était vous…
(m'enfin, comme on dit : "cela-ne me-regarde-pâs !"…)
Enfin, comme les romans à rallonge m'intéressent par ce temps gris, je repasserai lundi voir s'il y a du nouveau après le marché de demain dimanche…

Je serais quand même curieuse de savoir comment vous allez la récupérer, votre bague… J'espère pour vous que c'était seulement un anneau de rideau en laiton… Je remarque, en tout cas, que, pour une bijoutière, en dehors des perles noires à ses oreilles, elle n'a... "rien au doigt"…

PS
J'adore la description de son "aura" quand elle fait sa descente au marché et le scénario qui accompagne : la lumière, l'orgue, les pigeons, la chorale…

La suite ! LA SUITE !!!

PPS
Vérificateur de mot : "sinshine"...

Chri a dit…

@Odile Oui, demain c'est jour de marché... De dupes?

Anonyme a dit…

je m'étais dit, je vais retourner lui coller une sorte de com tout en retenue mais enfin enfin, je m'en vais lui dire ce que j'en pense... Et je reviens avec le temps voulu, et voilà, la chute n'est plus...:) Celle ci vous ressemble bien plus, Monsieur.

Ps. Dimanche, j'ai tout bien regardé à l'Isle, point de bijoutière canaille !
Lou

Chri a dit…

Lou (qui n'est presque pas anonyme, donc...)
Vraiment? Vous avez bien regardé partout?

Anonyme a dit…

tout bien partout. Sur et sous la Sorgue, sur et sous les étals, juste quelques touristes l'air plus perdu que ceux du temps du soleil, ou plus exactement l'air moins affairé. Quelques sourires locaux, quelques cris du côté des primeurs, un peu de fatigue au coin de l'oeil de marchands plus agés. point de bijoutière canaille. Dommage, j'ai un faible pour ceux et celles qui ne sont pas toujours ce que l'on attend d'eux. take care, Signore.
Lou

Chri a dit…

Tiens, tiens... s'en faire une amie, Lou...

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